La belle Mattea s'étonnait avec raison de se voir amenée en cette
compagnie par son propre père, et dans le premier moment elle avait
craint de sa part quelque sortie maladroite ou quelque ridicule
proposition de mariage; mais en l'entendant parler de ses affaires à
Timothée avec beaucoup de chaleur et d'intérêt, elle crut comprendre
qu'elle servait de leurre ou d'enjeu, et que son père mettait en
quelque sorte sa main à prix. Elle en était humiliée et blessée, et
l'involontaire mépris qu'elle ressentait pour cette conduite augmentait
en elle l'envie de se soustraire à l'autorité d'une famille qui
l'opprimait ou la dégradait.
Elle eût été moins sévère pour M. Spada si elle se fût rendu bien compte
de l'indifférence d'Abul et de l'impossibilité d'un mariage légal
entre elle et lui. Mais depuis qu'elle avait résolu à l'improviste de
concevoir une grande passion pour lui, elle était en train de divaguer,
et déjà elle se persuadait que l'amour d'Abul avait prévenu le sien,
qu'il l'avait déclaré à ses parents, et que, pour cette raison, sa
mère avait voulu la forcer d'épouser au plus vite son cousin Checo. Le
redoublement de politesse et de prévenances de M. Spada envers ces deux
étrangers, que le matin même elle lui avait entendu maudire et traiter
de chiens et d'idolâtres semblait, au reste, une confirmation assez
évidente de cette opinion. Mais si cette opinion flattait sa fantaisie,
sa fierté naturelle et sa délicatesse se révoltaient contre l'espèce de
marché dont elle se croyait l'objet; et, craignant d'être complice
d'une embûche dressée au musulman, elle s'enveloppait dans sa mante, et
restait morne, silencieuse et froide, comme une statue, le plus loin de
lui qu'il lui était possible.
Cependant Timothée, résolu à s'amuser le plus longtemps possible de
cette comédie, inventée et mise en jeu par son génie facétieux; car Abul
n'avait pas plus songé à réclamer ses deux mille sequins pour acheter de
la soie blanche qu'il n'avait songé à trouver Mattea jolie; Timothée,
dis-je, semblable à un petit gnome ironique, prolongeait les émotions de
M. Zacomo en le jetant dans une perpétuelle alternative de crainte et
d'espoir. Celui-ci le pressait de communiquer à Abul la proposition
d'acheter la soie smyrniote de moitié avec lui, offrant de payer le tout
comptant, et de ne rembourser à Abul les deux mille sequins qu'avec le
bénéfice de l'affaire. Mais il n'osai pressentir le rôle que jouait
Mattea dans cette négociation; car rien dans la contenance d'Abul
ne trahissait une passion dont elle fût l'objet. Timothée retardait
toujours cette proposition formelle d'association, en disant qu'Abul
était sombre et intraitable si on le dérangeait quand il était en train
de fumer un certain tabac. Voulant voir jusqu'où irait la cupidité
misérable du Vénitien, il le fit consentir à descendre sur la rive
droite de la Zueca, et à s'asseoir avec sa fille et le musulman sous la
tente d'un café. Là, il commença un dialogue fort divertissant pour tout
spectateur qui eût compris les deux langues qu'il parla tour à tour; car
tandis qu'il s'adressait à Zacomo pour établir avec lui les conditions
du traité, il se tournait vers son maître et lui disait: «M. Spada me
parle de la bonté que vous avez eue jusqu'ici de ne jamais user de vos
billets à ordre, et d'avoir bien voulu attendre sa commodité; il dit
qu'on ne peut avoir affaire à un plus digne négociant que vous.
--Dis-lui, répondait Abul, que je lui souhaite toutes sortes de
prospérités, qu'il ne trouve jamais sur sa route une maison sans
hospitalité, et que le mauvais oeil ne s'arrête point sur lui dans son
sommeil.
--Que dit-il? demandait Spada avec empressement.
--Il dit que cela présente d'énormes difficultés, répondait Timothée.
Nos mûriers ont tant souffert des insectes l'année dernière, que nous
avons un tiers de perte sur nos taffetas pour nous être associés à des
négociants de Corfou qui ont eu part égale à nos bénéfices sans avoir
part égale aux frais.»
