Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
LES FEMMES
ET LES LIVRES
OUVRAGES D'ALBERT CIM
Romans et Nouvelles
_Jeunesse_ 1 vol
_Service de Nuit_ 1 --
_Les Prouesses d'une Fille_ 1 --
_Les Amours d'un Provincial_ 1 --
_La Petite Fée_ 1 --
_Un Coin de Province_ 1 --
_La Rue des Trois-Belles_ 1 --
_Bonne Amie_ 1 --
_Histoire d'un Baiser_ 1 --
_Joyeuse Ville_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Le Célèbre Barastol_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Césarin_, Histoire d'un Vagabond 1 --
_Jeunes Amours_ 1 --
_Farceurs_ (Collection des Auteurs Gais) 1 --
_Galante Aventure_ 1 --
Ouvrages pour la jeunesse
_Mes Amis et Moi_ (Couronné par l'Académie française) 1 --
_Entre Camarades_ 1 --
_Fils Unique_ 1 --
_Grand'Mère et Petit-Fils_ (Couronné par l'Académie
française). 1 --
_Mademoiselle Cœur d'Ange_ 1 --
_Contes et Souvenirs de mon Pays_ 1 --
_Mes Vacances_ 1 --
_Le Petit Léveillé_ 1 --
_Les Quatre Fils Hémon_ 1 --
_La Revanche d'Absalon_ 1 --
_Disparu!_ Histoire d'un enfant perdu 1 --
_Le Gros Lot_ 1 --
_Deux Cousins_ (sous presse) 1 --
Études documentaires
_Deux Malheureuses_ 1 --
_Institution de Demoiselles_ 1 --
_Bas-Bleus_ 1 --
_Demoiselles à marier_ 1 --
_Émancipées_ 1 --
Bibliographie et divers
_Une Bibliothèque_, l'Art d'acheter les livres, de les
classer, de les conserver et de s'en servir
(Couronné par l'Académie française) 1 --
_Amateurs et Voleurs de livres_ 1 --
_Le Livre_, Historique, Fabrication, Achat, Classement,
Usage et Entretien (Couronné par l'Académie française) 5 --
_Petit Manuel de l'Amateur de livres_ 1 --
_Le Chansonnier Émile Debraux, roi de la Goguette_ 1 --
_En pleine Gloire_, Histoire d'une mystification 1 --
_Le Dîner des Gens de Lettres_, Souvenirs littéraires 1 --
_Bureaux et Bureaucrates_, Mémoires d'un employé des
P.T.T. 1 --
_Mystifications littéraires et théâtrales_ 1 --
_Récréations littéraires_ (sous presse) 1 --
[Illustration: Attribué à J.-S. Duplessis (1725-1803).
Portrait présumé de Madame LENOIR.
(MUSÉE DU LOUVRE.)]
ALBERT CIM
BIBLIOTHÉCAIRE HONORAIRE DES POSTES ET DES TÉLÉGRAPHES
BIBLIOTHÉCAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
LES FEMMES
ET LES LIVRES
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FONTEMOING ET Cie
E. DE BOCCARD, ÉDITEUR
1, RUE DE MÉDICIS, 1
1919
_Tous droits réservés.
Copyright by E. de Boccard, Éditeur._
A
MADAME BLANCHE JABLONSKA,
NÉE HENRY MARET.
_En témoignage d'une très respectueuse
et bien cordiale affection._
ALBERT CIM.
_Ce livre n'est que le résumé ou l'esquisse d'un travail plus
développé, entrepris par moi depuis longtemps, sur_ les Femmes et les
Livres.
_Après quelques pages consacrées aux femmes ennemies des
livres,--«bibliophobes», selon le terme employé par George Sand,--je
passe en revue, autant que possible dans l'ordre chronologique, les
nombreuses amies des livres ou bibliophiles, non seulement celles qui
ont rassemblé d'importantes ou luxueuses collections, mais celles
aussi qui ont laissé témoignage de leur goût pour la lecture et
l'étude._
_Nul n'étant obligé, en matière bibliographique surtout, de croire
quelqu'un sur parole, j'ai indiqué en notes les sources précises où
j'ai puisé mes renseignements, et je prie le lecteur d'excuser les
omissions et les erreurs que j'ai forcément commises._
A. C.
I
FEMMES BIBLIOPHOBES[1]
I
De tout temps les bibliographes se sont montrès sévères à l'égard des
femmes, et les ont considérées comme d'instinctives et irréductibles
ennemies des livres. Le plus ancien d'entre eux, celui qu'on peut
considérer comme le père de la bibliophilie, Richard de Bury
(1287-1345), évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre, leur
adresse, presque au début de son _Philobiblion_[2], une très véhémente
mercuriale, qu'il suppose débitée par les livres eux-mêmes, et où
ceux-ci énumèrent leurs plus notables griefs:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque
qualifie ou fait qualifier le beau sexe), à peine cette bête, toujours
nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où
nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que,
le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant
par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons
sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à
tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il
serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des
étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements,
des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison,
surtout si elle voyait le fond de notre cœur,» etc.
[1] L'épithète est de George Sand, qui, plus sans doute pour
plaisanter que pour attester sa «haine du livre», ajoutait ce mot
à sa signature. (Voir ci-dessous, p. 26.)
[2] Chap. IV, p. 39-40; traduction Cocheris.
Le bibliophile Jacob (1806-1884), si expert en ces matières, et
d'habitude si courtois et si indulgent, atteste nettement aussi que
«les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font,
à elles seules, l'enfer des bibliophiles:
Amour de femme et de bouquin
Ne se chante au même lutrin[3].»
