aussi Honoré BONHOMME, _Mme la comtesse de Genlis, sa vie, son
œuvre, sa mort_ (Paris, Jouaust, 1885). On trouve dans _Choses
vues_ de Victor Hugo (année 1844, le roi Louis-Philippe, p.
79-82; Paris, Charpentier, 1888), de curieux détails sur Mme de
Genlis, que Victor Hugo tenait de la bouche même de
Louis-Philippe, ancien élève, comme on le sait, de cette illustre
dame et maîtresse femme: «C'était un rude précepteur, je vous
jure. Elle nous avait élevés avec férocité, ma sœur et moi.
Levés à six heures du matin, hiver comme été, nourris de lait, de
viandes rôties et de pain; jamais une friandise, jamais une
sucrerie, force travail, pas de plaisir. C'est elle qui m'a
habitué à coucher sur des planches. Elle m'a fait apprendre une
foule de choses manuelles; je sais, grâce à elle, un peu faire
tous les métiers, y compris le métier de frater. Je saigne mon
homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maçon,
forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit, j'en
avais peur; j'étais un garçon faible, paresseux et poltron;
j'avais peur des souris! elle fit de moi un homme assez hardi et
qui a du cœur. En grandissant, je m'aperçus qu'elle était fort
jolie. Je ne savais pas ce que j'avais près d'elle. J'étais
amoureux, mais je ne m'en doutais pas. Elle, qui s'y connaissait,
comprit et devina tout de suite. Elle me traita fort mal. C'était
le temps où elle couchait avec Mirabeau. Elle me disait à chaque
instant: «Mais, monsieur de Chartres, grand dadais que vous êtes,
qu'avez-vous donc à vous fourrer toujours dans mes jupons!»--Elle
avait trente-six ans, j'en avais dix-sept.»
Ce qui n'empêcha pas, comme le prouve Gaston Maugras, dans
l'_Idylle d'un gouverneur_ (la comtesse de Genlis et le duc de
Chartres; Paris, Plon, 1904), ladite gouvernante ou _gouverneur_
de parfaire l'éducation de son élève «jusqu'à et y compris la
suprême éducation de l'amour».
«Les dernières années de Mme de Genlis, continue Victor Hugo,
furent pauvres et presque misérables. Il est vrai qu'elle n'avait
aucun ordre et semait l'argent sur les pavés. Le roi
(Louis-Philippe) la venait voir souvent; il la visita jusqu'aux
derniers jours de sa vie. Sa sœur, Mme Adélaïde, et lui ne
cessèrent de témoigner à Mme de Genlis toute sorte de respect et
de déférence. Mme de Genlis se plaignait seulement un peu de ce
qu'elle appelait la ladrerie du roi. Elle disait: «Il était
prince, j'en ai fait un homme; il était lourd, j'en ai fait un
homme habile; il était ennuyeux, j'en ai fait un homme amusant; il
était poltron, j'en ai fait un homme brave; il était ladre, je
n'ai pu en faire un homme généreux. Libéral, tant qu'on voudra;
généreux, non.»
La marquise THIROUX DE CROSNE, Anne-Adélaïde de la Michodière
(1747-....)[391].
[391] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 203.
La PRINCESSE DE LAMBALLE, Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan
(1748-1792).
La princesse de Lamballe inspira, comme on le sait, une vive tendresse
à Marie-Antoinette, lui témoigna un grand dévouement, et fut massacrée
à la prison de la Force le 3 septembre 1792.
Elle a laissé un petit nombre de livres, qui sont de condition
médiocre[392].
[392] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 223.
La MARQUISE DE MAILLY, Marie-Anne de Talleyrand-Périgord
(1748-....)[393].
[393] Cf. Joannis GUIGARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 179.
La DUCHESSE DE POLIGNAC, Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron, femme
du duc de Polignac et gouvernante des enfants de France (vers
1749-1793).
Amie intime et favorite de Marie-Antoinette, qui la combla d'honneurs,
elle, son mari et sa famille, ce qui n'empêcha pas le duc et la
duchesse de Polignac d'être des premiers à émigrer et à abandonner
leur bienfaitrice (16 juillet 1789)[394].
[394] Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.
Elle est rangée par Quentin-Bauchart[395] et par Joannis Guigard[396]
au nombre des femmes bibliophiles.
[395] _Ouvrage cité_, t. II, p. 457.
