CHAPITRE XXX.

Agnès.

Nous causâmes en tête-à-tête, ma tante et moi, fort avant dans la

nuit. Elle me raconta que les émigrants n'envoyaient pas en

Angleterre une seule lettre qui ne respirât l'espérance et le

contentement, que M. Micawber avait déjà fait passer plusieurs

fois de petites sommes d'argent pour faire honneur à ses échéances

pécuniaires, comme cela se devait d'homme à homme; que Jeannette,

qui était rentrée au service de ma tante lors de son retour à

Douvres, avait fini par renoncer à son antipathie contre le sexe

masculin en épousant un riche tavernier, et que ma tante avait

apposé son sceau à ce grand principe en aidant et assistant la

mariée; qu'elle avait même honoré la cérémonie de sa présence.

Voilà quelques-uns des points sur lesquels roula notre

conversation; au reste, elle m'en avait déjà entretenu dans ses

lettres avec plus ou moins de détails. M. Dick ne fut pas non plus

oublié. Ma tante me dit qu'il s'occupait à copier tout ce qui lui

tombait sous la main, et que, par ce semblant de travail, il était

parvenu à maintenir le roi Charles Ier à une distance

respectueuse; qu'elle était bien heureuse de le voir libre et

satisfait, au lieu de languir dans un état de contrainte monotone,

et qu'enfin (conclusion qui n'était pas nouvelle!) il n'y avait

qu'elle qui eût jamais su tout ce qu'il valait.

«Et maintenant, Trot, me dit-elle en me caressant la main, tandis

que nous étions assis près du feu, suivant notre ancienne

habitude, quand est-ce que vous allez à Canterbury?

-- Je vais me procurer un cheval, et j'irai demain matin, ma

tante, à moins que vous ne vouliez venir avec moi?

-- Non! me dit ma tante de son ton bref, je compte rester où je

suis.

-- En ce cas, lui répondis-je, j'irai à cheval. Je n'aurais pas

traversé aujourd'hui Canterbury sans m'arrêter, si c'eût été pour

aller voir toute autre personne que vous.»

Elle en était charmée au fond, mais elle me répondit: «Bah, Trot,

mes vieux os auraient bien pu attendre encore jusqu'à demain.» Et

elle passa encore sa main sur la mienne, tandis que je regardais

le feu en rêvant.

Oui, en rêvant! car je ne pouvais me sentir si près d'Agnès sans

éprouver, dans toute leur vivacité, les regrets qui m'avaient si

longtemps préoccupé. Peut-être étaient-ils adoucis par la pensée

que cette leçon m'était bien due pour ne pas l'avoir prévenue dans

le temps où j'avais tout l'avenir devant moi; mais ce n'en étaient

pas moins des regrets. J'entendais encore la voix de ma tante me

répéter ce qu'aujourd'hui je pouvais mieux comprendre: «Oh! Trot,

aveugle, aveugle, aveugle!»

Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes. Quand je levai

les yeux, je vis qu'elle m'observait attentivement. Peut-être

avait-elle suivi le fil de mes pensées, moins difficile à suivre à

présent que lorsque mon esprit s'obstinait dans son aveuglement.

«Vous trouverez son père avec des cheveux blancs, dit ma tante,

mais il est bien mieux sous tout autre rapport: c'est un homme

renouvelé. Il n'applique plus aujourd'hui sa pauvre petite mesure,

étroite et bornée, à toutes les joies, à tous les chagrins de la

vie humaine. Croyez-moi, mon enfant, il faut que tous les

sentiments se soient bien rapetissés chez un homme pour qu'on

puisse les mesurer à cette aune.

-- Oui vraiment, lui répondis-je.

-- Quant à elle, vous la trouverez, continua ma tante, aussi

belle, aussi bonne, aussi tendre, aussi désintéressée que par le

passé. Si je connaissais un plus bel éloge, Trot, je ne craindrais

pas de le lui donner.»

Il n'y avait point en effet de plus bel éloge pour elle, ni de

plus amer reproche pour moi! Oh! par quelle fatalité m'étais-je

ainsi égaré!

