III.

Enfermée dans sa chambre, seule et pensive, la belle Mattea se promenait

en silence, les bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude de

mutine résolution, et la paupière humide d'une larme que la fierté ne

voulait point laisser tomber. Elle n'était pourtant vue de personne;

mais sans doute elle sentait, comme il arrive souvent aux enfants et aux

femmes, que son courage tenait à un fil, et que la première larme qui

s'ouvrirait un passage à travers ses longs cils noirs entraînerait un

déluge difficile à réprimer. Elle se contenait donc et se donnait en

passant et en repassant devant sa glace des airs dégagés, affectant une

démarche altière et s'éventant d'un large éventail de la Chine à la mode

de ce temps-là.

Mattea, ainsi qu'on a pu le voir par la conversation de son père avec

la princesse, était une fort belle créature, âgés de quatorze ans

seulement, mais déjà très-développée et très-convoitée par tous les

galants de Venise. Ser Zacomo ne la vantait point au delà de ses mérites

en déclarant que c'était un véritable trésor, une fille sage, réservée,

laborieuse, intelligente, etc., etc. Mattea possédait toutes ces

qualités et d'autres encore que son père était incapable d'apprécier,

mais qui, dans la situation où le sort l'avait fait naître, devaient

être pour elle une source de maux très-grands. Elle était douée d'une

imagination vive, facile à exalter, d'un coeur fier et généreux et d'une

grande force de caractère. Si ces facultés eussent été bien dirigées

dans leur essor, Mattea eût été la plus heureuse enfant du monde et

M. Spada le plus heureux des pères; mais madame Loredana, avec son

caractère violent, son humeur âcre et querelleuse, son opiniâtreté qui

allait jusqu'à la tyrannie, avait sinon gâté, du moins irrité cette

belle âme au point de la rendre orgueilleuse, obstinée, et même un peu

farouche. Il y avait bien en elle un certain reflet du caractère absolu

de sa mère, mais adouci par la bonté et l'amour de la justice, qui est

la base de toute belle organisation. Une intelligence élevée, qu'elle

avait reçue de Dieu seul, et la lecture furtive de quelques romans

pendant les heures destinées au sommeil, la rendaient très-supérieure

à ses parents, quoiqu'elle fût très-ignorante et plus simple peut-être

qu'une fille élevée dans notre civilisation moderne ne l'est à l'âge de

huit ans.

Élevée rudement quoique avec amour et sollicitude, réprimandée et même

frappée dans son enfance pour les plus légères inadvertances, Mattea

avait conçu pour sa mère un sentiment de crainte qui souvent touchait à

l'aversion. Altière et dévorée de rage en recevant ces corrections,

elle s'était habituée à les subir dans un sombre silence, refusant

héroïquement de supplier son tyran, ou même de paraître sensible à ses

outrages. La fureur de sa mère était doublée par cette résistance,

et quoique au fond elle aimât sa fille, elle l'avait si cruellement

maltraitée parfois que ser Zacomo avait été obligé de l'arracher de

ses mains. C'était le seul courage dont il fut capable, car il ne la

redoutait pas moins que Mattea, et de plus la faiblesse de son caractère

le plaçait sous la domination de cet esprit plus obstiné et plus

impétueux que le sien. En grandissant, Mattea avait appelé la prudence

au secours de son oppression, et par frayeur, par aversion peut-être,

elle s'était habituée à une stricte obéissance et à une muette

ponctualité dans sa lutte; mais la conviction qui enchaîne les coeurs

s'éloignait du sien chaque jour davantage. En elle-même elle détestait

son joug, et sa volonté secrète démentait à chaque instant, non pas ses

paroles (elle ne parlait jamais, pas même à son père, dont la faiblesse

lui causait une sorte d'indignation), mais ses actions et sa contenance.

