possédait déjà de beaux livres: son nom se lit sur un manuscrit du
roman de _Lancelot_ qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque
nationale[41]. Le véritable fondateur de cette bibliothèque des ducs
de Bourbon, à Moulins, fut un petit-fils de cette princesse, Louis II
dit le Bon (1337-1410).
[41] Cf. Eugène ASSE, _les Bourbons bibliophiles_, p. 3.
La sœur de Louis II, JEANNE DE BOURBON (1338-1378), qui épousa notre
roi Charles V, le créateur de notre Bibliothèque nationale, était,
avant même son mariage, une fervente bibliophile. Entre autres
trésors, elle apporta en dot à son mari «une vingtaine de manuscrits
précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier
fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la
grosse tour du Louvre[42]». On est même tenté d'admettre que c'est
elle qui inspira à Charles V ce goût pour les livres dont ce monarque
a donné de si grandes preuves. En tout cas, et selon la locution
connue, «elle n'y a pas nui», ce qui est quelque chose.
[42] Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 67-68.
MARGUERITE DE FLANDRE (1350-1405), épouse du duc de Bourgogne Philippe
le Hardi, «...partageait les nobles goûts de son époux, avait sa
bibliothèque à part, où les _Belles-Lettres_ comptaient 54 volumes,
dont 39 romans; la _Théologie_, 45; les _Sciences et Arts_, 26;
l'_Histoire_ et la _Jurisprudence_, chacune 6»[43].
[43] Gustave MOURAVIT, _ouvrage cité_, p. 415.
CHRISTINE DE PISAN (1363?-1431?), toute jeune, lisait déjà Virgile et
Cicéron dans leur texte. Elle était venue en France à l'âge de cinq
ans, amenée par son père, Thomas de Pisan, conseiller de la
république vénitienne, appelé à la cour de Charles V, en qualité de
conseiller ou d'astrologue du roi. Elle reçut une brillante éducation
et étudia surtout l'antiquité. A quinze ans, elle épouse un
gentilhomme picard, Etienne du Castel, qui la laisse veuve à
vingt-cinq ans avec trois enfants. Après s'être adonnée à l'étude par
goût et par plaisir, elle s'y livre alors par nécessité; elle a
recours à sa plume pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Elle
écrivit quantité d'ouvrages, dont une chronique du règne de Charles V,
_le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V_, qui a été
réimprimée dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
France_ de Petitot et Monmerqué et dans celle de Michaud et Poujoulat,
et est encore souvent consultée[44].
[44] Cf. LAROUSSE, _Grand Dictionnaire_;--MICHAUD, _Biographie
universelle_;--Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la
France_;--etc. Je profite du nom de Christine de Pisan,
originaire de Venise, pour remarquer que, de même que j'ai laissé
en dehors de mes recherches les femmes bibliophiles de
l'antiquité, je ne m'occupe qu'accidentellement des bibliophiles
étrangères à la France. Sur les femmes qui ont aimé les livres et
cultivé les lettres en Italie, à l'époque de la Renaissance, on
trouve d'intéressants détails dans l'ouvrage de M. Lefebvre
Saint-Ogan, _De Dante à l'Arétin_, principalement au chapitre X,
p. 249-281 (Paris, Quantin, 1889). Dans son _Roland furieux_,
l'Arioste donne une longue liste d'illustres italiennes amies des
lettres, liste reproduite par M. Lefebvre Saint-Ogan, dans ledit
volume, p. 254.
Christine de Pisan s'était retirée dans un monastère, et elle y vivait
depuis vingt ans, raconte-t-on, lorsqu'elle entendit parler de Jeanne
d'Arc; «elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la
Vierge du triomphe, des vers qui furent sa dernière œuvre et
couronnèrent dignement sa vie[45]».
[45] Charles ROZAN, _Petites Ignorances historiques et
littéraires_, p. 82, note 5.
La duchesse MARIE DE BERRY (....-1434), fille d'un frère de Charles V,
apporta à son époux, le duc de Bourbon Jean Ier, «quarante et un des
plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de
Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2500
livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent
malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[46]...» Cet
amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son
petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui furent l'un et
l'autre de grands bibliophiles.
[46] Eugène ASSE, _ouvrage cité_, p. 68-70.