[396] _Ouvrage cité_, t. I, p. 193. Sans doute par suite d'une
faute d'impression, Joannis Guigard fait naître la duchesse de
Polignac en 1739.
MARIE-LOUISE-THÉRÈSE DE BOURBON, fille de Philippe, duc de Parme,
femme de Charles IV, roi d'Espagne (1751-1819)[397].
[397] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 128.
Mme CARLIN LE BRET, née Hue de Miromesnil (1751-....)[398].
[398] Cf. ID., _ouvrage cité_, t. I, p. 142.
La COMTESSE D'ALBANY, femme du prétendant anglais Charles-Édouard
Stuart, puis du poète Alfieri, et amie du peintre Xavier Fabre, de
Montpellier (1752-1824).
Elle avait la passion de la lecture, et une passion qui ne fit que
s'accroître avec l'âge. Dans sa retraite de Florence, après sa
promenade matinale aux Cascine, elle se réfugiait au milieu de ses
livres, et ne les quittait pour ainsi dire plus. «C'est un grand
plaisir, écrivait-elle en décembre 1802, que de passer son temps à
parcourir les différentes idées et opinions de ceux qui ont pris la
peine de les mettre sur le papier. _C'est le seul plaisir d'une
personne raisonnable à un certain âge; car les conversations sont
médiocres et bien faibles, et toujours très ignorantes..._ Je passe ma
journée, au moins une grande partie, au milieu de mes livres... Je ne
trouve pas de meilleure et plus sûre compagnie: au moins on peut
penser avec eux.» «_Les livres_, disait-elle encore, _ont toujours
plus d'esprit que les hommes qu'on rencontre_.» La comtesse d'Albany
faisait de Montaigne sa lecture habituelle: «C'est mon bréviaire que
ce Montaigne, ma consolation, et la patrie de mon âme et de mon
esprit», déclarait-elle[399].
[399] Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. V, p. 437, 424 et
426; et t. VI, p. 55;--et Edmond et Jules DE GONCOURT, _Portraits
intimes du dix-huitième siècle_, la comtesse d'Albany, p. 442 et
446.
La COMTESSE DE PROVENCE, Marie-Joséphine-Louise de Savoie, fille de
Victor-Amédée III, roi de Sardaigne, mariée, en 1771, à
Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, plus tard Louis XVIII
(1753-1810).
Comme son époux, elle eut le goût des lettres et des arts. Sa
bibliothèque était composée avec beaucoup d'intelligence, et
comprenait 1665 volumes, la plupart reliés en maroquin rouge, qui ont
été dispersés à la Révolution[400].
[400] Cf. ERNEST QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 314.
Mlle RAUCOURT (1753-1815), la fameuse tragédienne si décriée pour ses
mœurs, a donné, en certaine occasion, un témoignage de son affection
pour ses livres.
Après avoir fait, à ses débuts, «les délices de tout Paris», elle
s'était vue huée sur la scène, à cause de ses scandales, et peu à peu
sa situation était devenue des plus obérées. «Avec mille écus de
rente, elle a trouvé le moyen de faire pour cent mille écus de dettes
depuis quatre ans qu'elle était à la Comédie[401].»
[401] Cf. Jean DE REUILLY, _La Raucourt et ses amies_, p. 63-64
(Paris, Daragon, 1909).
Dans le courant de l'année 1779, tout fut saisi chez elle; et,
désireuse de sauver quelques débris de sa fortune, c'est à ses livres
et à ses estampes que Mlle Raucourt donna la préférence. Elle fit
transporter chez son intime amie et émule Mme de Sourques, «une grande
malle renfermant quantité de livres couverts en maroquin rouge, livres
de théâtre et estampes des meilleurs auteurs... Ce fut avec beaucoup
de peine que le commissaire Boullanger en obtint la restitution et la
réintégration au logis de la tragédienne, à la Chaussée d'Antin[402].»
[402] Jean DE REUILLY, _ouvrage cité_, p. 217.
Parmi les ouvrages figurant dans la bibliothèque de Mlle Raucourt,--et
tous prouvent que cette bibliothèque était des mieux composées,--nous
citerons: le dictionnaire de Trévoux, le dictionnaire de Moréri, le
théâtre de Corneille, le théâtre de Voltaire, Molière, La Chaussée,
Grécourt, Racine, Destouches, Boileau, l'_Héloïse_ de Jean-Jacques
Rousseau, Regnard, Crébillon, Virgile, Anacréon, Sapho[403], etc.
