Depuis le commencement d'octobre jusque vers la fin de décembre, on

voit beaucoup d'aurores boréales, mais qui sont de deux espèces. Dans

l'une, il paraît entre le nord-ouest et l'ouest un arc lumineux d'où

s'élèvent, à une hauteur moyenne, quantité de colonnes lumineuses;

ces colonnes s'étendent vers différents points du ciel, qui est

tout noir au-dessous de l'arc, quoiqu'on aperçoive quelquefois les

étoiles au travers de cette obscurité. Dans l'autre espèce, il

paraît d'abord au nord et au nord-est quelques colonnes lumineuses

qui s'agrandissent peu à peu, et occupent un grand espace de ciel;

ces colonnes s'élancent avec beaucoup de rapidité, et couvrent enfin

tout le ciel jusqu'au zénith, où les rayons viennent se réunir.

C'est comme un vaste pavillon brillant d'or, de rubis et de saphirs,

déployé dans toute l'étendue du ciel. On ne saurait imaginer un plus

beau spectacle; mais quand on voit pour la première fois cette aurore

boréale, on ne peut la regarder sans effroi, parce qu'elle est

accompagnée d'un bruit semblable à celui d'un grand feu d'artifice.

Les animaux mêmes en sont, dit-on, effrayés. Les chasseurs qui sont

à la quête des renards blancs et bleus des cantons voisins de la mer

Glaciale, sont souvent surpris par ces aurores boréales. Leurs chiens

en sont épouvantés, refusent d'aller plus loin, et restent couchés à

terre en tremblant, jusqu'à ce que le bruit ait cessé; cependant ces

effrayants météores sont ordinairement suivis d'un temps fort serein.

On n'avait depuis longtemps aucune nouvelle du professeur De la

Croyère: les trois professeurs, depuis leur séparation, avaient

presque toujours suivi des directions opposées qui les éloignaient

de plus en plus les uns des autres. On reçut enfin de lui une lettre

qui marquait que vers la fin d'août 1737, il était parti par eau de

Yakoutsk, et qu'il avait eu le bonheur d'atteindre Simowic, située

à plus de douze cents werstes au-dessous de Yakoutsk. Il semblait,

disait-il, que le ciel et la terre fussent conjurés contre lui;

qu'ils eussent suscité tous les éléments pour traverser de toutes

les façons imaginables les entreprises qu'il avait formées dans

l'intérêt de la science, au péril de sa vie. Le ciel avait été

presque continuellement couvert de nuages, et le grand froid avait

gâté tous ses instruments météorologiques; en sorte qu'il ne lui

restait plus aucun de ses meilleurs thermomètres, parce qu'il les

avait tous emportés avec lui, pour n'en pas manquer dans les lieux

où il comptait pouvoir surprendre le froid, pour ainsi dire, à sa

source. Il ajoutait que, voulant savoir jusqu'à quelle profondeur

la terre était gelée sous ce rigoureux climat, il s'était servi de

la houe; mais que la terre, pour éluder ses recherches, avait pris

la dureté du marbre; qu'elle ne s'était laissé pénétrer en aucun

endroit, et que les plus forts instruments de fer s'étaient brisés

sous les efforts redoublés des plus robustes travailleurs; qu'il

n'avait pas trouvé l'eau plus docile qu'au commencement de février.

Ayant fait creuser la glace jusqu'à l'eau courante, pour voir si

l'eau dans ces cantons, sans perdre sa fluidité, était susceptible

d'un plus fort degré de froid que dans les pays où la congélation

est au trente-deuxième degré Fahrenheit (quinze degrés centigrades),

il avait suspendu dans ce trou le seul thermomètre qui lui restait,

et que dix à douze minutes après, tout au plus, le thermomètre était

engagé dans trois pouces dix lignes de glace, et si fortement pris,

qu'avec toutes les précautions qu'il mit en usage pour le détacher de

ce ciment glacial, il n'avait pu l'en retirer que par pièces; que le

froid alors était si vif, qu'il ne pouvait tenir sa main l'espace de

dix minutes au grand air sans risquer de l'avoir gelée; que pendant

tout le temps qu'il avait séjourné dans ce canton-là, les vents

avaient soufflé entre nord-ouest et nord-nord-est; qu'on ne voyait

ni ciel ni terre, lorsque le vent venait tout à coup à changer de

direction, et qu'il amenait souvent une si forte poussière de neige,

qu'en la voyant on aurait dit que tout l'air était converti en neige;

que le feu même, dont on pouvait espérer au moins des services, lui

avait quelquefois refusé les secours qu'il en attendait, et qu'il

avait eu souvent les doigts gelés près d'un grand feu; qu'enfin

l'air, dans ces climats glacés, avait été pendant son séjour d'une

si mauvaise qualité, qu'environ la moitié des habitants, quoique

indigènes, avaient péri par des maladies épidémiques.

