Note Ire, pag. 4 de l’Éloge.
_Naissance et jeunesse de l’abbé_ MABLY.
[1] L’abbé de _Mably_ naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une
famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses
neveux, fils de M. de _Mably_, grand prévôt de Lyon, ont eu
l’honneur d’avoir quelque temps _Jean-Jacques_ pour instituteur;
c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour
titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est
peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile.
Le jeune _Mably_ fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école
célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont
peut-être on sent trop aujourd’hui le vide.
Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce
nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de
lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners
politiques; Montesquieu en étoit; _Mably_ y fut admis. Il venoit de
donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du
bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires
publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens
politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère,
qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère.
Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort
peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction
particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé
fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos
jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public
de l’Europe.
Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer
d’embarras, l’abbé de _Mably_ lui persuada de demander au roi
la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit _Mably_ qui
préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent
communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce
fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre
du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à
ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une
grande estime pour l’abbé _Mably_: c’est une singularité bien digne
de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public,
fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer
la face de l’Europe.
On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes.
Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le
sentiment de Noailles et de Tencin: _Mably_ soutint qu’il falloit
faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de
Prusse demanda la même chose. _Mably_ eut la gloire de s’être
rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste.
Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de
base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril
1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique.
Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une
querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que
Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en
évêque, en prêtre. _Mably_ lui soutenoit qu’il devoit agir en homme
d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son
avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus.
Pour complaire à sa famille, l’abbé de _Mably_ étoit entré de bonne
heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on
ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre,
par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le
cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout
entier à l’étude, et vécut dans la retraite.
Note II, page 6 de l’Éloge.
_Son amour pour les anciens._
[2] _Mably_ s’est nourri dans tous les temps de la lecture des
anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon,
Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron.
Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les
anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et
seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant
qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude
de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs
que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous
n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature:
et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles
institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur
sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte,
les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la
principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre
les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de
Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à
ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle
futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens,
et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que
l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur
d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui
ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent
étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure,
l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de
l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé
_Mably_; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes
émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie.
On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens;
mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il
est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois
trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que
l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons
principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans
les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne
justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes.
Note IIIe. relative aux pag. 8 et 80 de l’Éloge.
_Notice des ouvrages de l’abbé_ MABLY, _par ordre chronologique_.
[3] L’abbé de _Mably_ n’est pas encore assez connu. Nous avions
d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous
ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de
lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce
travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré
avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à
celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous
contenterons de donner ici une notice chronologique de ses
ouvrages.