Cette bizarre conversation se prolongeait; Abul n'accordait aucune
attention à Mattea, et Spada commençait à désespérer de l'effet des
charmes de sa fille. Timothée, pour compliquer l'imbroglio dont il était
le poète et l'acteur, proposa de s'éloigner un instant avec Spada pour
lui faire en secret une observation importante. Spada, se flattant à la
fin d'être arrivé au fait, le suivit sur la rive hors de la portée de la
voix, mais sans perdre Mattea de vue. Celle-ci resta donc avec son Turc
dans une sorte de tête-à-tête.
Cette dernière démarche parut à Mattea une triste confirmation de tout
ce qu'elle soupçonnait. Elle crut que son père flattait son penchant
d'une manière perfide, et l'engageait à entrer dans ses vues de
séduction pour arriver plus sûrement à duper le musulman. Extrême
dans ses jugements comme le sont les jeunes têtes, elle ne pensa pas
seulement que son père voulait retarder ses paiements, mais encore qu'il
voulait manquer de parole et donner les oeillades et la réputation de
sa fille en échange des marchandises turques qu'il avait reçues. Cette
manière d'agir des Vénitiens envers les Turcs était si peu rare, et ser
Zacomo lui-même avait en sa présence usé de tant de mesquins subterfuges
pour tirer d'eux quelques sequins de plus, que Mattea pouvait bien
craindre, avec quelque apparence de raison, d'être engagée dans une
intrigue semblable.
Ne consultant donc que sa fierté, et cédant à un irrésistible mouvement
d'indignation généreuse, elle se flatta de faire comprendre la vérité au
marchand turc. S'armant de toute la résolution de son caractère dans
un moment où elle était seule avec lui, elle entr'ouvrit son voile,
se pencha sur la table qui les séparait, et lui dit, en articulant
nettement chaque syllabe et en simplifiant sa phrase autant que possible
pour être entendue de lui: «Mon père vous trompe, je ne veux pas vous
épouser.»
Abul, surpris, un peu ébloui peut-être de l'éclat de ses yeux et de ses
joues, ne sachant que penser, crut d'abord à une déclaration d'amour, et
répondit en turc: «Moi aussi je vous aime, si vous le désirez.»
Mattea, ne sachant ce qu'il répondait, répéta sa première phrase plus
lentement, en ajoutant: «Me comprenez-vous?»
Abul, remarquant alors sur son visage une expression plus calme et une
fierté plus assurée, changea d'avis et répondit à tout hasard: «Comme
il vous plaira _madamigella_.» Enfin, Mattea ayant répété une troisième
fois son avertissement en essayant de changer et d'ajouter quelques
mots, il crut comprendre, à la sévérité de son visage, qu'elle était
en colère contre lui. Alors, cherchant en lui-même en quoi il avait pu
l'offenser, il se souvint qu'il ne lui avait fait aucun présent; et
s'imaginant qu'à Venise, comme dans plusieurs des contrées qu'il avait
parcourues, c'était un devoir de politesse indispensable envers la fille
de son associé, il réfléchit un instant au don qu'il pouvait lui faire
sur-le-champ pour réparer son oubli. Il ne trouva rien de mieux
qu'une boîte de cristal pleine de gomme de lentisque qu'il portait
habituellement sur lui, et dont il mâchait une pastille de temps en
temps, suivant l'usage de son pays. Il tira ce don de sa poche et le
mit dans la main de Mattea. Mais comme elle le repoussait, il craignit
d'avoir manqué de grâce, et se souvenant d'avoir vu les Vénitiens baiser
la main aux femmes qu'ils abordaient, il baisa celle de Mattea; et,
voulant ajouter quelque parole agréable, il mit sa propre main sur sa
poitrine en disant en italien d'un air grave et solennel: «_Votre ami_.»
