pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque
autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se
borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses
pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont
trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent
d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent
bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes
qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils
frustrent ordinairement de leur salaire.
Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est
pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur
servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger
traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée
avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils
y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et
les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais
ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur
le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe
par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce
que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses
pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et
ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas
pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au
traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus
de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils
chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges
patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs
familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre
pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le
commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors
il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent
plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque
uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur
le bord des rivières.
Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à
proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en
pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie
de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur,
qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une
brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un
arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue;
et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les
endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits
d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec
le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont
encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de
semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par
leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments
tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en
tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières
dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière
fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière
voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par
terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer.
Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames
sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps,
et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement
tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand
nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont
regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur
richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps
sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné
en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette
pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont
de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles
veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de
daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches,
et est ouverte sur la poitrine.
Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et
leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse
ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs
vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à
la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils
dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent
que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du
moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite.
Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte,
en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui
font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au
contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la
jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la
met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune
sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien
piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer.
Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand
les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier
pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses
leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font
toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de
bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des
petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans
peine à coups de flèches.
La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques
circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de
dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines
qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu
d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils
choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue
d'obéir; ce chef est appelé _peredowschick_, c'est-à-dire conducteur,
et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes
les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres.
Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur,
celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups
de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande,
une _leçon_ (_utschenié_). Outre cette leçon, le réfractaire perd
encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être
assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il
est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres
lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire,
qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le
ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait
accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis
que les autres mangent assis.
Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans
la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la
zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait
si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales
causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir
envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout
le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était
point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette,
c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais,
et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui
cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore
souffrir.
Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et
animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres.
On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que
les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en
apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas
adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se
marier.
A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait
effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent,
j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on
ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait
arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de
terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui
passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter
de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils
se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient
sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes
sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir
de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition
ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie
depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes.
Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le
bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs
diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit
aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants,
etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans
la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des
bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent
les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs.
Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées
sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de
colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention
de tous les voyageurs. On l'appelle _Stolbi_. Je fis arrêter notre
bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette
colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner
la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour
la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un
spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur
sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de
colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme
de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on
s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est
éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de
rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes
de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres
qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté
du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq
werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à
fait.
La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse
et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge
agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes
pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui
compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et
autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on
trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la
montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec
des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la
nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la
hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les
ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si
lestement une mine.
Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver
avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace,
qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que
le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait
partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse,
qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des
habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a
point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu
que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne
sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur.
Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière,
hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par
les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval,
etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus
sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de
la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure;
on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des
ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs
de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y
verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux
ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière:
lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis
de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre
jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des
fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là
ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace.
La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs
ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux
mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace,
s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas
trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant
les nationaux ne prennent guère cette précaution.
La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche
du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer
Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui
sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois.
Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre.
Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois
quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri;
mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est
abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre
grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du
climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des
grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps
en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde
en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout,
que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle
manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin
de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même
davantage?
Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques
montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est
vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine
profondeur.
Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le
voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y
fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat
rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes,
n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à
neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait
une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus
belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà
les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants
profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour
manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait
sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus
du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le
scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions
notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner
beaucoup au sommeil.
Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans
le pays, et que les Russes nomment _iewraschka_. Ce joli petit
animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque
dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont
creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car
il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y
a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans
les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes.
Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux
pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes
n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des
souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver;
mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement
l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on
prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un
cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne
à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec
celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les
mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On
trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes,
mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les
Russes et les Tatares les nomment _suroks_.
L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat;
cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en
faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau
pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous
sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de
pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous
trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le
nez gelé.
Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver
n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines
années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si
vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la
chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas,
quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un
capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les
pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir
de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le
thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de
zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un
pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés.
Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre
qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste
aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit
du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement
de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à
s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le
frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand
la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en
passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de
bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en
usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès;
mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les
frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne
servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la
neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après
quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont
adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache
ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même
temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du
membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon
préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de
faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette
espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation;
et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet
enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée.
La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle
des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y
a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde:
lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première
personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né.
C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les
facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais,
malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment
avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie
de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir
se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka;
ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg.
Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années
que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait
fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans,
nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous
trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka,
il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter
encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre
séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement
envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie.
Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements
nécessaires pour notre départ de Yakoutsk.
Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que
le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le
12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de
terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est
que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler
pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de
la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement
pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble
indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et
que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de
la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les
navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au
78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne
pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces.
Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois
d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne
faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte
de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne
heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à
l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais
plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus
tôt.
Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été
le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare,
et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a
des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les
maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes.