Né en Lithuanie vers 1762, Kopec embrassa fort jeune la carrière

militaire, et servit dans la cavalerie polonaise, d'abord comme

simple soldat. Étant parvenu au grade d'officier supérieur, il fit la

campagne de 1792 contre les Russo-Moscovites qui avaient envahi la

Pologne, et fut un de ceux qu'on força de s'enrôler dans l'armée de

la tzarine Catherine II. Deux ans plus tard, une occasion favorable

pour se soustraire à cette violence lui étant présentée, Kopec

s'empressa d'en profiter, et, malgré le soin avec lequel on le

surveillait aux environs de Kiow, il parvint le premier à se joindre,

avec son corps, aux insurgés de la Pologne commandés par le célèbre

Kosciuszko. Ayant pris alors le commandement d'une brigade, il servit

pendant le reste de cette campagne, et se fit surtout distinguer

au premier siége de Varsovie, que les Prussiens furent forcés

d'abandonner; mais, blessé à la bataille de Maciciowice, il tomba,

avec les autres généraux polonais, entre les mains des Moscovites et

fut condamné à être exilé en Sibérie.

Rentré sous le règne de Paul Ier dans son pays, le général Kopec

mourut en 1830, laissant un manuscrit qui contenait ses mémoires.

La principale partie de ces mémoires, traduite du polonais par M.

L. Chodzko, ayant paru il y a quelque temps, nous donnons ici les

détails qui se rattachent à la captivité et au séjour de l'auteur

dans la presqu'île de Kamtchatka.

I

Kiow, Smolensk, Moscou, Kazan (villes).

Voici d'abord comment l'auteur raconte son arrivée à Kiow, ville

autrefois polonaise, où il fut transporté quelques jours après la

malheureuse bataille de Maciciowice, livrée le 10 octobre 1794.

On me sépara sur-le-champ de mes compatriotes, et on m'enferma dans

un bâtiment vieux et humide. Le factionnaire ne devait me parler

sous aucun prétexte. L'officier à qui était confiée ma surveillance

m'amena sa femme en me disant qu'elle me vendrait un bonnet fourré

pour me garantir du froid; je me privai du dernier argent qui me

restait pour faire cet achat.

Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter

dans une _kibitka_ (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors

avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka

avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture

qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale,

on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret

n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me

désigna seulement par un numéro!

Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes

blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de

paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en

foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus

duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus

déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements

et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je

fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une

lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais

jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le

sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines.

Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce

commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du

martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à

parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges,

je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me

conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment,

et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que

j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient

des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à

m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de

ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses.

«Avez-vous prêté serment?

--Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment

plusieurs fois.

--Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté?

--Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner

à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis

de supporter avec courage tous les tourments.

--Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté

serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine?

--Le serment a été arraché par la force et la violence.

--Et vous n'attachez aucune importance à ce serment?

--L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.»

A ces mots les juges se levèrent de leurs siéges et me firent ramener

dans ma prison. Trois jours après je reparus devant les juges, qui

m'adressèrent les questions suivantes:

«Qui vous a annoncé le mouvement révolutionnaire de Cracovie? Quels

hommes étaient de connivence avec vous? et de qui avez-vous reçu des

secours?

--Je ne puis répondre à ces questions; mais ce que je puis dire,

c'est qu'aucun citoyen n'était de connivence avec moi, et que

personne ne m'a donné de secours, car j'étais peu connu. En

rejoignant mes compatriotes j'ai été guidé par l'amour de ma patrie;

je suis militaire, j'ai fait mon devoir; je suis blessé, j'ai été

fait prisonnier, et on me traite comme un criminel!»

On me fit écrire tout ce que j'avais dit, et on me transporta dans

une vaste salle éclairée par quarante croisées et munie de quatre

poêles. Le froid me saisit, et je tombai dangereusement malade; je

demandai un confesseur, on me le refusa: je pensais que j'allais

mourir sans me réconcilier avec Dieu, mais je n'étais qu'au

commencement de mes épreuves!

Ma maladie fit en quelques jours des progrès si rapides qu'on eut

enfin pitié de moi, et qu'on me transporta dans une chambre plus

petite et plus chaude. Ma croisée, qui donnait sur le cimetière,

était grillée, et de mon lit de douleur je voyais des enterrements et

j'entendais le chant des popes (prêtres schismatiques).

Quoique mes jours fussent en péril, on me traitait avec la même

rigueur. Pendant ma maladie, on amena plus de trois mille prisonniers

polonais; la cruauté, les mauvais traitements qu'on exerça sur eux en

firent périr la moitié. Le commandant, croyant que ma fin approchait,

me dit que Szmigielski, mon ancien valet de chambre, se trouvait à

Smolensk depuis trois mois.

