plus commode pour le baptême; car ceux qui ne voulaient pas se
faire baptiser étaient poussés de force dans la rivière; lorsqu'ils
en sortaient, on leur pendait une croix au cou, et dès lors ils
étaient censés baptisés. Pour que ces gens pussent persévérer dans
la nouvelle religion, on construisit dès l'année suivante une
église à laquelle on attacha un pope russe; mais ces Tatares n'ont
pas la moindre connaissance de la religion chrétienne. Ils croient
que l'essentiel consiste à faire le signe de la croix, à aller
à l'église, à faire baptiser leurs enfants, à ne prendre qu'une
femme, à faire abstinence de ce qu'ils mangeaient autrefois, comme
du cheval, de l'écureuil, et à observer le carême des Russes. Au
reste, on ne peut exiger d'eux davantage, parce que les popes russes
qui devraient les instruire ignorent leur langue, et ne peuvent s'en
faire entendre.
La petite vérole faisait alors beaucoup de ravages dans le pays.
Cette maladie n'y est point habituelle: dix années se passent
quelquefois sans qu'on en soit incommodé; mais quand elle commence,
elle dure deux à trois ans sans interruption.
La ville de Ieniseisk est située sur le rivage gauche ou occidental
du Iénisée, qui, en cet endroit, a un werste et demi de largeur.
Ce fleuve a sa source dans le pays des Mongols, et après un cours
d'environ trois mille werstes il se décharge dans la mer Glaciale.
La ville est plus moderne que Kusnetz: on n'y bâtit d'abord qu'un
ostrog, comme dans la plupart des villes de Sibérie; mais l'avantage
de sa situation a contribué à son agrandissement: elle est beaucoup
plus longue que large, et a environ six werstes de circonférence.
Les bâtiments publics sont la cathédrale, la maison du gouverneur,
la vieille et la nouvelle chancellerie, un arsenal et quelques
petites cabanes; le tout est enfermé dans un ostrog qui reste encore
du premier établissement, mais qui est presque tombé en ruine. La
ville contient sept cents maisons de particuliers, trois paroisses,
deux couvents, dont un de moines et l'autre de religieuses, un
magasin à poudre et un autre de munitions de bouche; ces deux
magasins sont entourés d'un ostrog particulier. Dans le couvent des
moines réside l'archimandrite (provincial) du lieu. Les habitants
sont pour la plupart des marchands qui pourraient faire un bon
commerce; mais l'ivrognerie, la fainéantise et la débauche corrompent
tout.
Ce que les voyageurs avancent du froid qu'on ressent en Sibérie n'est
point exagéré; car à la mi-décembre il fut si violent, que l'air même
paraissait gelé. Le brouillard ne laissait pas monter la fumée des
cheminées. Les moineaux et autres oiseaux, et celui qu'on appelle
en latin _pica varia caudata_, tombaient de l'air comme morts,
et mouraient en effet, si on ne les portait sur-le-champ dans un
endroit chaud. Les fenêtres, en dedans de la chambre, en vingt-quatre
heures étaient couvertes de glace de trois lignes d'épaisseur. Dans
le jour, quelque court qu'il fût, il y avait continuellement des
parhélies; dans la nuit, des parasélènes et des couronnes autour de
la lune. Le mercure descendit, par la violence du froid, à cent vingt
degrés du thermomètre de Fahrenheit (plus de cinquante-cinq degrés
centigrades), et plus bas par conséquent qu'on l'eût observé jusque
alors dans la nature.
Il y a dans le territoire de Ieniseisk deux sortes d'Ostiakes: ceux
de Narim et de Iénisée; ensuite les Tunguses, qui demeurent sur le
Tanguska et sur la rivière de Tschun; et enfin les Tatares d'Assan,
qui habitent les bords de l'Ussolka et de la rivière d'Ona. Les
Ostiakes et les Tatares d'Assan vivent dans la plus grande misère;
les premiers sont tous baptisés. Il ne restait plus qu'environ une
douzaine de ces Tatares, dont à peine deux ou trois savaient leur
langue. C'était autrefois une tribu très-considérable. Jusqu'à
présent on n'a pu parvenir d'aucune façon à convertir les Tunguses à
la religion chrétienne.
