_Non ego, Te, meis
Chartis, inornatum silebo._
HORACE, lib. IV, Ode VIII.
Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les
peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il
a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et
leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes,
que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si
florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux
qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu
le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la
Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les
mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares
nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité.
Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la
nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les
sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir
et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et
des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par
principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force
de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne
purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux.
L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde,
le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses,
de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après
avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent
leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne
connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne
fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent
un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de
la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce
type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il
en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous
dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra
que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il
rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et
sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés
dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile
et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples
vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il
a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont
il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint
opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré
des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec
force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui
n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de
l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il
trouva pourtant des amis et des lecteurs.
Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est
le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain
y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable
exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits
profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et
étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et
l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit
juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au
milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire:
recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.
Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu
sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens,
et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre
d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront
simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité
formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et
dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je
n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des
sages que je parle.
_Gabriel Bonnot de Mably_ naquit vers le commencement du siècle.[1]
Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre
des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal
et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit
un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du
joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter,
ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et
reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia
dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une
pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et
aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard
en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens
étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées
des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire,
ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être
soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit
sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits
et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton
général de son siècle.
Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres
comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme
pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi
rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent
d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile.
Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage,
mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant
des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des
mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce
à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de
ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas
que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement
destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au
cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du
beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la
morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il
sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir
accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en
avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût
pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit
venue prêter des armes à son éloquence.
La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle
de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses
devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique,
la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet
de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne
se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce,
il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa
mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite,
où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de
tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les
pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même,
il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des
passions dans chaque individu, et leur développement dans la société:
de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats,
de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la
morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces
principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités
lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits.
Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est
d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que
de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit
être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon
gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales:
il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en
chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans
celle des anciens, dont il fit sa principale étude.
Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions
modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de
l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les
lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent
cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut
étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire
dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique,
afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces
décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les
grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier
de tous ces membres épars, et donna son _Droit public de l’Europe,
fondé sur des traités_.[a]
[a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la _notice des
ouvrages de l’abbé Mably_, dans les notes historiques sur cet
éloge Nº. III[3].
Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain
tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation
que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque
état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que
par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne
connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force;
tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions
lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions
de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres
plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste
cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus
que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille.
Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le
premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix,
trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au
monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie,
qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore
aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles
de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors
tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent
subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale.
C’est à ce premier anneau que _Mably_ attacha cette longue chaîne de
traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos
jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe.
Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les
conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois
politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos,
c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes
querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les
particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient
ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des
prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre
les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes,
c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes;
c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs
devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les
prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes;
c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces
limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les
rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens
sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les
cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide
raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute,
il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse
et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les
passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices,
ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à
ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches
d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les
reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de
commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César
sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de
son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le
plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie
et envers l’humanité?
C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de
l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des
traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y
prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être
justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par
l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des
conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états
est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet
esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets
de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la
démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir
la paix et l’union parmi les hommes.
La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette
noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science
de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la
bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en
pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des
Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont
Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé
l’Europe.
Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher
à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux,
s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se
déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la
ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies.
_Mably_ s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à
ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce
n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui,
il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une
conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés
dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de
la ruse.
Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix
et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui
de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les
mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les
enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans
qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les
intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire
la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa
modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et
de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront
devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions
modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne
foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en
remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son
influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme
la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne
se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les
haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités
d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures,
éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant
des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange
tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont _Mably_ nous a tracé
l’image.
L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance,
l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes
aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la
modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le
véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre
invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler
à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir
par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et
d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans
l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être
plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût
à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et
que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le
secret de leurs forces et leurs vrais intérêts!
Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de _Mably_, car
nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé
du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans;
c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait
que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce
n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont
attachés les succès durables. _Mably_ se montra le rival des Grotius et
des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la
science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage;
des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre
devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put
dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus.
Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans
le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se
transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de
comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il
étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur
décadence.
Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le
gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et
des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes
elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs
vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats
les mœurs et la liberté.
Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de
la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra
la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre
heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et
tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient,
rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se
furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et
que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et
de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec
l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs
antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par
Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta
la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des
fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte
et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et
à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or
et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages
institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par
la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du
luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent
un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de
tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir;
ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée
de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt
avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes;
vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide:
Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les
sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne
peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la
mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les
ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous
les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers
des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend
un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et
attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la
volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains.
Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. _Mably_ suit la
fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un
spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux
causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après
Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand
homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal;
mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit
rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire;
c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses
observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses
idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la
clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits;
c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états;
que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur
liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin,
_Mably_ présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le
principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes
qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de
l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les
républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand
il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent,
les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse
inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique,
le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout
sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares
se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent
les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le
luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice
de Rome.
Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états
s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions
modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions,
de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles
de la Grèce et de Rome, _Mably_ avoit vu des vertus et des hommes
extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de
l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des
richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour
du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page
de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration
pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer
de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut
dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les
beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent
dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles
institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura
tous les gouvernemens modernes.
Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de
l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades
du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands
qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte
de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin,
quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la
féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant
de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et
de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute,
des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de
Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe.
_Mably_ résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est
principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il
ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des
révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis
les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.
Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur
l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On
avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates,
raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits
et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs
miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il
est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables
d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens,
n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter
aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de
la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de
sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales,
débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les
limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du
colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens,
marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période,
déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs
sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette
partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire.
_Mably_ tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas
des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter
ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à
un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans
ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand
procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats
certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste
d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire
que nous ayons encore du gouvernement de la France.
Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de
suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves;
mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens,
deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.
La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république
des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On
y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir
arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis
n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et
c’est sur une constitution libre et républicaine, que _Mably_ place,
pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime
d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et
si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon,
autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser
toutes ces landes de notre ancienne histoire.
La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme,
qu’il regarde comme un phénomène en politique, que _Mably_ s’est
arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les
rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote,
le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir
arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits
imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu
qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir
dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si
long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les
grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique,
qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne
peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il
étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre,
que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche
et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit
sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant
leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et
les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être
heureuse, sans opprimer les autres».
Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort
de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend
une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle
justesse et quelle sagacité, _Mably_ trace la naissance et les progrès
du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence.
Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges
et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la
constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur
ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de
la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès
du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un
Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national
y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces
grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans
ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la
foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a
dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les
droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs
des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a
point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie
et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux
qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français
qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est
généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre
constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos
antiquités.
L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en
devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et
qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que
la suite des _observations_ existe[b], et sans doute, ils n’en seront
pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que _Mably_ n’a point
trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu
de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il
approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont
décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que
nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges.
[b] _Note des Éditeurs._ La suite dont parle ici l’abbé Brizard,
est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.
Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois,
non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous
ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut
faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables
ou de l’allégorie.
C’est le parti que prit _Mably_. Pour mieux frapper ses contemporains,
pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses
leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un
des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de
_Phocion_, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon,
c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions
de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens.
Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après
le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du
plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son
administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par
le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs,
enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands
pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet,
que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste
menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par
l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son
exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée
des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de
la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont
ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant
tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices
brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte
des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du
brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la
politique de Philippe.
Voilà celui que _Mably_ a choisi pour donner des leçons aux modernes
Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de
ce grand homme!
Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie;
il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et
cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la
république.
Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres,
heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que
bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous
la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart
des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la
constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions
des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les
vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui
sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme;
qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit
et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les
sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant
meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et
l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la
morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens
vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur
empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des
lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte
est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à
l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république.
S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs,
c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre
tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors;
s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si
l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de
toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour
dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat
suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je
douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que
la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des
états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il
pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui
y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses?
pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi
n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles
seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les
plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces
qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant
irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos
semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières
et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus
douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père,
de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre
mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à
diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute
société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et
invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos
sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus.
Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts
à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état,
cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter,
servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions
nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez
par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de
nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus,
de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion,
est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges.
Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts
simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes
abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens
qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait
mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez
avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie:
la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos
rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs
et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse
et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des
Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps
où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme?
Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous,
qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent
est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un
Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].»
[c] _Entretiens de Phocion_, p. 148.
O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel
est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie!
«combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte
violence et nous arrachât par force à nos vices![d]»
[d] _Ibid._ p. 183.
Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit
à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les
principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son
style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il
s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices.
On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent
Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de
dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent,
mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement
l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome.
Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina
Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y
respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère
qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du
trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit
par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple
de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche
même de Socrate.
Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits
du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de
son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain
supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser
tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur
du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage
si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être
encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut
décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits
et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de
Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! _Mably_,
Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes!
Dès-lors, si _Mably_ l’eût voulu, tous les corps littéraires se
seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui
eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne.
Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et
cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce
de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à
ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des
prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans
protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions
aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être,
de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la
vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur
et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet
d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être
utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la
considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et
la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un
modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays
ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon
passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et
profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne
mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et
j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à
la reconnoissance de mes concitoyens.
Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale
éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un
hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de
l’anarchie, s’adressoit à _Mably_ pour lui demander des loix, comme
autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent
à Solon pour régénérer la république.
La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames
élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment
de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens
d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude.
Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et
l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un
côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes
de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages
et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner
une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps
les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais
qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui
d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de
tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens
de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes
qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces
temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les
législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel
hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la
concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter
l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république.