Après beaucoup de recherches sur la chasse des rennes et sur celle

des renards blancs et bleus, le docteur Gmelin rapporte, sur la foi

des chasseurs, qu'ils s'éloignent souvent de leurs habitations à la

distance de quarante, de cinquante et de cent werstes, pourvu qu'ils

aient quelque espérance de réussir. Ainsi ces sortes de chasses sont

de vrais voyages. Dans l'hiver, où elles sont les plus fréquentes,

il s'élève quelquefois des tempêtes si furieuses, qu'on ne voit pas

devant soi la moindre trace de chemin, et qu'on est forcé de rester

dans l'endroit où l'on se trouve jusqu'à ce que l'ouragan soit

passé. Comme chaque chasseur est pourvu d'une petite tente qu'il

porte partout, pour lui et pour son chien, il la dresse alors et

se met à couvert des injures du temps. Aucun ne s'expose dans ces

longues courses sans avoir des vivres pour quelques jours; et quand

la tempête dure trop longtemps, ils diminuent chaque jour quelque

chose de leur portion pour en prolonger la durée. Ces chasseurs

sont aussi munis chacun d'une boussole, pour pouvoir retrouver leur

chemin quand les ouragans en ont effacé les traces. Quand les neiges

accumulées rendent les chemins impraticables, ils ont une sorte de

chaussure avec laquelle ils glissent sur la neige sans y enfoncer.

La boussole vue par le docteur Gmelin était en bois, et l'aiguille

aimantée marquait assez bien: elle indiquait huit vents principaux

qui avaient chacun leur nom. Les autres vents y étaient marqués, sans

être désignés nommément; les vents intermédiaires étaient distingués

par des lignes ou des points.

A Mangaséa, sur un bras du Iénisée, le soleil était fort chaud, et

dès le 14 juin il n'y avait plus aucune trace de neige, ni dans les

rues, ni dans les champs. L'herbe poussait à vue d'œil. Le 15,

on vit fleurir des violettes jaunes qui ne viennent guère que sur

les montagnes de la Suisse et sur quelques autres aussi élevées.

Ici, ces violettes croissaient en quantité sur un terrain bas entre

les buissons. L'herbe, à la fin du mois de juin, avait un pied, et

dans quelques endroits jusqu'à un pied et demi de hauteur. Depuis

le 11, on ne voyait pas beaucoup de différence entre le jour et

la nuit pour la clarté. On lisait à près de minuit la plus fine

écriture, presque aussi bien qu'on l'aurait lue à midi, par un temps

couvert, dans les pays plus méridionaux. Pendant toute la nuit,

le soleil était visible au-dessus de l'horizon. Vers minuit, à la

vérité, lorsqu'on était dans un endroit bas, on avait de la peine à

voir entièrement le disque du soleil; mais en montant sur la tour,

qui n'était pas même fort haute, on le voyait distinctement tout

entier. On pouvait hardiment regarder cet astre sans en être ébloui:

les rayons ne commençaient à se rendre bien sensibles qu'à plus de

minuit passé. Toute la troupe des voyageurs ne put s'empêcher de

célébrer ce magnifique spectacle, qu'aucun d'entre eux n'avait vu,

et que, selon toutes les apparences, ils ne devaient jamais revoir.

On se mit à table dans la rue, le visage tourné au nord; tout le

monde regardait le soleil, sans en détourner un instant les yeux, et

changeait de position à mesure que cet astre avançait. On jouit de ce

rare spectacle jusqu'au moment où les rayons du soleil, qui prenait

insensiblement de la force, devenus trop vifs, ne pouvaient plus

qu'incommoder.

