Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

[Illustration: Treize chiens tiraient le traîneau, mais un seul servait

de guide.]

VOYAGES

EN SIBÉRIE

RECUEILLIS

PAR N.-A. KUBALSKI

NOUVELLE ÉDITION

[Logo]

TOURS

AD MAME ET CIE, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

1856

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

Bien que découverte il y a trois siècles, la Sibérie commença fort

tard à être explorée, et aujourd'hui elle n'est encore connue que

par des notices dispersées dans divers recueils scientifiques ou

littéraires.

Pour rendre plus complète la connaissance de cette contrée, si vaste

et si intéressante sous plusieurs rapports, nous avons jugé à propos

de réunir en substance les relations publiées, dans le courant du

dernier siècle, par des hommes distingués qui y avaient séjourné

soit comme voyageurs, soit comme prisonniers politiques. Le volume

que nous offrons aux jeunes lecteurs contient les résultats de ce

travail; il présente les principaux détails sur l'état physique de ce

pays et sur ses malheureux habitants. On y trouvera donc une étude

utile et agréable, sans avoir besoin de recourir à ces documents

épars dont l'authenticité est souvent problématique.

[Déco]

VOYAGES

EN SIBÉRIE

CHAPITRE I

VOYAGES DU PROFESSEUR GMELIN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE

SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LES ANNÉES 1733-1737.

Originaire d'Allemagne, mais établi en Russie comme professeur de

botanique, le docteur-médecin Gmelin fut, en 1733, chargé par le

gouvernement d'explorer toute la Sibérie, y compris la presqu'île de

Kamtchatka. Accompagné de deux autres naturalistes nommés Muller et

de Lille de Coyère, ses collègues à l'Académie de Saint-Pétersbourg,

et dont le dernier appartient à la France, il consacra à ce voyage

plus de quatre ans, et en publia une relation en allemand.

Nous donnons ici les principaux détails de cette relation, d'après

une traduction française, sur les provinces de Tobolsk et d'Irkoutsk,

l'auteur ayant été empêché, ainsi qu'on le verra par son récit,

de visiter les autres parties de la Sibérie. Cependant les deux

chapitres suivants comblent en partie cette lacune.

I

PROVINCE DE TOBOLSK

Catherinenbourg (ville).--Mines et fonderies.--Tobolsk

(capitale).--Fêtes de carnaval.--Carême.--Noce tatare.--Courses

de chevaux.--Pâques.--Fêtes des morts.--Gouvernement et

habitants de la province.--Irtisch (fleuve).--Steppe.--Yanuschna

(fort).--Un lac salé.--Mines.--Obi (fleuve).--Kusnatzk, Tomsk,

Jeniseisk et Krasnojarsk (villes).

La première ville remarquable de la Sibérie est Catherinenbourg.

Cette ville, fondée en 1723 par Pierre Ier, fut achevée en 1726,

sous l'impératrice Catherine, dont elle porte le nom. On peut la

regarder comme le point de réunion de toutes les fonderies et

forges de Sibérie, qui appartiennent au collége suprême des Mines;

car ce collége y réside, et c'est de là qu'il dirige tous les

ouvrages de Sibérie. Toutes les maisons qui la composent ont été

bâties aux dépens de la cour; aussi sont-elles habitées par des

officiers impériaux, ou par des maîtres et des ouvriers attachés à

l'exploitation des mines. La ville est régulière, et les maisons

sont presque toutes bâties à l'allemande. Il y a des fortifications

que le voisinage des Baskirs rend très-nécessaires. L'Iser (fleuve)

passe au milieu de la ville, et ses eaux suffisent à tous les besoins

des fonderies. L'église de Catherinenbourg est en bois; mais on a

jeté les fondements d'une église en pierre. Il y a dans cette ville

un bazar bâti en bois et garni de boutiques, mais on n'y trouve

guère que des marchandises du pays; il y a aussi un bureau de péage

dépendant de la régence de Tobolsk; les marchandises des commerçants

qui y passent dans le temps de la foire d'Irbit, y sont visitées.

La durée de cette foire est le seul temps où il soit permis aux

marchands de passer par Catherinenbourg.

Pour s'instruire à fond dans la matière des mines, forges,

fonderies, etc., il suffit de voir cette ville. Les ouvrages y sont

tous en très-bon état, et les ouvriers y travaillent avec autant

d'application que d'habileté. On empêche sans violence ces ouvriers

de s'enivrer, et voici comment: il est défendu par toute la ville de

vendre de l'eau-de-vie dans d'autres temps que les dimanches après

midi, et l'on ne permet d'en vendre qu'une certaine mesure, pour ne

pas profaner ce jour.

Dans la nuit du 31 décembre (1733), nous fûmes régalés d'un spectacle

russe où nous ne trouvâmes pas le mot pour rire; notre appartement se

remplit tout à coup de masques. Un homme vêtu de blanc conduisait la

troupe; il était armé d'une faux qu'il aiguisait de temps en temps;

c'était la Mort qu'il représentait; un autre faisait le rôle du

Diable. Il y avait des musiciens et une nombreuse suite d'hommes et

de femmes. La Mort et le Diable, qui étaient les principaux acteurs

de la pièce, disaient que tous ces gens-là leur appartenaient, et ils

voulaient nous emmener aussi. Nous nous débarrassâmes d'eux en leur

donnant pour boire.

Au commencement de janvier, l'auteur, accompagné de Muller, alla

visiter les mines de cuivre de Polewai, situées à cinquante-deux

werstes (la werste russe équivaut à 1 kilomètre 77 mètres) de

Catherinenbourg. Nous entrâmes, dit-il, dans la mine de cuivre

qui est dans l'enceinte des ouvrages élevés contre les incursions

des Baskirs. Le rocher n'est pas inattaquable; cependant il faut

pour le briser de la poudre à canon. La mine ne s'y trouve pas par

couches; elle est distribuée par chambres, et donne, l'un portant

l'autre, trois livres de cuivre par quintal. La terre qui la tient

est noirâtre et un peu alumineuse. Comme la mine n'est pas profonde,

on a rarement besoin de pousser les galeries au delà de cent brasses

de profondeur; aussi n'est-on pas beaucoup incommodé des eaux, qui

d'ailleurs sont chassées par des pompes que la rivière la Polewa fait

agir.

De la mine nous allâmes aux fonderies, où l'on voit tous les

fourneaux nécessaires pour préparer la pierre crue et le cuivre; dans

le même endroit sont les forges avec les marteaux. Tous ces ouvrages

sont mis en mouvement par la Polewa, qu'un batardeau fait monter.

