IV.

Timothée était un petit homme d'une figure agréable et fine, dont le

regard un peu railleur était tempéré par l'habitude d'une prudente

courtoisie. Il avait environ vingt-huit ans, et sortait d'une bonne

famille de Grecs esclavons, ruinée par les exactions du pouvoir ottoman.

De bonne heure il avait couru le monde, cherchant un emploi, exerçant

tous ceux qui se présentaient à lui, sans morgue, sans timidité, ne

s'inquiétant pas, comme les hommes de nos jours, de savoir s'il avait

une vocation, une _spécialité_ quelconque, mais s'occupant avec

constance à rattacher son existence isolée à celle de la foule.

Nullement fanfaron, mais fort entreprenant, il abordait tous les moyens

de faire fortune, même les plus étrangers aux moyens précédemment tentés

par lui. En peu de temps il se rendait propre aux travaux que son nouvel

état exigeait; et lorsque son entreprise avortait, il en embrassait une

autre aussitôt. Pénétrant, actif, passionné comme un joueur pour toutes

les chances de la spéculation, mais prudent, discret et tant soit peu

fourbe, non pas jusqu'à la déloyauté, mais bien jusqu'à là malice, il

était de ces hommes qui échappent à tous les désastres avec ce mot:

_Nous verrons bien!_ Ceux-là, s'ils ne parviennent pas toujours à

l'apogée de la destinée, se font du moins une place commode au milieu de

l'encombrement des intrigues et des ambitions; et lorsqu'ils réussissent

à monter jusqu'à un poste brillant, on s'étonne de leur subite

élévation, on les appelle les privilégiés de la fortune. On ne sait pas

par combien de revers patiemment supportés, par combien de fatigantes

épreuves et d'audacieux efforts ils ont acheté ses faveurs.

Timothée avait donc exercé tour à tour les fonctions de garçon de café,

de glacier, de colporteur, de trafiquant de fourrures, de commis,

d'aubergiste, d'empirique et de régisseur, toujours à la suite ou dans

les intérêts de quelque musulman; car les Grecs de cette époque, en

quelque lieu qu'ils fussent, ne pouvaient s'affranchir de la domination

turque, sous peine d'être condamnés à mort en remettant le pied sur le

sol de leur patrie, et Timothée ne voulait point se fermer l'accès d'une

contrée dont il connaissait parfaitement tous les genres d'exploitation

commerciale. Il avait été chargé d'affaires de plusieurs trafiquants

qui l'avaient envoyé en Allemagne, en France, en Egypte, en Perse, en

Sicile, en Moscovie et en Italie surtout, Venise étant alors l'entrepôt

le plus considérable du commerce avec l'Orient. Dans ces divers voyages,

Timothée avait appris incroyablement vite à parler, sinon correctement,

du moins facilement, les diverses langues des peuples qu'il avait

visités. Le dialecte vénitien était un de ceux qu'il possédait le mieux,

et le teinturier Abul-Amet, négociant considérable, dont les ateliers

étaient à Corfou l'avait pris depuis peu pour inspecteur de ses

ouvriers, teneur de livres, truchement, etc. Il avait en lui une extrême

confiance, et goûtait un plaisir silencieux à écouter, sans la moindre

marque d'intelligence ou d'approbation, ses joyeuses saillies et son

babil spirituel.

Il faut dire en passant que les Turcs étaient et sont encore les hommes

les plus probes de la terre. De là une grande simplicité de jugement et

une admirable imprudence dans les affaires. Ennemis des écritures, ils

ignorent l'usage des contrats et des mille preuves de scélératesse

qui ressortent des lois de l'Occident. Leur parole vaut mieux que

signatures, timbres et témoins. Elle est reçue dans le commerce, même

par les nations étrangères, comme une garantie suffisante; et à l'époque

où vivaient Abul-Amet, Timothée et M. Spada, il n'y avait point encore

eu à la Bourse de Venise un seul exemple de faillite de la part d'un

Turc. On en compte deux aujourd'hui. Les Turcs se sont vus obligés de

marcher avec leur siècle et de rendre cet hommage au règne des lumières.