[3] Cité par Octave UZANNE, _Zigzags d'un curieux_, Les femmes
bibliophiles, p. 31.
Et M. Octave Uzanne, à qui j'emprunte cette citation, s'écrie, de son
côté[4]: «Les femmes bibliophiles!... Je ne sache point deux mots qui
hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne
conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le
divorce! La femme et la _bibliofolie_ vivent aux antipodes, et, sauf
des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les filles d'Ève nous
déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde
et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épiderme ou
d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence
inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours
dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment
absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme
une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir...
Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne
de figurer dans le _Dictionnaire des lieux communs_: «Mon mari! je le
vois si peu!... Il vit fourré dans ses livres!» Ou encore, écoutez
cette voix ironique qui soupire bourgeoisement: «Si je le laissais
faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon!»
[4] _Ouvrage cité_, p. 30-32.
Paul Eudel (1837-1911) remarque de même que «la collection (des livres
particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères
compagnes: «C'est autant de moins, disent-elles pour la toilette et
pour le train de la maison[5].»
[5] Paul EUDEL, _le Truquage_, Livres et Reliures, p. 275 (Paris,
Dentu, 1887).
Dans son intéressant petit volume _Bouquiniana, notes et notules d'un
bibliologue_[6], B.-H. Gausseron (1850?-1914?) déclare, lui aussi, que
«les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable
ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile».
[6] Pages 36 et 94.
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une
délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent
pas, observe, à son tour, M. Porel[7]. Pour les ouvrages du
dix-huitième siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils
sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement
malfaisantes.»
[7] Préface du catalogue de sa bibliothèque: dans le journal _le
Temps_, 25 février 1901.
Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier
(1780-1844) _le Bibliomane_[8], faite par Conquet en 1894, M. René
Vallery-Radot nous avertit également, et avec une virulente
insistance, de l'irrémédiable antipathie de la femme pour le livre:
«... Il y a un plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz,
etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de
toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes
ouvertes ou à toutes les ruses sournoises: la femme. En dehors de
rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un
livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal: elles le plient,
elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-papier manque-t-il?
elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux.
S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que
toutes les premières éditions[9]. Elles préfèrent un bout de ruban à
la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon
sacré qu'un bibliophile appelait «le reliquaire», un petit livre à
faire pâlir de joie: elles l'ouvriraient en lui cassant le dos. Le
meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme;
il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut
jamais laisser une femme seule avec un livre.--Tels devraient être les
principes de presque tous les bibliophiles mariés.»
[8] Pages XI-XII.
[9] «Pourquoi les livres coûtent-ils si bon marché et les
bibelots si cher? C'est que les femmes adorent les bibelots et
qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est
décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche aux murs; tout
le monde le remarque et s'extasie...» (Adolphe BRISSON,
_Portraits intimes_, Un amateur de vieux livres
[Xavier Marmier], p. 24.) Ailleurs encore (_le Livre et la
Femme_, dans _la République française_, 3 octobre 1899), M.
Adolphe Brisson est revenu à la charge: «Les jouissances dues aux
livres demeurent inaccessibles à la plus belle moitié du genre
humain. Non seulement elle ne les apprécie pas, mais je doute
qu'elle les soupçonne. C'est un domaine qui lui est en quelque
sorte étranger... Les femmes d'aujourd'hui adorent le bibelot;
elles recherchent avec fureur les meubles, les faïences, les bois
sculptés, les soies, les dentelles, les éventails, les verres de
Bohême et de Venise, les porcelaines de Saxe, les bijoux, les
chiffons, les lustres de cristal taillé; elles font des folies
pour une gouache de Lancret ou une gravure à toutes marges de
Moreau le jeune. Les livres les laissent indifférentes. Ils ont
le tort de ne pas parler aux yeux. On ne les aperçoit pas du
premier coup en entrant dans le salon. Il faut se donner la peine
de les découvrir au fond de la cachette où ils abritent leur
modestie.»
Comme vient de nous en avertir M. Vallery-Radot, les épingles à
cheveux sont fréquemment le coupe-papier de la femme;--à moins
qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou de
son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille en dents de
scie les bords du livre.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que
vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes,
recommande un rédacteur anonyme du _Magasin pittoresque_[10];
défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence,
mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans
l'art de la broderie, et qui ne connaît point de rivale dans mille
travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à
laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus
fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux
marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en
déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et
perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux
d'un véritable bibliophile.»
[10] Année 1875, p. 262; article intitulé: _Les ennemis des
livres_.
Et les papillotes? Combien étaient commodes pour cet usage les
feuillets des livres!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se
faire des papillotes, écrit Alkan aîné (1809-1889)[11]. Les femmes
surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien, ajoute entre
parenthèses le même bibliographe, _quelques_ exceptions).»
[11] _Les livres et leurs ennemis_, p. 15.
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la
recherche duquel il était depuis longtemps, nous conte Étienne Mulsant
(XIXe siècle) dans son charmant petit volume _les Ennemis des
livres_[12]. Il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son
cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme,
entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les
feuillets de ce livre pour en faire des papillotes aux boucles de ses
cheveux.»
[12] Page 15. Cet élégant opuscule de 64 pages, publié à Lyon,
chez H. Georg, en 1879, et devenu extrêmement rare, est anonyme:
Étienne Mulsant l'a signé: UN BIBLIOPHILE.
II
Mme DE CHATEAUBRIAND (1774-1847) partageait l'aversion de son illustre
époux pour les livres,--aversion singulière et inexplicable, surtout
de la part d'un historien[13].