Cette parole simple, ce geste franc et affectueux, la figure noble et
belle d'Abul firent tant d'impression sur Mattea, qu'elle ne se fit
aucun scrupule de garder un présent si honnêtement offert. Elle crut
s'être fait comprendre, et interpréta l'action de son nouvel ami comme
un témoignage d'estime et de confiance. «Il ignore nos usages, se
dit-elle, et je l'offenserais sans doute en refusant son présent. Mais
ce mot d'ami qu'il a prononcé exprime tout ce qui se passe entre lui
et moi: loyauté sainte, affection fraternelle; nos coeurs se sont
entendus.» Elle mit la boite dans son sein eu disant: «_Oui, amis, amis
pour la vie_.» Et tout émue, joyeuse, attendrie, rassurée, elle referma
son voile et reprit sa sérénité. Abul, satisfait d'avoir rempli son
devoir, se rendit le témoignage d'avoir fait un présent de valeur
convenable, la boite étant de cristal du Caucase, et la gomme de
lentisque étant une denrée fort chère et fort rare que produit la seule
île de Scio, et dont le grand-seigneur avait alors le monopole.
Dans cette confiance, il reprit sa cuiller de vermeil et acheva
tranquillement son sorbet à la rose.
Pendant ce temps, Timothée, jaloux de tourmenter M. Spada, lui
communiquait d'un air important les observations les plus futiles,
et chaque fois qu'il le voyait tourner la tête avec inquiétude pour
regarder sa fille, il lui disait: «Qui peut vous tourmenter ainsi, mon
cher seigneur? la signora Mattea n'est pas seule au café. N'est-elle
pas sous la protection de mon maître, qui est l'homme le plus galant de
l'Asie Mineure! Soyez sûr que le temps ne semble pas trop long au noble
Abul-Amet.»
Ces réflexions malignes enfonçaient mille serpents dans l'âme bourrelée
de Zacomo; mais en même temps elles réveillaient la seule chance sur
laquelle pût être fondée l'espoir d'acheter la soie blanche, et Zacomo
se disait: «Allons, puisque la faute est faite, tâchons d'en profiter.
Pourvu que ma femme ne le sache pas, tout sera facile à arranger et à
réparer.»
Il en revenait alors à la supputation de ses intérêts. «Mon cher
Timothée, disait-il, sois sûr que ton maître a offert beaucoup trop de
cette marchandise. Je connais bien celui qui en a offert deux mille
sequins (c'était lui-même), et je te jure que c'était un prix honnête.
--Eh quoi! répondait le jeune Grec, n'auriez-vous pas pris en
considération la situation malheureuse d'un confrère, si c'était vous,
je suppose, qui eussiez fait cette offre?
--Ce n'est pas moi, Timothée; je connais trop les bons procédés que je
dois à l'estimable Amet pour aller jamais sur ses brisées dans un genre
d'affaire qui le concerne exclusivement.
--Oh! je le sais, reprit Timothée d'un air grave, vous ne vous écartez
jamais en secret de la branche d'industrie que vous exercez en public;
vous n'êtes pas de ces débitants qui enlèvent aux fabricants qui les
fournissent un gain légitime; non certes!»
En parlant ainsi, il le regarda fixement sans que son visage trahît la
moindre ironie; et ser Zacomo, qui, à l'égard de ses affaires, possédait
une assez bonne dose de ruse, affronta ce regard sans que son visage
trahit la moindre perfidie.
«Allons donc décider Amet, reprit Timothée, car, entre gens de bonne foi
comme nous le sommes, on doit s'entendre à demi-mot. M. Spada vient de
m'offrir pour vous, dit-il en turc à son maître, le remboursement de
votre créance de cette année; le jour où vous aurez besoin d'argent, il
le tiendra à votre disposition.
--C'est bien, répondit Abul, dis à cet honnête homme que je n'en ai pas
besoin pour le moment, et que mon argent est plus en sûreté dans ses
mains que sur mes navires. La foi d'un homme vertueux est un roc en
terre ferme, les flots de la mer sont comme la parole d'un larron.
--Mon maître m'accorde la permission de conclure cette affaire avec vous
de la manière la plus loyale et la plus avantageuse aux deux parties,
dit Timothée à M. Spada; nous en parlerons donc dans le plus grand
détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble examiner la
marchandise dans le port, j'irai vous prendre de bonne heure.
--Dieu soit loué! s'écria M. Spada, et que dans sa justice il daigne
convertir à la vraie foi l'âme de ce noble musulman!»
Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada reconduisit sa
fille jusque dans sa chambre, où il l'embrassa avec tendresse, lui
demandant pardon dans son coeur de s'être servi de sa passion comme d'un
enjeu; puis il se mit en devoir d'examiner ses comptes de la journée.
