voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans
l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où
s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses;
ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est
tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les
étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il
paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses
qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel;
ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin
tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir.
C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs,
déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus
beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore
boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est
accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice.
Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont
à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer
Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens
en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à
terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces
effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein.
On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la
Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient
presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient
de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre
qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de
Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située
à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait,
disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui;
qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes
les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans
l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été
presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait
gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui
restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les
avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux
où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa
source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur
la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de
la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris
la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun
endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés
sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il
n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février.
Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si
l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible
d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation
est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades),
il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait,
et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était
engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris,
qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de
ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le
froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de
dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant
tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents
avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait
ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de
direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige,
qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige;
que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui
avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il
avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin
l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une
si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique
indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques.
Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle
des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi
des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la
distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils
aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont
de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes,
il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas
devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester
dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit
passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il
porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et
se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces
longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand
la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque
chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs
sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur
chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges
accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de
chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer.
La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille
aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux
qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans
être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués
par des lignes ou des points.
A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et
dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les
rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15,
on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur
les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées.
Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre
les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et
dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis
le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et
la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine
écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps
couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit,
le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la
vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à
voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour,
qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout
entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui:
les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de
minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de
célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu,
et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir.
On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le
monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et
changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce
rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait
insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus
qu'incommoder.
Le docteur Gmelin visita la grande montagne d'aimant dans le pays
des Baskirs. C'est, à proprement parler, une chaîne de montagnes qui
s'étend du nord au sud, à la longueur d'environ trois werstes, et
qui, du côté occidental, est divisée par huit vallons de différentes
profondeurs, qui la coupent en autant de parties séparées. Du côté
oriental est un steppe assez ouvert, dont la partie occidentale est
éloignée d'environ cinq à six werstes du Jaïk; du même côté, et au
pied de la montagne, passe encore un ruisseau sans nom qui, à deux
werstes au-dessous, va se jeter dans le Jaïk. La septième partie ou
section de la montagne, à compter de l'extrémité septentrionale, est
la plus haute de toutes, et sa hauteur perpendiculaire peut être de
quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses. Celle-ci produit aussi
le meilleur aimant, non pas au sommet, qui est formé d'une pierre
blanche tirant sur le jaune, et participe d'une espèce de jaspe,
mais à environ huit brasses au-dessous. On voit là des pierres du
poids de deux mille cinq cents à trois mille livres, qu'on prendrait
de loin pour des pierres de grès, et qui ont toute la propriété de
l'aimant. Quoiqu'elles soient couvertes de mousses, elles ne laissent
pas d'attirer le fer ou l'acier à la distance de plus d'un pouce.
Les faces exposées à l'air ont la plus forte action magnétique; ceux
qui sont enfoncés en terre en ont beaucoup moins. D'un autre côté,
les parties les plus exposées à l'air et aux vicissitudes du temps
sont moins dures, et par conséquent moins propres à être armées. Une
pierre d'aimant de la grandeur qu'on vient de décrire est composée de
quantité de petits aimants, qui opèrent en différentes directions.
Pour les bien travailler, il faudrait les séparer à la scie, afin que
le bloc qui renferme la vertu de chaque aimant particulier demeurât
tout entier; on obtiendrait vraisemblablement de cette façon des
aimants d'une grande puissance. On taille ici des morceaux au hasard,
et il s'en trouve plusieurs qui ne valent rien du tout, soit parce
qu'on abat un morceau de pierre qui n'a point de vertu magnétique ou
qui n'en renferme qu'une petite parcelle, soit parce que dans un seul
morceau il se trouve deux ou trois aimants réunis. A la vérité, ces
morceaux ont une vertu magnétique; mais comme elle ne converge pas
vers un même point, il n'est pas étonnant que l'effet d'un pareil
aimant soit sujet à bien des variations.
L'aimant de cette montagne, à l'exception de celui qui est exposé
à l'air, est d'une grande dureté, tacheté de noir, et rempli de
tubérosités qui ont de petites parties anguleuses, comme on en voit
souvent à la surface de la pierre sanguine, dont il ne diffère que
par la couleur; mais souvent, au lieu de ces parties anguleuses, on
ne voit qu'une espèce de terre d'ocre. En général les aimants qui
ont ces petites parties anguleuses ont moins de vertu que les autres.