[403] «C'était fatal!» ajoute ici, en note, M. Jean DE REUILLY,
_ouvrage cité_, p. 218, à qui j'emprunte cette nomenclature, et
qui donne, en cet endroit, le catalogue détaillé de cette
bibliothèque.
La DUCHESSE D'ORLÉANS, Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, femme de
Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, dit _Égalité_ (1753-1821).
Elle fut la mère du roi Louis-Philippe et de Madame Adélaïde
(Eugène-Louise)[404].
[404] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, p. 458.
Dès son bas âge, Mme ROLAND, Marie ou Manon, Jeanne Phlipon
(1754-1793), témoigna le goût le plus vif pour la lecture. Ainsi que
son maître Rousseau, elle ne sait non plus comment elle apprit à lire:
«Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandais
qu'à m'occuper, écrit-elle dans ses _Mémoires_[405], et saisissais
avec promptitude les idées qui m'étaient présentées. Cette disposition
fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais souvenue d'avoir
appris à lire; j'ai ouï dire que c'était chose faite à quatre ans, et
que la peine de m'enseigner s'était, pour ainsi dire, terminée à cette
époque, parce que, dès lors, il n'avait plus été besoin que de ne pas
me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnait
ou dont je pouvais m'emparer, ils m'absorbaient tout entière, et l'on
ne pouvait plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur
caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable;
elle réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le
tranquille abri du toit paternel, j'étais heureuse dès l'enfance avec
des fleurs et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au
milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie
l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et
des fleurs[406]...
[405] Tome III, p. 11-12 et 23-29 (Paris, Bibliothèque nationale,
1869).
[406] «Des livres et des fleurs», ce rapprochement, cette
dualité, se retrouve plus d'une fois dans l'histoire littéraire,
dans la vie et les goûts des bibliophiles. C'est d'abord Cicéron
traçant le portrait de «l'homme heureux»: _Si hortum in
bibliotheca habes, deerit nihil_, écrit-il (_Ad familiares_
[_Varroni_], No 451; CICÉRON, _OEuvres complètes_, t. V, p.
411; collection Nisard; Paris, Didot, 1881). Puis Urbain Chevreau
(1615-1701), qui avait été secrétaire de la reine Christine de
Suède (dans Charles NODIER, _l'Amateur de livres_, les Français
peints par eux-mêmes, t. II, p. 83; Paris, Delahays, s. d.): «Je
ne m'ennuie point dans ma solitude, où j'ai une bibliothèque
assez nombreuse pour un ermite, et admirable pour le choix des
livres... J'y ai des tableaux, des estampes; un grand parterre
tout rempli de fleurs, des arbres fruitiers;» etc. Et M. Octave
Uzanne (_Nos amis les livres_, p. 268): «Seigneur, s'écriait un
ancien, accordez-moi une maison pleine de livres, un jardin plein
de fleurs!» Il semble que, dans cette prière, soit contenue toute
la quintessence de la sagesse humaine: les fleurs et les livres
masquent les tristesses de cette vie, et nous font aller en
souriant, l'œil égayé, l'esprit bienheuré, jusqu'au jour de la
grande échéance définitive, au vrai quart d'heure de Rabelais.»
Cf. aussi le célèbre sonnet de l'imprimeur Plantin (1514-1589)
sur «le Bonheur de ce monde»:
Avoir une maison commode, propre et belle,
Un jardin tapissé d'espaliers odorants,
Etc.
(Cf. mon ouvrage _le Livre_, t. I, p. 181, note 1.)