La femme de l'infortuné Charles VI, ISABEAU DE BAVIÈRE (1371-1435),
jugea convenable, malgré ses scandaleux débordements, de placer un
exemplaire de la _Somme des vices et des vertus_ «en l'église des
Innocens à Paris, afin que ceste matière fust sceue comme souveraine
de tous ceulx qui là le vouldroient lire». En 1398, fut faite pour
elle une traduction de la Passion, dont il y a trois exemplaires[47].
Nous voyons aussi que la reine Isabeau ne se séparait point de ses
livres en voyage, ses comptes ou «factures» l'attestent à plusieurs
reprises: «...Articles vendus par Pierre du Fou (1387), coffretier et
huchier,... un coffre de bois garni de cuir pour porter en chariot les
livres et romans de la Royne[48]...»
[47] Cf. Léopold DELISLE, _le Cabinet des manuscrits_, t. I, p.
50.
[48] Cf. Gustave MOURAVIT, _ouvrage cité_, p. 378;--et A. DE
CHAMPEAUX, _le Meuble_, t. I, p. 76-77.
YOLANDE DE FRANCE (1434-1478), fille de Charles VII, sœur de Louis
XI, femme d'Amédée IX, duc de Savoie, enlevée par Charles le Téméraire
après la défaite de Morat, aimait passionnément les livres, les arts
et le luxe. Tout comme aujourd'hui nos grandes élégantes de Londres
et de Berlin, «elle faisait venir ses robes de Paris», et elle avait
en quelque sorte à ses gages un orfèvre et un enlumineur de missels.
Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la
suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas «de se
blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur», comme
disait si joliment le rimeur Marquet. On voyait, dans cette
bibliothèque, les _Épîtres_ de Sénèque, les _Tusculanes_ de Cicéron,
Valère-Maxime, Dante, saint Bernard, le _Vieil Digeste_, la
_Consolation_ de Boèce, les _Chroniques de Savoie_, le livre de _la
Belle Hélène_, les _Cent Nouvelles_ en toscan, quatre _Bibles_, et
quantité de missels à miniatures[49].
[49] Cf. COMMINES, _Mémoires_, p. 766, édition Chantelauze;--et
_le Magasin pittoresque_, avril 1869, p. 111.
ANNE DE FRANCE (1462-1522), fille de Louis XI, mariée à Pierre de
Bourbon, sire de Beaujeu, avait fait «de très belles nourritures
(études, éducation), nous dit Brantôme[50], et n'y a guères eu dames
et filles de grande maison de son temps qui n'aient appris leçon
d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et
splendides de la chrestienté».
[50] _OEuvres complètes_, Recueil des Dames, t. X, p. 273
(Bibliothèque elzévirienne).
C'est à Anne de France[51], qu'on attribue cette galante et fameuse
comparaison. Une de ses demoiselles d'honneur s'étant laissé séduire,
ayant fait «la folie aux garçons», Anne lui reprocha sa faute et lui
demanda pourquoi elle avait ainsi manqué à ses devoirs. La jeune fille
lui ayant répondu «que l'autre lui avait fait par force», Anne lui fit
la comparaison d'«une espée desgaisnée, qui ne se peut jamais
engaisner si le fourreau se remue deçà et delà, et ne demeure ferme;
ainsi est-il d'une femme en cela, et lui en fit monstrer l'expérience
de l'espée devant elle et toutes les dames et filles[52]», de façon à
leur donner à toutes une leçon.
[51] Et aussi à Élisabeth d'Angleterre et à Catherine II de
Russie: cf. BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 272, note 2.
[52] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 272; et _Vies des dames
illustres_, p. 263 (Paris, Garnier, 1877).
PHILIPPE DE GHELDRES ou PHILIPPINE DE GUELDRE (1463-1547), fille
d'Adolphe d'Egmont, duc de Gheldres ou Gueldre, et de Catherine de
Bourbon; duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc René II,
devenue veuve en 1508, s'enferma, quelques années plus tard, au
couvent de Sainte-Claire de Pont-à-Mousson, où elle vécut dans la plus
austère retraite.
Elle avait réuni une bibliothèque ascétique, qui, après sa mort, fut
conservée par les sœurs de Sainte-Claire, et ne fut dispersée qu'à la
Révolution[53].
[53] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _les Femmes bibliophiles de
France_, t. II, p. 368.
ANNE DE BRETAGNE (1477-1514), femme de Charles VIII, puis de Louis
XII, rois de France.