Il ne se passa rien de remarquable à Tobolsk avant le 17 février.

La semaine du _beurre_ (c'est ainsi qu'on appelle ici le carnaval),

qui commença ce jour-là, mit en mouvement toute la ville; les gens

les plus distingués se rendaient continuellement des visites, et le

peuple faisait mille extravagances; on ne voyait et l'on n'entendait

jour et nuit dans les rues que des courses et des cris; la foule des

passants et des traîneaux y causait à chaque instant des embarras.

Une nuit, passant devant un cabaret, je vis beaucoup de monde assis

sur un tas immense de neige, qu'on avait élevé exprès. On y chantait

et l'on y buvait sans relâche; la provision finie, on renvoyait

au cabaret. On invitait tous les passants à boire, et personne

ne songeait au froid qu'il faisait. Les femmes se divertissaient

à courir les rues, et elles étaient souvent jusqu'à huit dans un

traîneau.

A Pechler, j'entrai dans une maison de Tatares. Ceux du district de

Tobolsk ne sont nullement comparables aux Tatares du Kazan pour la

politesse et la propreté. Ces derniers ont ordinairement une chambre

dans laquelle toute la famille vit pêle-mêle avec les bœufs,

les vaches, les veaux, les moutons. Cette malpropreté provient

vraisemblablement de leur pauvreté: c'est par la même raison qu'ils

ne boivent que de l'eau.

Autant la ville avait été tumultueuse dans la semaine du beurre,

autant elle paraissait tranquille dans les fêtes qui la suivirent.

On voyait tout le monde en prière. La dévotion éclata surtout dans

une cérémonie qui se fit le 3 mars à la cathédrale, et qui fut

célébrée par l'archevêque du lieu. Elle commença par une espèce de

béatification de tous les czars morts en odeur de sainteté, de leurs

familles, des plus vertueux patriarches, et de plusieurs autres

personnages, du nombre desquels fut Jermak (Cosaque), qui avait

conquis la Sibérie; ensuite on prononça solennellement le grand

ban de l'Église contre les infidèles, hérétiques et schismatiques,

c'est-à-dire contre les mahométans, les luthériens, les calvinistes

et les catholiques romains, supposés auteurs du schisme qui sépare

les deux églises. Pendant tout le carême on n'entendit point de

musique; il n'y eut aucune sorte de divertissement, ni noces ni

fiançailles. Si nous n'eussions eu des Tatares à observer, nous

aurions été réduits à la plus grande inaction.

Le 15 mars, nous eûmes avis qu'il se faisait une noce tatare au

village de Sabanaka; nous fûmes curieux de la voir, et nous nous

rendîmes sur les lieux. On compte de Tobolsk à Sabanaka sept werstes

anciens. Nous allâmes droit à la maison des nouveaux mariés; nous

fûmes conduits, avec d'autres étrangers qui avaient eu la même

curiosité que nous, dans une chambre particulière où l'on avait rangé

des chaises pour nous recevoir. Nous y trouvâmes aussi des bancs

larges et bas que nous avions vus jusqu'à présent dans toutes les

chambres tatares, et ils étaient couverts de tapis; on y avait servi

un gâteau, de gros raisins et des noix de cèdre. Comme nous arrivions

dans la chambre, on nous présenta de l'eau-de-vie à la manière russe,

et ensuite du thé. On nous prévint qu'on avait rassemblé à Tobolsk

quelques chevaux qui viendraient en course pour disputer les prix.

C'est un ancien usage dans toutes les noces tatares de donner le

spectacle de ces courses avant de commencer la noce. Or, afin qu'il

se trouve toujours des cavaliers et des chevaux pour les courses, il

y a des prix proposés, tant de la part du marié que du côté de la

mariée, et le plus considérable est adjugé à celui qui atteint le

premier le but. Le prix donné par le marié était une pièce de kamka

(étoffe) rouge, une peau de renard, une pièce de chamvert, une pièce

de tschandar (ces deux dernières étoffes sont de coton et tirées de

la Kalmoukie), et une peau rousse de cheval. De la part de la mariée,

il y avait une pièce de kamka violet, une pièce d'étoffe de Bukharie

rayée rouge et blanc, moitié soie et moitié coton, qu'on nomme

_darei_; une peau de loutre, une pièce de kitaika rouge, et une peau

rousse de cheval; ce qui faisait en tout dix prix destinés pour les

meilleurs coureurs. Ces prix étaient attachés à de longues perches,

et étalés devant la maison des mariés.

Vers les onze heures, on vit arriver trois cavaliers. Ce furent deux

jeunes garçons russes qui remportèrent les trois premiers prix.

Quelque temps après il en arriva plusieurs autres, qui étaient

presque tous de jeunes Tatares ou de jeunes Russes. Les prix furent

donnés aux dix premiers; mais nous apprîmes qu'on les distribuait

quelquefois avec un peu de partialité, et qu'ici particulièrement

il y avait eu de la faveur. A peu de distance, il y avait deux

tables, sur chacune desquelles était un instrument de musique tatare,

consistant en un vieux pot sur lequel était un vieux cuir bien tendu,

et sur lequel on frappait comme sur un tambour. Cette musique n'était

pas merveilleuse; cependant il y avait une si grande foule de Tatares

empressés de l'entendre, qu'on avait de la peine à en approcher.

Après la distribution des prix, nous passâmes dans la chambre du

marié, qui était dans la cour de la maison où demeurait la future.

Cette chambre était remplie de gens qui se divertissaient à boire.

Deux musiciens tatares étaient de la fête: l'un avait un simple

roseau percé de trous avec lequel il rendait différents sons;

l'embouchure de cette espèce de flûte était entièrement cachée dans

sa bouche; l'autre raclait un violon ordinaire. Ils nous jouèrent

quelques morceaux qui n'étaient pas absolument mauvais; nous fûmes

surtout invités à la chanson ou romance de Jermak, qu'ils nous

assurèrent avoir été faite dans le temps que ce guerrier conquit la

Sibérie, et que leurs ancêtres furent soumis à la domination russe.