[13] Cette antipathie de Chateaubriand pour les livres serait
incroyable, si elle n'était avouée et proclamée par lui-même et
par Mme de Chateaubriand. La quantité de citations répandues dans
le _Génie du Christianisme_, l'_Analyse raisonnée de l'Histoire
de France_, les _Études historiques_, etc., attestent, au
contraire, que Chateaubriand avait beaucoup lu et continuait de
beaucoup lire, surtout des Mémoires sur l'Histoire de France.
Remarquons aussi que, lorsqu'il fut arrêté et conduit à la
Préfecture de Police, en juin 1832, il ne manqua pas de se faire
envoyer, par sa femme, «des bougies et des livres pour lire la
nuit». (Cf. _Mémoires d'Outre-tombe_, t. V, p. 521; édition
Edmond Biré; in-18.)
«Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de
notre appartement, écrivait Mme de Chateaubriand à son vieil ami de
Lyon, l'abbé de Bonnevie, le 10 juillet 1839. M. de Chateaubriand
surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un
livre: vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on
appelle bibliothèques[14].»
[14] Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_,
vingtième leçon, t. II, p. 70-71, note. Dans cette même note,
Sainte-Beuve écrit: «Chateaubriand était capable, avait surtout
été capable, dans sa jeunesse, de ces poussées et de ces fougues
d'érudition; mais il ne savait ni revoir, ni vérifier, ni donner
le dernier coup d'œil aux choses. Aussi, dans les parties
d'ouvrage qu'il a publiées dans sa vieillesse, et qui auraient
exigé ce genre d'attention, y a-t-il des erreurs et des
inexactitudes sans nombre. La plupart des pages érudites qui s'y
glissent ou qui s'y _fourrent_ lui ont été procurées par des
amis. Lui, il avait une antipathie et une aversion bien
singulières de la part d'un quasi-historien: il ne pouvait
souffrir les livres.»
Ce qui n'empêcha pas Chateaubriand d'insérer, dans une note de son
_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ (t. II, p. 48; Paris, Didot,
1877), ces très judicieuses considérations, toujours d'actualité:
«Aujourd'hui, dans ce siècle de lumières, l'ignorance est grande.
On commence par écrire sans avoir rien lu, et l'on continue ainsi
toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant
cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent
s'ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau
lisait Longin dans l'original, et que Racine savait par cœur le
Sophocle et l'Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des
pédants! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres
qu'un écolier en bonnet de docteur.»
Ajoutons que, malgré son antipathie pour les livres,
Chateaubriand,--c'est lui du moins qui le raconte,--faillit être
nommé par Napoléon _surintendant général de toutes les
bibliothèques de France_: «Il (Bonaparte) déclare à Fontanes que,
puisque l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le
prix, il m'en donnera un, qu'il me nommera surintendant général de
toutes les bibliothèques de France, surintendance appointée comme
une ambassade de première classe.» (_Mémoires d'Outre-tombe_, t.
III, p. 52; édition Edmond Biré; in-18.)
«Mme de Chateaubriand était «adverse aux lettres», selon le mot de son
mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu
deux lignes de mes ouvrages». Il advint même qu'elle vendit au rabais,
petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari,
ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas autrement fâché. Ses lectures
se bornaient à quelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses
délices». Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des
pauvres ou l'OEuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout
l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait
presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait
surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en
avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient
pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à
l'appeler la _vicomtesse_ _Chocolat_, titre dont elle était aussi
fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme
marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un
vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au
prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce
temps-là[15].»
[15] _Mémoires d'Outre-tombe_, t. II, Appendice, p. 595, édition
Edmond Biré. Voici l'aventure, telle qu'on la trouve dans
l'ouvrage _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_
(1818-1821, p. 239; Paris, Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «...
Mme de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle
n'avait jamais paru connaître Victor (Hugo); il fut donc fort
étonné de la voir venir à lui, le sourire aux lèvres, «Monsieur
Hugo, lui dit-elle, je vous tiens, et il faut que vous m'aidiez à
faire une bonne action. J'ai une infirmerie pour les vieux
prêtres pauvres. Cette infirmerie me coûte plus d'argent que je
n'en ai; alors j'ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu
cher, mais il est excellent. En voulez-vous une livre?--Madame,»
dit Victor, qui avait sur le cœur les grands airs de Mme de
Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l'éblouir, «j'en veux
trois livres.» Mme de Chateaubriand fut éblouie, mais Victor
n'eut plus le sou.»
«Mme de Chateaubriand n'estimait guère les livres qu'au poids, écrit,
de son côté, Danielo, le secrétaire de Chateaubriand[16]. A dix sous
le chef-d'œuvre pour qui en voulait! Je connais un bouquiniste, qui,
dans ce commerce, a fait, avec elle, une bonne partie de sa fortune.
C'est ainsi qu'elle dévastait, au profit des pauvres, la bibliothèque
de M. de Chateaubriand, si toutefois l'on peut dire que M. de
Chateaubriand eût une bibliothèque[17]. Lui-même ne faisait pas grand
cas d'un livre quand il n'en avait pas besoin. Il n'était pas de ceux
qui, sans se tuer à lire, aiment néanmoins à faire de belles
collections, et se plaisent au luxe distingué d'une belle
bibliothèque...
[16] Cité par François FERTIAULT, _les Amoureux du livre_, p.
197-198.
[17] Au début de la Restauration, Chateaubriand possédait une
bibliothèque, qui fut vendue à Paris, à la salle Sylvestre, rue
des Bons-Enfants, le 29 avril 1817 et les jours suivants. (Cf.
