CHAPITRE PREMIER.

_Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.--Leur

établissement dans les Gaules._

On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils

ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de

Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils

habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et

le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont

l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait,

tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes

vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques

à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où

l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire

des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples

encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la

pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions.

La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français;

leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes

leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche,

tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par

hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à

cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient,

pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent

réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à

croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il

ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les

Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur

offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées

de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui

étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné

qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines

eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit

de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient

citoyens, et qu’ils formoient une société.

En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des

coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père

instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de

sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de

leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience,

formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous

ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on

vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation,

infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et

porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure.

Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui

avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les

injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit

elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit

qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires

à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient

infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne

les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux

foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur

ignorance et la barbarie de leurs mœurs.

Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de

se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à

son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une

certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes

lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé

de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au

général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade,

étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont

un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition,

pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au

secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger,

et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur

de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton,

menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa

partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis

le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve

ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon

la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de

témoins, qui affirmoient avec lui son innocence.

Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française

fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître

l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que

le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le

pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas

dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre

histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui

résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et

des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider

provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus

pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et

des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un

peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat

ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment,

et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la

poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les

Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences

atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques;

mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable.

De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne

lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui

de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne

pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue

par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le

prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général,

il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres

intérêts.

En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et

le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se

rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons,

n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux

qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de

cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à

l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre

butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les

lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part,

le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de

cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne

pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se

contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même

temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le

souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi

n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut

choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier,

emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée.

Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit,

l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à

son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir,

en commettant une faute contre la discipline.

Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la

Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire

Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne

faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient

la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent

bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent

plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances

étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de

mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou

de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis

long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait

de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains,

devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit

qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle

politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils

devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils

consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit

naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la

Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins

sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation,

et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un

événement imprévu rendit enfin nécessaire.

Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une

biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient

comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie,

ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs,

impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient

vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels

ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la

face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns;

ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de

découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou

devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur

s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne

se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent

contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les

provinces de l’empire.

Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la

conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay,

et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta

inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas,

aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines

dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de

Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths

et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous

silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules.

Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur

domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur

manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la

mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices

inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de

ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation,

qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la

ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un

nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans.

Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit

indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône

des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne

connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse

d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur,

ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé

dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour

concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut

être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une

fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent

à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie;

et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles

monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils

touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient

restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi

avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons;

et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de

maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables

de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les

gouverner.

Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que

Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire.

Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la

Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains,

avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré

le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté

et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un

peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande,

noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent

la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie

de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que

les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour

réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux.

Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence

des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les

Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait

voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en

ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop

supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas

et honteux.

Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le

titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de

la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage

ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur

capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu

que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils

recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la

main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un

maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il

imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances,

des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux

coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par

les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais,

ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi

dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage

de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur

bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En

un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême

à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut

avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de

détromper.

La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres,

répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût

obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands,

peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des

conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette

diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les

Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se

soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les

succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas

de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs

d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la

religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque

orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths

et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces

barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils

cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient

regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le

clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses

biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits;

les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des

Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses

tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons,

que ses fils en firent aisément la conquête.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 33 / 92 题