De là nous repassâmes dans la première chambre, d'où nous vîmes le

marié, conduit par ses paranymphes et par ses parents, faire trois

fois le tour de la cour. Lorsqu'il passa la première fois devant la

chambre de la mariée, on jeta des fenêtres de celle-ci des morceaux

d'étoffe que le peuple s'empressa de ramasser. Le marié avait une

longue veste rouge avec des boutonnières d'or; son bonnet était

brodé en or, et de la même couleur. De la cour il se rendit dans une

chambre où l'aguns (prêtre égal en dignité à un évêque), deux abuss

ou abiss, et deux hommes qui représentaient les pères du marié et de

la mariée, étaient assis sur un banc. Il y avait dans cet endroit

une grande foule de spectateurs accourus pour voir la cérémonie.

Les deux paranymphes entrèrent dans la chambre avant le marié, et

demandèrent à l'aguns si la cérémonie se ferait. Après sa réponse,

qui fut affirmative, le marié entra; les paranymphes lui demandèrent

si lui _N._ pourrait obtenir _N._ pour femme. Alors l'abiss envoya

chez la mariée pour avoir la réponse. Son consentement étant arrivé,

et les pères et mères des futurs conjoints ayant aussi donné le leur,

l'aguns récita au marié les lois du mariage, dont la principale

était qu'il ne prendrait jamais d'autre femme sans le consentement

de celle qu'on allait lui donner. A toutes ces formalités le marié

gardait un profond silence; mais les paranymphes promirent qu'il

ferait tout ce qu'on exigerait de lui. L'aguns, pour lors, donna

sa bénédiction, et il finit la cérémonie par un éclat de rire qui

fut imité par plusieurs des assistants. Pendant tout ce temps, les

parents et les amis des mariés apportaient des pains de sucre pour

présents de noce. Après la bénédiction nuptiale on cassa ces pains

en plusieurs morceaux; on sépara les gros des petits, et on les mit

sur des assiettes. Les plus gros furent distribués au clergé, et les

autres aux assistants; nous eûmes chacun environ deux onces de sucre.

On quitta cette chambre pour aller se mettre à table, et nous fûmes

servis dans l'endroit où l'on nous avait reçus d'abord. Le repas

était composé de riz, de pois, de bœuf et de mouton. A une heure

après midi nous nous retirâmes, et nous revînmes à Tobolsk. Nous

sûmes depuis que la noce avait duré trois jours, pendant lesquels on

n'avait cessé de boire et de manger.

Nous ne vîmes rien de remarquable à Tobolsk jusqu'au 14 avril, jour

où finit le carême. Les cérémonies de Pâques usitées chez les Russes

parmi le peuple sont ici les mêmes. Le 15, nous eûmes à peu près le

même spectacle qu'on nous avait donné à Catherinenbourg, si ce n'est

qu'il se fit en plein jour: ce fut la représentation d'une pieuse

farce toute semblable à nos anciens mystères, et distribuée en trois

actes.

Il y eut ce même jour à Tobolsk une autre solennité dont Muller

seul fut témoin: «A un werste de la ville, il était entré dans une

maison située sur une éminence et qui paraissait ne contenir qu'une

seule chambre. Il y descendit par quelques marches basses, et il y

trouva beaucoup de cercueils remplis de corps morts, et qu'on pouvait

aisément ouvrir. Ce sont des cadavres de gens qui sont morts de mort

violente ou sans sacrements, et qui ne peuvent pas être enterrés

avec ceux qui les ont reçus ou dont la mort a été naturelle. Près

de ces bières il y avait un grand concours de monde, soit parents

des morts, soit inconnus, qui venaient prendre congé des défunts;

_car_, disent-ils, _quoique nous ne soyons pas parents, les morts

peuvent dire un mot en notre faveur_. Ce n'est pas qu'ils croient

que ceux qui ne sont pas morts dans les règles ne puissent pas être

sauvés: ces morts, d'après les idées religieuses du pays, ne restent

pas au delà d'un an dans cet état, et quelques-uns même n'ont pas

aussi longtemps à attendre. Suivant cette opinion, tous ceux qui

meurent dans l'année entre les jeudis antérieurs à celui qui précède

les fêtes de la Pentecôte, restent sans être inhumés jusqu'à ce

dernier jeudi, et sont gardés dans ce dépôt de morts. S'il arrive

que quelqu'un meure le jeudi même, il faut qu'il attende une année

entière pour être enterré. Si au contraire il ne meurt qu'un seul

jour auparavant, il l'est dès le lendemain. Ce jeudi est appelé

_tulpa_ en langue russe; mais la plupart le nomment _sedmik_, parce

que depuis le jeudi saint jusqu'à celui-ci il y a sept semaines. Ce

même jour l'archevêque de Tobolsk fait une procession solennelle avec

son clergé jusqu'à cette maison; et, après avoir récité quelques

prières, il absout les morts des péchés dont ils se sont rendus

coupables par leurs négligences, ou qu'ils n'ont pu expier à cause de

leur mort subite.

La semaine de Pâques se passa gaiement en visites réciproques. La

populace la célébra par beaucoup de divertissements à sa manière;

mais ces extravagances n'approchaient pas, à beaucoup près, de celles

qui se firent dans la semaine du beurre.

Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur le fleuve Irtisch.

Elle est divisée en ville haute et en ville basse. La ville haute est

sur la rive orientale de l'Irtisch; la basse occupe le terrain qui

est entre la montagne et le fleuve. Elles ont l'une et l'autre un

circuit considérable; mais toutes les maisons sont bâties en bois.

Dans la ville haute, qu'on appelle proprement la _ville_, se trouve

la forteresse, qui forme presque un carré parfait. Elle renferme un

bazar de marchandises bâti en pierres, la chancellerie de la régence

et le palais archiépiscopal. Près de la forteresse est la maison du

gouverneur général. Outre le bazar de marchandises, il y a dans la

haute ville encore un magasin pour les vivres et pour toutes sortes

de menues denrées.

La ville haute a cinq églises, dont deux construites en pierre,

enclavées dans la forteresse, et trois bâties en bois, outre un

couvent. La ville basse a sept paroisses, et un couvent bâti en

pierre.

La ville haute a l'avantage de ne point être sujette aux inondations;

mais elle a une grande incommodité, en ce qu'il y faut faire monter

toute l'eau dont elle a besoin. L'archevêque seul a un puits profond

de trente brasses, qu'il a fait creuser à grands frais, mais dont

l'eau n'est à l'usage de personne hors de son palais. La ville basse

a l'avantage d'être proche de l'eau; mais elle n'est pas à l'abri des

inondations.