Krasnojarsk est plus moderne que Ieniseisk, et c'est de Moscou
qu'on est venu la bâtir. Elle est sur la rive gauche du Iénisée; à
son extrémité est la rivière de Kastcha, dont une embouchure est
au-dessous de la ville.
Les habitants sont pour la plupart des Sluschiwies, qu'on y avait
établis par la nécessité de garantir ces cantons des incursions
des Tatares Kirgis, qui venaient ravager les environs; mais depuis
quelques années ils se sont retirés vers le pays des Kalmouks. Depuis
ce temps les Sluschiwies ont fait des courses sans aucun risque dans
les environs du pays. Ils ont trouvé à travers les steppes un chemin
assez droit depuis Krasnojarsk jusqu'à Jakusk et Tomsk, qui est
très-commode pour voyager, surtout en été, puisque les eaux et les
fourrages s'y trouvent en abondance.
Les Sluschiwies mènent ici une vie fort agréable; ils sont riches en
chevaux et en bestiaux, qui ne leur coûtent pas beaucoup à nourrir.
Ils les laissent paître sur les steppes; car en hiver même on y voit
peu de neige, et quand il y en a les bestiaux fouillent dans la
terre, et en tirent toujours assez de racines et de plantes pourries
pour ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'en Russie un cheval tire
plus que trois des leurs, et qu'une vache y donne vingt fois plus de
lait que celles de ces cantons. On cultive ici du blé, et la terre
est si fertile qu'il suffit de la remuer légèrement pour y semer
pendant cinq à six années consécutives sans le moindre engrais. Quand
elle est épuisée, on en choisit une autre qui n'exige pas plus de
soins; ce qui convient fort à la paresse des habitants.
Les antiquités qu'on trouve ici ont été tirées des anciens tombeaux,
qui sont en grand nombre près d'Abakansk et de Sajansk. On y a
autrefois déterré beaucoup d'or, preuve de la richesse des Tatares
dans le temps de leur ancienne puissance. J'ai vu chez le gouverneur
actuel une grande soucoupe et un petit pot, l'un et l'autre
d'argent doré. Il y avait sur la soucoupe des figures ciselées qui
ressemblaient à des griffons. On trouve encore assez souvent des
couteaux en cuivre, de petits marteaux de différentes formes, des
garnitures de harnais de chevaux, du bronze ou du métal de cloches,
et de l'argent faux de la Chine.
A Kanskoï-Ostrog, nous fîmes chercher quelques Tatares du canton.
Ils sont en général assez pauvres: les hommes aussi bien que les
femmes sont tout nus sous leur robe et n'ont jamais porté de chemise.
Ceux d'entre eux qui sont baptisés se distinguent des autres à cet
égard, mais ils sont en très-petit nombre; ils ont tous l'air fort
malpropre, parce qu'ils ne se lavent jamais; et quand on leur demande
la raison de cette négligence, ils répondent que leurs pères ne se
sont jamais lavés non plus qu'eux, et qu'ils n'ont pas laissé que de
bien vivre. Ces mêmes Tatares, au lieu de pain, mangent aussi des
oignons ou d'autres espèces de plantes, et dédaignent l'agriculture.
Leur exercice continuel est la chasse des zibelines; ils la font de
différentes façons.
Quand l'animal ne sait plus de quel côté tourner, il monte sur un
arbre fort haut, et les Tatares y mettent aussitôt le feu. L'animal,
que la fumée incommode, saute en bas de l'arbre, se prend dans un
filet tendu à l'entour, et est tué.
Aux environs de l'ostrog de Balachanskoï habitent un grand nombre
de Buraetes, qui négligent la culture des terres, et ne vivent que
du commerce de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont fort estimés.
Contre l'usage général, les Bratskis de ce canton exercent un art
dans lequel ils ne réussissent pas mal: ils savent si bien incruster
dans le fer l'argent et l'étain, qu'on prendrait ce travail pour
de l'ouvrage damasquiné. La plupart des harnais des chevaux, des
ceinturons et des autres ustensiles qui en sont susceptibles, sont
ornés de ces incrustations.
II
PROVINCE D'IRKOUTSK
Nikolskaia-Sastawa--Baïkal (lac).--Selinginsk
(ville).--Frontière de la Chine (bureau de péage).--Irkoutsk
(capitale).--Ilimsk (ville).--Tunguses (habitants).--Yakoutsk
(ville).--Monts d'aimant.--Retour.