«Si elle instruit les jeunes filles qui l'entourent à lui

ressembler, dit ma tante, et ses yeux se remplirent de larmes,

Dieu sait que ce sera une vie bien employée! Heureuse d'être

utile, comme elle le disait un jour! Comment pourrait-elle être

autrement?

-- Agnès a-t-elle rencontré un... Je pensais tout haut, plutôt que

je ne parlais.

-- Un... qui? quoi? dit vivement ma tante.

-- Un homme qui l'aime?

-- À la douzaine! s'écria ma tante avec une sorte d'orgueil

indigné. Elle aurait pu se marier vingt fois, mon cher ami, depuis

que vous êtes parti.

-- Certainement! dis-je, certainement. Mais a-t-elle trouvé un

homme digne d'elle? car Agnès ne saurait en aimer un autre.»

Ma tante resta silencieuse un instant, le menton appuyé sur sa

main. Puis levant lentement les yeux:

«Je soupçonne, dit-elle, qu'elle a de l'attachement pour

quelqu'un, Trot.

-- Et elle est payée de retour? lui dis-je.

-- Trot, reprit gravement ma tante, je ne puis vous le dire. Je

n'ai même pas le droit de vous affirmer ce que je viens de vous

dire-là. Elle ne me l'a jamais confié, je ne fais que le

soupçonner.»

Elle me regardait d'un air si inquiet (je la voyais même trembler)

que je sentis alors, plus que jamais, qu'elle avait pénétré au

fond de ma pensée. Je fis un appel à toutes les résolutions que

j'avais formées, pendant tant de jours et tant de nuits de lutte

contre mon propre coeur.

«Si cela était, dis-je, et j'espère que cela est...

-- Je ne dis pas que cela soit, dit brusquement ma tante. Il ne

faut pas vous en fier à mes soupçons. Il faut au contraire les

tenir secrets. Ce n'est peut-être qu'une idée. Je n'ai pas le

droit d'en rien dire.

-- Si cela était, répétai-je, Agnès me le dirait un jour. Une

soeur à laquelle j'ai montré tant de confiance, ma tante, ne me

refusera pas la sienne.»

Ma tante détourna les yeux aussi lentement qu'elle les avait

portés sur moi, et les cacha dans ses mains d'un air pensif. Peu à

peu elle mit son autre main sur mon épaule, et nous restâmes ainsi

près l'un de l'autre, songeant au passé, sans échanger une seule

parole, jusqu'au moment de nous retirer.

Je partis le lendemain matin de bonne heure pour le lieu où

j'avais passé le temps bien reculé de mes études. Je ne puis dire

que je fusse heureux de penser que c'était une victoire que je

remportais sur moi-même, ni même de la perspective de revoir

bientôt son visage bien-aimé.

J'eus bientôt en effet parcouru cette route que je connaissais si

bien, et traversé ces rues paisibles où chaque pierre m'était

aussi familière qu'un livre de classe à un écolier. Je me rendis à

pied jusqu'à la vieille maison, puis je m'éloignai: j'avais le

coeur trop plein pour me décider à entrer. Je revins, et je vis en

passant la fenêtre basse de la petite tourelle où Uriah Heep, puis

M. Micawber, travaillaient naguère: c'était maintenant un petit

salon; il n'y avait plus de bureau. Du reste, la vieille maison

avait le même aspect propre et soigné que lorsque je l'avais vue

pour la première fois. Je priai la petite servante qui vint

m'ouvrir de dire à miss Wickfield qu'un monsieur demandait à la

voir, de la part d'un ami qui était en voyage sur le continent:

elle me fit monter par le vieil escalier (m'avertissant de prendre

garde aux marches que je connaissais mieux qu'elle): j'entrai dans

le salon; rien n'y était changé. Les livres que nous lisions

ensemble, Agnès et moi, étaient à la même place; je revis, sur le

même coin de la table, le pupitre où tant de fois j'avais

travaillé. Tous les petits changements que les Heep avaient

introduits de nouveau dans la maison, avaient été changés à leur

tour. Chaque chose était dans le même état que dans ce temps de

bonheur qui n'était plus.

