Deux volumes in-12, 1740.
(Page 15 de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea
le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement
écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de
génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre
disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen
plus éclairé que l’abbé de _Mably_ sur leurs intérêts. (Mercure
d’octobre 1740, page 2210, 2217).
L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais,
et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de
sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux,
n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans
les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas
là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle,
&c.». (Avertissement des observations sur les Romains.)
Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un
auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux
annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère,
et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de
mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible,
ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument
nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les
observations sur l’histoire de France.
_Mably_ étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour,
le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux
qui étoient présens, et le mit en pièces.
2º. _Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la
paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours._
(La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de
1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en
3 volumes).
(Page 8 de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même
année que l’esprit des lois.
Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés,
parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur.
Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes
d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j],
est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de
Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne
publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit
dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers
publicistes de l’Europe.
[j] V. Préface du Droit public.
Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de
cet ouvrage nécessaire; quand _Mably_ voulut le faire imprimer,
l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit:
Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe?
êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même
réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince
ou législateur, pour écrire sur la politique.--«Si j’étois prince
ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut
faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.)
La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de
_Mably_ contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il
fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la
protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on
n’en saisit les exemplaires.
[k] M. d’Argenson.
L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue
et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils
n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère
ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les
lumières des esprits supérieurs.