Dès les premiers jours de notre arrivée à Irkoutsk, nous résolûmes
d'aller à Selinginsk par les chemins d'hiver, et de là de pousser
plus loin par les chemins d'été. Mais comme on nous avait représenté
ce voyage, tel que nous l'avions projeté, si pénible et si difficile,
qu'on ne pouvait le faire qu'à cheval, nous ne jugeâmes point à
propos de nous embarrasser de beaucoup de bagages, et nous en
laissâmes une partie. Nous avions en tout trente-sept voitures,
et il est d'usage en Russie de fournir autant de chevaux de poste.
Conformément à cette règle, la chancellerie d'Irkoutsk ordonna de
nous amener seulement trente-sept chevaux, sans considérer que la
première poste où nous devions en changer était à plus de deux cents
werstes. Le gouverneur ne voulut jamais écouter nos représentations.
Nous déclarâmes à la chancellerie que nous étions résolus de rester
à Irkoutsk une année entière, à ses risques et dépens, si elle ne
donnait pas ses ordres pour nous faire fournir un grand nombre de
chevaux. On parut d'abord s'en effrayer peu; mais dès le lendemain
nous apprîmes que les ordres étaient donnés pour nous satisfaire.
Ainsi, tout se trouvant prêt pour notre voyage, et nos instruments
étant chargés, nous fîmes partir toute notre suite le 23, avant midi.
Le 25, à trois heures du matin, nous arrivâmes à Nikolskaia-Sastawa.
Ce qu'on nomme en Sibérie _sastawa_ est un endroit où se lève un
droit de péage; le bureau de ce lieu reçoit le péage de toutes les
marchandises qui viennent de la frontière de la Chine, et qui ne
peuvent guère prendre une autre route. Comme ces marchandises sont
nombreuses, la place de receveur est très-lucrative, et il ne faut
guère plus d'un an pour s'enrichir. C'est le gouverneur qui dispose
de cet emploi; et ceux qui veulent l'obtenir l'achètent à force de
présents. Le pot-de-vin ordinaire est de trois cents roubles. On
nous raconta que cette place s'étant trouvée depuis peu vacante, il
s'était présenté trois compétiteurs, dont chacun comptait emporter la
place; qu'elle avait été promise en effet à chacun d'eux séparément;
qu'enfin, ayant obtenu tous trois l'agrément du gouverneur, ils
avaient payé chacun les trois cents roubles, et s'en étaient fort
bien trouvés.
Arrivés à cette station, nous nous trouvâmes sur le lac Baïkal,
dont les glaces étaient encore très-fortes et pouvaient porter nos
traîneaux sans danger. Nous le traversâmes obliquement jusqu'à son
bord méridional.
C'est comme un article de foi chez les peuples de cette contrée de
donner le nom de mer au lac Baïkal, et de ne point l'appeler un
lac. Cette mer est déshonorée, selon eux, lorsqu'on la rabaisse à
la simple dénomination de _lac_, et c'est un outrage dont elle ne
manque point de se venger. Ils croient que cette mer a quelque chose
de divin, et par cette raison ils la nomment de toute ancienneté
_Swiatoï-Mare_, c'est-à-dire _mer sacrée_.
Le lac Baïkal s'étend fort loin en longueur de l'ouest à l'est. Sur
toutes les cartes que nous avions vues jusque alors, ses limites à
l'orient n'étaient pas marquées, parce que vraisemblablement personne
n'avait été jusque-là. On estime communément que sa longueur est de
cinq cents werstes. Sa largeur, du nord au sud, en ligne droite,
n'est guère que de vingt-cinq à trente werstes, et dans quelques
endroits elle n'en excède pas quinze. Il est environné de hautes
montagnes, sur lesquelles cependant, lorsque nous y passâmes, il
y avait très-peu de neige. Une autre particularité de ce lac,
c'est qu'il ne se prend que vers Noël, et qu'il ne dégèle qu'au
commencement de mai. De là, nous marchâmes quelque temps sur un bras
de la rivière de Selenga, où nous avions pour perspective une chaîne
de montagnes, et nous vînmes le même jour au soir à Kanskoï-Ostrog,
situé sur le ruisseau de Kabana.
Ici nous commençâmes à nous apercevoir de la disette et de la cherté
des vivres, qu'on a plus de peine à se procurer que dans tout ce que
nous avions déjà parcouru de la Sibérie.