Mais il ne fut pas longtemps tranquille, car madame Loredana vint le
trouver avec un coffre à la main. C'étaient quelques bardes qu'elle
venait de préparer pour sa fille, et elle exigeait que son mari la
conduisit chez le princesse le lendemain dès le point du jour. M. Spada
n'était plus aussi pressé d'éloigner Mattea; il tâcha d'éluder ces
sommations; mais voyant qu'elle était décidée à la conduire elle-même
dans un couvent s'il hésitait à l'emmener, il fut forcé de lui avouer
que la réussite de son affaire dépendait seulement de quelques jours de
plus de la présence de Mattea dans la boutique. Cette nouvelle irrita
beaucoup la Loredana; mais ce fut bien pis lorsque ayant fait subir un
interrogatoire implacable à son époux, elle lui fit confesser qu'au lieu
d'aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au musulman
dans un café en présence de Mattea. Elle devina les circonstances
aggravantes que célait encore M. Spada, et les lui ayant arrachées
par la ruse, elle entra dans une juste colère contre lui et l'accabla
d'injures violentes mais trop méritées.
Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, et se
mettant à genoux entre eux deux: «Ma mère, dit-elle, je vois que je suis
un sujet de trouble et de scandale dans cette maison; accordez-moi la
permission d'en sortir pour jamais. Je viens d'entendre le sujet de
votre dispute. Mon père suppose qu'Abul-Amet a le désir de m'épouser,
et vous, ma mère, vous supposez qu'il a celui de me séduire et de
m'enfermer dans son harem avec ses concubines. Sachez que vous vous
trompez tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion défend
sans doute de m'épouser, car il n'y songe pas, mais qui, ne m'ayant
point achetée, ne songera jamais à me traiter comme une concubine. Je
lui ai demandé sa protection et une existence modeste en travaillant
dans ses ateliers; il me l'accorde; donnez-moi votre bénédiction, et
permettez-moi d'aller vivre à l'île de Scio. J'ai lu un livre chez
ma marraine dans lequel j'ai vu que c'était un beau pays, paisible,
industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une
domination plus douce. J'y serai pauvre, mais libre, et vous serez plus
tranquille quand vous n'aurez plus, vous, ma mère, un objet de haine;
vous, mon père, un sujet d'alarmes. J'ai vu aujourd'hui combien le soin
de vos richesses a d'empire sur votre âme; mon exil vous tiendra quitte
de la dot sans laquelle Checo ne m'eût point épousée, et, cette dot
dépassera de beaucoup les deux mille sequins auxquels vous eussiez
sacrifié le repos et l'honneur de votre fille, si Abul n'eût été un
honnête homme, digne de respect encore plus que d'amour.»
En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent jusqu'au bout,
paralysés qu'ils étaient par la surprise, la romanesque enfant, levant
ses beaux yeux au ciel, invoqua l'image d'Abul pour se donner de la
force; mais en un instant elle fût renversée sur une chaise et rudement
frappée par sa mère, qui était réellement folle dans la colère. M.
Spada, épouvanté, voulût se jeter entre elles deux, mais la Loredana le
repoussa si rudement qu'il alla tomber sur la table. «Ne vous mêlez pas
d'elle, criait la mégère, ou je la tue.»
En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre; et comme celle-ci
lui demandait avec un sang-froid forcé, inspiré par la haine, de lui
laisser de la lumière, elle lui jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut
une blessure au front, et voyant son sang couler: «Voilà, dit-elle à sa
mère, de quoi m'envoyer en Grèce sans regret et sans remords.»
Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer; mais saisie d'épouvante au
milieu de sa frénésie, cette femme, plus malheureuse que sa victime,
s'enfuit en fermant la porte à double tour, arracha violemment la clef
qu'elle alla jeter à son mari; puis elle courut s'enfermer dans
sa chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d'affreuses
convulsions.
Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda une minute
cette porte par laquelle sa mère venait de sortir; puis elle fit un
grand signe de croix en disant: «Pour jamais!»
En un instant les draps de son lit furent attachés à sa fenêtre, qui,
étant située immédiatement au-dessus de la boutique, n'était éloignée du
sol que de dix à douze pieds. Quelques passants attardés virent glisser
une ombre qui disparut sous les couloirs sombres des Procuraties; puis
bientôt après une gondole de place, dont le fanal était caché, passa
sous le pont de _San-Mose_, et s'enfuit rapidement avec la marée
descendante le long du grand canal.
