On me montre deux intéressants pénitents.
Provisoirement... dans tous les cas, jusqu'à ce que mon livre fût
achevé, c'est à dire pendant quelques mois encore... j'élus
domicile à Douvres, chez ma tante; et là, assis à la fenêtre d'où
j'avais contemplé la lune réfléchie dans les eaux de la mer, la
première fois que j'étais venu chercher un abri sous ce toit, je
poursuivis tranquillement ma tâche.
Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes travaux que
lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je
ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les
triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à
mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout
ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-
je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas
grand'chose, le reste n'a d'intérêt pour personne.
Parfois, j'allais à Londres, pour me perdre dans ce vivant
tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque
affaire. Pendant mon absence, il avait gouverné ma fortune avec un
jugement des plus solides; et, grâce à lui, elle était dans l'état
le plus prospère, Comme ma renommée croissante commençait à
m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas,
lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que
répondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa
porte; là, les facteurs infatigables venaient apporter des
monceaux de lettres à mon adresse, et, de temps à autre, je m'y
plongeais à corps perdu, comme un ministre de l'intérieur, sauf
les appointements.
Dans ma correspondance, je trouvais parfois égarée une offre
obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans
la cour des _Doctors'-Commons_: on me proposait de pratiquer sous
mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de
procureur), et de me donner tant pour cent sur les bénéfices. Mais
je déclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que
déjà trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuadé que la
cour des Commons était déjà bien assez mauvaise comme cela, sans
que j'allasse contribuer à la rendre pire encore.
Les soeurs de Sophie étaient retournées en Devonshire, lorsque mon
nom vint éclore sur la porte de Traddles, et c'était le petit
espiègle qui répondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de
connaître Sophie, confinée dans une chambre de derrière, d'où elle
avait l'agrément de pouvoir, en levant les yeux de dessus son
ouvrage, avoir une échappée de vue sur un petit bout de jardin
enfumé, y compris une pompe.
Mais je la retrouvais toujours là, charmante et douce ménagère,
fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas
monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mélodieux
le petit page sur son siège, dans son antichambre officielle.
Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si
souvent Sophie occupée à écrire sur un grand livre, ni pourquoi,
dès qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le
tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientôt dévoilé. Un
jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante)
sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de
cette écriture.
-- Oh, non, Tom! s'écria Sophie, qui faisait chauffer les
pantoufles de son mari.
-- Pourquoi pas, ma chère, reprit Tom d'un air ravi. Que dites-
vous de cette écriture, Copperfield?
-- Elle est magnifique; c'est tout à fait l'écriture légale des
affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.
-- Ça n'a pas l'air d'une écriture de femme, n'est-ce pas? dit
Traddles.
-- De femme! répétai-je. Pourquoi pas d'un moulin à vent?»
Traddles, ravi de ma méprise, éclata de rire, et m'apprit que
c'était l'écriture de Sophie; que Sophie avait déclaré qu'il lui
fallait bientôt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office;
qu'elle avait attrapé ce genre d'écriture à force d'étudier un
modèle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de
pages in-folio à l'heure. Sophie était toute confuse de ce qu'on
me disait là. «Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le
crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'était pas de cet avis;
il déclarait au contraire qu'il en serait toujours également fier,
quelles que fussent les circonstances.
«Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cher
Traddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.
-- Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la
meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout
ici, avec quelle exactitude, quelle habileté, quelle économie,
quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mène tout cela!
-- En vérité, vous avez bien raison de faire son éloge, repris-je.
Vous êtes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour
vous communiquer l'un à l'autre le bonheur que chacun de vous
porte en soi-même.
-- Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde,
reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez!
Copperfield, quand je la vois se lever à la lumière pour mettre
tout en ordre, aller faire son marché sans jamais s'inquiéter du
temps, avant même que les clercs soient arrivés dans le bureau; me
composer je ne sais comment les meilleurs petits dîners, avec les
éléments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pâtés,
remettre chaque chose à sa place, toujours propre et soignée sur
sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer,
toujours de bonne humeur, toujours prête à m'encourager, et tout
cela pour me faire plaisir: non vraiment, là, il m'arrive
quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!»
Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui
avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les
étendant sur les chenets d'un air de satisfaction.
«Je ne peux pas le croire, répétait-il. Et si vous saviez que de
plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont
admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous
fermons notre porte, après avoir tiré ces rideaux..., qu'elle a
faits... où pourrions-nous être mieux? Quand il fait beau, et que
nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille
jouissances. Nous nous mettons à regarder les étalages des
bijoutiers, et je montre à Sophie lequel de ces serpents aux yeux
de diamants, couchés sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en
avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres
d'or à cylindre, avec mouvement à échappement horizontal, elle
m'achèterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les
cuillers et les fourchettes, les couteaux à beurre, les truelles à
poisson ou les pinces à sucre qui nous plairaient le plus, si nous
avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents
que si nous les avions achetés! Une autre fois, nous allons flâner
dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison à
louer, alors nous la considérons en nous demandant si cela nous
conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos
arrangements: cette chambre-là sera pour nous, telle autre pour
l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu'à ce que nous ayons décidé
si véritablement l'hôtel peut ou non nous convenir. Quelquefois
aussi nous allons, en payant moitié place, au parterre de quelque
théâtre, dont le fumet seul, à mon avis, n'est pas cher pour le
prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit
tout ce qu'elle entend sur la scène, et moi aussi. En rentrant,
nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose
chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de
poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper,
tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien!
Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'étais lord chancelier,
nous ne pourrions jamais faire ça?
-- Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi-
même, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable. À propos,
lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais
de squelettes?
-- Mais réellement, répondit Traddles en riant et en rougissant,
je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre
jour j'étais au banc du roi, une plume à la main; il m'a pris
fantaisie de voir si j'avais conservé mon talent d'autrefois. Et
j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette... en perruque... sur le
rebord du pupitre.»
Quand nous eûmes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit à
dire, de son ton d'indulgence: «Ce vieux Creakle!
-- J'ai reçu une lettre de ce vieux... scélérat, lui dis-je.» car
jamais je ne m'étais senti moins disposé à lui pardonner
l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme plâtre,
qu'en voyant Traddles si disposé à lui pardonner pour lui-même.
-- De Creakle le maître de pension? s'écria Traddles. Oh! non, ce
n'est pas possible.
-- Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renommée naissante,
lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font
la découverte qu'elles m'ont toujours été très-attachées, se
trouve le susdit Creakle. Il n'est plus maître de pension à
présent, Traddles. Il est retiré. C'est un magistrat du comté de
Middlesex.»
Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du
tout, il n'en montra aucune.
«Et comment peut-il se faire, à votre avis, qu'il soit devenu
magistrat du Middlesex? continuai-je.
-- Oh! mon cher ami, répondit Traddles, c'est une question à
laquelle il serait bien difficile de répondre. Peut-être a-t-il
voté pour quelqu'un ou prêté de l'argent à quelqu'un, ou acheté
quelque chose à quelqu'un, ou rendu service à quelqu'un, qui
connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comté qu'on
le mît dans la commission?
-- En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il
m'écrit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le
seul vrai système de discipline pour les prisons; le seul moyen
infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est-à-
dire, comme vous savez, le système cellulaire. Qu'en pensez-vous?
-- Du système? me demanda Traddles, d'un air grave.
-- Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui
annoncer que vous y viendrez avec moi?
-- Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.
-- Alors, je vais lui écrire pour le prévenir. Vous rappelez-vous
(pour ne rien dire de la façon dont on nous traitait) que ce même
Creakle avait mis son fils à la porte de chez lui, et vous
souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener à sa femme et à sa
fille?
-- Parfaitement, dit Traddles.
-- Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus
tendre des hommes pour les condamnés chargés de tous les crimes.
Seulement je ne suis pas bien sûr que cette tendresse de coeur
s'étende aussi à quelque autre classe de créatures humaines.»