_Mémoires d'Outre-tombe_, t. IV, p. 145 et note 1, édition Edmond
Biré.) Dans un appendice du même ouvrage (t. VI, p. 563), on lit:
«Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à donner à Henri
de France un dernier témoignage de sa fidélité. Par une
disposition _à part son testament_, disposition particulière
recommandée à sa famille, et dont un double fut remis au comte de
Chambord, il donna à ce dernier le petit nombre de ses livres de
choix, quelques-uns _annotés_, ceux _qu'il relisait_, disait-il,
afin de servir aux loisirs et à l'instruction du prince.»
«Je ne crois pas même qu'il ait jamais eu une édition bien complète de
ses œuvres.
«Quand il avait besoin d'un livre ou d'une recherche, j'étais là pour
aller aux bibliothèques publiques...
«Mme de Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveillée des
livres... Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire...»
III
Il y a des femmes, et elles ne sont pas rares, dit-on, qui, non
seulement ne s'intéressent pas aux livres, ainsi que le notait tout à
l'heure M. Adolphe Brisson, mais qui empêchent les autres de s'y
intéresser, qui empêchent surtout leurs maris d'en acheter. Tout
argent détourné de la communauté au profit des libraires ou
bouquinistes est considéré par elles comme scandaleusement gaspillé et
perdu.
On cite, parmi ces bibliophobes, la marquise de X... (XIXe siècle),
qui, exaspérée de la coûteuse affection que son mari, un délicat et
fervent bibliophile, portait à «ces maudits bouquins», lui avait
signifié qu'elle n'en voulait plus voir un seul entrer dans la maison:
«Assez comme cela!»
Le malheureux époux, qui tenait à rester fidèle à son culte, avait
fini par s'entendre secrètement avec son libraire, M. T. D....., et à
imaginer avec lui ce stratagème.
Chaque fois que le marquis demandait à ce libraire un volume annoncé
sur un de ses catalogues, M. T. D....., au lieu de lui faire porter
cet ouvrage, ou de le lui expédier par la poste, ce qui n'aurait pu
échapper à l'inquisition de la terrible dame, se glissait, le soir,
entre chien et loup, sous la voûte de l'hôtel occupé par M. et Mme de
X..., et déposait le livre, très soigneusement enveloppé et ficelé,
dans la boîte aux ordures, la «poubelle» de la maison, d'où le
marquis, aux aguets, ne tardait pas à l'aller retirer[18].
[18] Renseignement verbal fourni par le libraire T. D......
Un exemple analogue nous est conté par un des libraires parisiens les
mieux placés pour être initiés à ces détails, M. H. Floury, dans une
conférence faite par lui, il y a quelques années, au Cercle de la
Librairie[19].
[19] _Bibliographie de la France_, 3 juillet 1908, supplément.
Conférence sur «la Clientèle».
«Pour beaucoup de femmes, nous dit-il, le libraire est une sorte
d'ennemi; dans nombre de ménages, la vocation du jeune bibliophile n'a
pu résister à l'épreuve du mariage, et, si elle a persisté, elle est
devenue, dans beaucoup, l'occasion de conflits. Bien des maris
arrivent à les éviter en usant de ruses d'apaches pour introduire à
domicile leurs nouvelles acquisitions.
«Nous avons tous, plus ou moins, des clients qui, ayant acheté et payé
leurs livres, les laissent en pension chez nous en attendant une
occasion favorable de les faire entrer chez eux, vacances, cérémonie,
etc., occasion qui met quelquefois des mois à se produire.
«Un amateur de ma connaissance a trouvé un moyen élégant de résoudre
la question en s'improvisant son propre sommelier, sous prétexte qu'il
n'aime pas voir toucher à sa cave; il en a constamment la clef en
poche, et chacun de ses achats descend préalablement aux enfers, pour
être remonté fragmentairement avec la provision de vin du jour. Il
arrive ainsi à dérouter tous les soupçons, jusqu'au jour où il est
constaté que la bibliothèque s'est considérablement enrichie de
nombreux titres inconnus jusqu'alors, et où il est obligé de subir la
scène inévitable. Mais ces scènes se trouvent, de ce fait, espacées,
notre ami étant très prudent.»
Un libraire de province,--ou, pour préciser, une dame libraire dans un
de nos chefs-lieux départementaux,--femme intelligente et lettrée,
judicieuse observatrice, très «avertie», comme nous disons
aujourd'hui, me déclarait dernièrement sans ambages, avec sa grande
expérience de son commerce, que «les femmes sont les pires ennemies
des livres», et, à l'appui de sa formelle et rigoureuse assertion,
elle me contait diverses anecdotes, celles-ci, entre autres:
Un de ses clients, jeune homme riche et aimant à lire, fait un
brillant mariage, et vient, quelques semaines après, accompagné de sa
femme, dans le magasin de librairie. Il s'informe des volumes
récemment parus; on lui en apporte plusieurs, il les feuillette, en
choisit un et l'achète: un volume de 3 fr. 50,--3 francs avec la
remise alors d'usage.
A ce moment, l'aimable et jeune épousée intervient:
«Comment! tu dépenses comme ça trois francs _pour rien_? Sans même me
consulter? J'espère bien que cela ne se renouvellera plus!»
Une autre fois, à la veille des étrennes, arrive un autre jeune
couple, qui désire un livre illustré pour un garçonnet de treize ou
quatorze ans. Le mari avise un volume qui lui semble intéressant et
artistement illustré.
«Oui, voici qui fera l'affaire. N'est-ce pas, Madame, qu'il est de bon
goût? ajoute-t-il en s'adressant à la patronne de la maison.
--Fort bien! Vous ne pouviez mieux choisir, répond celle-ci.
--Mieux choisir!» se récrie l'épouse avec une sorte d'ironie ou
d'indignation.
