II.

Heureusement la gondole de la princesse Veneranda se trouvait là,

arrêtée par un embarras de barques chioggiotes, et faisait de vains

efforts de rames pour les dépasser. Ser Zacomo, se voyant lancé,

ne songea plus qu'à tomber le plus décemment possible, tout en se

recommandant à la Providence, laquelle, prenant sa dignité de père

de famille et de marchand de soieries en considération, daigna lui

permettre d'aller s'abattre aux pieds de la princesse Veneranda, et de

ne point chiffonner trop malhonnêtement le panier de cette illustre

personne.

Néanmoins la princesse, qui était fort nerveuse, jeta un grand cri

d'effroi, et les polissons pressés sur la rive applaudirent et

trépignèrent de joie. Il restèrent là tant que leurs huées et leurs

rires purent atteindre le malheureux Zacomo, que la gondole emportait

trop lentement à travers la mêlée d'embarcations qui encombraient le

canal.

La princesse grecque Veneranda Gica était une personne sur l'âge de

laquelle les commentateurs flottaient irrésolus, du chiffre quarante au

chiffre soixante. Elle avait la taille fort droite, bien prise dans un

corps baleiné, d'une rigidité majestueuse. Pour se dédommager de cette

contrainte où, par amour de la ténuité, elle condamnait une partie de

ses charmes; et pour paraître encore jeune et folâtre, elle remuait à

tout propos les bras et la tête, de sorte qu'on ne pouvait être assis

près d'elle sans recevoir au visage à chaque instant son éventail ou ses

plumes. Elle était d'ailleurs bonne, obligeante, généreuse jusqu'à la

prodigalité, romanesque, superstitieuse, crédule et faible. Sa bourse

avait été exploitée par plus d'un charlatan, et son cortège avait été

grossi de plus d'un chevalier d'industrie. Mais sa vertu était sortie

pure de ces dangers, grâce à une froideur excessive d'organisation que

les puérilités de la coquetterie avaient fait passer à l'état de maladie

chronique.

Ser Zacomo Spada était sans contredit le plus riche et le plus estimable

marchand de soieries qu'il y eût dans Venise. C'était un de ces

véritables amphibies qui préfèrent leur île de pierre au reste du monde,

qu'ils n'ont jamais vu, et qui croiraient manquer à l'amour et au

respect qu'ils lui doivent s'ils cherchaient à acquérir la moindre

connaissance de ce qui existe au déjà. Celui-ci se vantait de n'avoir

jamais mis le pied en terre ferme, et de ne s'être jamais assis dans un

carrosse. Il possédait tous les secrets de son commerce, et savait au

juste quel îlot de l'Archipel ou quel canton de la Calabre élevait les

plus beaux mûriers et filait les meilleures soies. Mais là se bornaient

absolument ses notions sur l'histoire naturelle terrestre. Il ne

connaissait de quadrupèdes que les chiens et les chats, et n'avait vu

de boeuf que coupé par morceaux dans le bateau du boucher. Il avait des

chevaux une idée fort incertaine, pour en avoir vu deux fois dans,

sa vie à de 'certaines solennités où, pour divertir et surprendre le

peuple, le sénat avait permis à des troupes de bateleurs d'en amener

quelques-uns sur le quai des Esclavons. Mais ils étaient si bizarrement

et si pompeusement enharnachés, que ser Zacomo et beaucoup d'autres

avaient pu penser que leurs crins, étaient naturellement tressés et

mêlés de fils d'or et d'argent. Quant aux touffes de plumes rouges et

blanches dont on les avait couronnés, il était hors de doute qu'elles

appartenaient à leurs têtes, et ser Zacomo, en faisant à sa famille la

description du cheval, déclarait que cet ornement naturel était ce qu'il

y avait de plus beau dans l'animal extraordinaire apporté de la terre

ferme. Il le rangeait d'ailleurs clans l'espèce du boeuf, et encore

aujourd'hui beaucoup de Vénitiens ne connaissent pas le cheval sous une

autre dénomination que celle de boeuf sans cornes, _bue senxa corni_.

