Bientôt nous pûmes nous remettre en mer, et, après quelques jours de

navigation, nous abordâmes les côtes du Kamtchatka.

III

Kamtchatka (presqu'île)--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance de

l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk (colonie).--Okhotsk

et autres villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna.

Au moment du débarquement, nous vîmes une foule de Kamtchadales qui

accouraient pour nous voir. On distinguait au milieu de tous le

commandant, vêtu à l'orientale. On me présenta à lui: je lui dis que

j'espérais que mes malheurs m'attireraient sa pitié et son intérêt.

Il me répondit: «Je suis homme, cela suffit; je ferai tout ce qui

dépendra de moi.» Il me mena dans sa demeure, et m'offrit d'excellent

thé avec du lait de biche. Sa femme entra brusquement; mais le

commandant la fit aussitôt sortir: la pauvre créature était folle.

Cette femme appartenait à une ancienne famille polonaise établie dans

la Petite-Russie.

Le commandant me mena ensuite dans une chaumière où je devais loger.

«Ne soyez pas étonné, me dit-il, nous n'avons point ici d'autres

habitations.»

Ma chambre contenait une petite table en pierre, des bancs tout

autour et une cheminée au milieu. Les croisées étaient en mica, et

dans le haut il y avait un morceau de glace très-transparente, ce

qui remplace le verre, toujours dangereux à cause des éruptions

volcaniques.

Je faisais des promenades au bord de la mer, où je voyais, quand

le temps était à l'orage, toutes sortes d'animaux extraordinaires:

c'étaient des baleines, puis des lions, des chevaux, des vaches, des

chiens marins. Quand je m'avançais pour ramasser des coquillages,

j'étais souvent inquiété par de grosses pierres qu'on me lançait

je ne sais d'où. Je cherchai d'où venaient ces pierres, je vis que

c'étaient des ours qui me les jetaient pour me tuer et me dévorer

ensuite; je cessai mes promenades de ce côté.

En automne, la mer est très-houleuse dans ces contrées. La terre

tremble lorsque les flots se brisent contre ses bords. Les journées

sont sombres, et les nuits tout à fait noires. Pendant le flux et le

reflux, les chiens, qui se nourrissent de poisson, poussent des cris

plaintifs, et les ours leur répondent. Les volcans, pendant cette

crise de la nature, vomissent du feu et des cendres.

L'exil dans ce pays était un supplice au-dessus de mes forces; mais

comment fuir? Mon hôte et gardien était aussi un exilé; je lui

confiai mes projets, je lui demandai ses conseils; non-seulement il

consentit à m'aider, mais il me dit qu'il s'enfuirait avec moi.

Nous devions partir dans deux traîneaux attelés de sept chiens;

les chiens, dans ce pays, marchent intrépidement aux bords de la

mer; nous arriverions ainsi dans le pays de Tchouktschi, voisin de

l'Amérique septentrionale; mais avant l'exécution de notre projet, je

reçus l'ordre de ma délivrance.

J'étais donc libre, j'allais revoir la Pologne! hélas! j'en étais

bien loin, mais l'espoir me soutenait. Je m'embarquai par la première

occasion; ma traversée ne fut pas plus heureuse que l'autre. L'eau

douce nous manqua, et nous fûmes obligés de relâcher dans le port de

Bolscheretzkoï, où nous restâmes quelques jours.

Je trouvai là des Sibériens, des Moscovites et quelques exilés. Dès

qu'on sut que j'étais Polonais, on me dit que c'était dans ce pays

que Beniowski avait été exilé; on me raconta son séjour, sa fuite;

on me parla des Kamtchadales qui l'avaient accompagné et qui étaient

arrivés avec lui jusqu'à Paris, et il se trouva que ces mêmes

Kamtchadales avaient été mes gardiens pendant mon exil.

[Ici l'auteur raconte en peu de mots l'histoire du même prisonnier,

dont on trouvera les détails dans notre publication intitulée: _Vie

et Aventures du comte Maurice-Auguste Beniowski_.]