Je prie le lecteur de ne point trop s'irriter contre Mattea; elle était
un peu folle, elle venait d'être battue et menacée de la mort; elle
était couverte de sang, et de plus elle avait quatorze ans. Ce n'était
pas sa faute si la nature lui avait donné trop tôt la beauté et les
malheurs d'une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore
dignes d'un enfant.
Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si elle eût craint de
s'apercevoir elle-même au fond de la gondole, elle se laissa emporter
pendant environ un quart d'heure. Lorsqu'elle aperçut les dentelures
triangulaires de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par
la lune, elle commanda au gondolier de s'arrêter à l'entrée du petit
canal des Turcs.
La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, mais non sans
caractère, flanqué et comme surchargé de petites constructions, qui, par
leur entassement et leur irrégularité au milieu de la plus belle ville
du monde, présentent le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au
milieu de l'art européen. Ce pâté de temples et de fabriques grossières
est appelé à Venise _il Fondaco dei Turchi_. Les maisonnettes étaient
toutes habitées par des Turcs; le comptoir de leur compagnie de commerce
y était établi, et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel,
ils passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la mosquée
silencieuse.
A l'angle formé par le grand et le petit canal qui baignent ces
constructions, une d'elles, qui n'est pour ainsi dire que la coque d'une
chambre isolée, s'avance sur les eaux à la hauteur de quelques toises.
Un petit prolongement y forme une jolie terrasse; je dis jolie à cause
d'une tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses qui la
décorent. Dans une pareille situation, au sein de Venise, et par le
clair de lune, il n'en faut pas davantage pour former une retraite
délicieuse. C'est là qu'Abul-Amet demeurait. Mattea le savait pour
l'avoir vu souvent fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au
milieu de ses lauriers-roses; d'ailleurs chaque fois que son père
passait avec elle en gondole devant le Fondaco, il lui avait montré
cette baraque, dont la position était assez remarquable, en lui disant:
«Voici la maison de notre ami Abul, le plus honnête de tous les
négociants.»
On abordait à cette prétendue maison par une marche au-dessus de
laquelle une niche pratiquée dans la muraille protégeait une lampe, et
derrière cette lampe, il y avait et il y a encore une madone de pierre
qui est bien littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque,
puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées sur la base
massive du temple. Ces deux cultes vivaient là en bonne intelligence, et
le lien de fraternité entre les mécréants et les giaours, ce n'était pas
la tolérance, encore moins la charité; c'était l'amour du gain, le dieu
d'or de toutes les nations.
Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison jusqu'à ce qu'elle
eût trouvé un escalier étroit et sombre qu'elle monta au hasard. Une
porte, fermée seulement au loquet, s'ouvrît à elle, et ensuite une pièce
carrée, blanche et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble qu'un
lit très-bas et d'un bois grossier, couvert d'un tapis de pourpre rayé
d'or, une pile de carreaux de cachemire, une lampe de terre égyptienne,
un coffre de bois de cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des
pistolets, des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste
chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre où cinq cents
thalers, et à laquelle une corde tendue en travers de la chambre servait
d'armoire. Une écuelle d'airain de Corinthe pleine de pièces d'or était
posée à côte d'un yatagan; c'était la bourse et la serrure d'Amet. Sa
carabine, couverte de rubis et d'émeraudes, était sur son lit, et une
devise en gros caractères arabes était écrite sur la muraille au-dessus
de son chevet.
Mattéa souleva la portière de tapisserie qui servait de fenêtre, et vit
sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné devant la lune.
Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence d'une femme
seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, ne troublait pas plus que
le vol d'un moucheron, frappa la jeune fille de respect,--Ce sont là,
pensa-t-elle, les hommes que les mères qui battent leurs filles vouent à
la damnation. Comment donc seront damnés les cruels et les injustes?