Quoiqu'il y ait des terres labourées et de bons pâturages, les gens
du pays sont dans l'habitude de ne vouloir rien vendre qu'à un prix
exorbitant. On nous demanda cinquante kopeks (deux francs cinquante
centimes) pour un poulet. Nous voulions acheter un veau, il n'y eut
pas moyen d'en avoir; on nous dit que, si l'on se défaisait du veau,
la vache ne donnerait plus de lait; c'est le langage que les paysans
tiennent dans toute la Sibérie. Si le veau vient à mourir ou à être
vendu, voici ce qu'on fait pour tromper la vache: on empaille la peau
d'un veau, et quand on veut avoir du lait de la mère, on lui montre
cette effigie; elle en donne alors, et non autrement.
Partis de là, nous vîmes deux chaînes de montagnes entre lesquelles
il fallut passer, et que le Selenga traverse. Nous fîmes encore
pendant deux à trois jours une marche assez pénible, partie à travers
des montagnes, partie sur le Selenga, partie dans des steppes arides;
la difficulté d'avoir des chevaux renaissait à chaque station, par la
mauvaise volonté des gens du pays.
Arrivés à Selinginsk, nous fîmes bientôt nos dispositions pour le
voyage que nous voulions faire à la frontière de la Chine, telle
qu'elle fut réglée en 1727 par un commissaire impérial. Cette
frontière était autrefois reculée jusqu'à la rivière de Bura, qui est
à environ huit werstes au sud: c'était au delà de cette rivière que
les Chinois recevaient les ambassadeurs de Russie. Or, il est certain
que cette frontière était beaucoup plus avantageuse aux Russes, que
la nouvelle, qui est arbitraire et tirée par le steppe à travers des
montagnes où l'on ne voit d'autres limites que des pierres élevées
appelées _majakes_, et marquées de quelque chiffre. Deux slobodes,
l'une russe, l'autre chinoise, sont établies sur cette frontière,
dans le terrain le plus aride, puisque c'est un misérable steppe qui
ne produit rien; de sorte qu'on n'y trouve point de quoi nourrir ni
abreuver les chevaux. Aussi tout y est d'une cherté extraordinaire.
Les slobodes sont bâties depuis 1727. La slobode russe est au nord,
et l'autre au midi: elles ne sont qu'à cent vingt brasses l'une
de l'autre. Entre les deux stations, mais plus près de la slobode
chinoise, on voit deux colonnes de bois élevées d'environ une brasse
et demie sur celle qui est en deçà; on lit en caractères russes:
_Slobode du commerce de la frontière russe_; sur l'autre, qui n'en
est éloignée que d'une brasse, on voit quelques caractères chinois.
Entre les deux slobodes, dans les montagnes, il y a des gardes posées
pour empêcher de part et d'autre que personne ne viole les frontières.
Quant au commerce qui se fait ici, les marchands russes y ont du
drap, de la toile, des cuirs de Russie, de la vaisselle d'étain, et
toutes sortes de pelleteries qu'ils vendent en cachette. Les Chinois,
que les Russes appellent _naimantschins_ (marchands), y apportent
différentes soieries, telles que des damas de toute espèce, des
satins de toute qualité, du chagrin, des gazes, des crêpes, une sorte
d'étoffe de soie sur laquelle sont collés des fils d'or, à l'usage
des ecclésiastiques; des cotonnades de diverses sortes, des toiles,
des velours, du tabac de la Chine, de la porcelaine, du thé, du
sucre en poudre, du sucre candi, du gingembre confit, des écorces
d'oranges confites, de l'anis étoilé, des pipes à fumer, des fleurs
artificielles de papier et de soie, des aiguilles à trous ronds,
des poupées d'étoffe de soie et de porcelaine, des peignes de bois,
toutes sortes de bagatelles pour les Bratskis et les Tunguses; du
zunzoing, que nous nommons _gensing_, des bibles chinoises imprimées
sur étoffe de soie, et d'autres garnies d'ivoire, des ceinturons
de soie, des rasoirs, des perles, de l'eau-de-vie, de la farine,
du froment, du poivre, des couteaux et des fourchettes; des habits
chinois, des éventails, etc.
Voilà les marchandises qui forment le commerce de cette frontière; et
l'on voit que les marchandises chinoises excèdent de beaucoup celles
des Russes.