On nous dit à Tobolsk que cette ville éprouvait tous les dix ans une

inondation qui la mettait sous l'eau. En effet, l'année précédente

(1733), non-seulement la ville, mais tous les lieux bas des environs

avaient été submergés.

Je n'ai pas connu d'endroit où l'on vît autant de vaches qu'on en

rencontre à Tobolsk. Elles courent les rues, même en hiver; de

quelque côté qu'on se tourne on aperçoit des vaches, mais surtout en

été et au printemps.

La ville de Tobolsk est fort peuplée, et les Tatares font près du

quart des habitants. Les autres sont presque tous des Russes, ou

exilés pour crimes, ou enfants d'exilés. Comme ici tout est à si bon

marché qu'un homme d'une condition médiocre peut y vivre avec le

modique revenu de dix roubles par an, la paresse y est excessive.

Quoiqu'il y ait des ouvriers de tous métiers, il est très-difficile

d'obtenir quelque chose de ces gens-là; on n'y parvient guère qu'en

usant de contrainte et d'autorité, ou en les faisant travailler

sous bonne garde. Quand ils ont gagné quelque chose, ils ne cessent

de boire jusqu'à ce que, n'ayant plus rien, ils soient forcés par

la faim de revenir au travail. Le bas prix du pain cause en partie

ce désordre, et fait que les ouvriers ne pensent pas à épargner;

deux heures de travail leur donnent de quoi vivre une semaine et

satisfaire leur paresse.

Du gouverneur général de Tobolsk relèvent tous les gouverneurs

particuliers (woiwodes); cependant il ne peut pas les destituer ni

les choisir lui-même; il est obligé de les recevoir tels qu'on les

lui envoie de la prikase ou chancellerie de Sibérie, qui réside à

Moscow. Il reçoit, ainsi que les sous-gouverneurs et les autres

officiers de la chancellerie, des appointements du trésor impérial.

Il y a deux secrétaires à la chancellerie de ce gouvernement qui

sont perpétuels, quoiqu'on change les gouverneurs. Ces secrétaires,

par cette raison, sont fort respectés; les grands et les petits

recherchent leur protection, et ils gouvernent presque despotiquement

toute la ville.

Le gouverneur célèbre toutes les fêtes de la cour; il fait inviter

ce jour-là tous ceux qui sont au service de la couronne, et même

tous les négociants de la ville. Tout ce qu'il y avait à Tobolsk de

personnes destinées pour le voyage du Kamtchatka, reçut de pareilles

invitations. Nous étions toujours placés à la même table avec

l'archevêque, les archimandrites, quelques autres ecclésiastiques

d'un ordre inférieur, et les officiers de la garnison. Le dîner était

servi à la manière russe; on y buvait beaucoup de vin du Rhin et

de muscat. Ordinairement après le dîner, hors le temps de carême,

on dansait jusqu'à sept à huit heures du soir; d'autres fumaient,

jouaient au trictrac ou s'amusaient à d'autres jeux.

Ces repas, quelque multipliés qu'ils soient, ne sont rien moins que

ruineux; car aucun des négociants ne quitte la table sans laisser un

demi-rouble ou un rouble; et c'est à qui fera le mieux les choses.

Les Tatares établis dans cette ville descendent en partie de ceux

qui l'habitaient avant la conquête de la Sibérie, et en partie

des Bukhars, qui s'y sont introduits peu à peu avec la permission

des grands-ducs, dont ils ont obtenu certains priviléges. Ils sont

en général fort tranquilles, et vivent du commerce; mais il n'y a

point de métiers parmi eux. Ils regardent l'ivrognerie comme un vice

honteux et déshonorant; ceux d'entre eux qui boivent de l'eau-de-vie

sont fort décriés dans la nation. Je n'eus aucune occasion de voir

leurs cérémonies religieuses; mais il suffit de dire qu'ils sont tous

mahométans.

Les Tatares font leurs prières au lever et au coucher du soleil,

ainsi qu'à chacun de leurs repas. Je demandai un jour à un Tatare

pourquoi, au sortir de table et après son action de grâces, il

passait sa main sur sa bouche; il me répondit par cette autre

question: _Pourquoi joignez-vous les mains en priant?_ question à

laquelle il m'eût été facile de répondre.

Les Tatares ne changent pas souvent de religion; on en a cependant

baptisé quelques-uns; mais ces prosélytes sont fort méprisés dans

leur nation. Ceux qui s'appellent les vrais croyants leur reprochent

qu'ils ne changent de religion que par goût pour l'ivrognerie, et

pour se retirer de l'esclavage. Cette dernière raison paraît la plus

vraisemblable.

* * * * *

Le temps de notre départ approchait; nous avions fait préparer

deux doschts-chennikes, où l'on avait réuni toutes les commodités

possibles. Un doschts-chennike est un bâtiment qu'on peut regarder

comme une grande barque couverte; lorsqu'il est destiné à remonter

les rivières, il a un gouvernail; mais ceux qui les descendent

ont, au lieu de gouvernail, une grande et longue poutre devant et

derrière, comme les bâtiments du Volga. Dans chacun de ces bâtiments

il y avait vingt-deux manouvriers, tous Tatares; chacun était muni en

outre de deux canons et d'un canonnier. Nous nous embarquâmes, et

nous remontâmes le fleuve Irtisch.

Au delà de l'embouchure du Tara, qui se jette dans l'Irtisch,

nous avions au rivage oriental le steppe ou le désert des

Tatares-Barabins, et à l'occident celui des Cosaques. Ainsi, nous

fîmes faire bonne garde. Nous n'avions rien à craindre des premiers,

qui sont soumis à l'empire russe; mais le départ des Cosaques est

très-dangereux; car des bords de l'Irtisch on peut arriver en trois

jours jusqu'à la Kasakiahorda (horde de Cosaques), ainsi nommée par

les Russes, qui court de temps en temps ce désert, et qui s'est

rendue redoutable. Ces Cosaques tuent ordinairement tous les hommes

qu'ils rencontrent, et emmènent les femmes. Ils traitent les Tatares

un peu plus doucement que les Russes; ils les font marcher avec

eux quelques pas, puis les dépouillent, les battent fort, et les

laissent aller. Autrefois ils se contentaient d'emmener les Russes en

captivité; j'en ai vu plusieurs qui en étaient sortis, et qui ne se

lassent point de parler des cruautés qu'on leur avait fait souffrir.

Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près et malgré

les inconvénients dont je viens de parler, ne pouvait être plus

heureuse. Nous n'avions qu'à nous louer des travailleurs que nous

avions pris à Tobolsk; c'étaient tous gens tranquilles, officieux,

pleins de bonne volonté. Nous étions touchés de voir ces pauvres

gens travailler sans un moment de relâche, sans aucun repos la nuit,

et pourtant sans le moindre murmure. L'accident qui arriva à notre

bâtiment nous fit encore mieux connaître toute la bonté de ces

Tatares. Nous avions dans ce bateau une provision considérable de

cochon fumé; on sait que cette viande est en horreur aux Tatares, et

qu'ils n'osent seulement pas la toucher; cependant notre navire ayant

fait eau, comme il fallait que le bâtiment fût promptement déchargé,

nous les vîmes avec des mains tremblantes aider à porter cette

viande à terre. Une autre fois, un cochon de lait étant tombé dans

l'eau, un de nos Tatares s'y jeta sur-le-champ, nagea après l'animal

et le rapporta.

Nous avons aussi vu des marques de l'amitié qu'ils ont les uns pour

les autres. Il était souvent arrivé que trois ou quatre Tatares

étaient obligés, soit en nageant, soit en marchant dans l'eau,

de prendre les devants pour sonder la profondeur et empêcher nos

bâtiments d'échouer sur les bancs de sable. Un jour un de ces

travailleurs qui, contre l'ordinaire des Tatares, ne savait pas bien

nager, fut embarrassé dans un endroit profond, et près de se noyer.

Ses camarades le voyant en danger, trois ou quatre d'entre eux se

jetèrent à l'eau et le sauvèrent. Nous ne nous sommes jamais aperçus

qu'ils nous aient volé la moindre chose. Leur probité est connue

partout; aussi n'exige-t-on d'eux aucun serment; ils n'en connaissent

pas même l'usage; mais lorsqu'ils ont frappé dans la main en

promettant quelque chose, on peut être sûr de leur foi. Ils sont de

plus très-religieux; je ne les ai jamais vus manger sans avoir fait

leur prière à Dieu avant et après le repas. Ils ne levaient jamais la

voile sans demander à Dieu, par des invocations en leur langue, sa

bénédiction pour notre voyage.

Ces Tatares sont presque tous maigres, secs, fort bruns, et ont

les cheveux noirs; ils sont grands mangeurs, et quand ils ont des

provisions ils mangent quatre fois le jour. Leur mets ordinaire

est de l'orge qu'ils font un peu griller, et qu'ils appellent

_kurmatsch_; ils la mangent ainsi presque crue, ou, quand ils veulent

se régaler, ils la font griller encore une fois avec un peu de

beurre. De toutes les viandes, celle qu'ils aiment le mieux est la

chair de poulain. Ils furent obligés avec nous de se contenter de ce

que nous pouvions leur donner; mais ils n'étaient point délicats. Je

les ai souvent vus mettre sur le feu des morceaux de viande pourrie

qu'ils mangeaient de très-bon appétit.

Nous n'eûmes, dans tout ce voyage par eau, qu'une seule incommodité

à laquelle il ne fut pas possible de trouver le moindre remède:

c'étaient les cousins, dont il y a des quantités prodigieuses dans

tous les endroits où nous passâmes. Ils s'attachent à toutes les

parties du corps qui sont découvertes; ils plongent leur trompe

à travers la peau, sucent le sang jusqu'à ce qu'ils en soient

rassasiés, et s'envolent ensuite. Si on les laisse faire, ils

couvrent entièrement la peau, et causent des douleurs insupportables.

On m'a même assuré qu'ils tourmentent quelquefois si cruellement les

vaches, qu'elles en tombent mortes. Le cousin des bords de l'Irtisch

est d'une espèce très-délicate; on ne peut guère le toucher sans

l'écraser, et si on l'écrase sur la peau, il y laisse son aiguillon,

ce qui rend la douleur encore plus sensible. Sa piqûre fait enfler

la peau aux uns, et à d'autres ne fait que des taches rouges telles

qu'en font naître les orties. Le moyen usité dans le pays pour s'en

garantir est de porter une sorte de bonnet fait en forme de tamis,

qui couvre toute la tête et qui n'ôte pas entièrement la liberté

de la vue. On met autour des lits des rideaux d'une toile claire

de Russie. Nous employâmes ces deux moyens; mais nous trouvâmes de

l'inconvénient à l'un comme à l'autre. Le premier causait une chaleur

incommode qui se faisait sentir à la tête, et devenait bientôt

insupportable. L'autre moyen nous parut d'abord sans effet: nos lits

étaient assiégés par les cousins, et nous ne pouvions fermer l'œil

de la nuit. Lorsqu'il pleuvait un peu ou que le temps était couvert,

les cousins redoublaient de fureur; on ne se garantissait les mains

et les jambes qu'en mettant des bas et des gants de peau. Les cousins

sont en bien plus grande quantité sur les bords de l'eau que sur les

bâtiments, et quelque chose qu'on fasse, on en est toujours couvert.

Je risquai un jour d'aller sur le rivage; je ne puis exprimer tout ce

que je souffris; mes mains et mon visage furent aussitôt remplis de

petites pustules qui me causaient une démangeaison continuelle; je

regagnai vite le bâtiment, et je me soulageai en me lavant avec du

vinaigre.

Nous nous aperçûmes à la fin que les cousins qui nous tourmentaient

la nuit ne venaient pas à travers les rideaux, mais qu'ils montaient

d'en bas entre les rideaux et le lit. Il était aisé de leur fermer

ce passage: nous arrêtâmes les rideaux dans le lit, et nous n'étions

plus interrompus dans notre sommeil. Pour pouvoir tenir pendant le

jour dans nos cabanes, il fallait y faire une fumée continuelle.

Le mal était moindre quand il faisait du vent; il ne fallait alors

qu'ouvrir les fenêtres. Les cousins ne supportent pas le vent,

et comme il y en avait toujours un peu sur le pont, ils étaient

dispersés.

Quand il faisait froid, il n'y avait plus de cousins; ils restaient

dans les bâtiments attachés aux murs et comme morts; mais la moindre

chaleur les faisait revivre.