Ce bon serviteur, après la bataille de Maciciowice, obtint un

passeport de Souvaroff, général russe, réunit quatre cents ducats

(ayant chacun onze francs de valeur), et se mit à parcourir le pays

pour me chercher. Arrivé à Smolensk, il fut instruit de mon sort; il

s'adressa au commandant, qui, après s'être fait payer son obligeance,

lui permit de me voir. Notre joie fut au comble. Szmigielski n'avait

dépensé que cent ducats dans ses voyages, et le reste servit à

rendre ma position plus supportable. Après quatre mois de séjour à

Smolensk, un ordre de Catherine II vint disperser les Polonais sur

différents points. On me réservait, à moi, le plus rude châtiment,

et l'on m'envoya au fond du Kamtchatka. Il fallut me séparer de mon

brave valet de chambre, on m'y contraignit, et depuis lors je n'ai pu

savoir ce qu'il était devenu.

Je partis la nuit dans une kibitka; un officier, quatre

sous-officiers et quelques soldats m'escortaient. Nous voyageâmes

cinq jours et cinq nuits sans nous arrêter.

On me fit traverser Moscou sans voir la ville, puis on me conduisit à

Kasan, et de là à Irkoutsk (Sibérie). Dans le trajet de Smolensk à

Irkoutsk, trois soldats de l'escorte moururent, et en voici la cause:

comme ils étaient presque toujours dans un état complet d'ivresse,

ils tombaient du haut de la kibitka où ils étaient assis; ces chutes

donnaient des secousses affreuses à ma triste voiture, et sans mon

sac de paille j'aurais eu la tête brisée.

Pendant mon séjour à Kasan, on me mit dans une chambre dont

la croisée donnait sur la rue; je vis passer plusieurs de mes

compatriotes, qui m'instruisirent des événements que ma captivité

me laissait ignorer. Malheureusement on surprit bientôt mes

intelligences avec le dehors, et l'on cloua des planches devant ma

croisée. A travers la petite ouverture qui était pratiquée dans ma

kibitka, je vis, sur la route de Kasan à Tobolsk, une grande quantité

d'hommes marqués au front et à qui on avait coupé le nez.

Un jour, je me sentis tellement malade que je demandai à l'officier

de nous arrêter pendant quelques heures; il me répondit que si

je mourais il porterait mon cadavre à sa destination, et que si

l'escorte était arrêtée par des brigands pour me délivrer, il avait

ordre de me tuer avant qu'on s'emparât de moi.

II

Nijni-Oudinsk (ville).--Irkoutsk (ville).--Kiringa

(colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité d'un

marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles Kouriles.

J'arrivai à Nijni-Oudinsk dans un état de souffrance impossible à

décrire. Après avoir pris un peu de repos, nous nous remîmes en

route, et nous arrivâmes à une colonie distante de 300 werstes (60

lieues) de Irkoutsk. Là on joignit à notre convoi cinq Polonais, dont

l'un était le dominicain de Minsk (religieux), et les quatre autres,

de pauvres gentilshommes des environs d'Oszmiana, ville de Lithuanie.

Ces derniers étaient innocents de tous délits politiques; mais comme

ils portaient le nom de riches magnats, qui avaient été arrêtés et

qui s'étaient rachetés, on avait pris les pauvres en compensation.

La nuit suivante, au moment où tout était prêt pour le départ,

l'officier fit semblant d'avoir des attaques de nerfs; il avait

été volé, disait-il; on lui avait pris son portefeuille avec tout

l'argent destiné pour notre voyage; ces sommes lui étaient confiées

par le gouvernement, et il pleurait, il se roulait et s'agitait comme

un possédé. L'officier, avant la nuit, avait enfoui le portefeuille

sous terre, et pour qu'on n'eût aucun soupçon, il joua la comédie

que je viens de rapporter. Mais, non content des attaques de nerfs,

il alla faire sa déposition aux autorités; il exigea qu'on visitât

ses effets et les nôtres; on ne trouva rien, bien entendu; seulement

l'un des juges-instructeurs vola une montre au pauvre dominicain.

L'officier se fit donner des certificats par les marchands de la

ville, qui constataient que ce genre d'accident était très-fréquent.

Le gouvernement renvoya de l'argent, et nous voyageâmes plus vite

pour regagner le temps perdu.

Après cinq mois de voyage, nous arrivâmes à Irkoutsk; cette ville

est baignée par le fleuve d'Angora, qui prend sa source dans les

montagnes de la Chine. Le commandant de la ville vint au-devant de

nous, et à l'instant tous les prisonniers furent séparés. On me logea

chez un marchand, et je me serais cru en paradis si je n'avais été

prisonnier.

Le commandant était plein de compassion; chaque jour il m'envoyait

des mets de sa table. Un médecin vint me voir; il me saigna et me

donna quelques médicaments en me recommandant de les ménager, car

plus loin, disait-il, je ne trouverais ni médecin ni médicaments.

