Toutes les maisons des habitants sont très-misérables; il ne faut

pas s'en étonner, c'est le pays de la paresse: on n'y fait presque

autre chose que boire et dormir. Toute l'occupation des habitants se

borne à tendre des piéges aux petits animaux, à creuser des fosses

pour attraper les gros, et à jeter du sublimé aux renards; ils sont

trop paresseux pour aller eux-mêmes à la chasse. Quelques-uns vivent

d'un petit troupeau que leurs pères leur ont laissé, et se gardent

bien de cultiver eux-mêmes la terre: ils louent pour cela des Russes

qui sont exilés dans ce canton et quelquefois des Tunguses, qu'ils

frustrent ordinairement de leur salaire.

Les Tunguses, pendant l'hiver, ne vivent que de leur chasse, et c'est

pour cela qu'ils changent si souvent d'habitation. Les rennes leur

servent alors de bêtes de charge ou d'attelage pour tirer un léger

traîneau. Ils leur mettent sur le dos une espèce de selle formée

avec deux petites planches étroites, longues d'un pied et demi; ils

y attachent leurs ustensiles, ou font monter dessus les enfants et

les femmes malades. On ne peut pas beaucoup charger les rennes, mais

ils vont fort vite. Leur bride consiste en une sangle qui passe sur

le cou de l'animal; et quelque profonde que soit la neige, il passe

par-dessus sans jamais enfoncer: ce qui provient en partie de ce

que le renne en marchant élargit considérablement la sole de ses

pieds, en partie de ce qu'il tient cette sole élevée par-devant, et

ne touche point la neige à plat. Si les rennes ne suffisent pas

pour porter tous les ustensiles, le Tunguse s'attelle lui-même au

traîneau. Dès qu'ils sont arrivés à l'endroit où ils sont résolus

de se fixer pour quelque temps, après avoir dressé la jurte, ils

chassent aussitôt dans les environs, en courant sur leurs larges

patins. Lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier, ils passent avec leurs

familles dans un autre canton, et ils continuent cette façon de vivre

pendant tout l'hiver. Le meilleur temps pour la chasse est depuis le

commencement de l'année jusque vers le mois de mars, parce qu'alors

il tombe peu de neige et que les traces des animaux y restent

plus longtemps. En été et en automne, ils se nourrissent presque

uniquement de poisson, et dressent, pour cet effet, leurs jurtes sur

le bord des rivières.

Les Tunguses se construisent eux-mêmes des barques fort étroites à

proportion de leur longueur, et dont les deux bouts finissent en

pointe; leurs plus grosses barques ont à peine trois brasses et demie

de longueur, et un arschine (aune) dans leur plus grande largeur,

qui est le milieu; les petites barques sont longues d'environ une

brasse et ont six werschoks (un werschok est la sixième partie d'un

arschine) de largeur. Elles sont faites d'écorce de bouleau cousue;

et pour qu'elles ne prennent point l'eau, les coutures et tous les

endroits où se trouvent des fentes et des ouvertures sont enduits

d'une sorte de goudron; elles sont de plus bordées par en haut avec

le bois dont on fait des cercles de tonneaux; d'autres cercles sont

encore appliqués dans toute la largeur de la barque, et coupés par de

semblables cercles qui la traversent en longueur, en sorte que par

leur position ils renforcent la barque. Leurs plus grands bâtiments

tiennent quatre hommes assis, et les plus petites barques n'en

tiennent qu'un. Les Tunguses remontent et descendent les rivières

dans ces barques avec une rapidité étonnante: quand une rivière

fait un grand détour, ou qu'ils ont envie de passer dans une rivière

voisine, ils mettent la barque sur leurs épaules, et la portent par

terre jusqu'à ce que la fantaisie leur prenne de se rembarquer.

Autant la barque porte d'hommes, autant elle a de rames. Ces rames

sont larges aux deux bouts; car on rame et on gouverne en même temps,

et par conséquent on est obligé de les faire aller continuellement

tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

Les Tunguses d'Ilimsk sont presque tous pauvres; le plus grand

nombre n'a pas plus de six rennes, et ceux qui en ont cinquante sont

regardés comme très-riches, parce que ces animaux forment toute leur

richesse. Leur habillement est simple; ils portent en tout temps

sur leur peau une pelisse de peau de renne, dont le poil est tourné

en dehors, et qui descend un peu plus bas que les genoux: cette

pelisse se ferme par-devant avec des courroies. Les femmes en ont

de semblables, mais la fourrure est tournée en dedans. Quand elles

veulent se parer, elles portent de plus une soubreveste de peau de

daim, le poil tourné en dehors, qui ne descend que jusqu'aux hanches,

et est ouverte sur la poitrine.