Traddles haussa les épaules, mais sans paraître le moins du monde
surpris. Je ne l'étais pas moi-même, j'avais déjà vu trop souvent
de semblables parodies en action. Nous fixâmes le jour de notre
visite, et j'écrivis le soir même à M. Creakle.
Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu
importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où
M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui
avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de
la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général
qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait
proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une
école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en
faveur des vieillards dignes d'intérêt.
On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de-
chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit.
Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au
milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces
infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs
venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé
l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement.
Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec
moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et
l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup
vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était
toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus
enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je
me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu,
et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve
n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.
Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la
conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde
rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers,
ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison,
nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du
dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on
préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer
par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge.
Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien
frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners,
je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des
paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il
n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié.
J'appris que le _Système_ exigeait une forte nourriture, et, en un
mot, pour en finir avec le _Système_, je découvris que, sur ce
point comme sur tous les autres, le _Système_ levait tous les
doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne
paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que
le _Système_, qui valût la peine d'en parler.
Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à
M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de
ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que
c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme
ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à
côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire
qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.
Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules
et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules;
quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle,
et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement
probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne
croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient
évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre
ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien
qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème
contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les
traces de cette pénitence tant vantée.
Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai
que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme,
comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux
étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes
professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à
la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de
renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des
treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait
pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses
griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient
ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre,
leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de
tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs
antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi
dans lesquelles ils se complaisaient fort.
Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre
visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de
sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que
j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était
aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour
lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre
extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt-
sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui
l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa
mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins
très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.
J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on
réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous
arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant
son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus
vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de
cantiques.
Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir
numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou
se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou
sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner
l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté,
M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et
d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses
instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le
mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était
Uriah Heep!
Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa
cellule avec ses contorsions d'autrefois:
«Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous
portez-vous, monsieur Traddles?»
Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration
générale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun
était émerveillé de voir qu'il ne fût pas fier le moins du monde
et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnaître.
«Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air
sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?
-- Je suis bien humble, monsieur, répondit Uriah Heep.
-- Vous l'êtes toujours, Vingt-sept,» dit M. Creakle.
Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intérêt:
«Vous sentez-vous vraiment tout à fait bien?
-- Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du côté de
son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais été nulle
part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est là ce
qui fait que je me sens si bien de mon nouvel état.»
Plusieurs des assistants étaient profondément touchés. L'un
d'entre eux, s'avançant vers lui, lui demanda, avec une extrême
sensibilité, comment il trouvait le boeuf?
«Merci, monsieur, répondit Uriah Heep en regardant du côté d'où
venait cette nouvelle question; il était plus dur hier que je ne
l'aurais souhaité, mais mon devoir est de m'y résigner. J'ai fait
des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec
un sourire bénin, et je dois en supporter les conséquences sans me
plaindre.»
Il s'éleva un murmure combiné où venaient se mêler, d'une part la
satisfaction de voir à Vingt-sept un état d'âme si céleste, et de
l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui
avoir donné quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note
immédiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de
nous, comme s'il sentait bien qu'il représentait là la pièce
curieuse d'un muséum des plus intéressants. Pour nous porter, à
nous autres néophytes, le coup de grâce et nous éblouir, séance
tenante, en redoublant à nos yeux ces éclatantes merveilles, on
donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.
J'avais déjà été tellement étonné, que je n'éprouvai qu'une sorte
de surprise résignée quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un
bon livre.
«Vingt-huit, dit un monsieur à lunettes qui n'avait pas encore
parlé, la semaine passée, vous vous êtes plaint du chocolat, mon
ami. A-t-il été meilleur cette semaine?
-- Merci, monsieur, dit M. Littimer, il était mieux fait. Si
j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait
qu'on y mêle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur,
qu'on falsifie beaucoup le lait à Londres, et que c'est un article
qu'il est difficile de se procurer naturel.»
Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence
avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux
se chargeait de faire valoir son protégé tour à tour.