Il me demanda ce que je prenais le matin. Je lui dis qu'autrefois

je prenais du café, mais que j'en avais oublié le goût, tant il y

avait longtemps que je n'en avais pris. Au moment de mon départ,

il m'envoya un grand sac de cuir, bien attaché, en disant que je

pourrais me servir des plantes médicinales qu'il contenait. Quelle

fut ma surprise lorsque, plus tard, en ouvrant le sac, j'y trouvai du

café moulu et un pain de sucre! Ces deux denrées coûtent très-cher à

Irkoutsk.

De son côté, le commandant vint me souhaiter un bon voyage, et

m'offrit une belle fourrure de cerf, qui fut mise dans ma kibitka; je

lui témoignais mon étonnement, car la saison était chaude et le froid

semblait éloigné; mais il me dit que dans les contrées que j'allais

parcourir, l'atmosphère était toute différente, et qu'après quelques

jours de route je sentirais le froid. En effet, cette fourrure me fut

de la plus grande utilité.

Après avoir traversé des déserts, nous arrivâmes à une colonie

appelée Kiringa. On me donna une chambre assez commode, dont les

fenêtres, au lieu de vitres, avaient du mica aussi transparent que du

verre. En examinant cette fenêtre, je vis des vers écrits en russe,

et tracés par la main de la princesse Menzikoff, qui avait accompagné

son mari dans son exil, et qui mourut de désespoir, vers le milieu du

XVIIIe siècle.

Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le

printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par

ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il

obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk.

Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes

compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour

nous envoyer dans différentes directions.

Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna

quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de

Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France),

et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait

aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées,

par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des

ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient

de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé

commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que

plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui

était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs

des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de

faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par

les ours.

Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes

plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur

ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk.

Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et

les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité.

J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque

douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur

surveillance.

Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota

et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de

maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du

gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il

y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux

de l'Okhota, les maisons sont submergées.

Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer,

pour que je m'habituasse à l'air humide.

Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un

tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse

nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu,

qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange

impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet

homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais.

«A la plus malheureuse, répondis-je.--Vous êtes donc Polonais,» me

dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à

sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce

d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite

je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis,

écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront.

En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers

auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez

l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce

qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi

ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il

me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de

Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je

répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé

et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai

s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car

la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on

appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé

jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour;

mais que d'incertitudes!»

Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est

très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques

bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus

que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les

objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent

en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une

pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine

n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en

reçus la nouvelle qu'un an après.

Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma

destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années

de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à

même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage.

Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord

la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île

Saint-Élie.

La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le

vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port.

Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un

orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes

périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur

avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les

cadavres.

Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui

allais m'embarquer dans quelques heures!

Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce

bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la

découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de

fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un

matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine;

mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans

la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de

viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés

l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut.

Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau

rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que

plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés

à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes

un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après

huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était

impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie,

quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis

dedans, et je parvins à trouver le sommeil.

Deux Kamtchadales moururent le même jour, et on leur fit les

cérémonies en usage sur mer. Le pope lut les prières; puis les morts

furent placés dans des sacs de cuir remplis de pierres, et on les

jeta dans la mer l'un après l'autre. Le temps était redevenu si

calme à ce moment, que le vaisseau était presque immobile. Nos yeux

plongeaient dans l'abîme, et nous pûmes voir les animaux marins qui

se disputaient les deux sacs et les deux cadavres. Pendant trois

heures le vaisseau resta dans la même position. Quelques passagers

nous dirent que ce calme plat annonçait que Dieu jugeait les morts.

Après le coucher du soleil, une brise légère enfla les voiles. Nous

vîmes aussitôt la mer couverte de poissons: c'est un signe d'orage,

dirent les matelots. A peine avaient-ils prononcé ces mots, qu'une

vague nous frappa avec violence et renversa plusieurs des nôtres;

puis les matelots virent un oiseau de terre qui s'était perché sur

le mât. Nous commençâmes à nous alarmer sérieusement, parce que nous

nous étions crus loin de terre. Un matelot grimpa au mât, s'empara

adroitement de l'oiseau et lui cassa une aile; comme l'oiseau criait

de toutes ses forces, les autres matelots prirent des cordes et en

appliquèrent vingt coups à leur camarade, en disant que les divinités

maritimes se vengeraient d'une cruauté inutile.

Les vagues enflaient d'une minute à l'autre; on hissa les voiles. Le

capitaine ne pouvait prendre aucune direction; les vagues couvrirent

bientôt le pont du vaisseau. On ne pouvait plus faire de feu, et

nous étions mouillés, transis de froid et exténués de fatigue. Le

capitaine pensa que nous étions près des îles Kouriles.