Ser Zacomo était méfiant à l'excès quand il s'agissait de risquer un

sequin dans une affaire, crédule comme un enfant et capable de se ruiner

quand on savait s'emparer de son imagination, que l'oisiveté avait

rendue fort impressionnable; laborieux et actif, mais indifférent

à toutes les jouissances que pouvaient lui procurer ses bénéfices;

amoureux de l'or monnayé, et _dilettante di musica_, bien qu'il eût la

voix fausse et battit toujours la mesure à contre-temps; doux, souple,

et assez adroit pour régner au moins sur son argent sans trop irriter

une femme acariâtre; pareil d'ailleurs à tous ces vrais types de sa

patrie, qui participent au moins autant de la nature du polype que de

celle de l'homme.

Il y avait bien une trentaine d'années que M. Spada fournissait des

étoffes et des rubans à la toilette effrénée de la princesse Gica; mais

il se gardait bien de savoir le compté des ans écoulés lorsqu'il avait

l'honneur de causer avec elle, ce qui lui arrivait assez souvent,

d'abord parce que la princesse se livrait volontiers avec lui au plaisir

de babiller, le plus doux qu'une femme grecque connaisse; ensuite parce

que Venise a eu en tout temps les moeurs faciles et familières qui

n'appartiennent guère en France qu'aux petites villes, et que notre

grand monde, plus collet-monté, appellerait du commérage de mauvais ton.

Après s'être fait expliquer l'accident qui avait lancé M. Zacomo à ses

pieds, la princesse Veneranda le fit donc asseoir sans façon auprès

d'elle, et le força, malgré ses humbles excuses, d'accepter un abri sous

le drap noir de sa gondole contre la pluie et le vent, qui faisaient

rage, et qui autorisaient suffisamment un tête-à-tête entre un vieux

marchand sexagénaire et une jeune princesse qui n'avait pas plus de

cinquante-cinq ans.

«Vous viendrez avec moi jusqu'à mon palais, lui avait-elle dit, et mes

gondoliers vous conduiront jusqu'à: votre boutique.» Et, chemin faisant,

elle l'accablait de questions sur sa santé, sur ses affaires, sur sa

femme, sur sa fille; questions pleines d'intérêt, de bonté, mais surtout

de curiosité; car on sait que les dames de Venise, passant leurs jours

dans l'oisiveté, n'auraient absolument rien à dire le soir à leurs

amants ou à leurs amis si elles ne s'étaient fait le matin un petit

recueil d'anecdotes plus ou moins puériles.

Ser Spada, d'abord très-honoré de ces questions, y répondit moins

nettement, et se troubla lorsque la princesse entama le chapitre du

prochain mariage de sa fille. «Mattea, lui disait-elle pour l'encourager

à répondre, est la plus belle personne du monde; vous devez être bien

heureux et bien fier d'avoir une si charmante enfant. Toute la ville

en parle, et il n'est bruit que de son air noble et de ses manières

distinguées. Voyons, Spada, pourquoi ne me parlez-vous pas d'elle

comme à l'ordinaire? Il me semble que vous avez quelque chagrin, et je

gagerais que c'est à propos de Mattea; car, chaque fois que je prononce

son nom, vous froncez le sourcil comme un homme qui souffre. Voyons,

voyons; contez-moi cela. Je suis l'amie de votre petite famille; j'aime

Mattea de tout mon coeur, c'est ma filleule; j'en suis fière. Je serais

bien fâchée qu'elle fût pour vous un sujet de contrariété, et vous

savez que j'ai droit de la morigéner. Aurait-elle une amourette?

refuserait-elle d'épouser son cousin Checo?»

M. Spada, dont toutes ces interrogations augmentaient terriblement la

souffrance, essaya respectueusement de les éluder; mais Veneranda, ayant

flairé là l'odeur d'un secret, s'acharnait à sa proie, et le bonhomme,

quoique assez honteux de ce qu'il avait à dire, ayant une juste

confiance en la bonté de la princesse, et d'ailleurs aimant à parler

comme un Vénitien, c'est-à-dire presque autant qu'une Grecque, se

résolut à confesser le sujet de sa préoccupation.

«Hélas! brillante Excellence (chiarissima); dit-il en prenant une prise

de tabac imaginaire dans sa tabatière vide, c'est en effet ma fille qui

cause le chagrin que je ne puis dissimuler. Votre seigneurie sait bien

que Mattea est en âge de songer à autre chose qu'à des poupées.

