_Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples
soumis à la domination des Français._
Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut
paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences
qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les
ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit
que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La
conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand
ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et
fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit
occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur
avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus
d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de
Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.
Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres;
si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé
chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses
possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos
anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur
un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans
ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent
sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons,
esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et
se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice,
ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.
Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les
Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi
que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la
tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande
des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les
rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures
aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent
en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les
vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois
moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya
que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.
Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour
voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles
ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et
trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur
manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages
les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement
ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus
essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république,
dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur
les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars
fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du
prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été
les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux
de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des
habitans de leur ressort.
Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître
le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient
si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à
s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus
de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres,
ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.
L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient
accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience.
Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français
les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens
Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des
esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares,
ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de
leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient
vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et
ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu.
Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent
point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des
anciens impôts.
Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un
mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient
exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement
des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons
libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du
champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits
que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre,
parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir
les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche,
parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français
ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent
pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à
leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets
simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs
dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux
qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur
province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt,
que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement
précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que
les Français.
Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12]
lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres
peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore
élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes
et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de
leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer
un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept
assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et
ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le
procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la
prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres
juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement
de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre
qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal
administrée.
Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes
coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au
contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent
aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque
que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur
religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus
considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre
et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils
reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son
devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus
étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les
ministres.
Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils
pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens
de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de
leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté
des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu
des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des
miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans
la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit
attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été
dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même,
quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons.
Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils
veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français
chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les
Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore
tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les
lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la
nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de
Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger
les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des
distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils
exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation;
et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les
comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui,
le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur
emploi, de casser et de réformer leurs sentences.
Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités
par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils
occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent
leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs
compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute
que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus,
obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de
la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14],
et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir
déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le
ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine
pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des
prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de
sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de
mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de
l’état.
Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il
est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit
barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation
française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette
indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit
attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de
devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas.
Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit
accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres,
par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement
pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a
des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop
dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs
coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des
vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni
moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune
injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis,
féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour
leur origine commune.
Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des
Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages
que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du
gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits
presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le
prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité
publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une
fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes
pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être
sujets.