Nous restions depuis quarante-huit heures dans la même position,

quand, au lever du jour, nous aperçûmes des rochers et des animaux de

différentes espèces. Les vagues étaient moins furieuses; les matelots

grimpèrent aux mâts sans savoir quel était le pays dont nous nous

approchions.

Ce que nous craignions, c'était d'aborder dans une des îles du

Japon, où tant de vaisseaux avaient péri. Le capitaine ordonna le

sondage; le sondeur cria qu'il y avait quatre-vingts toises; un quart

d'heure après, il n'y en avait que quarante. Le bâtiment allait

donc inévitablement échouer; mais par bonheur les bords étaient

sablonneux, et nous échouâmes sans trop d'avaries.

Le capitaine ordonna de jeter l'ancre; mais il était trop tard: le

vaisseau échoua; les cordes se rompirent et les mâts se brisèrent.

L'eau entra dans le bâtiment; bientôt nous allions être submergés!

Plusieurs des nôtres se jetèrent à la mer pour essayer de se sauver,

les femmes et les enfants périrent. Mon matelot, qui était fort et

vigoureux, se saisit de deux pieux en fer, longs de six pieds; il

m'en donna un, garda l'autre en me disant que nous leur devrions

notre salut; puis il m'entraîna dans le magasin où l'on mettait les

cordes et le goudron. Il se goudronna depuis les pieds jusqu'à la

tête; il me fit la même opération, et je me laissai faire, confiant

en son expérience. «Maintenant, me dit mon matelot, sortons d'ici

et suivez-moi, et surtout obéissez-moi.» Il s'approcha d'un mât

renversé, se mit à cheval dessus, me dit d'en faire autant et de ne

pas lâcher le pieu qu'il m'avait donné. «A présent, ajouta-t-il,

tenez-vous bien ferme: nous allons nous jeter à la mer.» Il n'y

avait que trois pieds d'eau; mais nous aurions eu la plus grande

peine à nous en tirer, parce que nos jambes entraient dans le sable;

cependant il nous restait plus de mille pas à faire pour gagner la

terre que nous voyions devant nous. Nos forces étaient tellement

épuisées, que nous fûmes forcés de nous arrêter un instant. Nous

regardâmes derrière nous, et nous vîmes que les vagues furieuses

ébranlaient le vaisseau et arrivaient sur nous. Mon matelot, aussi

expérimenté que courageux, enfonça mon pieu dans le sable, en fit

autant avec le sien, et me dit de me cramponner à lui et de mettre un

genou par terre. La vague passa par-dessus nos têtes, alla se briser

sur le bord, et revint encore aussi impétueuse au-dessus de nos

têtes. Je fus tellement étourdi, que je faillis abandonner mon pieu.

«Le plus grand danger est passé, me dit mon matelot; il viendra bien

encore une vague, mais celle-ci ne sera rien.» Tout se passa comme il

l'avait prédit, et nous fûmes sauvés.

Je sentis enfin la terre sous mes pieds, et je m'assis, ou plutôt

je me couchai, exténué de fatigue. La tête me tournait; j'étais

dans un état de stupeur incroyable. Quand j'eus repris mes sens,

mes yeux purent contempler le triste spectacle de notre naufrage!

Notre bâtiment avait échoué sur le sable, et le capitaine, dans une

attitude désespérée, était encore sur le pont avec son monde. Sur

ces entrefaites, nous vîmes des habitants de l'île qui venaient dans

notre direction. Notre premier sentiment fut de l'effroi; car nous

ne savions à qui appartenait cette race d'hommes. Le capitaine fit

chercher tout ce qui restait d'armes, et l'on se mit en garde, après

avoir envoyé quelques matelots bien armés au-devant des habitants. On

ne tarda pas à s'entendre, et nous apprîmes que nous étions dans les

îles Kouriles, qui avaient déjà quelques relations avec la Russie.

Plus tard, le capitaine, trente hommes armés et moi, nous allâmes

plus avant dans les terres; nous traversâmes de petites rivières

sur des barques de cuir, et nous arrivâmes dans une colonie dont

plusieurs maisons sont recouvertes en peaux de cerf, et bariolées de

différentes couleurs. Les habitants préparent leurs repas dans des

vases en fer, que les Russes leur avaient procurés. Leurs mets se

composaient de graisse de chien marin, de cheval et de grenouilles.

La vue de ces mets nous rebutait; mais, pour ne point irriter ces

sauvages, nous mangions en leur présence des limaçons rôtis, chose

assez friande, et qui nous dispensait de goûter à leur affreux

mélange. Nous les invitâmes à venir sur le bâtiment, et nous leur

fîmes manger des produits européens, car nous n'avions pas tout perdu

dans le naufrage.

Ce procédé les rendit très-reconnaissants, et ils nous aidèrent

puissamment à réparer les avaries du vaisseau.

Voyages en Sibérie · 第 5 / 6 段