--Sans doute, sans doute, elle à tantôt cinq pieds de haut, répondit

la princesse, la plus, belle taille qu'une femme puisse avoir; c'est

précisément ma taille. Cependant elle n'a pas plus de quatorze ans;

c'est ce qui la rend un peu excusable; car, après tout, c'est encore

un enfant incapable d'un raisonnement sérieux: D'ailleurs le précoce

développement de sa beauté doit nécessairement lui donner quelque

impatience d'être mariée.

--Hélas! reprit ser Zacomo, votre seigneurie sait combien ma fille est

admirée, non-seulement par tous ceux qui la connaissent, mais encore

par tous ceux qui passent devant notre boutique. Elle sait que les plus

élégants et les plus riches seigneurs s'arrêtent des heures entières

devant notre porte, feignant de causer entre eux ou d'attendre

quelqu'un, pour jeter de fréquents regards sur le comptoir où elle est

assise auprès de sa mère. Plusieurs viennent marchander mes étoffes pour

avoir le plaisir de lui adresser quelques mots, et ceux qui ne sont

point malappris achètent toujours quelque chose, ne fût-ce qu'une paire

de bas de soie; c'est toujours cela. Dame Loredana, mon épouse, qui

certes est une femme alerte et vigilante, avait élevé cette pauvre

enfant dans de si bons principes que jamais jusqu'ici on n'avait vu

une fille si réservée, si discrète et si honnête; toute la ville en

témoignerait.

--Certes, reprit la princesse, il est impossible d'avoir un maintien

plus convenable que le sien, et j'entendais dire l'autre jour dans une

soirée que la Mattea était une des plus belles personnes de Venise,

et que sa beauté était rehaussée par un certain air de noblesse et de

fierté qui la distinguait de toutes ses égales et la faisait paraître

comme une princesse au milieu d'un troupeau de soubrettes.

--Cela est vrai, par le Christ, vrai! répéta ser Zacomo d'un ton

mélancolique. C'est une fille qui n'a jamais perdu son temps à s'attifer

de colifichets, chose qui ne convient qu'aux dames de qualité; toujours

propre et bien peignée dès le matin, et si tranquille, si raisonnable,

qu'il n'y a pas un cheveu de dérangé à son chignon dans toute une

journée; économe, laborieuse, et douce comme une colombe, ne répondant

jamais pour se dispenser d'obéir, silencieuse que c'est un miracle,

étant fille de ma femme! enfin un diamant, un vrai trésor. Ce n'est pas

la coquetterie qui l'a perdue; car elle ne faisait nulle attention à ses

admirateurs, pas plus aux honnêtes gens qui venaient acheter dans

ma boutique qu'aux godelureaux qui en encombraient le seuil pour la

regarder. Ce n'est pas non plus l'impatience d'être mariée; car elle

sait qu'elle a à Mantoue un mari tout prêt, qui n'attend qu'un mot pour

venir lui faire sa cour. Eh bien! malgré tout cela, voilà que du jour

au lendemain, et sans avertir personne, elle s'est monté la tête pour

quelqu'un que je n'ose pas seulement nommer.

--Pour qui? grand Dieu! s'écria Veneranda; est-ce le respect ou

l'horreur qui glace ce nom sur vos lèvres? est-ce de votre vilain bossu

garçon de boutique; est-ce du doge que votre fille est éprise?

--C'est pis que tout ce que Votre Excellence peut imaginer, répondit ser

Zacomo en s'essuyant le front: c'est d'un mécréant, c'est d'un idolâtre,

c'est du Turc Abul!

--Qu'est-ce que cet Abul? demanda la princesse.

--C'est, répondit Zacomo, un riche fabricant de ces belles étoffes de

soie de Perse, brochées d'or et d'argent, que l'on façonne à l'île de

Scio, et que Votre Excellence aime à trouver dans mon magasin.

--Un Turc! s'écria Veneranda; sainte madone! c'est en effet bien

déplorable, et je n'y conçois rien. Amoureuse d'un Turc, ô Spada! cela

ne peut pas être; il y a là-dessous quelque mystère. Quant à moi, j'ai

été, dans mon pays, poursuivie par l'amour des plus beaux et des plus

riches d'entre eux, et je n'ai jamais eu que de l'horreur pour, ces

gens-là. Oh! c'est que je me suis recommandée à Dieu dès l'âge où ma

beauté m'a mise en danger, et qu'il m'a toujours préservée; Mais sachez

que tous les musulmans sont voués au diable, et qu'ils possèdent tous

des amulettes ou des philtres au moyen desquels beaucoup de chrétiennes

renient le vrai Dieu pour se jeter dans leurs bras. Soyez sûr de ce que

je vous dis.