Leur religion permet la polygamie. Ils ont des idoles de bois, et

leur adressent soir et matin des prières pour en obtenir une chasse

ou une pêche abondante; c'est à quoi se bornent presque tous leurs

vœux. Ils sacrifient au diable le premier animal qu'ils ont tué à

la chasse, et sur le lieu même; ce qu'ils font de cette manière: ils

dévorent la viande, gardent la peau pour leur usage, et n'exposent

que les os tout secs sur un poteau, pour la part du diable: c'est du

moins n'être pas trop dupe, et traiter le démon comme il le mérite.

Si la chasse est heureuse, les chasseurs, de retour à la jurte,

en font des remerciements à l'idole, la caressent beaucoup et lui

font goûter du sang des animaux qu'ils ont tués. Si la chasse, au

contraire, n'a pas bien réussi, ils s'en prennent à l'idole et la

jettent de dépit d'un coin de la jurte à l'autre. Quelquefois on la

met en pénitence, et l'on est un certain temps sans lui rendre aucune

sorte de culte, sans lui marquer aucun respect; ou quand on est bien

piqué contre elle, on la porte à l'eau pour la noyer.

Les Tunguses ont une façon de prendre les muscs et les daims. Quand

les petits de ces animaux sont égarés, ils ont un cri particulier

pour appeler leurs mères: cette découverte faite par les Tunguses

leur donne la facilité de prendre ces animaux, ce qu'ils font

toujours dans l'été. Ils n'ont qu'à plier un morceau d'écorce de

bouleau, avec lequel ils imitent le cri des jeunes muscs et des

petits daims, et leurs mères accourant à ces cris, ils les tuent sans

peine à coups de flèches.

La manière dont se fait la chasse des zibelines a quelques

circonstances singulières. Il se forme ordinairement une société de

dix à douze chasseurs qui partagent entre eux toutes les zibelines

qu'ils prennent. Avant de partir pour la chasse, ils font vœu

d'offrir à l'église une certaine portion de leurs prises; ils

choisissent entre eux un chef à qui toute la compagnie est tenue

d'obéir; ce chef est appelé _peredowschick_, c'est-à-dire conducteur,

et ils lui portent un si grand respect qu'ils s'imposent eux-mêmes

les lois les plus sévères pour ne point s'écarter de ses ordres.

Quand quelqu'un manque à l'obéissance qu'il doit au conducteur,

celui-ci le réprimande; il est même en droit de lui donner des coups

de bâton, et ce châtiment se nomme, ainsi que la simple réprimande,

une _leçon_ (_utschenié_). Outre cette leçon, le réfractaire perd

encore toutes les zibelines qu'il a prises. Il lui est défendu d'être

assis en cercle avec les autres chasseurs pendant leurs repas; il

est obligé de se tenir debout et de faire tout ce que les autres

lui commandent. Il faut qu'il allume le poêle de la chambre noire,

qu'il la tienne propre, qu'il coupe du bois, et enfin qu'il fasse le

ménage. Cette punition dure jusqu'à ce que toute la société lui ait

accordé son pardon, qu'il demande continuellement et debout, tandis

que les autres mangent assis.

Dès qu'on a pris une zibeline, il faut la serrer sur-le-champ sans

la regarder; car ils s'imaginent que de parler bien ou mal de la

zibeline qu'on a prise, c'est la gâter. Un ancien chasseur poussait

si loin cette superstition, qu'il disait qu'une des principales

causes qui faisaient manquer la chasse des zibelines, c'était d'avoir

envoyé quelques-uns de ces animaux vivants à Moscou, parce que tout

le monde les avait admirés comme des animaux rares, ce qui n'était

point du goût des zibelines. Une autre raison de leur disette,

c'était, selon lui, que le monde était devenu beaucoup plus mauvais,

et qu'il y avait souvent dans leurs sociétés des chasseurs qui

cachaient leurs prises, ce que les zibelines ne pouvaient encore

souffrir.

