CHAPITRE II.

_Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples

soumis à la domination des Français._

Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut

paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences

qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les

ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit

que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La

conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand

ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et

fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit

occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur

avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus

d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de

Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.

Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres;

si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé

chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses

possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos

anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur

un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans

ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent

sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons,

esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et

se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice,

ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.

Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les

Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi

que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la

tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande

des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les

rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures

aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent

en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les

vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois

moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya

que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.

Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour

voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles

ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et

trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur

manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages

les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement

ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus

essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république,

dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur

les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars

fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du

prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été

les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux

de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des

habitans de leur ressort.

Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître

le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient

si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à

s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus

de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres,

ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.

L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient

accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience.

Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français

les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens

Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des

esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares,

ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de

leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient

vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et

ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu.

Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent

point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des

anciens impôts.

Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un

mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient

exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement

des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons

libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du

champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits

que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre,

parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir

les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche,

parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français

ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent

pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à

leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets

simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs

dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux

qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur

province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt,

que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement

précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que

les Français.

Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12]

lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres

peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore

élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes

et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de

leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer

un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept

assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et

ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le

procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la

prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres

juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement

de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre

qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal

administrée.

Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes

coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au

contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent

aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque

que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur

religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus

considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre

et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils

reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son

devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus

étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les

ministres.

Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils

pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens

de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de

leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté

des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu

des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des

miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans

la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit

attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été

dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même,

quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons.

Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils

veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français

chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les

Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore

tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les

lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la

nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de

Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger

les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des

distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils

exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation;

et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les

comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui,

le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur

emploi, de casser et de réformer leurs sentences.

Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités

par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils

occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent

leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs

compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute

que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus,

obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de

la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14],

et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir

déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le

ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine

pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des

prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de

sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de

mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de

l’état.

Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il

est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit

barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation

française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette

indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit

attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de

devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas.

Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit

accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres,

par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement

pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a

des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop

dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs

coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des

vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni

moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune

injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis,

féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour

leur origine commune.

Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des

Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages

que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du

gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits

presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le

prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité

publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une

fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes

pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être

sujets.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 34 / 92 题