A deux journées de Iamuschewa nous cessâmes notre navigation, et nous

montâmes à cheval avec une petite suite; notre chemin traversait

directement le steppe, qui est partout fort uni. Nous eûmes beaucoup

à souffrir jusqu'à Iamuschewa; la chaleur était devenue si forte, que

nous pensâmes périr; il faisait à la vérité du vent, mais il était

aussi chaud que s'il fût sorti d'une fournaise ardente. Nous n'avions

pas dormi depuis près de trente-six heures; le sable et la poussière

nous ôtaient la vue, et nous arrivâmes très-fatigués, à une heure

après midi, à Iamuschewa. Là, nous sentîmes encore à notre arrivée la

chaleur si vivement, que nous désespérions de pouvoir la supporter

davantage. Tout ce qu'on nous servait à table, quand nous prenions

nos repas, était plein de sable que le vent y portait. La chambre

n'avait pas de fenêtres; il n'y avait que des ouvertures pratiquées

dans la muraille, et c'était par là que le vent nous charriait ce

sable incommode. Il me prit envie de me baigner, et je m'en trouvai

bien; je me sentis tout à la fois rafraîchi et délassé. En rentrant

à notre logis, j'entendis le tambour de la forteresse qui donnait le

signal du feu. Nous apprîmes qu'il était dans le steppe, et qu'il

y faisait du ravage. Le vent chassait la flamme avec violence vers

la forteresse. Nous montâmes aux ouvrages des fortifications, et

nous vîmes en plusieurs endroits du désert des feux qui répandaient

une grande lumière. L'officier qui commandait dans la forteresse

n'était pas fort à son aise; car le feu le plus proche n'était pas

éloigné de lui de plus de cinq werstes. Toutes les femmes du lieu

furent commandées pour porter chacune, en cas d'accident, une mesure

d'eau dans la maison, et quelques hommes furent occupés à creuser

des fossés pour empêcher la communication du feu de ce côté-là. Ces

précautions furent inutiles: le feu s'éteignit en quelque façon de

lui-même.

Le steppe ressemble à une terre labourée où il n'y a que du chaume;

l'herbe aride y brûle très-vite. Tout ce qui est combustible

s'enflamme tout de suite et de proche en proche; mais dans ces

steppes, outre les routes fort battues et les lacs, il y a au

printemps quantité d'endroits marécageux, et en été beaucoup

d'endroits secs, où il ne croît point du tout d'herbe. Ainsi, dans

tous ces endroits, le feu s'arrête de lui-même, sans pouvoir aller

plus loin, et s'éteint faute d'aliment. Les incendies des steppes

ne sont pas rares: nous en avons vu plusieurs, et les habitants des

environs assurent qu'on en voit presque tous les ans. On assigne

deux causes à ces incendies: la première vient des voyageurs, qui

font du feu dans les endroits où ils s'arrêtent pour faire manger

leurs chevaux, et qui, en s'en allant, n'ont pas soin de l'éteindre;

l'autre cause vient des fréquents orages, et on l'attribue au feu du

ciel; mais elle se produit bien plus rarement.

Le lendemain de notre arrivée à Iamuschewa, nous nous rendîmes, avec

peu de suite, au fameux lac salé _Iamuschewa_, dont la forteresse a

pris son nom, et qui en est éloigné de six werstes à l'est. Ce lac

est une merveille de la nature; il a neuf werstes de circonférence,

et est presque rond; ses bords sont couverts de sel, et le fond est

tout rempli de cristaux salins. L'eau est extrêmement salée; et quand

le soleil y donne, tout le lac paraît rouge comme une belle aurore.

Le sel qu'il produit est blanc comme la neige, et se forme tout en

cristaux cubiques: il y en a une quantité si prodigieuse, qu'en

très-peu de temps on pourrait en charger de nombreux vaisseaux, et

que dans les endroits où l'on en a pris une certaine quantité, on en

retrouve de nouveau cinq à six jours après. Les provinces de Tobolsk

et de Ieniseisk en sont complétement approvisionnées par ce lac, qui

suffirait encore à la fourniture de cinquante provinces semblables.

La couronne s'en est réservé le commerce, comme celui de toutes

les autres salines. A peu de distance de ce lac, sur une colline

assez élevée, est une station de dix hommes, qui sont postés là

pour veiller à ce que personne, excepté ceux qui sont autorisés par

la couronne, n'emporte du sel. Ce sel, au reste, est d'une qualité

supérieure: rien n'approche de sa blancheur, et l'on n'en trouve

nulle part qui sale aussi bien les viandes.

* * * * *

Nos voyageurs continuèrent ensuite leur route sur les bords de

l'Irtisch, tandis que leurs bâtiments, chargés de provisions, les

suivaient sur la rivière.

* * * * *

Le 23 août, dit l'auteur, nous allâmes à Kolywans-Kagora. C'est

au pied de cette montagne qu'on a construit, en 1728, la première

fonderie avec un ostrog (fort): on n'en voit plus que les ruines,

parce qu'elle a été abandonnée pour être transportée l'année

suivante dans un lieu plus convenable, où elle est aujourd'hui.

En 1725, quelques paysans fugitifs étant venus s'établir sur l'Obi,

apportèrent à un particulier russe, nommé Demidow, plusieurs

échantillons de mines de cuivre, qu'ils avaient trouvés dans ces

cantons en chassant. Demidow ayant obtenu du collége des mines la

permission de faire fouiller et de bâtir des fonderies, fit de

nouvelles recherches, et construisit la Sawode, ou fonderie de

Kolywans-Kagora; elle est située dans les montagnes, et a pour

défense un fortin de quatre bastions, entouré d'un rempart de terre

et d'un fossé. C'est la résidence des officiers et travailleurs des

mines. La plupart de ces travailleurs sont des paysans de différents

cantons, qui viennent ici pour gagner la capitation qu'ils sont

tenus de payer à la couronne. Après avoir gagné cet argent, ils s'en

retournent presque tous chez eux, ce qui ralentit beaucoup le travail

des mines. L'entrepreneur, pour y remédier, a établi quelques

villages; mais ils fournissent à peine quarante à cinquante hommes,

lorsqu'il en faudrait au moins huit cents. Il y a pour la sûreté du

lieu cent hommes à cheval.

* * * * *

Le 2 septembre, nous arrivâmes sur les bords de l'Obi; nous y

embarquâmes, sur un gros bâtiment, nos bagages avec nos instruments

et nos ustensiles. L'Obi, l'un des plus grands fleuves de la

Sibérie, a sa source dans le pays des Mongols; il est formé de deux

grandes rivières nommées _Bija_ et _Katuna_; il ne prend le nom

d'Obi qu'à leur confluent, qui se fait à Bisk. C'est à partir de

cette forteresse que les bords de l'Obi sont habités. Bisk est une

forteresse de frontière contre les Kalmouks: on voyage avec tant de

sûreté dans ce pays-là, qu'on n'a pas besoin d'escorte.