Les habitants du district de Kirenga et des bords du Léna, hommes et

animaux, comme les bœufs, les vaches, sont sujets aux goîtres.

On croit ici communément que les goîtres sont héréditaires, et que

les enfants naissent avec ces sortes d'excroissances, ou du moins en

apportent le germe; mais ce sentiment n'est pas général: il n'est pas

adopté surtout par ceux qui ont des goîtres et qui cherchent à se

marier.

A l'occasion de quelques déserteurs de notre troupe, qu'avait

effrayés l'expédition au Kamtchatka, et qui nous abandonnèrent,

j'appris une superstition des Sibériens que j'ignorais. Lorsqu'on

ouvrit le sac de voyage d'un de ces déserteurs que l'on avait

arrêté, on y trouva, entre autres choses, un petit paquet rempli de

terre. Je demandai ce que c'était. On me dit que les voyageurs qui

passaient de leur pays dans un autre étaient dans l'usage d'emporter

de la terre ou du sable de leur sol natal, et que partout où ils

se trouvaient ils en mêlaient un peu dans de l'eau qu'ils buvaient

sous un ciel étranger; que cette précaution les préservait de toutes

sortes de maladies, et que son principal effet était de les garantir

de celles du pays. En même temps on m'assura que cette superstition

ne venait pas originairement de Sibérie, mais qu'elle était établie

depuis un temps immémorial parmi les Russes mêmes.

Les Yakoutes supposent deux êtres souverains, l'un cause de tout le

bien, et l'autre du mal. Chacun de ces êtres a sa famille. Plusieurs

diables, selon eux, ont femmes et enfants. Tel ordre de diables nuit

aux bestiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfants,

etc. Certains démons habitent les nuées, et d'autres fort avant dans

la terre. Il en est de même de leurs dieux: les uns ont soin des

bestiaux, les autres procurent une bonne chasse, d'autres protégent

les hommes, etc.; mais ils résident tous fort haut dans les airs.

Un endroit du Léna fort célèbre par une suite de montagnes placées

sur la rive gauche du fleuve, qui forment comme des espèces de

colonnes élevées dans des directions différentes, attire l'attention

de tous les voyageurs. On l'appelle _Stolbi_. Je fis arrêter notre

bâtiment à deux werstes au-dessous de l'endroit où commence cette

colonnade de montagnes, tant pour les voir de près que pour examiner

la mine de fer qu'on y exploitait depuis l'année précédente pour

la compagnie de Kamtchatka. Ces montagnes colonniformes font un

spectacle aussi singulier que curieux. Depuis leur pied jusqu'à leur

sommet, de grandes pièces de rochers s'élèvent les unes en forme de

colonnes rondes, d'autres comme des cheminées carrées, d'autres comme

de grands murs de pierre, de la hauteur de dix à quinze brasses: on

s'imaginerait voir les ruines d'une grande ville. Plus on en est

éloigné, plus le coup d'œil est beau, parce que les pièces de

rochers, placées les unes derrière les autres, prennent toutes sortes

de formes, selon le point de vue d'où on les regarde. Les arbres

qui se trouvent entre leurs intervalles augmentent encore la beauté

du coup d'œil. Ces montagnes occupent une étendue de trente-cinq

werstes; elles diminuent graduellement, et se perdent enfin tout à

fait.

La pierre dont les colonnes sont formées est en partie sablonneuse

et de toutes sortes de couleurs, en partie d'un marbre rouge

agréablement varié. Enfin, à une certaine distance, ces montagnes

pyramidales ou colonniformes rappellent exactement tout ce qui

compose la perspective des villes: tours, clochers, péristyles, et

autres édifices. Entre les rochers, ainsi figurés en colonnes, on

trouve épars un bon minerai de fer, et l'on voit, au pied de la

montagne où commence la perspective, deux cabanes construites avec

des broussailles en forme de jurte, où les ouvriers se retirent la

nuit et les jours de fête. Je me rendis à cette montagne, dont la

hauteur est d'environ trois quarts de werste, et j'y trouvai tous les

ouvriers travaillant: je n'avais encore vu nulle part exploiter si

lestement une mine.