Ce qui la révoltait peut-être le plus et à juste titre, c'était que

sa mère, au milieu de son despotisme, de ses violences et de ses

injustices, se piquât d'une austère dévotion, et la contraignit aux plus

étroites pratiques du bigotisme. La piété, généralement si douce, si

tolérante et si gaie chez la nation vénitienne, était dans le coeur de

la Piémontaise Loredana un fanatisme insupportable que Mattea ne pouvait

accepter. Aussi, tout en aimant la vertu, tout en adorant le Christ et

en dévorant à ses pieds chaque jour bien des larmes amères, la pauvre

enfant avait osé, chose inouïe dans ce temps et dans ce pays, se séparer

intérieurement du dogme à l'égard de plusieurs points arbitraires. Elle

s'était fait, sans beaucoup de réflexion et sans aucune controverse, une

religion personnelle, pure, sincère, instinctive. Elle apprenait chaque

jour cette religion de son choix, l'occasion amenant le précepte,

l'absurdité des arrêts * les révoltes du bon sens; et quand elle

entendait sa mère damner impitoyablement tous les hérétiques, quelque

vertueux qu'ils fussent, elle allait assez loin dans l'opinion contraire

pour absoudre même les infidèles et les regarder comme ses frères. Mais

elle ne disait point ses pensées à cet égard; car, quoique son extrême

docilité apparente eût dû désarmer pour toujours la mégère, celle-ci, à

la moindre marque d'inattention ou de lenteur dans l'accomplissement de

ses volontés, lui infligeait des châtiments réservés à l'enfance et dont

l'âme outrée de l'adolescente Mattea ressentait vivement les profondes

atteintes.

Si bien que cent fois elle avait formé le projet de s'enfuir de la

maison paternelle, et ce projet eût déjà été exécuté si elle avait pu

compter sur un lieu de refuge; mais dans son ignorance absolue du monde,

sans en connaître les vrais écueils, elle craignait de ne pouvoir

trouver nulle part asile et protection.

Elle ne connaissait en fait de femmes que sa mère et quelques

volumineuses matrones de même acabit, plus ou moins exercées aux

criailleries conjugales, mais toutes aussi bornées, aussi étroites

dans leurs idées, aussi intolérantes dans ce qu'elles appelaient

leurs principes moraux et religieux. Mattea croyait toutes les femmes

semblables à celles-là, tous les hommes aussi incertains, aussi

opprimés, aussi peu éclairés que son père. Sa marraine, la princesse

Gica, lui était douce et facile; mais l'absurdité de son caractère

n'offrait pas plus de garantie que celui d'un enfant. Elle ne savait où

placer son espérance, et songeait à se retirer dans quelque désert pour

y vivre de racines et de pleurs.--Si le monde est ainsi, se disait-elle

dans ses vagues rêveries, si les malheureux sont repoussés partout, si

celui que l'injustice révolte doit être maudit et chassé comme un impie,

ou chargé de fers comme un fou dangereux, il faut que je meure ou que

je cherche la Thébaïde. Alors elle pleurait et tombait dans de longues

réflexions sur cette Thébaïde qu'elle ne se figurait guère plus éloignée

que Trieste ou Padoue, et qu'elle songeait à gagner à pied avec quelques

sequins, fruit des épargnes de toute sa vie.

Toute autre qu'elle eût songé à se sauver dans un couvent, refuge

ordinaire, en ce temps-là, des filles coupables ou désolées. Mais elle

avait une invincible méfiance et une espèce de haine pour tout ce qui

portait un habit religieux. Son confesseur l'avait trahie dans de

soi-disant bonnes intentions en discourant avec sa mère et de la

confession reçue et de la pénitence fructueuse à imposer. Mattea le

savait, et, forcée de retourner vers lui, elle avait eu la fermeté de

refuser et la pénitence et l'absolution. Menacée par le confesseur, elle

l'avait menacé à son tour d'aller se jeter aux pieds du patriarche et de

lui tout déclarer. C'était une menace qu'elle n'aurait point exécutée,

car la pauvre opprimée eût craint de trouver dans le patriarche lui-même

un oppresseur plus puissant; mais elle avait réussi à effrayer le

prêtre, et depuis ce temps le secret de sa confession avait été

respecté.

Mattea, s'imaginant que toute nonne ou prêtre à qui elle aurait recours,

bien loin de prendre sa défense, la livrerait à sa mère et rendrait

sa chaîne plus pesante, repoussait non-seulement l'idée d'implorer de

telles gens, mais encore celle de fuir. Elle chassait vite ce projet

dans la singulière crainte de le faire échouer en étant forcée de s'en

confesser, et, par une sorte de jésuitisme naturel aux âmes féminines,

elle se persuadait n'avoir eu que d'involontaires velléités de fuite,

tandis qu'elle conservait solide et intacte dans je ne sais quel repli

caché de son coeur la volonté de partir à la première occasion.