Les Kamtchadales, poursuit-il, qui avaient suivi Beniowski, finirent

par rentrer dans leur patrie, et c'étaient précisément ceux qui

avaient été mes gardiens, comme je l'ai dit tout à l'heure.

Je reviens à ma propre histoire.

Avant que je reçusse l'ordre qui devait me délivrer, j'étais plongé

dans une affreuse tristesse; je croyais ne jamais revoir ma patrie,

je me voyais déjà victime d'un lâche assassinat. Un jour mon

hôte entra chez moi, pâle d'émotion, en me disant qu'un vaisseau

approchait du port. «Doit-on se réjouir? lui dis-je.--Mais on ne sait

si c'est la joie ou la douleur qu'il apporte,» reprit-il.

Deux heures après, le commandant et le capitaine du vaisseau vinrent

chez moi; je pensai qu'ils m'apportaient mon arrêt de mort; ils

m'annonçaient que Paul Ier me rendait la liberté. Je ne pouvais

croire à leurs paroles; il me semblait voir de ma fenêtre un bûcher

allumé; j'allais mourir, je le croyais, et la foule qui accourait

dans la direction de ma maison augmentait ma certitude; on accourait

pour voir mon supplice! Le commandant et le capitaine ne savaient

comment me persuader. «Tant mieux, m'écriais-je toujours, je ne

souffrirai plus!» Enfin, le capitaine tira de sa poche un papier et

me le fit lire; c'était l'ordre qui rendait à la liberté Kosciuszko,

Waswrzecki, Niemcewiz, Potocki, etc., chefs des Polonais insurgés.

Je ne doutai plus, et je m'abandonnai à la joie. Je voulus quitter

ma chaise pour prendre les mains du capitaine et lui témoigner ma

reconnaissance, mais je tombai à terre sans mouvement. Le commandant

fit apporter une liqueur forte qui ressemble à l'esprit-de-vin et

qu'on fait avec les herbes du pays; on ouvrit ma bouche, que je

tenais convulsivement serrée, et on me fit avaler quelques gouttes de

cette liqueur, qui me ranimèrent un peu; mais j'étais comme un homme

ivre. Ensuite on me saigna avec une espèce de lancette en pierre

très-fine et très-aiguë; il ne sortit que fort peu de sang.

Quelques moments après, je repris mes sens, et je demandai au

commandant la permission d'aller me promener au bord de la mer.

«Vous êtes libre maintenant, me dit-il, et il dépend de vous de vous

promener seul ou de vous faire accompagner.» Ces paroles, plus que

tout, me donnèrent la conscience de ma liberté. Je me rendis au bord

de la mer avec mes deux gardiens. Ma pauvre tête était dans un grand

désordre. Les vagues, les oiseaux qui volaient au-dessus de la mer

me semblaient des processions qui venaient au-devant de moi; je

voyais des prêtres qui portaient la croix; j'entendais des chants

polonais.... Je courus pour saisir cette vision, et je me serais jeté

dans la mer si mes gardiens ne m'avaient retenu.

En revenant de ma promenade, j'eus peine à traverser la foule qui

se pressait devant ma maison; tout ce monde voulait me voir pour

me féliciter. Les femmes m'offrirent des fruits et des poissons.

Je trouvai sur ma table de pierre un petit pain de sucre, une

bouteille de rhum et un paquet de bougies. Le cadeau m'avait été

fait par un marchand qui se trouvait à bord. Mon hôte m'annonça que

le ministre de la religion allait venir chez moi avec les chantres

de l'église. Le prêtre, âgé de quatre-vingts ans, arriva dans ses

habits sacerdotaux et suivi de six chantres. Pour le recevoir plus

dignement, j'allumai des bougies et je sortis de mon portefeuille une

petite image de saint Jean-Baptiste que j'avais achetée en Russie. Le

prêtre commença par chanter les quatre évangiles, et les chantres

lui répondirent. Tous les assistants pleuraient d'attendrissement,

et moi, qui ne me souviens guère d'avoir pleuré, je me mis à

sangloter en poussant de grands cris. Ces larmes me soulagèrent,

j'eus moins d'oppression, et ma tête si bouleversée revint à la

raison. Ne sachant comment témoigner ma reconnaissance pour toutes

les bontés qu'on avait pour moi, je proposai de faire du punch;