Le docteur Gmelin visita la grande montagne d'aimant dans le pays

des Baskirs. C'est, à proprement parler, une chaîne de montagnes qui

s'étend du nord au sud, à la longueur d'environ trois werstes, et

qui, du côté occidental, est divisée par huit vallons de différentes

profondeurs, qui la coupent en autant de parties séparées. Du côté

oriental est un steppe assez ouvert, dont la partie occidentale est

éloignée d'environ cinq à six werstes du Jaïk; du même côté, et au

pied de la montagne, passe encore un ruisseau sans nom qui, à deux

werstes au-dessous, va se jeter dans le Jaïk. La septième partie ou

section de la montagne, à compter de l'extrémité septentrionale, est

la plus haute de toutes, et sa hauteur perpendiculaire peut être de

quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses. Celle-ci produit aussi

le meilleur aimant, non pas au sommet, qui est formé d'une pierre

blanche tirant sur le jaune, et participe d'une espèce de jaspe,

mais à environ huit brasses au-dessous. On voit là des pierres du

poids de deux mille cinq cents à trois mille livres, qu'on prendrait

de loin pour des pierres de grès, et qui ont toute la propriété de

l'aimant. Quoiqu'elles soient couvertes de mousses, elles ne laissent

pas d'attirer le fer ou l'acier à la distance de plus d'un pouce.

Les faces exposées à l'air ont la plus forte action magnétique; ceux

qui sont enfoncés en terre en ont beaucoup moins. D'un autre côté,

les parties les plus exposées à l'air et aux vicissitudes du temps

sont moins dures, et par conséquent moins propres à être armées. Une

pierre d'aimant de la grandeur qu'on vient de décrire est composée de

quantité de petits aimants, qui opèrent en différentes directions.

Pour les bien travailler, il faudrait les séparer à la scie, afin que

le bloc qui renferme la vertu de chaque aimant particulier demeurât

tout entier; on obtiendrait vraisemblablement de cette façon des

aimants d'une grande puissance. On taille ici des morceaux au hasard,

et il s'en trouve plusieurs qui ne valent rien du tout, soit parce

qu'on abat un morceau de pierre qui n'a point de vertu magnétique ou

qui n'en renferme qu'une petite parcelle, soit parce que dans un seul

morceau il se trouve deux ou trois aimants réunis. A la vérité, ces

morceaux ont une vertu magnétique; mais comme elle ne converge pas

vers un même point, il n'est pas étonnant que l'effet d'un pareil

aimant soit sujet à bien des variations.

L'aimant de cette montagne, à l'exception de celui qui est exposé

à l'air, est d'une grande dureté, tacheté de noir, et rempli de

tubérosités qui ont de petites parties anguleuses, comme on en voit

souvent à la surface de la pierre sanguine, dont il ne diffère que

par la couleur; mais souvent, au lieu de ces parties anguleuses, on

ne voit qu'une espèce de terre d'ocre. En général les aimants qui

ont ces petites parties anguleuses ont moins de vertu que les autres.

La portion de la montagne où sont les aimants est presque entièrement

composée d'une bonne mine d'acier, qu'on tire par petits morceaux

entre les pierres d'aimant. Toute la section de la montagne la plus

élevée renferme une pareille mine; mais plus elle s'abaisse, moins

elle contient de métal. Plus bas, au-dessous de la montagne d'aimant,

il y a d'autres pierres ferrugineuses, mais qui rendraient fort peu

de fer si l'on voulait les faire fondre. Les morceaux qu'on en tire

ont la couleur du métal, et sont très-lourds. Ils sont inégaux en

dedans, et ont presque l'air de scories, si ce n'est qu'on y trouve

beaucoup de ces parties anguleuses. Ces morceaux ressemblent assez,

à l'extérieur, aux pierres d'aimant; mais ceux qu'on tire à huit

brasses au-dessous du roc n'ont plus aucune vertu. Entre ces pierres,

on trouve d'autres morceaux de roc qui paraissent composés de

très-petites parcelles de fer, dont ils montrent en effet la couleur.

La pierre par elle-même est pesante à la vérité, mais fort molle;

les parcelles, intérieurement, sont comme si elles étaient brûlées,

et elles n'ont que peu ou point de vertu magnétique. On trouve aussi

de loin à loin un minerai brun de fer dans des couches épaisses d'un

pouce, mais il rend peu de métal. La section la plus méridionale, ou

la huitième partie de la montagne, ressemble en tout à la septième,

si ce n'est qu'elle est plus basse. Les aimants de cette dernière

section n'ont pas été trouvés d'une aussi bonne qualité. Toute la

montagne est couverte de plantes et d'herbes, qui sont presque

partout assez hautes. On voit aussi par intervalles, à mi-côte et

dans les vallées, de petits bosquets de bouleaux. Cette montagne, au

reste, outre cet aimant, n'offre qu'un roc ordinaire; seulement en

certains endroits on y rencontre de la pierre à chaux.