L'intelligence de ceux-ci cède encore à la sagacité des Chinois;
car les derniers, sachant que les marchands russes qui font le
voyage de la frontière ne cherchent qu'à se débarrasser de leurs
marchandises pour pouvoir s'en retourner promptement, attendent
qu'ils commencent à s'ennuyer, et les amènent par leur lenteur à se
défaire de leurs marchandises aux prix qu'ils ont résolu d'y mettre.
Je voulus obtenir des Chinois quelques-uns de leurs médicaments, et
je n'ai jamais pu m'en procurer. On ne peut pas non plus, quelques
observations qu'on leur fasse, tirer d'eux les moindres lumières sur
leur pays. Les Chinois qui viennent à Kiachta sont de la plus vile
condition; ils ne connaissent que leur commerce; et du reste, ce sont
des paysans grossiers. Ils ont à leur tête une espèce de facteur
envoyé du collége des affaires étrangères à Pékin; il est changé
tous les deux ans. Il discute non-seulement toutes les contestations
des Chinois, mais encore celles qui surviennent entre eux et les
marchands russes; et dans le dernier cas il agit de concert avec le
commissaire de Russie.
La ville de Selinginsk, bâtie en 1666, est située sur la rive
orientale du Selenga; ce ne fut d'abord qu'un simple ostrog
(bourgade), selon l'usage du pays. Environ vingt ans après, on
construisit la forteresse qui subsiste encore, et ce lieu lui
doit son accroissement. La ville s'étend le long de la rivière,
et a environ deux werstes de longueur, mais elle est étroite. La
manière de vivre des habitants diffère peu de celle des Bratskis.
Ils mangent tranquillement ce qu'ils trouvent, et prennent surtout
beaucoup de thé. Trop paresseux pour ramasser un peu de fourrage et
en nourrir leurs bestiaux, ils les laissent courir l'hiver et l'été
pour chercher à paître où ils peuvent. Il y a dans la ville quelques
boutiques, mais où l'on ne trouve presque rien; ils aiment mieux
rester couchés derrière leurs poêles pendant cinquante-une semaines,
que de se donner la moindre peine pour gagner quelque chose. Enfin,
la cinquante-deuxième, ils vont à Kiachta, et ce qu'ils y gagnent
leur suffit pour vivre pendant l'année entière.
* * * * *
La ville d'Irkoutsk, bâtie vers l'an 1661, est, après Tobolsk et
Tomsk, une des plus grandes villes de la Sibérie. Elle est située
sur la rive orientale de l'Angara, dans une belle plaine, vis-à-vis
de l'embouchure de l'Irkoutsk, d'où elle tire son nom. Il y a plus
de neuf cents maisons assez bien construites, et dont le plus grand
nombre contient, outre la chambre du poêle et celle du bain, une
chambre sans fumée où se tient la famille; mais toutes ces maisons
sont en bois. Le comte Sawa Wladislawitz a fait entourer cette ville,
comme les autres de ce district, de palissades en carré, excepté du
côté de la rivière, qui est fortifiée par la nature.
* * * * *
La ville d'Irkoutsk a un gouverneur général auquel toute la province
est soumise. De lui dépendent les gouverneurs de Selinginsk, de
Nertschinsk, d'Ilimsk, d'Yakoutsk, et les commandants d'Okhotsk et
de Kamtchatka. Ses revenus sont beaucoup plus considérables que
ceux du gouverneur général de Tobolsk, dont il est dépendant; et
les émoluments annuels qu'il se procure, indépendamment des gages
ordinaires de son office, ne vont guère à moins de trente mille
roubles. Il se fait craindre des gouverneurs subalternes qui lui sont
soumis; mais il ne craint pas aisément qu'on lui fasse des affaires,
attendu le grand éloignement de Tobolsk.
Irkoutsk a un évêque (schismatique) qui ne siége pas, mais dont la
résidence est dans un couvent bâti à cinq werstes de distance, au
côté occidental de l'Angara. On devait lui bâtir prochainement une
maison dans la ville. C'est de cet évêque que dépendent toutes les
fondations ecclésiastiques qui sont dans la province d'Irkoutsk, tout
le clergé séculier et régulier.