cette proposition fut bien accueillie, et pendant qu'on savourait

cette excellente boisson, le prêtre et le commandant disaient qu'ils

n'avaient plus l'espoir de revoir leur patrie. «Et vous, ajouta le

commandant en se tournant vers moi, vous serez forcé de rester ici

encore trois ans.--Je suis donc trahi! m'écriai-je avec effroi.--Non,

répliqua-t-il, mais le vaisseau qui vous apportait la liberté repart

demain et ne reviendra que dans trois ans; c'est alors qu'il vous

emmènera.»

Les sibylles et les devineresses jouent un grand rôle dans ce pays,

et on les consulte même à défaut de médecin. Le commandant en fit

venir deux pour qu'elles me dissent mon avenir. Elles arrivèrent le

soir, vêtues d'une façon singulière, toutes couvertes de coquillages

et de souris empaillées. Leurs visages étaient tatoués. L'une d'elles

brûla un os au-dessus d'une lampe, et l'autre sautait, regardant le

ciel en pirouettant, puis rentrant pour dire à sa compagne ce qu'elle

avait vu.

Le commandant, à l'aide d'un interprète, leur demanda ce qu'elles

pensaient de mon avenir? «Je pense, répondit celle qui brûlait un os

au-dessus de la lampe, qu'il arrivera sous peu un vaisseau portant

des hommes de différentes couleurs et qu'on n'avait pas vus depuis

bien longtemps. Nous nous réjouissons peu de la présence de cet

étranger, car nous le voyons debout sur le seuil, vêtu de blanc et

emportant ses effets.» La société se sépara, et je restai plongé dans

mes pensées.

Je perdis le sommeil, j'avais des oppressions, et mes forces

m'abandonnaient. Quelques jours après, le commandant vint m'annoncer

qu'un bâtiment anglais, sans mât et séparé de sa flotte, entrait

dans le port, portant des dépêches qui devaient être expédiées à

l'ambassadeur anglais qui résidait à Saint-Pétersbourg.

Le commandant était dans un grand embarras; il n'avait point de

bâtiment disponible, et il fallait exécuter les ordres sur-le-champ,

car l'Angleterre était en paix avec la Russie en ce moment.

Pour obvier à ces difficultés, on répara le bâtiment en toute hâte,

et il put se rendre à sa destination.

Dans les premiers jours de novembre, les bords de la mer furent pris

par les glaces; toutefois le commandant conçut le projet de faire

une expédition aventureuse à Okhotsk. On avait tenté sans succès

plusieurs expéditions de ce genre; mais les unes avaient péri par le

froid, et les autres avaient été attaquées par les Tschouktschi.

Le commandant prit, pour cette expédition, trois cents chiens et

cerfs, plusieurs interprètes bien armés, puis du poisson salé et

des provisions de tous genres. Le voyage qu'il allait entreprendre

par terre était deux fois plus long que par mer et bien autrement

dangereux. Je le priai néanmoins de m'emmener avec lui; mais il s'y

refusa, en me disant que je ne pourrais pas supporter la fatigue et

la rigueur du froid; cependant j'insistai tellement qu'il finit par y

consentir.

Il fit faire des traîneaux dont l'intérieur était garni de peaux

d'ours et de cerfs, et dont la forme ressemblait à celle d'un

carrosse. Nous partîmes dans le milieu du mois de novembre 1798.