(Suivent d'autres détails du voyage, qui n'offrent pas assez

d'intérêt pour être relatés.)

CHAPITRE II

PÉNINSULE DU KAMTCHATKA,

EXPLORÉE DANS LES ANNÉES 1770-1771, PAR LE COMTE BENIOWSKI.

Voici une description abrégée de cette péninsule d'après les Mémoires

du comte Maurice-Auguste Beniowski, dont nous avons publié séparément

la vie et les aventures.

CONSTITUTION PHYSIQUE DU PAYS

La péninsule de Kamtchatka forme l'extrémité du nord-est de l'Asie;

sa côte occidentale est très-sinueuse, forme différents ports et est

coupée par plusieurs rivières, dont la plus considérable est celle de

Bolsha. Les vaisseaux d'Okhotsk entrent dans cette rivière, ce qu'ils

ne peuvent faire cependant avec sûreté que dans le temps des marées

du printemps, qui montent alors jusqu'à dix pieds. Il est difficile

de remonter cette rivière, à cause de la rapidité du courant et du

grand nombre d'îles qu'elle contient.

Le Kamtchatka, en ouvrant asile à nos navigateurs pendant l'hiver,

les engage à tenter de nouvelles découvertes. A présent ce n'est

qu'un rendez-vous et un entrepôt pour l'échange des riches fourrures

que les chasseurs apportent des îles Kouriles et Aléoutiennes; mais

si l'on jugeait à propos d'établir des colonies dans ces îles, et

d'entretenir un commerce avec la Chine, le Japon, la Corée, etc., le

Kamtchatka deviendrait une source de richesse et de prospérité pour

la Russie.

Cette presqu'île peut servir aussi à établir une communication

entre les deux continents de l'Asie et de l'Amérique. Le seul port

commode sur la côte orientale est la baie d'Avatcha, nommée Racova.

Le gouverneur du Kamtchatka a bâti un fort régulier capable d'en

défendre l'entrée.

Les habitants de la zone torride voient dans le soleil la source du

feu; mais les nations septentrionales la trouvent dans les volcans.

Il y en a plus de vingt dans la presqu'île du Kamtchatka; les

plus célèbres sont à Avatcha, Tolbachz, et près de la rivière de

Kamerolteira. Les mêmes principes qui ont dont donné naissance aux

volcans, ont produit un grand nombre de sources chaudes qui ont la

vertu des eaux minérales. L'eau qui coule de ces sources est couverte

d'une écume noire.

Toutes les tentatives faites pour la production du grain ont été sans

succès, excepté dans des terrains préparés par des engrais. Quoiqu'il

y croisse naturellement assez de bois pour la construction des

huttes, il n'y en a point de propre à la construction des vaisseaux.

On trouva dans toute l'étendue de la province cinq vaches, deux

taureaux, qui étaient nourris avec de l'écorce de bouleau neuf mois

de l'année, car il n'y a de verdure que du mois de juillet au mois de

septembre.

Le climat et la température du Kamtchatka ne sont pas non plus aussi

doux que plusieurs écrivains l'ont prétendu. Un brouillard continuel,

qui couvre tout le pays, produit des affections scorbutiques et

d'autres maladies qui nuisent à la population. La rigueur du

froid est telle, que durant le dernier hiver (1769), on a trouvé

plusieurs soldats gelés dans leurs postes. Le long séjour de la neige

occasionne la cécité, de sorte que les naturels ne passent guère

quarante ans sans devenir aveugles.

PRODUCTIONS

Le Kamtchatka produit des métaux. Près d'Avatcha il y a des

mines d'or, et près de Girova des mines de cuivre. Les montagnes

fournissent du cristal de roche, dont quelques échantillons sont

verts et rouges; les naturels s'en servent pour faire des pointes

à leurs javelines. Les seules espèces d'arbres qui croissent au

Kamtchatka sont une sorte de sapin bâtard, des cèdres, des saules

et des bouleaux; le cèdre porte une graine que les habitants aiment

beaucoup; l'écorce des saules et des bouleaux leur tient lieu de

pain. La seule plante utile est le _sarana_, qui fleurit et donne du

fruit au mois d'août. Les Kamtchadales en font de grandes provisions,

et en forment avec leur caviar une certaine pâte qu'ils trouvent

délicieuse, mais qui, pour d'autres, n'empêcherait pas de mourir de

faim. Outre le sarana, le gouvernement a fait ramasser une plante

nommée vinoroya, d'où l'on extrait une sorte d'eau-de-vie qui produit

un faible revenu; mais l'usage en est dangereux, car cette plante est

un poison des plus actifs.