«Dans quel état d'âme êtes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur
en lunettes.
-- Je vous remercie, monsieur, répondit M. Littimer; je reconnais
mes folies, monsieur; je suis bien peiné quand je songe aux péchés
de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espère qu'ils
obtiendront leur pardon.
-- Vous vous trouvez heureux? continua le même monsieur d'un ton
d'encouragement.
-- Je vous suis bien obligé, monsieur, reprit M. Littimer;
parfaitement.
-- Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe? Dites-le
franchement, Vingt-huit.
-- Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tête, si mes yeux ne
m'ont pas trompé, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois.
Il peut être utile à ce monsieur de savoir que j'attribue toutes
mes folies passées à ce que j'ai mené une vie frivole au service
des jeunes gens, et que je me suis laissé entraîner par eux à des
faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de résister.
J'espère que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de
cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la liberté
que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies
passées; j'espère qu'il se repentira de même de toutes les fautes
et des péchés dont il a pris sa part.»
J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la
main comme s'ils venaient d'entrer dans une église.
«Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de
vous... Avez-vous encore quelques mots à dire?
-- Monsieur, reprit M. Littimer en levant légèrement, non pas les
yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme
d'une mauvaise conduite que j'ai essayé, mais en vain, de sauver.
Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette
jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi,
et que je l'invite à la repentance. J'espère qu'il aura cette
bonté.
-- Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le
monsieur auquel vous faites allusion ne sente très-vivement, comme
nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une façon si
touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.
-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous
souhaite le bonjour; j'espère que vous en viendrez aussi, vous et
vos familles, à reconnaître vos péchés et à vous amender.»
Là-dessus Vingt-huit se retira après avoir lancé un regard
d'intelligence à Uriah. On voyait bien qu'ils n'étaient pas
inconnus l'un à l'autre et qu'ils avaient trouvé moyen de
s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on
entendait chuchoter de tout côté dans le groupe que c'était là un
prisonnier bien respectable, un cas magnifique.
«Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scène avec son
champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous?
Vous n'avez qu'à dire.
-- Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant
sa tête haineuse, l'autorisation d'écrire encore à ma mère.
-- Elle vous sera certainement accordée, dit M. Creakle.
-- Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mère. Je crains
qu'elle ne soit pas en sûreté.»
Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait;
mais un «Chut!» scandalisé fut la réponse générale.
«Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté pour l'éternité,
monsieur, répondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais
savoir ma mère dans l'état où je suis. Jamais je ne serais arrivé
à cet état d'âme si je n'étais pas venu ici. Je voudrais que ma
mère fût ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pût amener
ici tout le monde.»
Ce sentiment fut reçu avec une satisfaction sans limites, une
satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore
rien vu de pareil.
«Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de côté,
comme s'il eût souhaité de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le
monde extérieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je
commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnaître, il
y a bien du péché dans le monde; il y a bien du péché chez ma
mère. D'ailleurs, il n'y a que péché partout, excepté ici.
-- Vous êtes tout à fait changé, dit M. Creakle.
-- Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus
belle espérance.
-- Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en liberté? demanda
une autre personne.
-- Oh ciel! non, monsieur.
-- Bien! dit M. Creakle, tout ceci est très-satisfaisant. Vous
vous êtes adressé à M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque
chose de plus à lui dire?
-- Vous m'avez connu longtemps avant mon entrée ici, et mon grand
changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de
telle manière que jamais je n'avais vu, même sur son visage, un
plus atroce regard... Vous m'avez connu dans le temps où, malgré
toutes mes fautes, j'étais humble avec les orgueilleux, et doux
avec les violents; vous avez été violent envers moi une fois,
monsieur Copperfield; vous m'avez donné un soufflet, vous savez!»
Tableau de commisération générale. On me lance des regards
indignés.
«Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de
sa clémence le sujet d'un parallèle odieux, impie, que je croirais
blasphémer de répéter. Je pardonne à tout le monde. Ce n'est pas à
moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je
vous pardonne de bon coeur, et j'espère qu'à l'avenir vous
dompterez mieux vos passions. J'espère que M. Wickfield et miss
Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de
pécheurs. Vous avez été visité par l'affliction, et j'espère que
cela vous profitera, mais il vous aurait été encore plus
profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir
ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de
mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu'à vous tous, messieurs,
c'est d'être arrêtés et conduits ici. Quand je songe à mes folies
passées et à mon état présent, je sens combien cela vous serait
avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amenés ici.»
Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation;
Traddles et moi, nous nous sentîmes tout soulagés quand il fut
sous les verrous.
Une conséquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il
me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes
pour être mis en prison. C'était évidemment le dernier aveu sur
lequel ils fussent disposés à s'étendre. Je m'adressai à un des
deux gardiens qui, d'après l'expression de leur visage, avaient
bien l'air de savoir à quoi s'en tenir sur toute cette comédie.
«Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor,
quelle a été la dernière erreur du numéro vingt-sept.»
On me répondit que c'était un cas de banque.
«Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.
-- Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il
n'était pas seul; c'était lui qui menait la bande. Il s'agissait
d'une grosse somme. On les a condamnés à la déportation
perpétuelle. Vingt-sept était le plus rusé de la troupe, il avait
su se tenir presque complètement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu
y réussir tout à fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de
sel sur la queue... et ce n'était pas facile.
-- Savez-vous le crime de Vingt-huit?
-- Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant à voix basse, et par-
dessus l'épaule, sans retourner la tête, comme s'il craignait que
Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable
irrévérence sur le compte de ces créatures immaculées, Vingt-huit
(également condamné à la déportation) est entré au service d'un
jeune maître à qui, la veille de son départ pour l'étranger, il a
volé deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en
valeurs. Ce qui me rappelle tout particulièrement son affaire,
c'est qu'il a été arrêté par une naine.
-- Par qui?
-- Par une toute petite femme dont j'ai oublié le nom.
-- Ce n'est pas Mowcher?
-- Précisément. Il avait échappé à toutes les poursuites, il
partait pour l'Amérique avec une perruque et des favoris blonds,
jamais vous n'avez vu pareil déguisement, quand cette petite
femme, qui se trouvait à Southampton, le rencontra dans la rue, le
reconnut de son oeil perçant, courut se jeter entre ses jambes
pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.
-- Excellente miss Mowcher! m'écriai-je.
-- C'était bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi,
debout sur une chaise, au banc des témoins, le jour du jugement.
Quand elle l'avait arrêté, il lui avait fait une grande balafre à
la figure, et l'avait maltraitée de la façon la plus brutale, mais
elle ne l'a lâché que quand elle l'a vu sous les verrous. Et même
elle le tenait si obstinément, que les agents de police ont été
obligés de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drôle
que sa déposition; elle a reçu des compliments de toute la Cour,
et on l'a ramenée chez elle en triomphe. Elle a dit devant le
tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle
l'aurait arrêté tout de même, quand elle aurait été manchotte, et
qu'il eût été fort comme Samson. Et, en conscience, je crois
qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.»
C'était aussi mon opinion, et j'en estimais davantage miss
Mowcher.
Nous avions vu tout ce qu'il y avait à voir. En vain nous aurions
essayé de faire comprendre à un homme comme le vénérable
M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit étaient des gens de
caractère qui n'avaient nullement changé, qu'ils étaient ce qu'ils
avaient toujours été: de vils hypocrites faits tout exprès pour
cette espèce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien
que nous, que tout cela était coté à la bourse de la philanthropie
et qu'on leur en tiendrait compte aussitôt qu'ils allaient être
loin de leur patrie; en un mot, que ce n'était d'un bout à l'autre
qu'un calcul infâme, une imposture exécrable. Nous laissâmes là le
_Système_ et ses adhérents, et nous reprîmes le chemin de la
maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.
«Traddles, dis-je à mon ami, quand on a enfourché un mauvais dada,
il vaut peut-être mieux en effet le surmener comme cela, pour le
crever plus vite.
-- Dieu vous entende!» me répondit-il.