J'avais dans mon traîneau deux grands chiens à longs poils; sans

eux j'aurais gelé de froid. Treize chiens tiraient chaque traîneau,

mais un seul servait de guide. Un Kamtchadale s'assied devant; comme

il est muni de patins, il préfère souvent marcher, et court aussi

vite que le traîneau; il tient dans sa main un long bâton ferré,

garni de clochettes en haut; le fer du bâton sert pour arrêter

les traîneaux, et les clochettes remplacent le fouet; les chiens

redoutent ce bruit plus que tout autre. Le chien qui est en tête se

retourne à chaque instant pour recevoir les ordres du conducteur.

Rien de plus difficile que de s'orienter, car il n'y a aucune route

tracée: tantôt il faut côtoyer la mer, et tantôt il faut gravir les

montagnes. Avant notre départ, le prêtre nous bénit, et il me donna

une médaille d'argent avec une croix autour de laquelle était gravée

cette inscription: «Nous te disons adieu, en attendant notre deuxième

résurrection.»

Nous étions trente hommes et cent chiens. Quand nous eûmes gagné la

mer Glaciale, toute la suite cria à tue-tête et agita les clochettes;

les chiens effrayés partirent comme l'éclair. Quand ils sont trop

fatigués, ils vont moins vite, et le soir on leur donne pour toute

nourriture un petit poisson sec.

Le sixième jour nous approchâmes d'une colonie. Les habitants nous

parfumèrent dès notre arrivée, dans la crainte que nous ne leur

apportassions la petite vérole. Le prêtre nous avait accompagnés dans

ce périlleux voyage avec l'intention de revenir après la première

halte.

Après trois jours de repos, le prêtre nous quitta, et nous nous

remîmes en route. Pendant quinze jours nous ne vîmes aucune

habitation: tout à coup nous rencontrâmes une bande de Tschouktschi,

et nos interprètes nous dirent que c'étaient ceux qui haïssaient les

Sibériens et les Moscovites, mais que nous pourrions les adoucir

en leur donnant du tabac et quelques petits bijoux. Par ce moyen

nous échappâmes à la cruauté de ces sauvages. Mais, tout en faisant

les cadeaux, nos interprètes, qui connaissaient parfaitement les

Tschouktschi, leur dirent qu'ils escortaient un illustre prisonnier,

victime du tzar; que ce prisonnier avait été puni parce qu'il aimait

sa patrie et qu'il avait combattu pour elle. Cela fit sur eux la plus

grande impression, et nous pûmes continuer notre route sans danger.

Nous arrivâmes à une colonie appelée Ygiguinsk. Là, je tombai malade

et faillis mourir: un soldat me saigna et me tira deux bouteilles de

sang. J'étais d'une extrême faiblesse, et il fallait se remettre en

route au milieu d'une neige qui rendait les chemins impraticables;

puis, nos provisions finissaient, et nos chiens se dévoraient entre

eux pour ne pas mourir de faim. Enfin, à travers mille dangers, en

proie à toutes les privations, nous arrivâmes à Okhotsk.

Je trouvai à Okhotsk le même commandant qui, jouissant de l'impunité,

s'empara d'une grande partie des curiosités que j'avais ramassées

dans mes voyages. Ce que j'ai pu lui soustraire, je l'ai remis au

temple de la Sibylle, à Pulawy et à Poryck (villes polonaises). Je

fus obligé de rester deux mois à Okhotsk, tant j'étais faible et

souffrant.

Il me vint à la poitrine une tumeur qui avait l'épaisseur et la

largeur d'une orange; elle me causait des étouffements et des nausées

insupportables. Néanmoins je pus poursuivre ma route, et j'arrivai à

Irkoutsk, après avoir passé par Yakoutsk.

A Irkoutsk, on prit mon passeport pour l'examiner, et les habitants

arrivèrent de tous les côtés pour me voir; mon costume kamtchadale

excitait partout la curiosité. Le commandant vint au-devant de moi

et m'indiqua un logement, puis il me dit que le gouverneur général

m'invitait à passer chez lui; mais je demandai le temps de pouvoir me

présenter dans un costume plus convenable. Trois jours me suffirent

pour me faire faire des habits à l'européenne, et je suivis le

commandant chez le gouverneur général. L'hôtel de ce dernier était

gardé par deux cents soldats. Dans la première salle, je vis quelques

généraux décorés; ils se tenaient là humblement, attendant les

ordres, car le gouverneur a entre ses mains le droit de vie et de

mort.