Je me mis contre une fenêtre, je regardai les maisons de l'autre

côté de la rue, me rappelant combien de fois je les avais

examinées les jours de pluie, quand j'étais venu m'établir à

Canterbury; toutes les suppositions que je m'amusais à faire sur

les gens qui se montraient aux fenêtres, la curiosité que je

mettais à les suivre montant et descendant les escaliers, tandis

que les femmes faisaient retentir les clic-clac de leurs patins

sur le trottoir, et que la pluie maussade fouettait le pavé, ou

débordait là-bas des égouts voisins sur la chaussée. Je me

souvenais que je plaignais de tout mon coeur les piétons que je

voyais arriver le soir à la brune tout trempés, et traînant la

jambe avec leurs paquets sur le dos au bout d'un bâton. Tous ces

souvenirs étaient encore si frais dans ma mémoire, que je sentais

une odeur de terre humide, de feuilles et de ronces mouillées,

jusqu'au souffle du vent qui m'avait dépité moi-même pendant mon

pénible voyage.

Le bruit de la petite porte qui s'ouvrait dans la boiserie me fit

tressaillir, je me retournai. Son beau et calme regard rencontra

le mien. Elle s'arrêta et mit sa main sur son coeur; je la saisis

dans mes bras.

«Agnès! mon amie! j'ai eu tort d'arriver ainsi à l'improviste.

-- Non, non! Je suis si contente de vous voir, Trotwood!

-- Chère Agnès, c'est moi qui suis heureux de vous retrouver

encore!»

Je la pressai sur mon coeur, et pendant un moment nous gardâmes

tous deux le silence. Puis nous nous assîmes à côté l'un de

l'autre, et je vis sur ce visage angélique l'expression de joie et

d'affection dont je rêvais, le jour et la nuit, depuis des années.

Elle était si naïve, elle était si belle, elle était si bonne, je

lui devais tant, je l'aimais tant, que je ne pouvais exprimer ce

que je sentais. J'essayai de la bénir, j'essayai de la remercier,

j'essayai de lui dire (comme je l'avais souvent fait dans mes

lettres) toute l'influence qu'elle avait sur moi, mais non: mes

efforts étaient vains. Ma joie et mon amour restaient muets.

Avec sa douce tranquillité, elle calma mon agitation; elle me

ramena au souvenir du moment de notre séparation; elle me parla

d'Émilie, qu'elle avait été voir en secret plusieurs fois; elle me

parla d'une manière touchante du tombeau de Dora. Avec l'instinct

toujours juste que lui donnait son noble coeur, elle toucha si

doucement et si délicatement les cordes douloureuses de ma mémoire

que pas une d'elles ne manqua de répondre à son appel harmonieux,

et moi, je prêtais l'oreille à cette triste et lointaine mélodie,

sans souffrir des souvenirs qu'elle éveillait dans mon âme. Et

comment en aurais-je pu souffrir, lorsque le sien les dominait

tous et planait comme les ailes de mon bon ange sur ma vie!

«Et vous, Agnès, dis-je enfin. Parlez-moi de vous. Vous ne m'avez

encore presque rien dit de ce que vous faites.

-- Et qu'aurais-je à vous dire? reprit-elle avec son radieux

sourire. Mon père est bien. Vous nous retrouvez ici tranquilles

dans notre vieille maison qui nous a été rendue; nos inquiétudes

sont dissipées; vous savez cela, cher Trotwood, et alors vous

savez tout.

-- Tout, Agnès?»

Elle me regarda, non sans un peu d'étonnement et d'émotion.

«Il n'y a rien de plus, ma soeur? lui dis-je.»

Elle pâlit, puis rougit, et pâlit de nouveau. Elle sourit avec une

calme tristesse, à ce que je crus voir, et secoua la tête.

J'avais cherché à la mettre sur le sujet dont m'avait parlé ma

tante; car quelque douloureuse que dût être pour moi cette

confidence, je voulais y soumettre mon coeur et remplir mon devoir

vis-à-vis d'Agnès. Mais je vis qu'elle se troublait, et je

n'insistai pas.