--N'est-ce pas une chose inouïe, un de ces malheurs qui ne peuvent

arriver qu'à moi? dit M. Spada. Une fille si belle et si honnête!

--Sans doute, sans doute, reprit la princesse; il y a de quoi s'étonner

et s'affliger. Mais, je vous le demande, comment a pu s'opérer un pareil

sortilège?

--Voilà ce qu'il m'est impossible de savoir. Seulement, s'il y a un

charme jeté sur ma fille, je crois pouvoir en accuser un infâme serpent,

appelé Timothée, Grec esclavon, qui est au service de ce Turc, et qui

vient souvent avec lui dans ma maison pour servir d'interprète entre

lui et moi; car ces mahométans ont une tête de fer, et depuis cinq ans

qu'Abul vient à Venise, il ne parle pas plus chrétien que le premier

jour. Ce n'est donc pas par les oreilles qu'il a séduit ma fille; car il

s'assied dans un coin et ne dit mot non plus qu'une pierre. Ce n'est pas

par les yeux; car il ne fait pas plus attention à elle que s'il ne l'eût

pas encore aperçue. Il faut donc en effet, comme Votre Excellence

le remarque et comme je l'avais déjà pensé, qu'il y ait une cause

surnaturelle à cet amour-là; car de tous les hommes dont Mattea est

entourée, ce damné est le dernier auquel une fille sage et prudente

comme elle aurait dû songer. On dit que c'est un bel homme; quant à moi,

il me semble fort laid avec ses grands yeux de chouette et sa longue

barbe noire.

--Mon cher monsieur, interrompit la princesse, il y a du sortilège

là-dedans. Avez-vous surpris quelque intelligence entre votre fille et

ce Grec Timothée?

--Certainement. Il est si bavard qu'il parle même avec _Tisbé_, la

chienne de ma femme, et il adresse, très-souvent la parole à ma fille

pour lui dire des riens, des âneries qui la feraient bâiller dites par

un autre, mais qu'elle accueille fort bien de la part de Timothée; c'est

au point que nous avons cru d'abord qu'elle était amoureuse du Grec, et

comme c'est un homme de rien, nous en étions fâchés. Hélas! ce qui lui

arrive est bien pis!

--Et comment savez-vous que c'est du Turc et non pas du Grec que votre

fille est amoureuse?

--Parce qu'elle nous l'a dit elle-même ce matin. Ma femme la voyant

maigrir, devenir triste, indolente et distraite, avait pensé que c'était

le désir d'être mariée qui la tourmentait ainsi, et nous avions décidé

que nous ferions venir son prétendu sans lui rien dire. Ce matin elle

vint m'embrasser d'un air si chagrin et avec un visage si pâle que je

crus lui faire plaisir en lui annonçant la prochaine arrivée de Checo.

Mais, au lieu de se réjouir, elle hocha la tête d'une manière qui fâcha

ma femme, laquelle, il faut l'avouer, est un peu emportée, et

traite quelquefois sa fille trop sévèrement. «Qu'est-ce à dire? lui

demanda-t-elle; est-ce ainsi que l'on répond à son papa?--Je n'ai rien

répondu, dit la petite.--Vous avez fait pis, dit la mère, vous avez

témoigné du dédain pour la volonté de vos parents.--Quelle volonté?

demanda Mattea.--La volonté que vous receviez bien Checo, répondit ma

femme; car vous savez qu'il doit être votre mari; et je n'entends pas

que vous le tourmentiez de mille caprices, comme font les petites

personnes d'aujourd'hui, qui meurent d'envie de se marier, et qui, pour

jouer les précieuses, font perdre la tête à un pauvre fiancé par des

fantaisies et des simagrées de toute sorte; Depuis quelque temps vous

êtes devenue fort bizarre et fort insupportable, je vous en avertis,»