«Avec les livres élémentaires dont on avait soin de me fournir,
j'épuisai bientôt ceux de la petite bibliothèque de la maison. Je
dévorais tout, et je recommençais les mêmes lorsque j'en manquais de
nouveaux. Je me souviens de deux in-folio de _Vies des Saints_, d'une
_Bible_ de même format en vieux langage, d'une ancienne traduction des
_Guerres civiles_ d'Appien, d'un _Théâtre de la Turquie_ en mauvais
style, que j'ai relus bien des fois. Je trouvai ainsi _le Roman
comique_ de Scarron et quelques recueils de prétendus bons mots, que
je ne relus pas deux fois; les _Mémoires_ du brave de Pontis, qui
m'amusaient, et ceux de Mlle de Montpensier, dont j'aimais assez la
fierté, et quelques autres vieilleries, dont je vois encore la forme,
le contenu et les taches. La rage d'apprendre me possédait tellement,
qu'ayant déterré un _Traité de l'Art héraldique_, je me mis à
l'étudier; il y avait des planches coloriées qui me divertissaient, et
j'aimais à savoir comme on appelait toutes ces petites figures:
bientôt j'étonnai mon père de ma science en lui faisant des
observations sur un cachet composé contre les règles de l'art; je
devins son oracle en cette matière, et je ne le trompais point. Un
petit _Traité des Contrats_ me tomba sous la main; je tentai aussi de
l'apprendre, car je ne lisais rien que je n'eusse l'ambition de le
retenir; mais il m'ennuya, je ne conduisis pas le volume au quatrième
chapitre.
«La _Bible_ m'attachait, et je revenais souvent à elle. Dans nos
vieilles traductions, elle s'exprime aussi crûment que les médecins;
j'ai été frappée de certaines tournures naïves qui ne me sont jamais
sorties de l'esprit. Cela me mettait sur la voie d'instructions que
l'on ne donne guère aux petites filles; mais elles se présentaient
sous un jour qui n'avait rien de séduisant, et j'avais trop à penser
pour m'arrêter à une chose toute matérielle qui ne me semblait pas
aimable. Seulement je me prenais à rire quand ma grand'maman me
parlait de petits enfants trouvés sous des feuilles de choux, et je
disais que mon _Ave Maria_ m'apprenait qu'ils sortaient d'ailleurs,
sans m'inquiéter comment ils y étaient venus.
«J'avais découvert, en furetant par la maison, une source de lectures
que je ménageai assez longtemps. Mon père tenait ce qu'on appelait son
_atelier_ tout près du lieu que j'habitais durant le jour; c'était une
pièce agréable, qu'on nommerait un salon, et que ma modeste mère
appelait la salle, proprement meublée, ornée de glaces et de quelques
tableaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son enfoncement, d'un
côté de la cheminée, avait permis de pratiquer un retranchement qu'on
avait éclairé par une petite fenêtre; là, était un lit si resserré
dans l'espace que j'y montais toujours par le pied, une chaise, une
petite table et quelques tablettes; c'était mon asile. Au côté opposé,
une grande chambre, dans laquelle mon père avait fait placer son
_établi_, beaucoup d'objets de sculpture et ceux de son art, formait
son atelier. Je m'y glissais le soir ou bien aux heures de la journée
où il n'y avait personne; j'y avais remarqué une cachette où l'un des
jeunes gens (des jeunes apprentis ou ouvriers employés par son père,
le maître graveur Phlipon) mettait des livres. J'en prenais un à
mesure; j'allais le dévorer dans mon petit cabinet, ayant grand soin
de le remettre aux heures convenables, sans en rien dire à personne.
C'était, en général, de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour que ma
mère avait fait la même découverte que moi; je reconnus dans ses mains
un volume qui avait passé dans les miennes; alors je ne me gênai plus,
et, sans mentir, mais sans parler du passé, j'eus l'air d'avoir suivi
sa trace. Le jeune homme qu'on appelait Coursou, auquel il joignit le
_de_ par la suite en se fourrant à Versailles instituteur des pages,
ne ressemblait point à ses camarades; il avait de la politesse, un
tact décent, et cherchait de l'instruction. Il n'avait jamais rien dit
non plus de la disparition momentanée de quelques volumes; il semblait
qu'il y eût entre nous trois une convention tacite.
«Je lus ainsi beaucoup de voyages que j'aimais passionnément, entre
autres ceux de Renard (Regnard), qui furent les premiers; quelques
théâtres des auteurs du second ordre, et le _Plutarque_ de Dacier. Je
goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que j'eusse encore vue,
même d'histoires tendres qui me touchaient pourtant beaucoup, comme
celle des époux malheureux de La Bédoyère, que j'ai présente, quoique
je ne l'aie pas relue depuis cet âge. Mais Plutarque semblait être la
véritable pâture qui me convînt. Je n'oublierai jamais le carême de
1763 (j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'église en guise
de Semaine sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et
les idées qui me rendaient républicaine, sans que je songeasse à le
devenir.