* * * * *

Le 11 du même mois, après avoir passé le Tom sur des radeaux, nous

arrivâmes le soir à Kusnetzk, où nous employâmes notre séjour à

satisfaire notre curiosité sur les Tatares du pays.

Le 16, nous allâmes à trois werstes de la ville, dans un village

habité par les Tatares-Éleuths. Leur religion n'a point de forme

certaine, et il paraît qu'ils ne savent guère eux-mêmes ce qu'ils

croient: ils rendent pourtant un culte à Dieu, mais bien simple; ils

se tournent tous les matins vers le soleil levant, et prononcent

cette courte prière: _Ne me tue pas_.

Nous avions appris que plusieurs Tatares, établis sur les rivières

de Kondoma et de Mrasa, savaient extraire le fer de la mine par

la fonte, et même on n'avait dans ce lieu d'autre fer que celui

qui venait de ces Tatares. Cela nous donna l'envie de voir leurs

fonderies, qui n'étaient pas fort éloignées. Nous choisîmes la plus

prochaine qu'on nous avait indiquée dans le village de Gadoewa, et

nous envoyâmes quelqu'un les avertir de notre arrivée, afin qu'ils

tinssent tout prêt.

Nous partîmes dès le matin, et après avoir traversé plusieurs

villages russes et tatares, et passé deux fois la Kondoma, nous

trouvâmes sur le bord de cette rivière le village de Gadoewa.

Notre premier soin fut de chercher des yeux quelques signes qui

indiquassent une fonderie de fer; mais nous ne remarquions aucun

bâtiment d'une apparence différente des autres. On nous conduisit

enfin dans une maison, et dès l'entrée nous vîmes le fourneau de

fonte. Nous comprîmes même à sa structure que, pour un pareil

fourneau, on n'avait pas eu besoin de construire un bâtiment

particulier, et qu'ils pouvaient tous également être propres à

cet usage. Les travaux de la fonte n'empêchaient pas les ouvriers

d'habiter la maison. Le four était à l'endroit où l'on fait

ordinairement la cuisine, et la terre était un peu creusée. Le creux

qui, dans toutes les maisons tatares, sert pour la cuisine, faisait

une des principales parties du fourneau. Un chapiteau d'argile ou de

terre glaise, de forme conique, d'environ un pied de diamètre, qui

allait en se rétrécissant par en haut, composait, avec un trou creusé

dans la terre, le fourneau de fonte. Deux Tatares font ici toute la

besogne: l'un apporte alternativement du charbon et du minerai pilé,

dont il remplit le fourneau; l'autre a soin du feu, et fait agir

deux soufflets. A mesure que les charbons s'affaissent, on fournit

de nouvelle matière et de nouveaux charbons; ce qui continue jusqu'à

ce qu'il y ait dans le fourneau environ trois livres de minerai; ils

n'en peuvent pas fondre davantage à la fois. Des trois livres de

minerai ils en tirent deux de fer qui paraît encore fort impur, mais

qui cependant est assez bon. En une heure et demie nous avions tout

vu.

Pendant qu'on s'occupait à fondre, nous fîmes chercher le kan (chef)

du lieu, pour nous faire voir ses sortiléges, ce qu'ils appellent

_faire le kamlat_. Il se fit apporter son tambour magique, qui

avait la forme d'un tambour de basque; il battait dessus avec une

seule baguette. Le kan, tantôt marmottait quelques mots tatares,

et tantôt grognait comme un ours; il courait de côté et d'autre,

puis s'asseyait, faisait d'épouvantables grimaces et d'horribles

contorsions de corps, tournant les yeux, les fermant et gesticulant

comme un insensé. Ce jeu ayant duré un quart d'heure, un homme lui

ôta le tambour, et le sortilége finit. Nous demandâmes ce que tout

cela signifiait; il répondit que, pour consulter le diable, il

fallait s'y prendre de cette manière; que cependant tout ce qu'il

avait fait n'était que pour satisfaire notre curiosité, et qu'il

n'avait pas encore parlé au diable. Par d'autres questions, nous

apprîmes que les Tatares ont recours au kan lorsqu'ils ont perdu

quelque chose, ou lorsqu'ils veulent avoir des nouvelles de leurs

amis absents. Alors le kan se sert d'un paquet de quarante-neuf

morceaux de bois, gros comme des allumettes; il en met cinq à

part, et joue avec les autres, les jetant à droite et à gauche avec

beaucoup de grimaces et de contorsions; puis il donne la réponse

comme il peut. Le kan leur fait accroire que par ses conjurations

il évoque le diable, qui vient toujours du côté de l'occident et en

forme d'ours, et lui révèle ce qu'il doit répondre. Il leur fait

entendre qu'il est quelquefois maltraité cruellement par le diable,

et tourmenté jusque dans le sommeil. Pour mieux convaincre ces bonnes

gens de son commerce avec le diable, il fait semblant de s'éveiller

en sursaut, en criant comme un possédé. Nous lui demandâmes pourquoi

il ne s'adressait pas plutôt à Dieu, qui est la source de tout bien.

Il répondit que ni lui ni les autres Tatares ne savaient rien de

Dieu, sinon qu'il faisait du bien à ceux mêmes qui ne l'en priaient

pas; que, par conséquent, ils n'avaient pas besoin de l'adorer;

qu'au contraire ils étaient obligés de rendre un culte au diable,

afin qu'il ne leur fît point de mal, parce qu'il ne songeait

continuellement qu'à en faire. Ces Tatares, sur ces beaux principes,

font des offrandes au diable et brassent souvent de gros tonneaux de

bière qu'ils jettent en l'air ou contre les murs, pour que le diable

s'en accommode. Quand ils sont près de mourir, toute leur inquiétude

et leur frayeur, c'est que leur âme ne soit la proie du diable. Le

kan est alors appelé pour battre le tambour, et pour faire leurs

conventions avec le diable, en le flattant beaucoup. Ils ne savent

pas ce que c'est que leur âme, ni où elle va; ils s'en embarrassent

même fort peu, pourvu qu'elle ne tombe point entre les mains du

diable. Ils enterrent leurs morts, ou les brûlent, ou les attachent à

un arbre pour servir de proie aux oiseaux.