«Vous avez beaucoup à faire, chère Agnès?

-- Avec mes élèves?» dit-elle en relevant la tête; elle avait

repris sa sérénité habituelle.

«Oui. C'est bien pénible, n'est-ce pas?

-- La peine en est si douce, reprit-elle, que je serais presque

ingrate de lui donner ce nom.

-- Rien de ce qui est bien ne vous semble difficile, répliquai-

je.»

Elle pâlit de nouveau, et, de nouveau, comme elle baissait la

tête, je revis ce triste sourire.

«Vous allez attendre pour voir mon père, dit-elle gaiement, et

vous passerez la journée avec nous. Peut-être même voudrez-vous

bien coucher dans votre ancienne chambre? Elle porte toujours

votre nom.»

Cela m'était impossible, j'avais promis à ma tante de revenir le

soir, mais je serais heureux, lui dis-je, de passer la journée

avec eux.

«J'ai quelque chose à faire pour le moment, dit Agnès, mais voilà

vos anciens livres, Trotwood, et notre ancienne musique.

-- Je revois même les anciennes fleurs, dis-je en regardant autour

de moi; ou du moins les espèces que vous aimiez autrefois.

-- J'ai trouvé du plaisir, reprit Agnès en souriant, à conserver

tout ici pendant votre absence, dans le même état que lorsque nous

étions des enfants. Nous étions si heureux alors!

-- Oh! oui, Dieu m'en est témoin!

-- Et tout ce qui me rappelait mon frère, dit Agnès en tournant

vers moi ses yeux affectueux, m'a tenu douce compagnie. Jusqu'à

cette miniature de panier, dit-elle en me montrant celui qui

pendait à sa ceinture, tout plein de clefs, il me semble, quand je

l'entends résonner, qu'il me chante un air de notre jeunesse.»

Elle sourit et sortit par la porte qu'elle avait ouverte en

entrant.

C'était à moi à conserver avec un soin religieux cette affection

de soeur. C'était tout ce qui me restait, et c'était un trésor. Si

une fois j'ébranlais cette sainte confiance en voulant la

dénaturer, elle était perdue à tout jamais et ne saurait renaître.

Je pris la ferme résolution de n'en point courir le risque. Plus

je l'aimais, plus j'étais intéressé à ne point m'oublier un

moment.

Je me promenai dans les rues, je revis mon ancien ennemi le

boucher, aujourd'hui devenu constable, avec le bâton, signe

honorable de son autorité, pendu dans sa boutique: j'allai voir

l'endroit où je l'avais combattu; et là je méditai sur miss

Shepherd, et sur l'aînée des miss Jorkins, et sur toutes mes

frivoles passions, amours ou haines de cette époque. Rien ne

semblait avoir survécu qu'Agnès, mon étoile toujours plus

brillante et plus élevée dans le ciel.

Quand je revins, M. Wickfield était rentré; il avait loué à deux

milles environ de la ville un jardin où il allait travailler

presque tous les jours. Je le trouvai tel que ma tante me l'avait

décrit. Nous dînâmes en compagnie de cinq ou six petites filles;

il avait l'air de n'être plus que l'ombre du beau portrait qu'on

voyait sur la muraille.

La tranquillité et la paix qui régnaient jadis dans cette paisible

demeure, et dont j'avais gardé un si profond souvenir, y étaient

revenues. Quand le dîner fut terminé, M. Wickfield ne prenant plus

le vin du dessert, et moi refusant d'en prendre comme lui, nous

remontâmes tous. Agnès et ses petites élèves se mirent à chanter,

à jouer et à travailler ensemble. Après le thé les enfants nous

quittèrent, et nous restâmes tous trois ensemble, à causer du

passé.

«J'y trouve bien des sources de regret, de profond regret et de

remords, Trotwood, dit M. Wickfield, en secouant sa tête blanchie;

vous ne le savez que trop. Mais avec tout cela je serais bien

fâché d'en effacer le souvenir, lors même que ce serait en mon

pouvoir.»

Je pouvais aisément le croire: Agnès était à côté de lui!

