Timothée était un petit homme d'une figure agréable et fine, dont le
regard un peu railleur était tempéré par l'habitude d'une prudente
courtoisie. Il avait environ vingt-huit ans, et sortait d'une bonne
famille de Grecs esclavons, ruinée par les exactions du pouvoir ottoman.
De bonne heure il avait couru le monde, cherchant un emploi, exerçant
tous ceux qui se présentaient à lui, sans morgue, sans timidité, ne
s'inquiétant pas, comme les hommes de nos jours, de savoir s'il avait
une vocation, une _spécialité_ quelconque, mais s'occupant avec
constance à rattacher son existence isolée à celle de la foule.
Nullement fanfaron, mais fort entreprenant, il abordait tous les moyens
de faire fortune, même les plus étrangers aux moyens précédemment tentés
par lui. En peu de temps il se rendait propre aux travaux que son nouvel
état exigeait; et lorsque son entreprise avortait, il en embrassait une
autre aussitôt. Pénétrant, actif, passionné comme un joueur pour toutes
les chances de la spéculation, mais prudent, discret et tant soit peu
fourbe, non pas jusqu'à la déloyauté, mais bien jusqu'à là malice, il
était de ces hommes qui échappent à tous les désastres avec ce mot:
_Nous verrons bien!_ Ceux-là, s'ils ne parviennent pas toujours à
l'apogée de la destinée, se font du moins une place commode au milieu de
l'encombrement des intrigues et des ambitions; et lorsqu'ils réussissent
à monter jusqu'à un poste brillant, on s'étonne de leur subite
élévation, on les appelle les privilégiés de la fortune. On ne sait pas
par combien de revers patiemment supportés, par combien de fatigantes
épreuves et d'audacieux efforts ils ont acheté ses faveurs.
Timothée avait donc exercé tour à tour les fonctions de garçon de café,
de glacier, de colporteur, de trafiquant de fourrures, de commis,
d'aubergiste, d'empirique et de régisseur, toujours à la suite ou dans
les intérêts de quelque musulman; car les Grecs de cette époque, en
quelque lieu qu'ils fussent, ne pouvaient s'affranchir de la domination
turque, sous peine d'être condamnés à mort en remettant le pied sur le
sol de leur patrie, et Timothée ne voulait point se fermer l'accès d'une
contrée dont il connaissait parfaitement tous les genres d'exploitation
commerciale. Il avait été chargé d'affaires de plusieurs trafiquants
qui l'avaient envoyé en Allemagne, en France, en Egypte, en Perse, en
Sicile, en Moscovie et en Italie surtout, Venise étant alors l'entrepôt
le plus considérable du commerce avec l'Orient. Dans ces divers voyages,
Timothée avait appris incroyablement vite à parler, sinon correctement,
du moins facilement, les diverses langues des peuples qu'il avait
visités. Le dialecte vénitien était un de ceux qu'il possédait le mieux,
et le teinturier Abul-Amet, négociant considérable, dont les ateliers
étaient à Corfou l'avait pris depuis peu pour inspecteur de ses
ouvriers, teneur de livres, truchement, etc. Il avait en lui une extrême
confiance, et goûtait un plaisir silencieux à écouter, sans la moindre
marque d'intelligence ou d'approbation, ses joyeuses saillies et son
babil spirituel.
Il faut dire en passant que les Turcs étaient et sont encore les hommes
les plus probes de la terre. De là une grande simplicité de jugement et
une admirable imprudence dans les affaires. Ennemis des écritures, ils
ignorent l'usage des contrats et des mille preuves de scélératesse
qui ressortent des lois de l'Occident. Leur parole vaut mieux que
signatures, timbres et témoins. Elle est reçue dans le commerce, même
par les nations étrangères, comme une garantie suffisante; et à l'époque
où vivaient Abul-Amet, Timothée et M. Spada, il n'y avait point encore
eu à la Bourse de Venise un seul exemple de faillite de la part d'un
Turc. On en compte deux aujourd'hui. Les Turcs se sont vus obligés de
marcher avec leur siècle et de rendre cet hommage au règne des lumières.