La police est assez bien faite dans cette ville. Toutes les grandes
rues ont des chevaux de frise et des gardes de nuit. Les officiers
de la police font la patrouille pendant la nuit; ils arrêtent tous
ceux qui commettent quelque désordre dans les rues, et visitent de
temps en temps les maisons suspectes. Cependant il arrive souvent
que les cabarets sont, pendant la nuit, pleins de monde, contre les
ordonnances expresses publiées par toute la Russie.
Les environs d'Irkoutsk sont agréables, quoique montagneux. Il y a
surtout de belles prairies du côté occidental de l'Angara. On ne
cultive point de blé dans le district de cette ville: tout ce qui
s'y en consomme est amené des plaines de l'Angara, des slobodes
situées sur la rivière d'Irkoutsk et sur la Komda, et du territoire
d'Ilimsk. Le gibier n'y manque pas; on y trouve des élans, des cerfs,
des sangliers et autres bêtes fauves. En volaille et volatile, il y
a des poules et des coqs, des poules de bruyère, des perdrix, des
francolins, des gelinottes, etc.
L'Angara n'est pas fort poissonneux; mais le lac Baïkal y supplée
abondamment. A l'égard des marchandises étrangères, celles de la
Chine n'y sont pas beaucoup plus chères qu'à Kiachta, et toutes
en général y sont parfois (surtout au printemps dès que les
eaux sont dégelées) à presque aussi bon compte qu'à Moscou et à
Saint-Pétersbourg. Le commerce de la Chine attire ici des marchands
de toutes les villes de Russie; ils y viennent du commencement au
milieu de l'hiver, et commercent pendant toute cette saison avec les
Chinois. Si, dans cet espace de temps, ils n'ont pu tout vendre,
comme ils sont obligés de s'en retourner aussitôt que les rivières
sont navigables, ils se défont promptement de leurs marchandises,
et les donnent quelquefois à meilleur compte qu'on ne les trouve à
Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce qui les presse encore de vendre,
c'est qu'à leur retour en Russie ils ont besoin d'argent pour payer
les péages et les mariniers qui conduisent leurs bateaux. Ainsi, dans
la nécessité de faire de l'argent à quelque prix que ce soit, les
marchandises qu'ils n'ont pas vendues aux Chinois, ils les laissent
ordinairement à des commissionnaires de cette ville, qui les débitent
comme ils peuvent en boutique. Quelques-uns d'entre eux cependant
vont jusqu'à Yakoutsk avec les marchandises qu'ils ont prises en
échange des Chinois, et cherchent à les y placer. De cette façon,
un marchand russe fait quelquefois un très-long voyage avant de
retourner chez lui; il part au printemps de Moscou, arrive dans l'été
à la foire de Makari, et au commencement de l'année suivante à celle
d'Yrbit. Dans la première, il cherche à troquer quelques-unes de ses
marchandises contre d'autres dont il puisse tirer un meilleur parti
à Yrbit. Là, au contraire, il porte ses vues sur le commerce de la
Chine. Quand il lui reste une espèce de marchandise qu'il ne peut
pas débiter avantageusement à Yrbit, il cherche à s'en débarrasser
pendant l'hiver à Tobolsk. Il part de cette ville dans le printemps,
parcourt toute la Sibérie, et arrive en automne à Irkoutsk; ou, si
les glaces ne lui permettent pas d'aller si loin, il ne manque pas
de s'y rendre au commencement de l'hiver. Il va alors à Kiachta,
et au printemps à Yakoutsk; de là il tâche, en s'en retournant, de
s'avancer de six à sept cents werstes pendant que les eaux sont
encore ouvertes, et il pousse un traîneau droit à Kiachta, où il
travaille à se défaire de ses marchandises de Yakoutsk; il revient
au printemps à Irkoutsk, et arrive en automne à Tobolsk. L'hiver et
l'été suivants, il visite les foires d'Yrbit et de Makari. Enfin,
après quatre ans et demi de courses, il reprend la route de Moscou:
or, pour peu qu'il entende le commerce, ou qu'il ait la chance
favorable, il doit dans cet espace de temps gagner pour le moins
trois cents pour cent.
La ville d'Ilimsk est située sur le rivage septentrional de l'Ilim,
large en cet endroit de quarante à cinquante brasses, dans une
vallée formée par de hautes montagnes qui s'étendent de l'orient à
l'occident, et si étroite, qu'en y comprenant la rivière, elle n'a
pas cent brasses de largeur: sa longueur est à peu près d'un werste.