Les instruments du labour dont ils se servent, ils les fabriquent

eux-mêmes du fer dont on vient de parler. Ces instruments consistent

en un seul outil qui a la forme d'un demi-cercle fort tranchant, et

dont le manche fait avec le fer un angle droit. Ils travaillent avec

cet outil dans les champs comme on travaille dans nos jardins avec

la houe, et n'entament la terre, en labourant, qu'à la profondeur de

quelques pouces. Pour faire leur farine, ils broient le grain entre

deux pierres.

Notre compagnon Muller fit tout ce qu'il put pour obtenir d'eux le

tambour magique. Le kan en marqua beaucoup de tristesse; et comme

on répondait à toutes les défaites qu'il cherchait pour ne s'en pas

dessaisir, tout le village nous pria de ne pas insister davantage,

parce qu'étant privés de ce tambour, ils seraient tous perdus,

ainsi que leur kan. Ces belles raisons ne servirent qu'à nous faire

insister encore davantage, et le tambour nous fut remis. Le kan,

par une ruse tatare, pour fasciner les yeux de ses gens et leur

diminuer le regret de cette perte, avait ôté quelques ferrements de

l'intérieur du tambour.

Kusnetzk est dans un pays autrefois habité par les Tatares, qui, se

trouvant trop resserrés du côté de la Russie, se sont retirés peu à

peu vers la frontière des Kalmouks. Cette ville est située sur le

rivage oriental du Tom; elle se divise en trois parties: la haute,

la moyenne et la basse ville. Les deux premières sont situées sur la

plus grande élévation du rivage; la ville basse est dans une plaine

qui s'étend de l'autre côté: c'est la plus peuplée des trois.

Dans la ville haute, il y a une citadelle de bois qui a une chapelle.

La ville moyenne est décorée d'un ostrog, qui contient la maison du

gouverneur et la chancellerie. Le nombre des maisons, dans les trois

villes, se monte à environ cinq cents.

Les habitants sont paresseux et adonnés à l'oisiveté: on a de la

peine à avoir des ouvriers pour de l'argent. Le Tom est assez

poissonneux; cependant on ne trouve point de poissons dans les

marchés; on n'y connaît pas non plus les fruits: on n'y trouve

que de la viande et du pain. Chacun cultive ici le blé dont il

a besoin pour son pain, et l'on peut dire que c'est la seule

occupation qu'aient les habitants. Leurs terres à blé sont toutes

sur les montagnes, non dans les vallées; et la raison qu'ils en

donnent, c'est qu'il fait beaucoup plus froid dans les vallées que

sur les montagnes. On n'y connaît plus aucune espèce de gibier;

les habitants nous assurèrent que, quand on bâtit cette ville, le

canton fourmillait de zibelines, d'écureuils, de martres, de cerfs,

de biches, d'élans et d'autres animaux; mais qu'ils l'ont abandonné

depuis, et qu'ils se sont retirés dans un pays inhabité, comme

l'était celui-ci avant la fondation de Kusnetz. La plupart des villes

de Sibérie sont assez commerçantes; mais celle-ci n'a aucun commerce.

Le jour de notre départ fixé, un de nos compagnons, Muller, prit la

route par terre avec notre interprète et un Tatare, moi je partis

par eau sur le Tom avec le reste de la troupe et un interprète de

cette nation. Malgré les obstacles de la navigation, le froid qui

augmentait nous fit redoubler d'activité pour arriver à Tomsk le

lendemain.

Les fondements de cette ville ont été jetés sous le règne du czar

Féodor Ivanovitch, vingt ans avant la construction de celle de

Kusnetz. Ce n'était d'abord qu'une forteresse pour contenir les

peuples du voisinage; mais ayant été soumis peu à peu, ils s'y sont

rassemblés et ont formé une ville qui renferme dans son enceinte

plus de deux mille maisons; elle est, après Tobolsk, la plus

considérable de la Sibérie. Le ruisseau l'_Uschaika_ la traverse

par le milieu et se décharge au nord dans le Tom. On la divise en

haute et basse ville. On y trouve les marchandises au même prix qu'à

Saint-Pétersbourg, et tout ce qu'on peut désirer en fourrures non

préparées.

La situation de cette ville la rend plus propre au commerce qu'aucune

autre du pays. On y arrive commodément pendant l'été par l'Irtisch,

l'Obi et le Tom. Par terre, la route de Ieniseisk et de toutes les

villes de Sibérie situées plus à l'est et au nord, passe par Tomsk.

Non-seulement il arrive tous les ans une ou deux caravanes de la

Kalmoukie, mais encore toutes celles qui vont de la Chine en Russie

et de la Russie en Chine, prennent leur route par cette ville; elle

a de plus son commerce intérieur, dont les affaires sont sous la

direction d'un magistrat particulier.

Les vieux croyants ou non-conformistes, (stara-wiertsy) sont en grand

nombre dans cette ville, et l'on prétend que toute la Sibérie en est

remplie. Ils sont tellement attachés aux anciens usages, que, depuis

la publication de la défense de porter des barbes, ils aiment mieux

payer à la chancellerie cinquante roubles chaque année que de se

faire raser. Un homme de notre troupe alla un jour se baigner chez

un de ces stara-wiertsy ou roskolniks; aussitôt qu'il fut sorti, le

vieux croyant cassa tous les vases dont il s'était servi ou qu'il

avait seulement touché.

Leur indolence est telle, que les bestiaux ayant été attaqués l'année

précédente d'une maladie épidémique considérable, qui ne laissa que

dix vaches et à peine le tiers des chevaux, aucun habitant ne chercha

à y apporter du remède; tous se fondaient sur ce que leurs ancêtres

n'en avaient point employé en pareil cas.

Pendant notre séjour à Tomsk, nous fîmes connaissance avec un

Cosaque assez intelligent qui avait du goût pour les sciences. Nous

fûmes d'autant plus charmés de cette découverte, que nous avions

ordre d'établir des correspondances partout où nous le pourrions.

Ainsi nous demandâmes à la chancellerie qu'on laissât à cet

homme la liberté de faire des observations météorologiques. Nous

l'instruisîmes, et nous lui laissâmes les instruments nécessaires,

comme nous avions déjà fait à Kasan, à Tobolsk et à Jamischewa.

Lorsque l'archevêque de Tomsk arriva dans ces cantons, il fit

chercher tous les habitants qu'on pouvait trouver: quelques-uns

venaient de bonne volonté, mais le plus grand nombre fut amené par

les dragons qu'il avait avec lui.

Voyages en Sibérie · 第 1 / 6 段