Notre troupe académique se réunit à Yakoutsk, en septembre. L'hiver

avançait. Le 19 septembre, le Léna commença à charrier de la glace,

qui augmenta tellement de jour en jour jusqu'au 28 du même mois, que

le fleuve en fut entièrement couvert le lendemain: on le passait

partout en traîneau. La glace devint en peu de jours si épaisse,

qu'on pouvait en tirer des morceaux considérables pour l'usage des

habitants; car on fait ici de la glace unie un usage dont on n'a

point d'idée ailleurs: elle sert à calfeutrer les maisons. Pour peu

que les fenêtres d'un logis ne ferment pas avec précision, elles ne

sauraient suffisamment garantir les chambres du froid extérieur.

Les caves mêmes dans lesquelles on garde la boisson, comme bière,

hydromel, vin, etc., ne peuvent pas être à l'abri du grand froid par

les moyens ordinaires, comme de bonnes portes, du fumier de cheval,

etc. C'est la rigueur du froid même qui fournit le moyen le plus

sûr d'empêcher qu'il ne pénètre dans les habitations. On coupe de

la glace bien nette, et dans laquelle il n'y ait point d'ordure;

on en taille des morceaux de l'exacte grandeur des fenêtres et des

ouvertures, et on les y applique par dehors, comme on fait ailleurs

de doubles châssis de verre. Pour qu'ils tiennent, on ne fait qu'y

verser de l'eau, qui, en se gelant, les attache fortement aux

ouvertures. Ces vitraux de glace n'ôtent pas beaucoup de lumière:

lorsqu'il y a du soleil, on voit aussi clair qu'à travers des châssis

de verre; et quelque vent qu'il fasse au dehors, le froid n'entre

jamais dans les chambres. Les gens aisés, dont les maisons ont des

fenêtres, appliquent les vitraux de glace par dedans, et par là

ne souffrent point du tout des froides émanations de la glace.

La boisson ne se gèle pas non plus dans les caves, quand leurs

ouvertures ou soupiraux sont garnis de ces sortes de châssis. Ceux

mêmes qui n'ont point d'autres vitraux que ces fenêtres de glace,

s'en trouvent fort bien, pourvu qu'ils aient l'attention de ne pas

trop rester dans les chambres après que le poêle est fermé: cependant

les nationaux ne prennent guère cette précaution.

La ville de Yakoutsk est située dans une plaine sur la rive gauche

du Léna, qui se jette à deux cents lieues plus loin dans la mer

Glaciale. L'hiver y est ordinairement très-rude; mais les forêts qui

sont au-dessus et au-dessous de la ville fournissent assez de bois.

Quant à la végétation des grains, le climat n'y paraît pas propre.

Il est vrai que le couvent de la basse ville a ensemencé autrefois

quelques terrains d'orge qui, dans certaines années, a mûri;

mais comme elle manquait dans d'autres temps, cette culture est

abandonnée. Je n'ai point entendu dire qu'outre l'orge aucun autre

grain soit parvenu à sa pleine maturité; mais c'est la qualité du

climat, plutôt que celle du sol, qui s'oppose à la maturation des

grains; car le terrain est noir et gras; il s'y trouve même de temps

en temps des champs garnis de bouleaux clair-semés, ce qu'on regarde

en Sibérie comme la marque d'une bonne terre labourable. Après tout,

que peut produire la terre, quelque bonne qu'elle soit, lorsqu'elle

manque de chaleur? Et quelle chaleur peut-elle avoir, quand à la fin

de juin elle est encore gelée à la profondeur de trois pieds ou même

davantage?

Quoique dans les environs de Yakoutsk il y ait encore quelques

montagnes, on y trouve peu ou point de sources, et c'est

vraisemblablement parce que la terre est gelée à une certaine

profondeur.

Le séjour de toutes les personnes réunies à Yakoutsk pour le

voyage de Kamtchatka rendait cette ville fort active, et nous n'y

fûmes point désœuvrés. La brièveté des jours dans un climat

rigoureux, sous la latitude de soixante-deux degrés deux secondes,

n'encourageait pas beaucoup au travail. Il faisait à peine jour à

neuf heures du matin. Quand il s'élevait un certain vent qui chassait

une poussière de neige, on ne pouvait rester sans lumière aux plus

belles heures de la journée, et par un temps serein on voyait déjà

les étoiles avant deux heures après midi. La plupart des habitants

profitent de ce temps oiseux pour dormir: à peine sont-ils levés pour

manger qu'ils se recouchent encore, et quand le jour est tout à fait

sombre, souvent ils ne se réveillent point. Nous étions bien prévenus

du danger qu'il y avait, en s'abandonnant au sommeil, de gagner le

scorbut: nous nous arrangeâmes en conséquence, et nous partagions

notre temps entre le travail et la dissipation, sans en donner

beaucoup au sommeil.