Et, saisissant un lourd in-quarto, à la reliure criarde, mais coûtant
moitié moins cher, et qu'elle guignait depuis un moment:
«Est-ce que celui-ci ne fera pas plus d'effet? Est-ce qu'il ne
conviendrait pas mille fois mieux? Dites, Madame!»
La patronne, ainsi interrogée, contrainte de prendre parti et sommée
de se déjuger, tente de se dérober, hoche discrètement la tête.
«Cependant, insinue le mari, je t'assure, ma chère, que celui-ci...
--Non, non! interrompt la jeune femme. Et, puisque c'est comme ça,
tiens, pour nous mettre d'accord, nous ne _lui_ donnerons pas de
livre, _nous lui donnerons un mouton_.»
Un mouton à roulettes... à un garçon de quatorze ans!
Dans ses charmantes lettres parisiennes, signées «le vicomte de
Launay», Mme Émile DE GIRARDIN (1804-1855) a fait, il y a plus d'un
demi-siècle, les mêmes sévères constatations.
«Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, écrit-elle[20],
attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et
l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux
cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouverez
toutes les splendeurs imaginables... Cependant, il est une justice à
rendre à nos jeunes élégantes: elles n'ont point de livres, c'est
vrai, mais elles ont de superbes _bibliothèques_, des armoires de
Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom
menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires
restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi;
voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de
Madame... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un
livre non plus... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de
porcelaine, des magots chinois... Mais à quoi bon des livres? O
progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose
plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un
peu... ÉCRIVENT!!»
[20] Mme ÉMILE DE GIRARDIN, le _Vicomte de Launay_, Lettres
parisiennes, 16 décembre 1837, t. I, p. 288-289 (Paris, Calmann
Lévy, 1878).
On connaît le mot de la MARÉCHALE LEFEBVRE, duchesse de Dantzig (XIXe
siècle),--Mme Sans-Gêne,--comme elle visitait un hôtel dont elle
venait de faire l'acquisition. En pénétrant dans la pièce où le
précédent propriétaire avait installé sa bibliothèque, et en voyant
les rayons dégarnis de livres, elle se prit à dire,--et ici je cède la
parole au poète-bibliophile François Fertiault[21]:
Lefebvre est peu _lisard_; moi, rien du tout _lisarde_;
Tiens! dit-elle, achevant son opinion _bizarde_,
Ces rayons sont très forts... J'en vas faire un fruitier!
A propos de cette même grande dame improvisée, les Goncourt écrivent
dans leur _Journal_[22]:
«Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefebvre, cette
_haute gueule_ de la première cour impériale, apporta, un beau matin,
le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur,
tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une
telle relique: «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez
pas!»--Et faisant le geste: «Ils seraient capables de s'en servir pour
abattre des noix!»
[21] _Les Légendes du Livre_, p. 27 (Paris, Lemerre, 1886).
[22] Année 1867, t. III, p. 170.
D'autres dames imposent aux livres mêmes les fonctions les plus
inattendues.
«Je me suis permis, Madame, de vous envoyer le volume que je viens de
publier, les derniers-nés de ma Muse, disait à une jeune mère, qui
avait près d'elle son petit garçon âgé de cinq ans, certain poète,
étonné de n'avoir reçu et de ne recevoir aucune nouvelle de cet envoi.
--C'est vrai, Monsieur, veuillez m'excuser: j'aurais dû vous
remercier... D'autant plus que vos vers sont délicieux, sont
ravissants, exquis! J'en suis encore tout extasiée... Mais où l'ai-je
donc mis, ce charmant petit volume?»
Et l'enfant--enfant terrible!--de répondre:
«Mais, maman, tu sais bien? ce livre, aussitôt que tu l'as reçu, tu
l'as glissé sous le pied de la table de ton cabinet de toilette...
Elle boitait, et cela t'agaçait. Tu te rappelles?[23]»
[23] Renseignement verbal.
Notons, en passant, cette instante et suprême recommandation d'une
autre excellente mère de famille--la femme d'un chroniqueur
scientifique cependant!--à ses deux garçons, externes au lycée de...:
«Surtout, mes petits amis, ne me rapportez pas de prix! Il y a assez
de livres ici[24].»
[24] Renseignement verbal.
Combien de femmes se comportent avec les livres, les plus précieux
livres surtout, d'une façon analogue à celle qu'employa la
petite-nièce de Callot (1593-1635), la mère de Mme de Graffigny, à
l'égard des admirables planches de cuivre qu'elle avait trouvées dans
l'héritage de son grand-oncle!
Beau legs qu'il m'a fait là! Ça se tord, ça s'encrasse.
Vite et tôt j'aurais dû le vendre, l'an dernier.
Oui, j'ai bien réfléchi; ce métal m'embarrasse...
Jeanne, fais-moi venir sur l'heure un chaudronnier[25].
[25] François FERTIAULT, _les Légendes du Livre_, p. 110 et 201;
et le poète ajoute plaisamment: «N'est-ce pas à les déshériter
toutes?»
Oui, mieux vaut vendre tout ce métal, le racler soigneusement et le
transformer en poêlons et casseroles.
C'est ainsi que la célèbre Mlle MARS (1779-1847) troqua contre écus
sonnants l'admirable bibliothèque qui lui venait du marquis de
Chalabre.
Le marquis de Chalabre, qui fut un passionné bibliophile, eut l'idée
peu judicieuse de léguer ses chers livres à la personne la moins
capable de les respecter et de les apprécier, et l'idée, plus
singulière encore, de mourir du désespoir qu'il éprouvait de ne
pouvoir se procurer un volume _qui n'existait pas_, une Bible, «qu'en
un moment d'humour, avait inventée Charles Nodier[26]».