«_Télémaque_ et _la Jérusalem délivrée_ vinrent un peu troubler ces
traces majestueuses. Le tendre Fénelon émut mon cœur, et le Tasse
alluma mon imagination. Quelquefois je lisais haut, à la demande de ma
mère: ce que je n'aimais pas; cela me sortait du recueillement qui
faisait mes délices, et m'obligeait à ne pas aller si vite; mais
j'aurais plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de l'île
de Calypso, et nombre de passages du Tasse. Ma respiration s'élevait,
je sentais un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée eût
trahi mes agitations. J'étais Eucharis pour Télémaque, et Herminie
pour Tancrède; cependant, toute transformée en elles, je ne songeais
pas encore à être moi-même quelque chose pour personne; je ne faisais
point de retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi; j'étais
elles et je ne voyais que les objets qui existaient pour elles;
c'était un rêve sans réveil...
«Ces ouvrages dont je viens de parler firent place à d'autres, et les
impressions s'adoucirent; quelques écrits de Voltaire me servirent de
distraction. Un jour que je lisais _Candide_, ma mère s'étant levée
d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie
m'appela du coin de la chambre où j'étais et me pria de lui montrer le
livre que je tenais. Elle s'adresse à ma mère, qui rentrait dans
l'appartement, et lui témoigne son étonnement de la lecture que je
faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de
reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais œil
cette petite dame, à figure revêche, grosse à pleine ceinture,
grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai souri à Mme
Charbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort
singulière, et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y
regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était. Au reste, jamais
livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main; aujourd'hui même
je ne sais que les noms de deux ou trois, et le goût que j'ai acquis
ne m'a point exposée à la moindre tentation de me les procurer.
«Mon père se plaisait à me faire de temps en temps le cadeau de
quelques livres, puisque je les préférais à tout; mais, comme il se
piquait de seconder mes goûts sérieux, il me faisait des choix fort
plaisants, quant aux convenances; par exemple, il me donna le traité
de Fénelon sur l'éducation des filles, et l'ouvrage de Locke sur celle
des enfants; de manière qu'on donnait à l'élève ce qui est destiné à
diriger les instituteurs. Je crois pourtant que cela réussissait très
bien, et que le hasard m'a servie mieux peut-être que n'auraient fait
les combinaisons ordinaires.»
MARIE-PAULINE DE LÉZARDIÈRE (1754-1835) fut moins une bibliophile
qu'une amie passionnée de la science historique. Elle a laissé un
ouvrage considérable, originairement publié en huit volumes, la
_Théorie des lois politiques de la France_, destiné à compléter une
section de l'_Esprit des lois_ de Montesquieu, et qui a mérité les
éloges d'Augustin Thierry. Voici ce que le grand historien écrit à ce
sujet:
«Il y avait, en 1771, dans un château éloigné de Paris[407], une
jeune personne éprise d'un goût invincible pour les anciens monuments
de notre histoire, et qui, selon le témoignage d'un contemporain[408],
s'occupait avec délices des formules de Marculfe, des capitulaires et
des lois des peuples barbares. Blâmée d'abord et combattue par sa
famille, qui ne voyait dans cette passion qu'un travers bizarre, Mlle
de Lézardière, à force de persévérance, triompha de l'opposition de
ses parents, et obtint d'eux les moyens de suivre son penchant pour
l'étude et les travaux historiques. Elle y consacra ses plus belles
années, dans une profonde retraite, ignorée du public, mais soutenue
par le suffrage de quelques hommes de science et d'esprit[409], et par
l'ambition, un peu téméraire, de combler une lacune laissée par
Montesquieu dans le livre de l'_Esprit des lois_[410].»
[407] Au château de la Verrie (ou de la Vérie, Vendée,
arrondissement de la Roche-sur-Yon). C'est là que naquit Mlle de
Lézardière. Elle mourut au château de la Proutière (même
département, arrondissement des Sables-d'Olonne, commune de
Poiroux), qui appartient encore à la famille de Lézardière.
[408] GAILLARD, dans le _Journal des savants_, avril 1791.
[409] Malesherbes, entre autres, qui fit envoyer à Mlle de
Lézardière des livres de la bibliothèque du roi et du couvent des
bénédictins de Poitiers.
[410] Augustin THIERRY, _Considérations sur l'histoire de
France_, chap. III, p. 104 (Paris, Furne, 1868).