«J'anéantirais en même temps, continua-t-il, celui de la patience,

du dévouement, de la fidélité, de l'amour de mon enfant, et cela,

je ne veux pas l'oublier, non, pas même pour parvenir à m'oublier

moi-même.

-- Je vous comprends, monsieur, lui dis-je doucement. Je la

vénère. J'y ai toujours pensé... toujours, avec vénération.

-- Mais personne ne sait, pas même vous, reprit-il, tout ce

qu'elle a fait, tout ce qu'elle a supporté, tout ce qu'elle a

souffert. Mon Agnès!»

Elle avait mis sa main sur le bras de son père comme pour

l'arrêter, et elle était pâle, bien pâle.

«Allons! allons!» dit-il, avec un soupir, en repoussant évidemment

le souvenir d'un chagrin que sa fille avait eu à supporter,

qu'elle supportait peut-être même encore (je pensai à ce que

m'avait dit ma tante), Trotwood, je ne vous ai jamais parlé de sa

mère. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?

-- Non, monsieur.

-- Il n'y a pas beaucoup à en dire... bien qu'elle ait eu beaucoup

à souffrir. Elle m'a épousé contre la volonté de son père, qui l'a

reniée. Elle l'a supplié de lui pardonner, avant la naissance de

mon Agnès. C'était un homme très-dur, et la mère était morte

depuis longtemps. Il a rejeté sa prière. Il lui a brisé le coeur.»

Agnès s'appuya sur l'épaule de son père et lui passa doucement les

bras autour du cou.

«C'était un coeur doux et tendre, dit-il, il l'a brisé, je savais

combien c'était une nature frêle et délicate. Nul ne le pouvait

savoir aussi bien que moi. Elle m'aimait beaucoup, mais elle n'a

jamais été heureuse. Elle a toujours souffert en secret de ce coup

douloureux, et quand son père la repoussa pour la dernière fois,

elle était faible et malade... elle languit, puis elle mourut.

Elle me laissa Agnès qui n'avait que quinze jours encore, et les

cheveux gris que vous vous rappelez m'avoir vus déjà la première

fois que vous êtes venu ici.»

Il embrassa sa fille.

«Mon amour pour mon enfant était un amour plein de tristesse, car

mon âme tout entière était malade. Mais à quoi bon vous parler de

moi? C'est de sa mère et d'elle que je voulais vous parler,

Trotwood. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'ai été ni ce

que je suis encore, vous le devinerez bien; je le sais. Quant à

Agnès, je n'ai que faire aussi de vous dire ce qu'elle est; mais

j'ai toujours retrouvé en elle quelque chose de l'histoire de sa

pauvre mère; et c'est pour cela que je vous en parle ce soir, à

présent que nous sommes de nouveau réunis, après de si grands

changements. J'ai fini.»

Il baissa la tête, elle pencha vers lui son visage d'ange, qui

prit, avec ses caresses filiales, un caractère plus pathétique

encore après ce récit. Une scène si touchante était bien faite

pour fixer d'une façon toute particulière dans ma mémoire le

souvenir de cette soirée, la première de notre réunion.

Agnès se leva, et, s'approchant doucement de son piano, elle se

mit à jouer quelques-uns des anciens airs que nous avions si

souvent écoutés au même endroit.

«Avez-vous le projet de voyager encore?» me demanda Agnès, tandis

que j'étais debout à côté d'elle.

-- Qu'en pense ma soeur?

-- J'espère que non.

-- Alors, je n'en ai plus le projet, Agnès.

-- Puisque vous me consultez, Trotwood, je vous dirai que mon avis

est que vous n'en devez rien faire, reprit-elle doucement. «Votre

réputation croissante et vos succès vous encouragent à continuer;

et lors même que je pourrais me passer de mon frère, continua-t-

elle en fixant ses yeux sur moi, peut-être le temps, plus

exigeant, réclame-t-il de vous une vie plus active.»

-- Ce que je suis? c'est votre oeuvre, Agnès; c'est à vous d'en

juger.

-- Mon oeuvre, Trotwood?