ANIMAUX

Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le

premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de

trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les

chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit

avec de l'opana, composition faite de vieux poisson et d'écorce de

bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes

leur nourriture, c'est-à-dire quelques poissons, qu'ils trouvent

dans les rivières produites par les sources chaudes.

Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et

dans la Sibérie il n'y a point de fourrure qui puisse soutenir la

comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka.

Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d'un

très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais

dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué.

La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont

constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le

nombre des martres apportées l'année dernière (1770) du Kamtchatka au

marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte

est très-chaude et très-légère.

Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique,

et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les

chasseurs sont obligés de chasser l'ours pour leur subsistance;

souvent ils reviennent déchirés; mais l'ours tue rarement: il semble

que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n'est

plus à craindre. Il n'y a point d'exemple qu'il ait blessé une femme.

Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver.

Le _manate_ ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux

mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont

appelé cet animal _lamentin_, à cause de son cri. Sa peau est noire

et rude, épaisse comme l'écorce d'un chêne, et capable de résister

au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l'ivoire. Le

Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois

cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son

entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau.

On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que

le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte,

plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et

quelquefois on le tire sous la glace.

Le lion de mer est de la taille d'un bœuf; son cri est

épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c'est un

des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les

brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le

harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches.

Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et

de tous les promontoires; il ne s'éloigne jamais de la côte, mais il

remonte l'embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert

de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la

ligne.

Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons,

depuis la baleine jusqu'aux plus petites espèces; mais les oiseaux

sont en très-petit nombre.

HABITANTS INDIGÈNES

Les Kamtchadales d'origine se désignent entre eux par le nom

d'_Itelmen_, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions

discuter leur origine d'après les formes de leur langage, nous les

croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble

assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu

fournie, la face large et aplatie. Cette nation n'a aucune tradition

sur son origine; elle était nombreuse à l'arrivée des premiers

Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.

Les naturels du Kamtchatka n'ont d'autre subsistance que du poisson,

des racines, de la chair d'ours, de l'écorce d'arbre; leur boisson

est de l'eau, et quelquefois de l'eau-de-vie, qu'ils paient très-cher

aux marchands.

Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux

Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met

dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu'ils ont

éprouvé de leurs nouveaux maîtres.

Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel

point qu'elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants,

et qu'aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un

étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche

épaisse sur leur hideuse figure.

Les Kamtchadales ont deux sortes d'habitations: celle d'hiver

s'appelle _jurte_, et celle d'été _balagan_.

Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu,

après avoir d'abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour

pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla

ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le

pays d'alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s'établir

ailleurs. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent jamais quitter un

domaine si ancien et d'ailleurs si peu aliénable.

Le peuple n'a que des sensations purement animales. Pour lui, le

bonheur consiste dans l'inaction et la satisfaction des sens. Il est

impossible de persuader à ces hommes grossiers qu'il puisse y avoir

aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu'on mène en

Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.

Il est difficile d'imaginer quel motif peut allumer la guerre entre

des hommes si misérables, qui n'ont rien à perdre ni à gagner;

mais il est certain qu'ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne

peuvent avoir d'autre objet que celui de faire des prisonniers, pour

condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que

les Cosaques, à leur arrivée, n'aient excité des troubles et des

différends parmi eux, dans l'intention de profiter de leurs guerres

intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche

difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s'est montrée terrible

dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la

force était sans succès; et s'il est vrai qu'elle soit lâche, il ne

l'est pas moins qu'elle est assez peu attachée à la vie pour que le

suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels

assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n'ayant

plus aucun espoir d'échapper, ont commencé par couper la gorge à

leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes.

L'usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas;

une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive

de toutes sensations et termine leurs jours. C'est une espèce de

champignon fort commun dans le pays, dont l'infusion cause l'ivresse

et la gaieté, mais dont l'excès produit de fortes convulsions suivies

de la mort.

CHAPITRE III

CAPTIVITÉ ET SÉJOUR DU GÉNÉRAL KOPEC (JOSEPH), EN 1795-1799.

Voyages en Sibérie · 第 4 / 6 段