[26] Gustave MOURAVIT, _le Livre et la Petite Bibliothèque
d'amateur_, p. 28.
Au lendemain ou surlendemain de ce décès, Mlle Mars se trouva donc
mise en possession de cette bibliothèque, qui «était réellement du
plus grand prix; mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du
tout»[27]. Elle chargea un de ses amis et familiers, nommé Merlin, «de
classer les livres du défunt et d'en faire la vente».
[27] «A Paris, les femmes ne lisent jamais,» déclare formellement
Balzac, dans sa _Physiologie du mariage_ (Méditation XI, p. 120;
Paris, Librairie nouvelle, 1876);--ce qui ne l'a pas empêché
d'écrire beaucoup _pour_ les femmes.
«Merlin s'acquitta de cette mission en toute conscience; il feuilleta
et refeuilleta si bien chaque volume, qu'un jour il entra dans la
chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille
francs, qu'il déposa sur une table.
«Qu'est-ce que cela, Merlin? demanda Mlle Mars.
--Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci.
--Comment, vous ne savez? Mais ce sont des billets de banque!
--Sans doute.
--Où donc les avez-vous trouvés?
--Mais dans un portefeuille pratiqué sous la couverture d'une Bible
très rare. Comme la Bible était à vous, les billets de banque sont
aussi à vous.»
«Mlle Mars prit les billets de banque, qui, en effet, étaient bien à
elle, et eut grand'peine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la
Bible dans laquelle les billets de banque avaient été trouvés.
«Quant aux autres livres, auxquels il semble que cette aubaine
inattendue aurait dû servir de rançon, ils n'en furent pas moins
vendus aux enchères et à beaux deniers comptants, au profit de la
légataire[28].»
[28] Paul DUPONT, _Histoire de l'imprimerie_, t. II, p. 177;--et
Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. V, p. 123.
La première de nos romancières, la plus autorisée et la reine de nos
dames écrivains, GEORGE SAND (1804-1876), y allait, elle, sans
biaiser, et se proclamait tout franchement _bibliophobe_:
«Merci toujours, cher bibliophile, et au revoir. Votre amie, G. S.,
_bibliophobe_!»
Ainsi termine-t-elle une lettre datée de Nohant, 27 juin 1875, et
adressée au vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[29].
[29] George SAND, _Correspondance_, t. VI, p. 348.
La réponse que fit à Napoléon la célèbre danseuse BIGOTTINI
(1784-1858) paraîtra, à plus d'un lecteur, résumer assez bien la
question des rapports de nombre de femmes avec les livres et leurs
sentiments à ce sujet. Napoléon ayant un jour chargé Fontanes, grand
maître de l'Université, d'envoyer un présent de sa part à la
Bigottini, ledit grand maître fit remettre à cette dame la collection
des classiques--celle de Firmin Didot sans doute--superbement reliée.
C'était, convenons-en tout de suite, un singulier cadeau pour une
prêtresse de la danse et de l'amour. Quelques jours plus tard,
l'Empereur, qui avait certainement ses motifs pour désirer connaître
l'opinion de la Bigottini sur cette offrande, lui demanda si elle en
était contente, si les choses avaient été convenablement faites:
«Pas trop, Sire! répliqua celle-ci. Il m'a payée en _livres_; j'aurais
préféré en _francs_[30].»
[30] Cf. le journal _le Temps_, 12 novembre 1909, article relatif
à une monographie de M. Félix Bouvier consacrée à la fameuse
ballerine de l'Opéra, qui mérita d'être surnommée «la Malibran de
la danse». La Bigottini passe pour avoir eu quantité d'adorateurs
et des rejetons de divers lits. Parmi les soupirants, on cite:
Eugène de Beauharnais; Duroc, le grand maréchal du palais, dont
elle eut deux enfants; le comte de Fuentès, dont elle eut une
fille. Elle eut encore un fils, que d'aucuns attribuaient au duc
de Berry, mais que M. Félix Bouvier restitue (avec des semblants
de probabilité) à un archiduc autrichien de passage à Paris.
Bourbon ou Habsbourg, ce fils vécut jusqu'à l'âge de
quatre-vingt-cinq ans. Il est mort en 1903 à Passy, rue des
Vignes, dans l'hôtel qu'il avait hérité de sa mère et qui a été
récemment démoli. Associé d'agent de change, il laissa toute sa
fortune à l'Assistance publique, qui, avec les fonds, a créé, à
Aulnay-sous-Bois, l'asile Bigottini.
II
FEMMES BIBLIOPHILES
I
Mais, ainsi que le disait tout à l'heure le brave Alkan aîné, «il y a
_quelques_ exceptions», et ce sont ces exceptions, ces femmes qui ont
aimé les livres et contribué à les faire aimer, que je voudrais à
présent passer en revue.
Une des plus anciennes de ces bibliophiles[31] est SAINTE RADEGONDE
(521-587), fille de Berthaire, roi de Thuringe, femme de notre roi
Clotaire Ier, que le poète latin Fortunat a maintes fois célébrée et
dont il a écrit la vie.