etc., etc. Votre Excellence peut imaginer tout ce que dit ma femme, elle

a une si brave langue dans la bouche! Cela finit par impatienter la

petite, qui lui dit d'un air très-hautain: «Apprenez que Checo ne sera

jamais mon mari, parce que je le déteste, et parce que j'ai disposé de

mon coeur.» Alors Loredana se mit dans une grande colère et lui fit

mille menaces. Mais je la calmai en disant qu'il fallait savoir en

faveur de qui notre fille avait, comme elle le disait, disposé de son

coeur; et je la pressai de nous le dire. J'employai la douceur pour la

faire parler, mais ce fut inutile. «C'est mon secret, disait-elle;

je sais que je ne puis jamais épouser celui que j'aime, et j'y suis

résignée; mais je l'aimerai en silence, et je n'appartiendrai jamais à

un autre. «Là-dessus, ma femme s'emporta de plus en plus, lui reprocha

de s'être énamourée de ce petit aventurier de Timothée, le laquais

d'un Turc, et elle lui dit tant de sottises que la colère fit plus

que l'amitié, et que la malheureuse enfant s'écria en se levant et en

parlant d'une voix ferme: «Toutes vos menaces sont inutiles; j'aimerai

celui que mon coeur a choisi, et puisque vous voulez savoir son nom,

sachez-le: c'est Abul.» Là-dessus elle cacha son visage enflammé dans

ses deux mains, et fondit en larmes. Ma femme s'élança vers elle et lui

donna un soufflet.

--Elle eut tort! s'écria la princesse.

--Sans doute, Excellence, elle eut tort. Aussi, quand je fus revenu de

l'espèce de stupeur où cette déclaration m'avait jeté, j'allai prendre

ma fille par la main, et, pour la soustraire au ressentiment de sa mère,

je courus l'enfermer dans sa chambre, et je revins essayer de calmer la

Loredana. Ce ne fut pas facile; enfin, à force de la raisonner, j'obtins

qu'elle laisserait l'enfant se dépiter et rougir de honte toute seule

pendant quelques heures. Je me chargeai ensuite d'aller la réprimander,

et de l'amener demander pardon à sa mère à l'heure du souper. Pour lui

donner le temps de faire ses réflexions, je suis sorti, emportant la

clef de sa chambre dans ma poche, et songeant moi-même à ce que

je pourrais lui dire de terrible et de convenable pour la frapper

d'épouvante et la ramener à la raison. Malheureusement l'orage m'a

surpris au milieu de ma méditation, et voici que je suis forcé de

retourner au logis sans avoir trouvé le premier mot de mon discours

paternel. J'ai bien encore trois heures avant le souper, mais Dieu sait

si les questions, les exclamations et les lamentations de la Loredana me

laisseront un quart d'heure de loisir pour me préparer à la conférence.

Ah! qu'on est malheureux, Excellence, d'être père de famille et d'avoir

affaire à des Turcs!

--Rassurez-vous, mon digne monsieur, répondit la princesse d'un air

grave. Le mal n'est peut-être pas aussi grand que vous l'imaginez.

Peut-être quelques exhortations douces de votre part suffiront-elles

pour chasser l'influence du démon. Je m'occuperai, quant à moi, de

réciter des prières et de faire dire des messes. Et puis je parlerai;

soyez sûr que j'ai de l'influence sur la Mattea. S'il le faut, je

l'emmènerai à la campagne. Venez me voir demain, et amenez-la avec vous.

Cependant veillez bien à ce qu'elle ne porte aucun bijou ni aucune

étoffe que ce Turc ait touchée. Veillez aussi à ce qu'il ne fasse pas

devant elle des signes cabalistiques avec les doigts. Demandez-lui si

elle n'a pas reçu de lui quelque don; et si cela est arrivé, exigez

qu'elle vous le remette, et jetez-le au feu. A votre place, je ferais

exorciser la chambre. On ne sait pas quel démon peut s'en être emparé.

Allez, cher Spada, dépêchez-vous, et surtout tenez-moi au courant de

cette affaire. Je m'y intéresse beaucoup.»

En parlant ainsi, la princesse, qui était arrivée à son palais, fit

un salut gracieux à son protégé, et s'élança, soutenue de ses deux

gondoliers, sur les marches du péristyle. Ser Zacomo, assez frappé de la

profondeur de ses idées et un peu soulagé de son chagrin, remercia les

gondoliers, car le temps était déjà redevenu serein, et reprit à pied,

par les rues étroites et anguleuses de l'intérieur, le chemin de sa

boutique, située sous les vieilles Procuraties.

Mattea · 第 4 / 11 题