La portion de la montagne où sont les aimants est presque entièrement
composée d'une bonne mine d'acier, qu'on tire par petits morceaux
entre les pierres d'aimant. Toute la section de la montagne la plus
élevée renferme une pareille mine; mais plus elle s'abaisse, moins
elle contient de métal. Plus bas, au-dessous de la montagne d'aimant,
il y a d'autres pierres ferrugineuses, mais qui rendraient fort peu
de fer si l'on voulait les faire fondre. Les morceaux qu'on en tire
ont la couleur du métal, et sont très-lourds. Ils sont inégaux en
dedans, et ont presque l'air de scories, si ce n'est qu'on y trouve
beaucoup de ces parties anguleuses. Ces morceaux ressemblent assez,
à l'extérieur, aux pierres d'aimant; mais ceux qu'on tire à huit
brasses au-dessous du roc n'ont plus aucune vertu. Entre ces pierres,
on trouve d'autres morceaux de roc qui paraissent composés de
très-petites parcelles de fer, dont ils montrent en effet la couleur.
La pierre par elle-même est pesante à la vérité, mais fort molle;
les parcelles, intérieurement, sont comme si elles étaient brûlées,
et elles n'ont que peu ou point de vertu magnétique. On trouve aussi
de loin à loin un minerai brun de fer dans des couches épaisses d'un
pouce, mais il rend peu de métal. La section la plus méridionale, ou
la huitième partie de la montagne, ressemble en tout à la septième,
si ce n'est qu'elle est plus basse. Les aimants de cette dernière
section n'ont pas été trouvés d'une aussi bonne qualité. Toute la
montagne est couverte de plantes et d'herbes, qui sont presque
partout assez hautes. On voit aussi par intervalles, à mi-côte et
dans les vallées, de petits bosquets de bouleaux. Cette montagne, au
reste, outre cet aimant, n'offre qu'un roc ordinaire; seulement en
certains endroits on y rencontre de la pierre à chaux.
(Suivent d'autres détails du voyage, qui n'offrent pas assez
d'intérêt pour être relatés.)
CHAPITRE II
PÉNINSULE DU KAMTCHATKA,
EXPLORÉE DANS LES ANNÉES 1770-1771, PAR LE COMTE BENIOWSKI.
Voici une description abrégée de cette péninsule d'après les Mémoires
du comte Maurice-Auguste Beniowski, dont nous avons publié séparément
la vie et les aventures.
CONSTITUTION PHYSIQUE DU PAYS
La péninsule de Kamtchatka forme l'extrémité du nord-est de l'Asie;
sa côte occidentale est très-sinueuse, forme différents ports et est
coupée par plusieurs rivières, dont la plus considérable est celle de
Bolsha. Les vaisseaux d'Okhotsk entrent dans cette rivière, ce qu'ils
ne peuvent faire cependant avec sûreté que dans le temps des marées
du printemps, qui montent alors jusqu'à dix pieds. Il est difficile
de remonter cette rivière, à cause de la rapidité du courant et du
grand nombre d'îles qu'elle contient.
Le Kamtchatka, en ouvrant asile à nos navigateurs pendant l'hiver,
les engage à tenter de nouvelles découvertes. A présent ce n'est
qu'un rendez-vous et un entrepôt pour l'échange des riches fourrures
que les chasseurs apportent des îles Kouriles et Aléoutiennes; mais
si l'on jugeait à propos d'établir des colonies dans ces îles, et
d'entretenir un commerce avec la Chine, le Japon, la Corée, etc., le
Kamtchatka deviendrait une source de richesse et de prospérité pour
la Russie.
Cette presqu'île peut servir aussi à établir une communication
entre les deux continents de l'Asie et de l'Amérique. Le seul port
commode sur la côte orientale est la baie d'Avatcha, nommée Racova.
Le gouverneur du Kamtchatka a bâti un fort régulier capable d'en
défendre l'entrée.
Les habitants de la zone torride voient dans le soleil la source du
feu; mais les nations septentrionales la trouvent dans les volcans.
Il y en a plus de vingt dans la presqu'île du Kamtchatka; les
plus célèbres sont à Avatcha, Tolbachz, et près de la rivière de
Kamerolteira. Les mêmes principes qui ont dont donné naissance aux
volcans, ont produit un grand nombre de sources chaudes qui ont la
vertu des eaux minérales. L'eau qui coule de ces sources est couverte
d'une écume noire.
Toutes les tentatives faites pour la production du grain ont été sans
succès, excepté dans des terrains préparés par des engrais. Quoiqu'il
y croisse naturellement assez de bois pour la construction des
huttes, il n'y en a point de propre à la construction des vaisseaux.