Elle s'agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit, en se
recommandant à Dieu, qu'il eût fini sa prière. Quand il eut fini en
effet, il vint à elle, la regarda, essaya d'échanger avec elle quelques
paroles inintelligibles de part et d'autre; puis, comprenant tout
bonnement que c'était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas
faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son esclave,
qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure, et lui ordonna
d'apporter des sirops, des confitures sèches et des glaces. Puis il se
mit à charger sa plus longue pipe de cerisier, afin de l'offrir à la
belle compagne de sa nuit fortunée.
Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère des pensées de son
hôte, mais qui commençait à trouver fort embarrassant qu'il ne comprit
pas un mot de sa langue, une autre gondole avait descendu le grand canal
en même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi éteint son fanal,
preuve qu'elle allait en aventures. Mais c'était une gondole élégante,
bien noire, bien fluette, bien propre, avec une grande scie bien
brillante, et montée par les deux meilleurs rameurs de la place. Le
signore que l'on menait en conquête était couché tout seul au fond de sa
boite de satin noir, et, tandis que ses jambes nonchalantes reposaient
allongées sur les coussins, ses doigts agiles voltigeaient avec une
négligente rapidité sur une guitare. La guitare est un instrument qui
n'a son existence véritable qu'à Venise, la ville silencieuse et sonore.
Quand une gondole rase ce fleuve d'encre phosphorescente, où chaque coup
de rame enfonce un éclair, tandis qu'une grêle de petites notes légères,
nettes et folâtres bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une
main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie faible, mais
distincte, qui agace l'oreille des passants et qui fuit le long des
grandes ombres des palais, comme pour appeler les belles aux fenêtres,
et passer en leur disant:--Ce n'est pas pour vous la sérénade, et vous
ne ne saurez ni d'où elle vient ni où elle va.
Or, la gondole était celle que louait Abul durant les mois de son séjour
à Venise, et le joueur de guitare était Timothée. Il allait souper chez
une actrice, et sur son passage il s'amusait à lutiner par sa musique
les jaloux ou les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en
temps il s'arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la dame eût
prononcé bien bas en se penchant sous sa _tendina_ le nom de son
galant pour lui répondre: _Ce n'est pas moi_, et reprendre sa course
et son chant moqueur. C'est à cause de ces courtes, niais fréquentes
stations, qu'il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui la
gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s'était effrayée chaque
fois à son approche, et, dans sa crainte d'être poursuivie, elle avait
presque cru reconnaître une voix dans le son de sa guitare.
Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée dans la chambre
d'Abul, lorsque Timothée, passant devant le Fondaco, remarqua cette
gondole sans fanal qu'il avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée
maintenant sous la niche de la madone des Turcs. Abul n'était guère dans
l'usage de recevoir des visites à cette heure, et d'ailleurs l'idée de
Mattea devait se présenter d'emblée à un homme aussi perspicace
que Timothée. Il fit amarrer sa gondole à côté de celle-là, monta
précipitamment, et trouva Mattea qui recevait une pipe de la main
d'Abul, et qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s'attendait
guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà trop fait
désirer. L'arrivée de Timothée changea la face des choses; Abul en fut
un peu contrarié: «Retire-toi, mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que
je suis en bonne fortune.
--Mon maître, j'obéis, répliqua Timothée; cette femme est-elle donc
votre esclave?
--Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme on dit à la mode
d'Italie; du moins elle va l'être, puisqu'elle vient me trouver. Elle
m'avait parlé tantôt, mais je n'avais pas compris. Elle n'est pas mal.
--Vous la trouvez belle? dit Timothée.
--Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et trop mince;
j'aimerais mieux sa mère, c'est une belle femme bien grasse. Mais
il faut bien se contenter de ce qu'on trouve en pays étranger, et
d'ailleurs ce serait manquer à l'hospitalité que de refuser à cette
fille ce qu'elle désire.
--Et si mon maître se trompait, reprit Timothée; si cette fille était
venue ici dans d'autres intentions?
--En vérité, le crois-tu?
--Ne vous a-t-elle rien dit?
--Je ne comprends rien à ce qu'elle dit.
--Ses manières vous ont-elles prouvé son amour?
--Non, mais elle était à genoux pendant que j'achevais ma prière.
--Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé?
--Non, elle s'est levée aussi.
--Eh bien! dit Timothée en lui-même en regardant la belle Mattea qui
écoutait, toute pâle et tout interdite, cet entretien auquel elle
n'entendait rien, pauvre insensée! il est encore temps de te sauver de
toi-même.