Je m'amusais fort bien d'une sorte de marmottes très-communes dans

le pays, et que les Russes nomment _iewraschka_. Ce joli petit

animal se trouve dans les champs aux environs de Yakoutsk, et jusque

dans les caves et dans les greniers, aussi bien dans ceux qui sont

creusés sous terre que dans ceux qui sont au haut des maisons; car

il est bon de remarquer que, dans tout le district de Yakoutsk, il y

a autant de greniers à blé sous terre qu'au-dessus, parce que dans

les premiers les grains sont à l'abri de l'humidité et des insectes.

Tout ce qui est sous la surface de la terre, à la profondeur de deux

pieds, y gèle presque en toute saison; ni l'humidité ni les insectes

n'y pénètrent guère. Les marmottes des champs restent dans des

souterrains qu'elles se creusent, et dorment pendant tout l'hiver;

mais celles qui sont friandes de blé et de légumes sont en mouvement

l'hiver et l'été pour chercher partout leur nourriture. Lorsqu'on

prend cet animal et qu'on l'irrite, il mord très-fort, et pousse un

cri sonore comme celui de la marmotte ordinaire. Quand on lui donne

à manger, il se tient assis sur les pattes de derrière et mange avec

celles de devant. Les femelles de ces animaux mettent bas dans les

mois d'avril et de mai; elles ont depuis cinq jusqu'à huit petits. On

trouve en différents endroits de la Sibérie de véritables marmottes,

mais qui diffèrent, selon les lieux, de grosseur et de couleur. Les

Russes et les Tatares les nomment _suroks_.

L'hiver de cette année fut très-doux relativement au climat;

cependant on éprouva de temps en temps des froids excessifs. J'en

faillis porter de tristes marques un jour que je courus en traîneau

pendant l'espace d'une demi-lieue avec quelques personnes. Nous

sortions d'auprès d'un poêle bien chaud; nous étions bien garnis de

pelisses; nous n'avions mis que six minutes à faire le trajet: nous

trouvâmes en arrivant une chambre bien chaude, et nous avions tous le

nez gelé.

Les habitants m'assurèrent que le plus grand froid de cet hiver

n'approchait pas de celui qu'ils avaient ressenti dans certaines

années. On raconte même qu'il y eut un hiver où le froid fut si

vif, qu'un gouverneur de province, en allant de sa maison à la

chancellerie, qui n'en était pas éloignée de plus de cinquante pas,

quoiqu'il fût enveloppé dans une longue pelisse, et qu'il eût un

capuchon fourré qui lui couvrait toute la tête, eut les mains, les

pieds et le nez gelés, et qu'on eut beaucoup de peine à le guérir

de cet accident. Pendant l'hiver que nous passâmes à Yakoutsk, le

thermomètre marquait quelquefois soixante-douze degrés au-dessous de

zéro (trente-quatre degrés centigrades). On juge bien que sous un

pareil ciel les hommes sont souvent exposés à avoir des membres gelés.

Voici les indices du mal et les remèdes qu'on y apporte. Un membre

qui vient d'être gelé n'a plus aucune sensibilité; il n'y reste

aucune trace de rougeur, et il est plus blanc qu'aucun autre endroit

du corps. Pour rétablir la partie gelée, on conseille ordinairement

de la frotter bien fort avec de la neige. Lorsqu'on commence à

s'apercevoir que quelque sensibilité y revient, on continue le

frottement; mais au lieu de neige on se sert d'eau froide. Quand

la congélation n'a pas duré bien longtemps, et n'est arrivée qu'en

passant d'une maison à une autre, le remède le plus prompt est de

bien frotter le membre avec un morceau de laine. Ce moyen est en

usage à Yakoutsk, et je l'ai moi-même éprouvé avec assez de succès;