On trouva dans toute l'étendue de la province cinq vaches, deux
taureaux, qui étaient nourris avec de l'écorce de bouleau neuf mois
de l'année, car il n'y a de verdure que du mois de juillet au mois de
septembre.
Le climat et la température du Kamtchatka ne sont pas non plus aussi
doux que plusieurs écrivains l'ont prétendu. Un brouillard continuel,
qui couvre tout le pays, produit des affections scorbutiques et
d'autres maladies qui nuisent à la population. La rigueur du
froid est telle, que durant le dernier hiver (1769), on a trouvé
plusieurs soldats gelés dans leurs postes. Le long séjour de la neige
occasionne la cécité, de sorte que les naturels ne passent guère
quarante ans sans devenir aveugles.
PRODUCTIONS
Le Kamtchatka produit des métaux. Près d'Avatcha il y a des
mines d'or, et près de Girova des mines de cuivre. Les montagnes
fournissent du cristal de roche, dont quelques échantillons sont
verts et rouges; les naturels s'en servent pour faire des pointes
à leurs javelines. Les seules espèces d'arbres qui croissent au
Kamtchatka sont une sorte de sapin bâtard, des cèdres, des saules
et des bouleaux; le cèdre porte une graine que les habitants aiment
beaucoup; l'écorce des saules et des bouleaux leur tient lieu de
pain. La seule plante utile est le _sarana_, qui fleurit et donne du
fruit au mois d'août. Les Kamtchadales en font de grandes provisions,
et en forment avec leur caviar une certaine pâte qu'ils trouvent
délicieuse, mais qui, pour d'autres, n'empêcherait pas de mourir de
faim. Outre le sarana, le gouvernement a fait ramasser une plante
nommée vinoroya, d'où l'on extrait une sorte d'eau-de-vie qui produit
un faible revenu; mais l'usage en est dangereux, car cette plante est
un poison des plus actifs.
ANIMAUX
Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le
premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de
trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les
chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit
avec de l'opana, composition faite de vieux poisson et d'écorce de
bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes
leur nourriture, c'est-à-dire quelques poissons, qu'ils trouvent
dans les rivières produites par les sources chaudes.
Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et
dans la Sibérie il n'y a point de fourrure qui puisse soutenir la
comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka.
Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d'un
très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais
dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué.
La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont
constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le
nombre des martres apportées l'année dernière (1770) du Kamtchatka au
marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte
est très-chaude et très-légère.
Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique,
et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les
chasseurs sont obligés de chasser l'ours pour leur subsistance;
souvent ils reviennent déchirés; mais l'ours tue rarement: il semble
que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n'est
plus à craindre. Il n'y a point d'exemple qu'il ait blessé une femme.
Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver.
Le _manate_ ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux
mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont
appelé cet animal _lamentin_, à cause de son cri. Sa peau est noire
et rude, épaisse comme l'écorce d'un chêne, et capable de résister
au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l'ivoire. Le
Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois
cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son
entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau.
On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que
le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte,
plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et
quelquefois on le tire sous la glace.
Le lion de mer est de la taille d'un bœuf; son cri est
épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c'est un
des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les
brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le
harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches.
Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et
de tous les promontoires; il ne s'éloigne jamais de la côte, mais il
remonte l'embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert
de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la
ligne.
Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons,
depuis la baleine jusqu'aux plus petites espèces; mais les oiseaux
sont en très-petit nombre.
HABITANTS INDIGÈNES
Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom
d'_Itelmen_, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions
discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les
croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble
assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu
fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition
sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers
Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.
Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson,
des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson
est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher
aux marchands.
Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux
Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met
dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont
éprouvé de leurs nouveaux maîtres.
Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel
point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants,
et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un
étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche
épaisse sur leur hideuse figure.
Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver
s'appelle _jurte_, et celle d'été _balagan_.
Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu,
après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour
pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla
ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le
pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir
ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un
domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable.
Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le
bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est
impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir
aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en
Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.
Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre
des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner;
mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne
peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour
condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que
les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des
différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres
intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche
difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible
dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la
force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne
l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le
suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels
assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant
plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à
leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes.
L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas;
une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive
de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de
champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse
et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies
de la mort.
CHAPITRE III
CAPTIVITÉ ET SÉJOUR DU GÉNÉRAL KOPEC (JOSEPH), EN 1795-1799.