Elle avait été «nourrie (élevée) par Mme de Laval, très habile et
accomplie dame, qui lui avait esté donnée par le duc François, son
père, pour gouvernante[54].» Sa «librairie» (bibliothèque) se
composait de treize à quinze cents volumes, dont les livres conquis en
Italie par Charles VIII formaient la plus grande partie[55].
[54] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 5.
[55] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 374.
Le _livre d'heures_ d'Anne de Bretagne, manuscrit rempli de miniatures
d'une admirable exécution, est universellement connu. On peut
considérer ce manuscrit «comme le testament de la miniature française
expirante, a dit un juge autorisé[56]. L'image de la vertueuse épouse
de Louis XII, coiffée à la mode de son pays, entourée de sa patronne,
de sainte Ursule et de sainte Hélène (ou sainte Marguerite?),
suffirait pour faire mettre ce volume hors de pair. Cinquante et un
grands sujets en couvrent les pages, sans compter une multitude de
dessins d'ornement, de fleurs, de fruits, etc.» Ces chefs-d'œuvre,
d'abord attribués à Jean Poyet, disciple de Jehan Fouquet, sont,
d'après Léopold Delisle, de «Jehan Bourdichon, painctre et valet de
chambre de monseigneur (Louis XII)», qui, en vertu d'un mandement daté
de Blois, le 14 mars 1508, reçut la somme de mille cinquante livres
tournois, pour avoir, dit la reine, «richement et somptueusement
historié et enlumyné une grans Heures pour notre usaige et service, où
il a mis grant temps[57].»
[56] LECOY DE LA MARCHE, _les Manuscrits et la Miniature_, p. 240
(Paris, Quantin, s. d.).
[57] Cf. ID., _ouvrage cité_, p. 242.
Paul Lacroix reproche à Anne de Bretagne d'avoir eu pour la poésie,
et comme toutes les princesses de son temps, un goût très vif, il est
vrai, «mais peu délicat... Anne de Bretagne ne montrait pas beaucoup
de finesse en ses jugements, pervertis par la mauvaise influence des
rimeurs flamands et bourguignons sur la littérature française...[58].»
[58] Paul LACROIX (bibliophile Jacob), _Louis XII et Anne de
Bretagne_, p. 381-382.
«Souvent, continue-t-il, Anne de Bretagne, environnée de ses dames,
dans une salle _parée_, accueillait le livre et l'auteur: celui-ci,
vêtu du costume doctoral, robe noire à larges manches, le chaperon
fourré sur l'épaule, venait s'agenouiller devant la reine, tel qu'il
s'était fait peindre par un enlumineur au frontispice du manuscrit
qu'il présentait relié en velours avec fermoirs d'argent. Souvent un
des poètes valets de chambre demandait une audience pour réciter une
pièce de vers en forme de panégyrique sur quelque sujet désigné par la
reine, sur quelque question de morale, de religion ou de fantaisie,
que la reine avait laissé tomber, à la veillée ou bien à table.
C'étaient les seuls instants accordés à la lecture et aux _devis_, le
jour aux heures de repas, le soir parmi les travaux de quenouille et
d'aiguille; là, un secrétaire lisait, à voix haute et claire, des
romans, des histoires, des légendes de saints, des poésies; là,
docteurs et savants dissertaient et disputaient, avec toutes les
ressources de la dialectique; là, chaque auditeur s'instruisait en se
récréant.»
Comme si elle eût pressenti l'avènement de notre _féminisme_ moderne,
Anne de Bretagne aimait à entendre et à faire l'apologie du sexe
féminin, «qu'elle avait pris à cœur d'exalter bien au-dessus de
l'autre sexe, en le protégeant contre les attaques des poètes; elle
s'était placée à la tête des dames contemporaines, par ses vertus, son
esprit et sa force d'âme; elle voulait faire partager à son sexe, dans
la société, la position d'estime et de respect qu'elle avait acquise à
la Cour; car elle supportait impatiemment l'injustice des hommes à
l'égard des femmes. Elle chargea donc ses poètes de venger la
_maternelle secte_, et de lui faire des champions bardés et cuirassés
de rimes: à ce signal, les représailles commencèrent contre tous les
livres satiriques faits en haine ou en mépris des femmes, surtout
contre le _Roman de la Rose_, dont le continuateur, Jean de Meung,
avait, dit-on, été fustigé par les dames de la cour de Philippe le
Bel, à cause de ses audacieuses épigrammes, attentatoires à l'honneur
féminin[59].»
[59] Paul LACROIX, _ouvrage cité_, p. 386-387.
GABRIELLE DE BOURBON (....-1516), fille de Louis Ier, comte de
Montpensier, mariée en 1485 avec Louis II, duc de la Trémoille, fut
aussi une des femmes les plus distinguées de son temps, et cultiva les
lettres avec succès[60].
[60] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 366.
LUCRÈCE BORGIA (1480-1519) avait reçu une forte instruction. Elle
savait l'espagnol et le français, assez de latin pour lire au Vatican
les lettres du pape Alexandre VI, son père; «assez de grec pour
s'intéresser à toutes les études philhellènes de la Renaissance. Elle
était bonne musicienne. Elle dessinait, et Ferrare a longtemps admiré
ses broderies de soie et d'or. Peut-être était-elle poète, s'il faut
en croire les _canzone_ espagnoles adressées à Bembo. Gregorovius veut
que son instruction religieuse ait été très soignée. Le fait est que,
dans l'inventaire de sa bibliothèque (classé dans les archives de
Modène), figurent, outre le bréviaire, les psaumes, les évangiles, les
_Lettres_ de sainte Catherine de Sienne, _le Miroir de la Foi_, Dante,
_la Légende des saints_, et une _Vie du Christ_ en espagnol[61].»
[61] _Le Courrier littéraire_, 10 mars 1877, p. 12, article
intitulé: _Lucrezia Borgia_, signé: M. CORIOLIS.
Un jour Pierre Bembo, le cardinal-poète, ami de l'illustre imprimeur
Alde Manuce, de Venise, et familier de sa maison, entra
mystérieusement dans le cabinet d'Alde; «il était accompagné d'une
femme à la taille imposante, au regard froid et clair, à la chevelure
blonde, longue à lui servir de manteau. «Seigneur Aldo, dit cette
visiteuse, je n'ai pas voulu passer à Venise sans voir l'un de ses
plus grands hommes. Votre imprimerie vous coûte plus qu'elle ne rend,
m'a-t-on dit; permettez-moi de m'associer à votre noble entreprise, et
de vous aider de mes deniers, de ma protection au besoin.» Alde
accepta avec empressement ces offres surprenantes, et partout il
célébra les mérites, les vertus immaculées, de cette patronne
inattendue. C'était dona Lucrezia Borgia[62].
[62] Cf. Auguste VITU, _Histoire de la typographie_, p. 92
(Paris, Delagrave, 1892).
MARGUERITE D'AUTRICHE (1480-1530), fille de Maximilien d'Autriche,
gouvernante des Pays-Bas, a laissé un grand nombre de poésies, restées
manuscrites.
Fiancée d'abord au dauphin de France (Charles VIII), puis à l'infant
d'Espagne, Marguerite d'Autriche n'épousa ni l'un ni l'autre, et
faillit périr dans une furieuse tempête en se rendant auprès de son
second fiancé. C'est au milieu de ce danger suprême qu'elle se composa
l'épitaphe maintes fois citée:
Ci-gît Margot, la gente demoiselle,
_Qu'eut_ deux maris et _si morut_ pucelle.
(_et pourtant mourut..._)[63]
[63] Cf. François FERTIAULT, _les Amoureux du livre_, p. 341;--et
LAROUSSE, _ouvrage cité_.
SUZANNE DE BOURBON (1491-1521), fille d'Anne de France et épouse du
fameux connétable, dont les biens, après sa trahison, furent
confisqués au profit de la couronne, aima les beaux livres, à
l'exemple de sa mère[64].
[64] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, t. II, p. 363.
Bibliophile aussi JACQUETTE DU PESCHIN (XVe siècle), mariée, en 1416,
à Bertrand, seigneur de la Tour, comte d'Auvergne et de Boulogne[65].
[65] Cf. MORÉRI, _le Grand Dictionnaire historique_, article
Tour, t. X, p. 279 (Paris, Libraires associés, 1759);--et Joannis
GUIGARD, _Nouvel Armorial du bibliophile_, t. I, p. 171.