mais quand le membre a été gelé pendant un temps considérable, les

frottements avec la neige, avec l'eau froide et avec la laine ne

servent à rien. Il faut dans ce cas plonger le membre gelé dans la

neige, ensuite dans l'eau froide, et l'y tenir très-longtemps, après

quoi l'on en vient au frottement. Les Yakoutes, dont les Russes ont

adopté la méthode, couvrent les membres gelés de fiente de vache

ou de terre glaise, ou de ces deux choses mêlées ensemble en même

temps. On prétend que ce remède dissipe peu à peu l'inflammation du

membre gelé, et lui rend la vie: il est encore regardé comme un bon

préservatif. La plupart des Yakoutes, lorsqu'ils sont obligés de

faire un voyage un peu long par un grand froid, enduisent de cette

espèce d'onguent toutes les parties dont on craint la congélation;

et tous assurent que s'ils ne sont pas entièrement garantis par cet

enduit, il ralentit du moins l'effet de la gelée.

La manière de vivre des Yakoutes ne diffère pas beaucoup de celle

des autres nations de Sibérie; mais ils ont un usage dont il n'y

a peut-être point d'exemple chez aucun autre peuple du monde:

lorsqu'une femme yakoute a mis au monde un enfant, la première

personne qui entre dans la jurte donne le nom au nouveau-né.

C'est à Yakoutsk que nos voyageurs devaient trouver toutes les

facilités nécessaires pour se transporter au Kamtchatka; mais,

malgré les ordres du sénat de Saint-Pétersbourg, qui apparemment

avait peu de puissance en raison de son éloignement, la chancellerie

de Yakoutsk ne leur fournit ni bâtiments, ni équipages pour pouvoir

se rendre à Okhotsk, d'où l'on s'embarque sur la mer du Kamtchatka;

ils résolurent donc de reprendre la route de Saint-Pétersbourg.

Considérant, dit le docteur Gmelin, qu'il y avait déjà quatre années

que nous étions partis de Saint-Pétersbourg, tandis qu'on nous avait

fait espérer que notre voyage ne durerait en tout que cinq ans,

nous comprîmes que, quand tout réussirait à notre gré, quand nous

trouverions toutes les facilités possibles pour passer au Kamtchatka,

il y aurait déjà cinq ans d'écoulés, et qu'il fallait compter

encore au moins deux ans pour le retour, outre le temps de notre

séjour dans cette presqu'île. Nous n'avions, d'ailleurs, nullement

envie d'habiter éternellement les contrés sauvages de la Sibérie.

Nous prîmes donc, le professeur Muller et moi, les arrangements

nécessaires pour notre départ de Yakoutsk.

Les glaces de la mer fondent presque toujours dans le même temps que

le Iénisée dégèle à son embouchure; ce qui arrive communément vers le

12 juin. La mer est bientôt nettoyée, lorsqu'il souffle des vents de

terre qui chassent les glaces. Une circonstance remarquable, c'est

que, même après que les vents de terre n'ont pas cessé de souffler

pendant quinze jours, on retrouve encore de la glace sur le bord de

la mer, quand les vents nord et nord-ouest ont soufflé seulement

pendant vingt-quatre heures, sans même être violents: ce qui semble

indiquer que l'origine de cette glace ne peut être fort éloignée, et

que le froid doit provenir d'une grande île ou d'un continent, et de

la mer Glaciale. Cette dernière conjecture paraît confirmée par les

navigations que les Russes ont poussées à plusieurs reprises jusqu'au

78e degré de latitude septentrionale, point d'où les vaisseaux ne

pouvaient pas pénétrer plus loin à cause des glaces.

Si la mer dégèle tard, elle gèle de bonne heure. Vers la fin du mois

d'août, on n'est plus sûr de ne pas trouver la mer glacée. Il ne

faut, avec le calme, qu'un froid ordinaire pour qu'elle soit couverte

de glace en un quart d'heure; mais quand elle est gelée de si bonne

heure, il n'est pas sûr non plus qu'elle reste en cet état jusqu'à

l'hiver. Quoi qu'il en soit, il est certain que la mer ne gèle jamais

plus tard que le premier octobre, et qu'ordinairement elle gèle plus

tôt.

Il pleut rarement dans le printemps à Ieniseisk; et pendant l'été

le ciel y est presque toujours serein. Le tonnerre y est fort rare,

et l'on n'y connaît point du tout les éclairs. En automne, il y a

des brouillards continuels, et les murs suintent sans cesse dans les

maisons et dans les cabanes; en hiver, il y a de fréquentes tempêtes.

Voyages en Sibérie · 第 3 / 6 段