[31] J'aurais pu remonter plus haut, chercher, dans l'antiquité
grecque et dans l'antiquité latine, les rares femmes amies des
livres et des lettres, nommer Aspasie, Leontium, Hypatie, etc. A
défaut de ces préliminaires, voici d'intéressantes considérations
empruntées à SAINTE-BEUVE (_Nouveaux Lundis_, t. IX, p. 390):
«Dans l'Antiquité..., si quelques femmes s'éprenaient hautement
pour le talent, pour le génie, pour la sagesse, c'est parmi les
femmes libres qu'il les faut chercher, parmi les _hétaïres_ ou
courtisanes. Aspasie, Leontium, qui s'éprirent pour Périclès ou
pour Épicure, étaient de cette classe brillante et vouée à une
publicité qui ôtait au don du cœur son plus grand charme et son
prix. Passons vite. C'est un sujet de thèse que je propose à
d'autres: _la passion littéraire et le goût de l'esprit chez les
femmes dans l'Antiquité_. La femme de Mantinée, Diotime, qui est
invoquée dans _le Banquet de Platon_, et qui dit de si belles
choses par la bouche de Socrate, est une initiée, une sorte de
prêtresse ou de femme docteur ès sciences amoureuses et sacrées,
et elle sort des conditions ordinaires. En général, les femmes
honnêtes, renfermées dans le gynécée, pouvaient orner leur esprit,
mais elles contenaient leurs prédilections au-dedans. Les Pénélope
ne filaient et ne brodaient, même en matière d'esprit, que pour
leurs époux. Chez les Romains, en ceci assez pareils aux Grecs,
Calpurnie, la femme de Pline le Jeune, était assurément une femme
lettrée et des plus cultivées par l'étude, mais à l'usage et en
l'honneur de son mari seulement: à force de tendresse conjugale et
de chasteté même, elle s'était faite tout entière à son image,
lisant et relisant, sachant par cœur ses œuvres, ses plaidoyers,
les récitant, chantant ses vers sur la lyre, et, quand il faisait
quelque lecture publique ou _conférence_, l'allant écouter comme
qui dirait dans une loge grillée ou derrière un rideau, pour y
saisir avidement et boire de toutes ses oreilles les
applaudissements donnés à son cher époux.»
Radegonde était encore tout enfant, elle atteignait à peine sa
huitième année, quand, dans un partage de butin et de prisonniers,
elle tomba entre les mains de Clotaire. Sa grâce et sa beauté
produisirent sur le roi frank une si vive impression qu'il décida de
la faire instruire et de la prendre plus tard pour épouse. Elle reçut
ainsi, «non la simple éducation des filles de race germanique, qui
n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais
l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants
d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres latines
et grecques, la lecture des poètes profanes et des écrivains
ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à
toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de
sa famille et les scènes de la vie barbare dont elle avait été le
témoin l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à
aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal
meilleur que celui qui l'entourait[32].»
[32] Augustin THIERRY, _Récits des temps mérovingiens_, cinquième
récit; t. II, p. 146-147 (Paris, Furne, 1868; in-18).
Devenue femme de Clotaire et reine--ou plutôt l'une des reines des
Franks neustriens, car, selon les mœurs de la vieille Germanie,
Clotaire ne se contentait pas d'une seule épouse,--elle prit en haine
ses richesses et sa condition, au point que le roi disait: «C'est une
nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine!»
Radegonde fit si bien qu'elle amena l'évêque de Noyon à rompre son
mariage,--cet étrange mariage toléré et même consacré par l'Église,
qui ne voulait pas s'aliéner les rois franks; et, après s'être mise
sous la sauvegarde du tombeau de saint Martin, à Tours, elle se
réfugia à Poitiers, où, en dépit de la colère et des violences de son
époux, que les influences religieuses ne tardèrent pas d'ailleurs à
calmer, elle fonda le monastère de Sainte-Croix. Alors commença, pour
cette pieuse et savante femme, l'existence calme, austère et studieuse
qu'elle avait toujours rêvée. «L'étude des lettres figurait au premier
rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y
consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné
aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des
ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le
travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer,
de coudre ou de broder, s'occupaient, dans une autre salle, à
transcrire des livres pour en multiplier les copies.[33]»
[33] Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 157-158.
Les auteurs favoris de Radegonde étaient, nous apprend Fortunat[34],
saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Athanase, saint
Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Sedulius et
Paul Orose.
[34] Dans Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 159, note 2.
Radegonde ne voulut pas demeurer à la tête de la congrégation qu'elle
avait fondée, et elle fit élire pour abbesse une femme beaucoup plus
jeune qu'elle et qui lui était toute dévouée, Agnès, fille de race
gauloise, qu'elle avait depuis longtemps prise en affection.
«Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde
faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait
de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence
d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa
naissance royale, par son titre de fondatrice, par l'ascendant de
l'esprit, du savoir et de la bonté[35].»
[35] Augustin THIERRY, _ouvrage cité_, p. 159.
Le poète Fortunat,--Venantius Fortunatus,--né en Italie vers l'an 530,
étant devenu l'hôte de Radegonde et d'Agnès, et se voyant comblé par
elles de soins, d'égards et surtout de louanges, se trouva si bien
dans cette retraite qu'il ne songea plus à la quitter. Il s'établit à
Poitiers, prit les ordres, devint prêtre de l'église métropolitaine,
et aussi le conseiller, l'intendant et le secrétaire de la reine et de
l'abbesse. La vie que menaient ces trois personnes, vie pieuse et
chaste, mais non triste, tant s'en faut, où le goût des choses de
l'esprit, les agréments d'une conversation délicate, enjouée et
instructive, se mêlaient à de joyeux festins, a été racontée jour par
jour par l'épicurien Fortunat, qui donne volontiers à la reine et à
l'abbesse les noms de mère et de sœur, et aussi ceux de «ma vie, ma
lumière, délices de mon âme», ce qu'on aurait tort d'interpréter comme
des témoignages de charnelle tendresse, nous avertit Augustin
Thierry[36], et ce qui n'était au fond «qu'une amitié exaltée, mais
chaste, une sorte d'amour intellectuel».
[36] _Ouvrage cité_, p. 164.