Aussitôt qu'on lui eut annoncé mon arrivée, il vint au-devant de moi,

me prit par la main, m'introduisit dans son cabinet et me présenta

au général Soummoff, qui venait de Saint-Pétersbourg pour passer en

revue les garnisons de ces contrées. Tous deux me dirent les choses

les plus flatteuses sur mon caractère et mon patriotisme.

Soummoff me dit: «Je ne vous ai vu qu'à travers le bruit des

armes et la fumée de la poudre, et j'avais un grand désir de vous

connaître.--Moi, reprit le gouverneur général, j'ai beaucoup entendu

parler de vous; je sais que vous êtes haut placé dans l'esprit de

Kosciuszko, et c'est ce qui m'a engagé à me rapprocher de vous;

j'estime les hommes qui aiment leur patrie. Je connais la Pologne;

j'ai passé plusieurs années dans ses garnisons, et j'ai beaucoup de

sympathie pour le caractère polonais.» Il parlait bien notre langue,

et j'eus un grand plaisir à l'entendre. Ce gouverneur général était

natif du Hanovre; il s'appelait Christophe Andreïewitsch Treïden.

Malgré la sévérité de Paul Ier, il savait adoucir le sort des exilés.

Il pensait que le plus souvent le caprice détermine les ordres du

tzar.

Le général Soummoff m'invita un jour à dîner: je trouvai sa table

somptueusement servie; la plupart des convives étaient des femmes de

haut rang qui venaient rejoindre leurs maris dans l'exil.

Après ces honneurs, vinrent les affaires d'argent. Le trésorier de

la couronne me fit dire que j'eusse à rembourser au gouvernement ma

pension annuelle de prisonnier, qu'on m'avait payée pendant deux

ans. Je me trouvais dans l'impossibilité de répondre à la demande,

ou plutôt à l'ordre qu'on me donnait; mais une main amie vint à mon

secours. Thadée Widzki, ancien colonel polonais, m'avança la somme

nécessaire, et je lui en serai éternellement reconnaissant.

En partant d'Irkoutsk pour me rendre à Tobolsk, je pris un domestique

qui buvait outre mesure, et qui, quand il était ivre, engageait mes

postillons à me tuer. Un postillon vint me le dénoncer, et voici ce

que je fis pour m'en débarrasser. J'achetai de l'eau-de-vie, et je

lui en fis boire à tous moments de grandes rasades; il ne se faisait

pas prier, comme on le pense, et il en but tant qu'il finit par

s'endormir. Je le laissai à un relais dans cet état, et je n'entendis

plus parler de lui.

Il y a trois mille werstes (sept cent cinquante lieues) de Yakoutsk

à Tobolsk. Le pays est boisé, marécageux et désert; les routes sont

remplies de troncs d'arbres, ce qui rend le voyage difficile et

souvent périlleux, car on est heurté à chaque pas. Mais, à partir

d'une plaine qu'on appelle Barabinskaïa, le terrain devient fertile,

couvert d'une herbe rougeâtre, ou d'un sel qui sort de dessous terre.

Les lacs et les rivières sont poissonneux et ombragés par des

peupliers. Nous aperçûmes dans plusieurs endroits des tertres assez

élevés et entourés d'arbres; ce sont des _tumulus_ (tombeaux) qui

remontent à l'antiquité la plus reculée.

En arrivant à Tobolsk, je me procurai un logement bien chaud, et je

fus pris à l'instant d'affreuses convulsions: j'eus le délire, et je

crus que j'allais expirer.