Bien que terminé en 1791, et tout imprimé, le grand travail de Mlle de
Lézardière ne put paraître à cette époque, les magasins du libraire
ayant été pillés durant une émeute et l'édition à peu près détruite.
Quelques exemplaires furent recueillis, puis circulèrent en 1801; mais
ce n'est que longtemps après, en 1844, qu'un frère de Mlle de
Lézardière publia une nouvelle édition, en quatre volumes in-8, de
l'ouvrage de sa sœur[411].
[411] Cf. ID., _ouvrage cité_, p. 113;--LAROUSSE, _ouvrage
cité_;--et Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la
France_.
La REINE MARIE-ANTOINETTE, femme de Louis XVI (1755-1793).
Elle avait rassemblé deux importantes bibliothèques, l'une au petit
Trianon, l'autre au château des Tuileries. Ces volumes sont, pour la
plupart, reliés en maroquin rouge aux armes de France et d'Autriche
accolées.
Le catalogue de la bibliothèque de Trianon a été publié par Louis
Lacour, sous le titre de: _Livres du boudoir de la reine
Marie-Antoinette_ (Paris, Gay, 1862, in-16). Un inventaire de cette
même bibliothèque, dressé par ordre de la Convention, a été publié,
d'après le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, par Paul
Lacroix, sous ce titre: _Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au
petit Trianon_. Ces livres furent déposés, en 1800, à la Bibliothèque
publique de Versailles, et les doubles vendus, en vertu d'une
délibération du Conseil municipal de cette ville.
On a prétendu que beaucoup des volumes de la bibliothèque de Trianon
étaient d'un genre ultra-léger; Ernest Quentin-Bauchart conteste, avec
raison, cette assertion, et estime que ces volumes ne sont pas plus
«scandaleux» que ceux de tant d'autres grandes dames de cette époque.
Ils n'ont même rien de scandaleux du tout[412].
[412] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p.
279.--Sur cette bibliothèque de Marie-Antoinette, on consultera
avec intérêt un article de Jules Janin (sous le pseudonyme
d'Éraste), publié dans _l'Indépendance belge_ et reproduit dans
le journal _le Voleur_, no du 24 octobre 1862, p. 409-411. Il en
ressort que Marie-Antoinette a possédé surtout des livres
futiles, légers même, _Faublas_, par exemple; mais pas de livres
obscènes, pas de livres «scandaleux». On rencontrait, en
revanche, sur ses rayons, très peu de chefs-d'œuvre, très peu de
bons ouvrages: rien de Bossuet, rien de Pascal, de J.-J.
Rousseau, de Buffon, etc.
Les livres de la seconde bibliothèque de Marie-Antoinette, de la
Bibliothèque du château des Tuileries, «portaient presque tous, soit
au dos, soit sur les plats, au bas des armes, les initiales couronnées
C. T. [Château des Tuileries]. Ils furent transportés, en 1793, à la
Bibliothèque nationale, où ils sont aujourd'hui[413].» Le catalogue de
cette bibliothèque a été dressé, et forme un volume manuscrit,
conservé à la Bibliothèque nationale; il comprend 146 pages in-4. Dans
l'avertissement placé au début de ce catalogue, on trouve
d'intéressants détails sur le classement et le rangement des livres de
la reine:
«Son cabinet de livres est composé de dix armoires séparées chacune
par une cloison, et chaque armoire contient huit tablettes ou rayons.
Chaque armoire est marquée par une lettre de l'alphabet, à commencer
par celle que Sa Majesté a à sa main gauche en passant la porte par
laquelle elle va de sa chambre dans sa bibliothèque. Cette armoire est
désignée par la lettre A. Celle qui se trouve à droite de la même
porte est l'armoire B, et ainsi de suite en faisant le tour jusqu'à la
lettre K[414].»
[413] Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 126.
[414] Cf. ID., _ouvrage cité_, p. 127.
Ce catalogue est divisé en deux parties; dans la première les livres
sont inscrits par ordre de matière, dans la seconde ils sont rangés
par ordre alphabétique. Les divisions par ordre de matière avaient été
faites par le roi lui-même: «Pour ces divisions, on a suivi celles que
le roi a indiquées lui-même, en faisant le premier arrangement des
livres, qui a épargné au bibliothécaire plus de la moitié de son
travail[415].»
[415] Cf. Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 127-128.
Les divisions sont au nombre de quatre: Religion, Histoire, Arts
(Sciences et Arts), Belles-Lettres.