Si, à Athènes et à Rome, le goût des lettres et des choses de l'esprit
était surtout l'apanage des courtisanes, nous ne voyons guère, dans
les premiers siècles du moyen âge, que des religieuses dignes de
figurer parmi les amies des livres. Après sainte Radegonde nous
mentionnerons sainte Gertrude, sainte Odile, sainte Wiborade, et les
abbesses Relinde et Herrade de Landsberg.
SAINTE GERTRUDE (626-659), fille de Pépin de Landen, maire du palais
du roi d'Austrasie, première abbesse du monastère de Nivelles
(Belgique, Brabant), qu'avait fondé sa mère en 645, était en relations
avec des savants, et elle fit entreprendre à plusieurs d'entre eux de
longs voyages pour se procurer des livres[37].
[37] Cf. Ludovic LALANNE, _Curiosités bibliographiques_, p. 150.
SAINTE ODILE (657?-720?), qui est une des patronnes de l'Alsace,
établit, après maintes miraculeuses aventures, un couvent dans le
château de ses pères, le château de Hohenbourg, et imposa à ses
religieuses, issues, pour la plupart, de la noblesse austrasienne et
bourguignonne, l'obligation de copier des manuscrits et de les orner
de miniatures. Aucun monastère de femmes--sauf peut-être à Poitiers,
où les bonnes traditions de sainte Radegonde avaient pu se
maintenir--ne se livrait alors à ce genre de travail, et le couvent de
Hohenbourg ou de Sainte-Odile conserva longtemps son caractère
artistique, sa savante et glorieuse renommée. Aussi «l'imagination
populaire, avide de tout personnifier, a fait de la patronne de
l'Alsace le type du savoir et de l'étude, en même temps que le modèle
de toutes les vertus monacales[38]».
[38] René MÉNARD, _l'Art en Alsace-Lorraine_, p. 242.
C'est à une abbesse de ce couvent de Sainte-Odile, à HERRADE DE
LANDSBERG (....-1195), que l'on doit les monuments les plus importants
de la peinture alsacienne au moyen âge; c'est elle qui, notamment,
composa et calligraphia de sa propre main le célèbre _Hortus
deliciarum_, sorte d'encyclopédie des connaissances humaines au point
de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un
grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui formait le plus
précieux joyau de la bibliothèque de Strasbourg, et a péri, en 1870,
durant l'incendie allumé par les obus prussiens.
Herrade connaissait le grec et le latin et plusieurs langues
vivantes; elle lisait non seulement les saintes Écritures et les Pères
de l'Église dans le texte original, mais Aristote, Platon et Cicéron;
elle enseignait aux jeunes filles confiées à ses soins la grammaire,
la géométrie, l'astronomie, etc. Elle était poète, et grand poète,
paraît-il, et chantait en vers latins les louanges de Dieu; elle
mettait elle-même en musique ses pieux cantiques, et excellait à jouer
de divers instruments.
Quant à son talent de calligraphe et de miniaturiste, elle le tenait
de l'abbesse qui l'avait précédée dans le gouvernement du monastère de
Hohenbourg, de l'abbesse RELINDE (....-....), au dire d'une tradition.
«Il existe, dans l'ancien cloître de Hohenbourg, écrit M. Gérard[39],
un monument qui nous rappelle l'abbesse Relinde. C'est un bas-relief
du douzième siècle, représentant Relinde et son amie Herrade à genoux
devant la Vierge, qui tient l'enfant Jésus dans son giron. Les deux
abbesses soutiennent un livre, emblème de leur savoir et de leurs
travaux, qu'elles déposent comme un hommage aux pieds de la Vierge. Ce
témoignage de la double fraternité dans la science et dans la piété
qui lia les deux saintes femmes a été posé par Herrade. J'y aperçois
la preuve que Relinde a préparé avec Herrade l'œuvre qui a illustré
sa jeune compagne. Ce livre, solennellement offert par la maîtresse et
son élève chérie à la mère de Dieu, n'est-ce pas le _Hortus
deliciarum_ lui-même?»
[39] _Histoire des artistes de l'Alsace pendant le moyen âge_,
dans René MÉNARD, _ouvrage cité_, p. 18-31, où l'on trouve de
nombreux et intéressants détails sur le _Hortus deliciarum_,
«l'exemple le plus complet des traditions byzantines dans la
miniature», et plusieurs reproductions de dessins ou de
miniatures provenant de ce célèbre manuscrit et calqués avant sa
destruction.--On pourrait rappeler encore ici le nom de l'abbesse
du monastère de Gandersheim (Brunswick), ROSWITH ou ROSWITA (Xe
siècle), auteur de poésies religieuses écrites en latin, et de
celle du monastère de Saint-Rupert de Bingen (près de Mayence),
SAINTE HILDEGARDE (1098-1180), qui composa, sous le titre de
_Jardin de santé_, un répertoire de recettes médicales, souvent
des plus bizarres. Hildegarde, exaltée mystique, s'est
principalement occupée de botanique et d'histoire naturelle.
Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une
autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE
(_Weibrath_, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour
laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des
bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette
revendication, il y a une cinquantaine d'années[40].
[40] _Bulletin du bibliophile_, 14e série, 1860, p. 1429-1446;
article intitulé: _Une martyre bibliophile_.
Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se
retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et
s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les
nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde
de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble
recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait
d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance
de tous les bibliophiles:
«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de
mettre à l'abri les vases sacrés!»
Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt
châtiment,--ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que,
les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut
trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de
hache, et baignant dans son sang.
II
Les anciens ducs de Bourbon avaient réuni, dans la capitale de leur
duché, à Moulins, une collection de livres qui s'enrichit de plus en
plus et devint, au quinzième siècle, une des plus belles et des plus
considérables qu'on pût voir.