Je rencontrai à Tobolsk plusieurs Polonais exilés par l'ordre de

Paul. Kouscheloff était alors gouverneur général: c'était un homme

probe, délicat et juste. Il m'invita à dîner plusieurs fois, et

m'offrit généreusement trois cents roubles; cette offre me fut d'un

grand secours, car je n'avais plus d'argent. Dès que je fus dans ma

patrie, je m'acquittai de cette dette.

En quittant Tobolsk, je pris la route de Moscou: je me rapprochais

de ma patrie. Au dernier relais, je demandai à mon postillon quels

étaient les meilleurs hôtels; il me répondit que c'étaient ceux de

_Constantinople_ et de _France_: je me fis conduire à l'hôtel de

France.

L'hôtesse parut surprise de mon étrange costume, car le froid du

pays m'avait forcé à reprendre mes habits kamtchadales; mais elle

fut, malgré cela, d'une politesse extrême. Ensuite elle me demanda

mon passeport, et me fit quelques questions sur ma personne; je lui

racontai rapidement mon histoire, qui parut vivement l'intéresser:

«Soyez prudent, me dit-elle, soyez-le avec tout le monde sans

exception.»

Il me restait, pour toute fortune, quinze roubles, et mon hôtesse

m'avait annoncé que je paierais cinq roubles par jour pour la table

et le logement; j'aurais pu m'inquiéter, mais je me fiais à la

Providence.

Le soir, je crus devoir dire à mon hôtesse que je manquais d'argent.

«Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, vous n'aurez rien à payer,

et, en outre, voilà cent roubles qu'on vous prie d'accepter.» Je

lui témoignai ma reconnaissance, et la suppliai de me dire à qui

j'étais redevable, pour que je pusse m'acquitter un jour; mais elle

me répondit que c'était un secret qu'il ne lui était pas permis de

révéler.

Trois jours après mon arrivée, le général Kavergine, chef de la

police, me fit appeler chez lui pour me conduire chez le gouverneur

général prince Soltikoff. Le prince commandait en Ukraine en 1794,

au moment où je quittais cette province pour rejoindre Kosciuszko.

Il me parla en polonais, et me raconta les persécutions qu'il avait

souffertes, sous Catherine, pour m'avoir laissé partir.

Je quittai enfin Moscou, je traversai la Russie-Blanche, Minsk, et

j'arrivai à Vilna (1799). Je respirais l'air natal; je revoyais ma

chère patrie, après avoir enduré un supplice de cinq ans!...

FIN

TABLE

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. 1

CHAPITRE I

Voyages du professeur Gmelin, membre de l'Académie

de Saint-Pétersbourg, dans les années

1733-1737. 3

I

Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk

(capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce

tatare.--Courses de chevaux.--Pâques.--Fêtes

des morts.--Gouvernement et habitants de la

province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna

(fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk,

Tomsk, Jeniseisk et Krasnojarsk (villes). 5

II

Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk

(ville).--Frontière de la Chine (bureau de

péage).--Irkoutsk (capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses

(habitants).--Yakoutsk (ville).--Monts

d'aimant.--Retour. 62

CHAPITRE II

Péninsule du Kamtchatka, explorée dans les années

1770-1771, par le comte Beniowski. 119

CHAPITRE III

Captivité et séjour du général Kopec (Joseph),

en 1795-1799. 133

I

Kiew, Smolensk, Moscou, Kazan (villes). 135

II

Nijni-Oudinsk et Irkoutsk (villes).--Kiringa

(colonie).--Yakoutsk et Okhotsk (villes).--Générosité

d'un marchand.--Embarquement.--Naufrages.--Iles

Kouriles. 144

III

Kamtchatka (presqu'île).--Bolscheretzkoï (ville).--Délivrance

de l'auteur et ses suites.--Départ.--Ygiguinsk

(colonie).--Okhotsk et autres

villes de la Sibérie.--Moscou.--Minsk.--Vilna. 163

[Déco]

Tours.--Imp. Mame.

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Voyages en Sibérie · 第 6 / 6 段