Quoique mille fois trompés par les Grecs et par les Vénitiens,

populations également avides, retortes et rompues à l'escroquerie, avec

cette différence que les riverains orientaux de l'Adriatique ont servi

d'exemples et de maîtres à ceux de l'Occident, les Turcs sont exposés

et comme forcés chaque jour à se laisser dépouiller par ces fourbes

commettants. Pourvus d'une intelligence paresseuse, et ne sachant

dominer que par la force, ils ne peuvent se passer de l'entremise des

nations civilisées. Aujourd'hui ils les appellent franchement à leur

secours. Dès lors ils s'abandonnaient aux Grecs, esclaves adroits qui

savaient se rendre nécessaires, et qui se vengeaient de l'oppression

par la ruse et la supériorité d'esprit. Il y avait pourtant quelques

honnêtes gens parmi ces fins larrons, et Timothée était, à tout prendre,

un honnête homme.

Au premier abord, comme il était d'une assez chétive complexion, les

femmes de Venise le déclaraient insignifiant; mais un peintre tant

soit peu intelligent ne l'eût pas trouvé tel. Son teint bilieux et

uni faisait ressortir la blancheur de l'émail des dents et des yeux,

contraste qui constitue une beauté chez les Orientaux, et que la

statuaire grecque ne nous a pu faire soupçonner. Ses cheveux, fins comme

la soie et toujours imprégnés d'essence de rose, étaient, par leur

longueur et leur beau noir d'ébène, un nouvel avantage que les

Italiennes, habituées à ne voir que des têtes poudrées, n'avaient pas le

bon goût d'apprécier; enfin la singulière mobilité de sa physionomie et

le rayon pénétrant de son regard l'eussent fait remarquer, s'il eût eu

affaire à des gens moins incapables de comprendre ce que son visage et

sa personne trahissaient de supériorité sur eux.

II était venu pour parler d'affaires à M. Spada, à peu près à l'heure

où la tempête avait jeté celui-ci dans la gondole de la princesse

Veneranda. Il avait trouvé dame Loredana seule au comptoir, et si

revêche qu'il avait renoncé à s'asseoir dans la boutique, et s'était

décidé à attendre le marchand de soieries en prenant un sorbet et en

fumant sous les arcades des Procuraties, à trois pas de la porte de M.

Spada.

Les galeries des Procuraties sont disposées à peu près comme celles du

Palais-Royal à Paris. Le rez-de-chaussée est consacré aux boutiques et

aux cafés, et l'entresol, dont les fenêtres sont abritées par le plafond

des galeries, est occupé par les familles des boutiquiers ou par les

cabinets des limonadiers; seulement l'affluence des consommateurs est

telle, dans l'été, que les chaises et les petites tables obstruent le

passage en dehors des cafés et couvrent la place Saint-Marc, où des

tentes sont dressées à l'extérieur des galeries.

Timothée se trouvait donc aune de ces petites tables, précisément en

face des fenêtres situées au-dessus de la, boutique de Zacomo; et comme

ses regards se portaient furtivement de ce côté, il aperçut dans une

mitaine de soie noire un beau bras de femme qui semblait lui faire

signe, mais qui se retira timidement avant qu'il eût pu s'en assurer. Ce

manège ayant recommencé, Timothée, sans affectation, rapprocha sa petite

table et sa chaise de la fenêtre mystérieuse. Alors ce qu'il avait prévu

arriva; une lettre tomba dans la corbeille où étaient ses macarons au

girofle. Il la prit fort tranquillement et la cacha dans sa bourse, tout

en remarquant l'anxiété de Loredana, qui à chaque instant s'approchait

de la vitre du rez-de-chaussée pour l'observer; mais elle n'avait rien

vu. Timothée rentra dans la salle du café et lut le billet suivant;

il l'ouvrit sans façon, ayant reçu une fois pour toutes de son maître

l'autorisation de lire les lettres qui lui seraient adressées, et

sachant bien d'ailleurs qu'Abul ne pourrait se passer de lui pour en

comprendre le sens.

«Abul-Amet, je suis une pauvre fille opprimée et maltraitée; je sais que

votre vaisseau va mettre à la voile dans quelques jours; voulez-vous me

donner un petit coin pour que je me réfugie en Grèce? Vous êtes bon et

généreux, à ce qu'on dit; vous me protégerez, vous me mettrez dans votre

palais; ma mère m'a dit que vous aviez plusieurs femmes et beaucoup

d'enfants; j'élèverai vos enfants et je broderai pour vos femmes, ou je

préparerai la soie dans vos ateliers, je serai une espèce d'esclave;

mais, comme étrangère, vous aurez des égards et des bontés particulières

pour moi, vous ne souffrirez pas qu'on me persécute pour me faire

abandonner ma religion, ni qu'on me traite avec trop de dédain. J'espère

en vous et en un Dieu qui est celui de tous les hommes.

Mattea · 第 6 / 11 题