-- Oui, Agnès, mon amie! lui dis-je en me penchant vers elle, j'ai

voulu vous dire, aujourd'hui, en vous revoyant, quelque chose qui

n'a pas cessé d'être dans mon coeur depuis la mort de Dora. Vous

rappelez-vous que vous êtes venue me trouver dans notre petit

salon, et que vous m'avez montré le ciel, Agnès?

-- Oh, Trotwood! reprit-elle, les yeux pleins de larmes. Elle

était si aimante, si naïve, si jeune! Pourrais-je jamais

l'oublier?

-- Telle que vous m'êtes apparue alors, ma soeur, telle vous avez

toujours été pour moi. Je me le suis dit bien des fois depuis ce

jour. Vous m'avez toujours montré le ciel, Agnès; vous m'avez

toujours conduit vers un but meilleur; vous m'avez toujours guidé

vers un monde plus élevé.»

Elle secoua la tête en silence; à travers ses larmes, je revis

encore le doux et triste sourire.

«Et je vous en suis si reconnaissant, Agnès, si obligé

éternellement, que je n'ai pas de nom pour l'affection que je vous

porte. Je veux que vous sachiez, et pourtant je ne sais comment

vous le dire, que toute ma vie je croirai en vous, et me laisserai

guider par vous, comme je l'ai fait au milieu des ténèbres qui ont

fui loin de moi. Quoi qu'il arrive, quelques nouveaux liens que

vous puissiez former, quelques changements qui puissent survenir

entre nous, je vous suivrai toujours des yeux, je croirai en vous

et je vous aimerai comme je le fais aujourd'hui, et comme je l'ai

toujours fait. Vous serez, comme vous l'avez toujours été, ma

consolation et mon appui. Jusqu'au jour de ma mort, ma soeur

chérie, je vous verrai toujours devant moi, me montrant le ciel!»

Elle mit sa main sur la mienne et me dit qu'elle était fière de

moi, et de ce que je lui disais, mais que je la louais beaucoup

plus qu'elle ne le méritait. Puis elle continua à jouer doucement,

mais sans me quitter des yeux.

«Savez-vous, Agnès, que ce que j'ai appris ce soir de votre père

répond merveilleusement au sentiment que vous m'avez inspiré quand

je vous ai d'abord connue, quand je n'étais encore qu'un petit

écolier assis à vos côtés.

-- Vous saviez que je n'avais pas de mère, répondit-elle avec un

sourire, et cela vous disposait à m'aimer un peu.

-- Plus que cela, Agnès. Je sentais, presque autant que si j'avais

su cette histoire, qu'il y avait, dans l'atmosphère qui nous

environnait quelque chose de doux et de tendre, que je ne pouvais

m'expliquer; quelque chose qui, chez une autre, aurait pu tenir de

la tristesse (et maintenant je sais que j'avais raison), mais qui

n'en avait pas chez vous le caractère.»

Elle jouait doucement quelques notes, et elle me regardait

toujours.

«Vous ne riez pas de l'idée que je caressais alors; ces folles

idées, Agnès?

-- Non!

-- Et si je vous disais que, même alors, je comprenais que vous

pourriez aimer fidèlement, en dépit de tout découragement, aimer

jusqu'à votre dernière heure, ne ririez-vous pas au moins de ce

rêve?

-- Oh non! oh non!»

Un instant son visage prit une expression de tristesse qui me fit

tressaillir, mais, l'instant d'après, elle se remettait à jouer

doucement, en me regardant avec son beau et calme sourire.

Tandis que je retournais le soir à Londres, poursuivi par le vent

comme par un souvenir inflexible, je pensais à elle, je craignais

qu'elle ne fût pas heureuse. Moi, je n'étais pas heureux, mais

j'avais réussi jusqu'alors à mettre fidèlement un sceau sur le

passé; et, en songeant à elle, tandis qu'elle me montrait le ciel,

je songeais à cette demeure éternelle où je pourrais un jour

l'aimer, d'un amour inconnu à la terre, et lui dire la lutte que

je m'étais livrée dans mon coeur, lorsque je l'aimais ici-bas.

David Copperfield - Tome II · 第 46 / 53 题