III
Ernest Quentin-Bauchart, qui a écrit un ouvrage de grand luxe et d'une
importance capitale sur les femmes bibliophiles des seizième,
dix-septième et dix-huitième siècles, en cite environ cent vingt et
examine leurs bibliothèques surtout au point de vue de la reliure, de
l'élégance et de la richesse des volumes[66]. Malgré le titre donné
par lui à son œuvre, il nous avertit,--et il convient de rappeler ici
cet avertissement,--que ce titre n'est pas exact: «Beaucoup de grandes
dames ont eu des livres aux siècles passés, mais _presque toutes_ en
ignoraient le contenu, et le titre de bibliophile ne leur est guère
applicable. Le livre acquis, relié et rangé avec plus ou moins de
méthode dans une armoire luxueuse, l'effet était produit, et elles
s'en tenaient là[67].»
[66] Ernest QUENTIN-BAUCHART, _les Femmes bibliophiles de
France_, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles; Paris, Damascène-Morgand,
1886; 2 vol. in-8. Nombreuses planches de reliures aux armes,
reproduites en héliogravure. Tirage à 350 exemplaires. J'ai déjà
eu et j'aurai encore fréquemment et amplement recours à ce grand
ouvrage, ainsi qu'à celui de Joannis GUIGARD, _Nouvel Armorial du
bibliophile_, Guide de l'amateur des livres armoriés; Paris,
Émile Rondeau, 1890, 2 vol. in-8. Une partie du tome I du _Nouvel
Armorial_ (pages 87-210) est tout entière et exclusivement
consacrée aux femmes bibliophiles ayant fait apposer leurs
armoiries sur leurs livres.
[67] Ernest QUENTIN-BAUCHART, _ouvrage cité_, Avertissement, t.
I, p. 3.
Joannis Guigard, dans son _Nouvel Armorial du bibliophile_[68], fait
absolument la même remarque et les mêmes réserves: «Ici, le mot
_bibliophile_ ne veut pas dire que les personnes auxquelles il
s'applique, à quelques exceptions près, aimaient et recherchaient les
productions de l'intelligence humaine à la façon des d'Hoym, des La
Vallière, des Charles Nodier, et autres bien connus, anciens et
modernes: non. Les exigences du temps, les usages de la société
d'alors, imposaient en quelque sorte aux femmes, et même aux hommes du
monde, la nécessité d'une bibliothèque. On avait des livres moins pour
les jouissances de l'esprit que pour les satisfactions de l'œil:
c'était un meuble...[69]. C'est pourquoi, conclut notre bibliographe,
nous avons étendu le sens du mot, afin de comprendre toutes les femmes
dont nous avons trouvé les armes sur des volumes.»
[68] Tome I, p. 87.
[69] Ces considérations s'appliquent surtout à la société du
dix-huitième siècle: voir plus loin, p. 240, une note relative à
la bibliothèque de Mlle Le Duc.
Cette réserve formulée une fois pour toutes, et que nous prions le
lecteur de ne pas oublier, nous continuerons, de notre côté, à donner
à ces princesses ou patriciennes ce nom de «bibliophile» que la
plupart d'entre elles ne méritent que très imparfaitement.
La première mentionnée par Ernest Quentin-Bauchart est LOUISE DE
SAVOIE (1476-1531), régente de France et mère de François Ier et de
Marguerite d'Angoulême.
Auteur de l'_Heptaméron_, des _Marguerites de la Marguerite_, etc.,
MARGUERITE D'ANGOULÊME (1492-1549), aussi bien que sa nièce MARGUERITE
DE SAVOIE (1523-1574), et sa petite-nièce MARGUERITE DE VALOIS
(1552?-1615), la reine Margot, première femme de Henri IV, furent
toutes trois de grandes amies des livres et des lettres.
«Il y eut au seizième siècle les trois Marguerite, remarque
Sainte-Beuve[70]: l'une, sœur de François Ier et reine de Navarre,
célèbre par son esprit, ses Contes dans le genre de Boccace, et ses
vers moins amusants;--l'autre Marguerite, nièce de la précédente,
sœur de Henri II, et qui devint duchesse de Savoie, très spirituelle,
faisant aussi des vers, et, dans sa jeunesse, la patronne des nouveaux
poètes à la Cour;--la troisième Marguerite enfin, nièce et
petite-nièce des deux premières, fille de Henri II, première femme de
Henri IV, et sœur des derniers Valois.» C'est la _reine Margot_.