Elle eût pu chercher dans les offres ou seulement dans les désirs

naissants de quelque adorateur une garantie de protection et de salut;

mais Mattea, aussi chaste que son âge, n'y avait jamais pensé; il y

avait dans les regards avides que sa beauté attirait sur elle quelque

chose d'insolent qui blessait son orgueil au lieu de le flatter, et qui

l'augmentait dans un sens tout opposé à la puérile vanité des jeunes

filles. Elle n'était occupée qu'à se créer un maintien froid et

dédaigneux qui éloignât toute entreprise impertinente, et elle faisait

si bien que nulle parole d'amour n'avait osé arriver jusqu'à son

oreille, aucun billet jusqu'à la poche de son tablier.

Mais comme elle agissait ainsi par disposition naturelle et non par

suite des leçons emphatiques de sa mère, elle ne repoussait pas

absolument l'espoir de trouver un coeur noble, une amitié solide et

désintéressée, qui consentît à la sauver sans rien exiger d'elle; car

si elle ignorait bien des choses, elle en savait aussi beaucoup que les

filles d'une condition médiocre apprennent de très-bonne heure.

Le cousin Checo étant stupide et insoutenable comme tous les maris tenus

en réserve par la prévoyance des parents, Mattea s'était juré de se

précipiter dans le Canalazzo plutôt que d'épouser cet homme ridicule, et

c'était principalement pour se garantir de ses poursuites qu'elle avait

déclaré le matin même à sa mère, dans un effort désespéré, que son coeur

appartenait à un autre.

Mais cela n'était pas vrai. Quelquefois peut-être Mattea, laissant errer

ses yeux sur le calme et beau visage du marchand turc, dont le regard

ne la recherchait jamais et ne l'offensait point comme celui des autres

hommes, avait-elle pensé que cet homme, étranger aux lois et aux

préjugés de son pays, et surtout renommé entre tous les négociants turcs

pour sa noblesse et sa probité, pouvait la secourir. Mais à cette idée

rapide avait succédé un raisonnable avertissement de son orgueil; Abul

ne semblait nullement éprouver pour elle amour, amitié ou compassion.

Il ne paraissait pas même la voir la plupart du temps; et s'il lui

adressait quelques regards étonnés, c'était de la singularité de son

vêtement européen, ou du bruit que faisait à son oreille la langue

presque inconnue qu'elle parlait, qu'il était émerveillé. Mattea s'était

rendu compte de tout cela; elle se disait sans humeur, sans dépit, sans

chagrin, peut-être seulement avec une surprise ingénue, qu'elle n'avait

produit aucune impression sur Abul; puis elle ajoutait: «Si quelque

marchand turc d'une bonne et honnête figure, et d'une intacte

réputation, comme Abul-Amet, m'offrait de m'épouser et de m'emmener dans

son pays, j'accepterais sans répugnance et sans scrupule; et quelque

médiocrement heureuse que je fusse, je ne pourrais manquer de l'être

plus qu'ici. C'était là tout, en vérité. Ni le Turc Abul, ni le Grec

Timothée ne lui avaient adressé une parole qui donnât suite à ces

idées, et c'était dans un moment d'exaspération singulière, délirante,

inexplicable, comme il en vient seulement aux jeunes filles, que Mattea,

soit pour désespérer sa mère, soit pour se persuader à elle-même qu'elle

avait une volonté bien arrêtée, avait imaginé de nommer le Turc plutôt

que le Grec, plutôt que le premier Vénitien venu.

Cependant, à peine cette parole fut-elle prononcée, étrange effet de la

volonté ou de l'imagination dans les jeunes têtes! que Mattea chercha

à se pénétrer de cet amour chimérique et à se persuader que depuis

plusieurs jours elle en avait ressenti les mystérieuses atteintes.--Non,

se disait-elle, je n'ai point menti, je n'ai point avancé au hasard une

assertion folle. J'aimais sans le savoir; toutes mes pensées, toutes mes

espérances se reportaient vers lui. Au moment du péril, dans la crise

décisive du désespoir, mon amour s'est révélé aux autres et à moi-même;

ce nom est sorti de mes lèvres par l'effet d'une volonté divine, et, je

le sens maintenant, Abul est ma vie et mon salut.

En parlant ainsi à haute voix dans sa chambre, exaltée, belle comme un

ange dans sa vive rougeur, Mattea se promenait avec agitation et faisait

voltiger son éventail autour d'elle.

Mattea · 第 5 / 11 题