Quoique mille fois trompés par les Grecs et par les Vénitiens,
populations également avides, retortes et rompues à l'escroquerie, avec
cette différence que les riverains orientaux de l'Adriatique ont servi
d'exemples et de maîtres à ceux de l'Occident, les Turcs sont exposés
et comme forcés chaque jour à se laisser dépouiller par ces fourbes
commettants. Pourvus d'une intelligence paresseuse, et ne sachant
dominer que par la force, ils ne peuvent se passer de l'entremise des
nations civilisées. Aujourd'hui ils les appellent franchement à leur
secours. Dès lors ils s'abandonnaient aux Grecs, esclaves adroits qui
savaient se rendre nécessaires, et qui se vengeaient de l'oppression
par la ruse et la supériorité d'esprit. Il y avait pourtant quelques
honnêtes gens parmi ces fins larrons, et Timothée était, à tout prendre,
un honnête homme.
Au premier abord, comme il était d'une assez chétive complexion, les
femmes de Venise le déclaraient insignifiant; mais un peintre tant
soit peu intelligent ne l'eût pas trouvé tel. Son teint bilieux et
uni faisait ressortir la blancheur de l'émail des dents et des yeux,
contraste qui constitue une beauté chez les Orientaux, et que la
statuaire grecque ne nous a pu faire soupçonner. Ses cheveux, fins comme
la soie et toujours imprégnés d'essence de rose, étaient, par leur
longueur et leur beau noir d'ébène, un nouvel avantage que les
Italiennes, habituées à ne voir que des têtes poudrées, n'avaient pas le
bon goût d'apprécier; enfin la singulière mobilité de sa physionomie et
le rayon pénétrant de son regard l'eussent fait remarquer, s'il eût eu
affaire à des gens moins incapables de comprendre ce que son visage et
sa personne trahissaient de supériorité sur eux.
II était venu pour parler d'affaires à M. Spada, à peu près à l'heure
où la tempête avait jeté celui-ci dans la gondole de la princesse
Veneranda. Il avait trouvé dame Loredana seule au comptoir, et si
revêche qu'il avait renoncé à s'asseoir dans la boutique, et s'était
décidé à attendre le marchand de soieries en prenant un sorbet et en
fumant sous les arcades des Procuraties, à trois pas de la porte de M.
Spada.
Les galeries des Procuraties sont disposées à peu près comme celles du
Palais-Royal à Paris. Le rez-de-chaussée est consacré aux boutiques et
aux cafés, et l'entresol, dont les fenêtres sont abritées par le plafond
des galeries, est occupé par les familles des boutiquiers ou par les
cabinets des limonadiers; seulement l'affluence des consommateurs est
telle, dans l'été, que les chaises et les petites tables obstruent le
passage en dehors des cafés et couvrent la place Saint-Marc, où des
tentes sont dressées à l'extérieur des galeries.
Timothée se trouvait donc aune de ces petites tables, précisément en
face des fenêtres situées au-dessus de la, boutique de Zacomo; et comme
ses regards se portaient furtivement de ce côté, il aperçut dans une
mitaine de soie noire un beau bras de femme qui semblait lui faire
signe, mais qui se retira timidement avant qu'il eût pu s'en assurer. Ce
manège ayant recommencé, Timothée, sans affectation, rapprocha sa petite
table et sa chaise de la fenêtre mystérieuse. Alors ce qu'il avait prévu
arriva; une lettre tomba dans la corbeille où étaient ses macarons au
girofle. Il la prit fort tranquillement et la cacha dans sa bourse, tout
en remarquant l'anxiété de Loredana, qui à chaque instant s'approchait
de la vitre du rez-de-chaussée pour l'observer; mais elle n'avait rien
vu. Timothée rentra dans la salle du café et lut le billet suivant;
il l'ouvrit sans façon, ayant reçu une fois pour toutes de son maître
l'autorisation de lire les lettres qui lui seraient adressées, et
sachant bien d'ailleurs qu'Abul ne pourrait se passer de lui pour en
comprendre le sens.
«Abul-Amet, je suis une pauvre fille opprimée et maltraitée; je sais que
votre vaisseau va mettre à la voile dans quelques jours; voulez-vous me
donner un petit coin pour que je me réfugie en Grèce? Vous êtes bon et
généreux, à ce qu'on dit; vous me protégerez, vous me mettrez dans votre
palais; ma mère m'a dit que vous aviez plusieurs femmes et beaucoup
d'enfants; j'élèverai vos enfants et je broderai pour vos femmes, ou je
préparerai la soie dans vos ateliers, je serai une espèce d'esclave;
mais, comme étrangère, vous aurez des égards et des bontés particulières
pour moi, vous ne souffrirez pas qu'on me persécute pour me faire
abandonner ma religion, ni qu'on me traite avec trop de dédain. J'espère
en vous et en un Dieu qui est celui de tous les hommes.