--Mademoiselle, lui dit-il d'un ton un peu froid, que désirez-vous que
je demande de votre part à mon maître?
--Hélas! je n'en sais rien, répondit Mattea fondant en larmes; je
demande asile et protection à qui voudra me l'accorder; ne lui avez-vous
pas traduit ma lettre de ce matin? Vous voyez que je suis blessée et
ensanglantée; je suis opprimée et maltraitée au point que je n'ose pas
rester une heure de plus dans la maison de mes parents; je vais me
réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse Gica; mais elle ne
voudra me soustraire que bien peu de temps aux maux qui m'accablent et
que je veux fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut
me faire avertir le jour de son départ, s'il consent à me faire passer
en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j'irai travailler toute ma vie
dans ses ateliers pour lui prouver ma reconnaissance ...
--Dois-je dire aussi votre amour? dit Timothée d'un ton respectueux,
mais insinuant.
--Je ne pense pas qu'il soit question de cela, ni dans ma lettre, ni
dans ce que je viens de vous dire, répondit Mattea en passant d'une
pâleur livide à une vive rougeur de colère; je trouve votre question
étrange et cruelle dans la position où je suis; j'avais cru jusqu'ici
à de l'amitié de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais
m'ôte votre estime; mais en quoi prouve-t-elle, je vous prie, que j'aie
de l'amour pour Abul-Amet?
--C'est bon, pensa Timothée, c'est une fille sans cervelle, et non pas
sans coeur.» Il lui fit d'humbles excuses, l'assura qu'elle avait
droit au secours et au respect de son maître, ainsi qu'aux siens, et
s'adressant à Abul:
«Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux et si généreux
envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder à cette fille la grâce
qu'elle demande, et à votre serviteur fidèle celle qu'il va vous
demander?
--Parle, répondit Abul; je n'ai rien à refuser à un serviteur et à un
ami tel que toi.
--Eh bien! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée et qui s'est
engagée à moi par des promesses sacrées, vous demande la grâce de partir
avec nous sur votre brigantin, et d'aller s'établir dans votre atelier à
Scio; et moi je vous demande la permission de l'emmener et d'en faire ma
femme. C'est une fille qui s'entend au commerce et qui m'aidera dans la
gestion de nos affaires.
--Il n'est pas besoin qu'elle soit utile à mes affaires, répondit
gravement Abul; il suffit qu'elle soit fiancée à mon serviteur fidèle
pour que je devienne son hôte sincère et loyal. Tu peux emmener ta
femme, Timothée; je ne soulèverai jamais le coin de son voile; et quand
je la trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.
--Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec; et tu sais aussi
que, le jour où tu me demanderas ma tête, je me mettrai à genoux pour te
l'offrir; car je te dois plus qu'à mon père, et ma vie t'appartient plus
qu'à celui qui me l'a donnée.
--Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait de compter sur
l'honneur de mon maître; tous vos désirs seront remplis, et, si vous
voulez me permettre de vous conduire chez votre marraine, je connaîtrai
désormais en quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au
moment du départ de notre voile.»
Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu moins strictement
obligeante de la part d'Abul, mais elle n'en fut pas moins touchée de
sa loyauté. Elle en exprima sa reconnaissance à Timothée, tout en
regrettant tout bas qu'une parole tant soit peu affectueuse n'eût pas
accompagné ses promesses de respect. Timothée la fit monter dans sa
gondole, et la conduisit au palais de la princesse Veneranda. Elle était
si confuse de cette démarche hardie, aveugle inspiration d'un premier
mouvement d'effervescence, qu'elle n'osa dire un mot à son compagnon
durant la route.
«Si l'on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée en la quittant
à quelque distance du palais, faites-moi savoir où vous allez, et
comptez-que j'irai vous y trouver ...
--On m'enfermera peut-être, dit Mattea tristement.
--On sera bien malin si on m'empêche de me moquer des gardiens, reprit
Timothée. Je ne suis pas connu de cette princesse Gica; si je me
présente à vous devant elle, n'ayez pas l'air de m'avoir jamais vu.
Adieu, bon courage. Gardez-vous de dire à votre marraine que vous n'êtes
pas venue directement de votre demeure à la sienne. Nous nous reverrons
bientôt.»