[70] _Causeries du lundi_, t. VI, p. 182. Au quinzième siècle,
nous avons eu une autre Marguerite, à qui nous devons un
particulier et célèbre témoignage de son affection pour les
lettres; c'est MARGUERITE D'ÉCOSSE (1424-1444), fille du roi
d'Écosse Jacques Ier, qui fut la première femme de Louis XI,
alors dauphin. Ayant un jour aperçu le poète et chroniqueur Alain
Chartier endormi sur une chaise, elle s'approcha de lui et lui
donna un baiser, «chose dont s'estant quelques-uns esmerveillés,
parce que nature avait enchâssé en lui un bel esprit dans un
corps laid,» la princesse leur répondit qu'elle n'avait pas baisé
l'homme, mais la bouche d'où sortaient tant de _mots dorés_.
Marguerite d'Écosse, qui avait douze ans quand elle épousa Louis
XI, et qui mourut à vingt ans, trouva si peu de bonheur dans ce
mariage qu'elle s'écria, à ses derniers instants: «Fi de la vie!
qu'on ne m'en parle plus!» (LAROUSSE, _ouvrage cité_;--Ludovic
LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.)
Tout en travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, Marguerite
d'Angoulême, qui avait adopté pour devise une fleur de souci tournée
vers le soleil, avec cette légende: _Non inferiora secutus_ (ne
s'arrêtant pas aux choses de la terre)[71], avait coutume de garder
près d'elle un secrétaire qui lui faisait la lecture (histoire ou
poésie le plus souvent), ou à qui elle dictait «quelque méditation
qu'il mettait par escrit»[72].
[71] P. L. JACOB, notice en tête de l'_Heptaméron_, p. IV (Paris,
Delahaye, 1858).
[72] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 284, note 2.--Sur
Marguerite d'Angoulême, voir Félix FRANK, _Dernier voyage de la
reine de Navarre Marguerite d'Angoulême, sœur de François Ier,
avec sa fille Jeanne d'Albret, aux bains de Cauterets_ (1549)
(Paris, Lechevalier, 1897; in-8, 112 pages).
Le même chroniqueur, parlant de la reine Margot, nous dit[73] qu'«elle
est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se
composent, tant en lettres sainctes qu'humaines; et quand elle a
entrepris à lire un livre, tant grand et long soit-il, elle ne le
laisse ni s'arreste jamais, jusqu'à ce qu'elle en ayt veu la fin, et
bien souvent en perd le manger et le dormir. Elle-mesme compose fort,
tant en prose qu'en vers...»
[73] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 247.
On sait que la reine Margot possédait parfaitement la langue latine.
Lorsque les Polonais, envoyés en ambassade à Paris, «lui vinrent faire
la révérence, il y eut l'évesque de Cracovie, le principal et le
premier de l'ambassade, qui fist l'harangue pour tous, et en latin,
car il estoit un savant et suffisant prélat. La reine lui respondit si
pertinemment et si éloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant
fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrèrent en si
grande admiration, que d'une voix il l'appelèrent une seconde Minerve
ou déesse d'éloquence[74].»
[74] BRANTÔME, _ouvrage cité_, t. X, p. 205.
On l'appelait aussi volontiers chez elle _Vénus-Uranie_[75], ce qui
lui faisait bien des surnoms.
[75] Cf. SAINTE-BEUVE, _ouvrage cité_, t. VI, p. 191.
«Elle aimait les beaux discours sur des sujets relevés de philosophie
ou de sentiment. Dans ses dernières années, pendant ses dîners et ses
soupers, elle avait ordinairement quatre savants hommes près d'elle,
auxquels elle proposait, au commencement du repas, quelque thèse plus
ou moins sublime ou subtile, et, quand chacun avait parlé pour ou
contre et avait épuisé ses raisons, elle intervenait et les remettait
aux prises, provoquant et s'attirant à plaisir leur contradiction
même...[76].
[76] SAINTE-BEUVE, _ouvrage cité_, t. VI, p. 191.
«Ce qu'il faut rappeler à l'honneur de la reine Marguerite, ajoute
Sainte-Beuve, dans la conclusion de son article[77], c'est son esprit,
c'est son talent de bien dire, c'est ce qu'on lit à son sujet dans les
Mémoires du cardinal de Richelieu: «Elle étoit le refuge des hommes de
lettres, aimoit à les entendre parler; sa table en étoit toujours
environnée, et elle apprit tant en leur conversation qu'elle parloit
mieux que femme de son temps et écrivoit plus élégamment que la
condition ordinaire de son sexe ne portoit.»
[77] _Ouvrage cité_, p. 200.