_Jean-Jacques_ et _Mably_ travaillèrent chacun de leur côté, et nous
avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il
s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles,
mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas
utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont
indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun
d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs
principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer
tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous
manquent également pour cette intéressante discussion.
Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan
que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette
chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame
et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses
immortels écrits. _Mably_, plus circonspect, plus méthodique, et qui
d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de
plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux,
sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales,
les rapports de la morale et de la politique, les principes propres
à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus
intolérable du _liberum veto_, le défaut de discipline, les désordres
de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur
crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines,
proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes,
rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils
veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils
ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la
force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation
nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le
point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de
force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité
contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave
et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux
gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux,
point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur
joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez
ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la
liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat.
«N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,»
s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature,
dit _Mably_; la terre veut être cultivée par des mains libres; la
servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot,
faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est
par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher
les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce
miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent,
peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs
raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un
grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur
ou le bonheur des Polonois.
Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets
qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères
ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et
l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de
la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre
la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez
quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le
flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La
Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y
a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute
un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis
si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui
leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la
république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons
réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à
leurs législateurs, et les noms de _Jean-Jacques_ et de _Mably_ seront
associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule.
Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un
écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et
démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique.
On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons
tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles
de _Mably_, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude
de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le
conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois,
les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions
anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les
inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop
modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume,
et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il
l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on
pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités
semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a
rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes
et de modèle aux princes.
En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre
meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle
est encore une école de politique pour tous les princes destinés à
régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix
de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera
flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront
l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de
leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant;
qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque
vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque
page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est
leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les
rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.
En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée,
_Mably_ réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette
science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait
tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève
tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une
vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes,
pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur
prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur
ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il
trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont
arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de
l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la
révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et
les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils
se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie
d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.
Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette
pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la
période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence,
et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions
politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres
états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui
trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les
considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain
sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore
corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des
grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un
législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent
au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire.
Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas
que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme
et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on
doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de
l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce
sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est
peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune
prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient
apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation
de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons
des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et
profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures.
Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre
l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis
qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous
osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des
droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur
esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes
les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche
à sortir de sa trop longue léthargie.
_Mably_ avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée
sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique;
en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il
avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il
crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez
belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité
particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de
l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit
le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes
ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des
Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité:
il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses
précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre
qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la
vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre
les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au
ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes
des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne
pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer
dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore
trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de
beaucoup d’indulgence.
Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes
tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus
important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un
législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont
donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est
la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances.
Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus
des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de
l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les
sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de
l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].»
La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les
pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes
droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme
est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des
choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées
des vues de la nature.
[e] _Jean-Jacques Rousseau._
En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à
se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle
des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère
commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des
états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité.
Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes
besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les
enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers
les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple
d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées
de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la
lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre;
nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et
nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun
de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres;
puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang,
leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce
que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne
sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions
de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas
la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les
auteurs?
Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme
sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de
temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine,
ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la
violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure
à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke,
Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de _Mably_. Ils
ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une
expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et
ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et
mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères
indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer.
Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant
d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté
d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive
dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les
passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni
bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition
et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des
foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les
lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son
indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé
les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on
a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à
commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées
pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et
les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête
des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les
richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout
aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail,
l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres.
D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance,
l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive
et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés
avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une
verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont
tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à
la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de
chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit
à résoudre aux savans et aux académies.
Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment
des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles
ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil,
l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les
attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les
vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu,
et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement,
et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle,
cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette
conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des
grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a
rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations
des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la
guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce
triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop
expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la
nature.
Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant
de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un
homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles
de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais
la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité
parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la
réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans
l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un
habile législateur?
Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer
dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est
permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de
ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé
des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour
faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais
l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état:
et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce
que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais
en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne
sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse
de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux
hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment
l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle
des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent
jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs
actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous
ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être
impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité,
alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté
et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions
aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière.
Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable
pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un
citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à
prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent?
Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple,
seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une
patrie?
[f] Montesquieu.
Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à
mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées,
qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande
inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les
degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et
l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus
égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop
rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle
proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette
lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les
besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui
fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur
la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang
des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des
vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent
pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même
le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique
idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à
toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et
de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces
places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils
gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec
l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété
fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade
l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment
de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera
d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du
despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra
lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels
sont les premiers élémens du code qu’a tracé _Mably_.
Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est
point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des
choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui
doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout
pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa
conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté.
Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains
de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient
claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient
impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y
trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête;
si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur
et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui
m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature.
Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si
elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui
livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent
que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus
fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent
lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur,
loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et
l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence:
comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a
adoptées, soit la mère commune des citoyens?
Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient
douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des
loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont
su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas
seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et
de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs
vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des
siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps
l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture,
l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce
langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les
amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un
temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et
bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien
code criminel de presque tous les états de l’Europe.
Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur;
si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des
citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections
naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé
qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la
vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de
l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines
n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que
ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les
éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer
la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur
des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en
profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais
ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes.
Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que
celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur
n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il
a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas
appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle
elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes
les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé
s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait
dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien
que d’être exécutées.
Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner
une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord
une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une
cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des
lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes
d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de
Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec
eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux.
Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au
corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les
attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques
jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur
constant sans une constitution saine et robuste.
Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un
entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle,
et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à
l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte
et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et
lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un
peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par
un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font
son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec
elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous
ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des
institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les
plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et
ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté,
lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux
vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit
que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il
trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus
cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il
aura véritablement une patrie et des mœurs.
Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à
la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus
de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages
législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans
sont l’éducation et le culte public.
Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens
n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie
s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit
plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit
à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit
imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait
germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit
besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint
enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs
vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle
transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs
et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint
depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu
de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit
la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la
vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles
de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées
de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs
triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes,
leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles
images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour
ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de
la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes
citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation
étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en
préceptes et en vain babil.
Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute
l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit
dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que
l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure
base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être
plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à
la patrie.
Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec _Mably_, si nos législateurs
ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont
abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et
l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les
moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point
perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales
pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un
culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques,
et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme
et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces
questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en
foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et
même il est plus sage de laisser parler les faits.
L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont
su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu
la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont
négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des
lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du
hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles;
les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les
législateurs du monde[g].»
[g] De la législation, page 262, de la seconde partie.
Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque
invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des
vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison
à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des
lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes
mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos
vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette
régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à
ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens
modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et
l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil
des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes
républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les
intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors
aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers
le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres,
la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce
qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous.
Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les
ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de
sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement,
que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes
les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore
celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit
régénérer sa nation.
«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];»
et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne
lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et
marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une
grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice,
il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais
pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême
précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre
à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés;
il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple,
le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et
sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous,
et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix,
et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore
que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais
soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et
d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions
soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors,
que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse
à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de
bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père
au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une
communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre
les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la
nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors
il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce
mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes
et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il
ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à
des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons
rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité
n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et
pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre
des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit
illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire.
Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il
éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur
des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en
effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie.
[h] De la législation, seconde partie, page 45.
C’est ainsi que _Mably_, s’abandonnant aux illusions d’une ame
vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale,
plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à
la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois
éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est
éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui
pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti
combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a
prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille
morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il
a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de
bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru
devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé
au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit
produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le
méditer, et dignes de l’entendre.
Plusieurs regardent ce livre de _Mably_ comme le plus profond et le
meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux
entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas
aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore
plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes
sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant;
mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour
goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà
de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs
frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées,
s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence
des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et
politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et
les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence.
Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince
courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa
nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois
seroient son guide et son flambeau.
Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit
donc à _Mably_, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur
des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de
tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et
de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes
vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot,
de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de
législation, qui est la morale publique.
Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes
et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de
l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé
les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une
perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous
les liens de la société. _Mably_ osa renverser ces rapports mal
combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui
rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les
intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence
des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils
sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au
maintien et au bonheur de la société.
Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions
vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que
le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule
expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas
plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi,
énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à
déchirer cette page de _Mably_; mais après ce sacrifice, s’il nous est
permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à
mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et
peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies
beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des
vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de
maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à
nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu.
C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la
vie de _Mably_ est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités
si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons
rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant
menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler
d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent
la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni
d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas
d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous,
mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir
leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards
sur le livre de _Mably_, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le
plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains
y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière
d’écrire l’histoire.
Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a
fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si
profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes
de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des
anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des
modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons
même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez
d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie
de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement
littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la
partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse;
ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si
j’ose le dire, la poëtique de l’histoire.
_Mably_ exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet
indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si
l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du
droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes
constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de
la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour
apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer,
et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il
s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et
des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan
des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages.
Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant
de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en
a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous
toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il
s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son
esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors
il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il
s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa
main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule
sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il
domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par
l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche
libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce
_lucidus ordo_, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude
de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces
réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et
font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces
méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes,
d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes,
que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres
et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette
surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne
sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand
les autres sont éloquens et sensibles.
Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également
bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les
passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur
dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont
sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler
vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre,
je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un
long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et
parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions;
je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère,
je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre
dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour
l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour.
Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein,
et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des
faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau
sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit
si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de
transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont
fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et
cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de
tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive
pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie
pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art
exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un
grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide;
elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus
qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son
Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?
Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont
insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie
méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre
avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une
partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les
leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh!
qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les
chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et
quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de
la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte
et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les
règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui
ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles
matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il
dire à ses élèves?
Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le
trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous
des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui
vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la
vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant
ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux
vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous
aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un
Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus
reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir
et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne
une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune
vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur
de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font
adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les
à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais
n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de
bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et
qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion
dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie
leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs
saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent
le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de
mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.
En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de
morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se
corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de
justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et
les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit
un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de
magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de
tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la
postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont
amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du
joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il
écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs
des Germains.
Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et
l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer
la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de
l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est
à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a
dit, ce qu’a répété l’abbé de _Mably_; et au lieu d’être frappé de la
sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés,
pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens
littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la
secte dominante; on lui en fit un crime. _Mably_ prit le parti que la
vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le
silence.
Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses
vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère
disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis
d’Amérique.
C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son
étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient
opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des
nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi
les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives,
d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés
de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque
toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un
siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues
pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société,
qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces
républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la
nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires,
elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre
par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme;
si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient
rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est
pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la
philosophie.
_Mably_ mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit
dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il
étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout
frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils
avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils
avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais
en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin;
il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir;
il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne
peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir
l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il
l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple
libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis;
il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle
qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé
chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il
craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe.
Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce;
qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle
d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des
siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est
certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les
mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop
austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux
politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives
de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes;
sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont
fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent
des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les
richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans
qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide.
Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures!
Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix
régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous
les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera
bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de _Mably_,
le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre
fera un jour la gloire ou la honte des Américains.»
[i] John Adams, successeur de Francklin.
C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste
citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la
liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes;
la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses
lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir
de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son
suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la
vertu! _Mably_ a pleinement joui de ce double triomphe.
Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment
elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment
il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de
principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres.
Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des
objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et
le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir
insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En
général les compositions de _Mably_ sont sérieuses et mêmes sévères;
son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on
n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces
défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est
un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la
frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens:
il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame
calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni
par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à
la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à
se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par
les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront
médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils
tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui
voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états.
Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a
jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et
quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations
à venir!
C’est ainsi que, pendant quarante ans, _Mably_ n’a cessé de travailler
pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine,
et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a
jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même,
rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la
sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4].
Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit
point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa
conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il
avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action.
Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec
autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame
étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux
prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route,
et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point
de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre.
Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne
l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant
qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de
l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des
partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce
commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous
savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui
le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit
peut-être que Platon le comparât à Socrate.
Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour
pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire
la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer,
lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous
atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à
caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si _Mably_
nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme
Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à
soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de
reste pour faire du bien.
Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors
simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva
toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer
sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa
point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton
du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités
sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans
l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs
vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et
élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole;
il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans
sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme
et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse.
On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame
vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste
et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la
sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite
très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une
haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier.
_Mably_ ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il,
ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les
sots.... habitent dans des hôtels».
Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos
goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets
qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre,
parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des
expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus
loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de _Mably_,
c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone.
Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il
montroit du caractère:--Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans
certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été
quelque chose.
C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et
l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit
prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les
préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il
ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre
des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement
il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire,
mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire
pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société
particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont
j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne
vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère.
Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des
places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit
quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie?
Peut-être l’orgueil de _Mably_ étoit-il secrétement flatté de ce qu’on
demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans
doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres,
également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.»
Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir
dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il
avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de
hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes
de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit,
et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des
corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite
personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la
nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et
modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et
vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux
à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller
au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste,
c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de
son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité
de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que
lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont
point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts.
Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer _Mably_ d’avoir conservé son
caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son
ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend
toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En
convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette
roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle
pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des
surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le
même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages
de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple
d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos
vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il
fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse
et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement
méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les
délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont
perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de
stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités
sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux
noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer
des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette
vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et
pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de
principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la
décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses,
les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de
la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme
déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une
probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui
de Caton et celui de la vertu.
Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus
corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit
contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui
cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui
n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux
injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain,
généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est
dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est
un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes
les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le
charme. _Mably_, incapable de se plier aux convenances d’une société
qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans
intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en
remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier
dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de
ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en
jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière
confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans
laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore
les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui
ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien
est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux
lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa
gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets
l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5].
Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales
et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous
retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions
et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit
ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame
stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu.
Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec
ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses
écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son
caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous
ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et
d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux
accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge
appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il
falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de
l’ordre et des mœurs.
O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux
qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle
d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et
de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de
ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité
de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton
inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler
aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui
font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes
écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine
du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause
des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans,
les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te
sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité,
l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits
et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public
dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité
entière!
Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement
d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens
particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de
ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les
gens de bien qui chérissent sa mémoire!