CHAPITRE XXXI.

On me montre deux intéressants pénitents.

Provisoirement... dans tous les cas, jusqu'à ce que mon livre fût

achevé, c'est à dire pendant quelques mois encore... j'élus

domicile à Douvres, chez ma tante; et là, assis à la fenêtre d'où

j'avais contemplé la lune réfléchie dans les eaux de la mer, la

première fois que j'étais venu chercher un abri sous ce toit, je

poursuivis tranquillement ma tâche.

Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes travaux que

lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je

ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les

triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à

mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout

ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-

je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas

grand'chose, le reste n'a d'intérêt pour personne.

Parfois, j'allais à Londres, pour me perdre dans ce vivant

tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque

affaire. Pendant mon absence, il avait gouverné ma fortune avec un

jugement des plus solides; et, grâce à lui, elle était dans l'état

le plus prospère, Comme ma renommée croissante commençait à

m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas,

lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que

répondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa

porte; là, les facteurs infatigables venaient apporter des

monceaux de lettres à mon adresse, et, de temps à autre, je m'y

plongeais à corps perdu, comme un ministre de l'intérieur, sauf

les appointements.

Dans ma correspondance, je trouvais parfois égarée une offre

obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans

la cour des _Doctors'-Commons_: on me proposait de pratiquer sous

mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de

procureur), et de me donner tant pour cent sur les bénéfices. Mais

je déclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que

déjà trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuadé que la

cour des Commons était déjà bien assez mauvaise comme cela, sans

que j'allasse contribuer à la rendre pire encore.

Les soeurs de Sophie étaient retournées en Devonshire, lorsque mon

nom vint éclore sur la porte de Traddles, et c'était le petit

espiègle qui répondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de

connaître Sophie, confinée dans une chambre de derrière, d'où elle

avait l'agrément de pouvoir, en levant les yeux de dessus son

ouvrage, avoir une échappée de vue sur un petit bout de jardin

enfumé, y compris une pompe.

Mais je la retrouvais toujours là, charmante et douce ménagère,

fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas

monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mélodieux

le petit page sur son siège, dans son antichambre officielle.

Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si

souvent Sophie occupée à écrire sur un grand livre, ni pourquoi,

dès qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le

tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientôt dévoilé. Un

jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante)

sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de

cette écriture.

-- Oh, non, Tom! s'écria Sophie, qui faisait chauffer les

pantoufles de son mari.

-- Pourquoi pas, ma chère, reprit Tom d'un air ravi. Que dites-

vous de cette écriture, Copperfield?

-- Elle est magnifique; c'est tout à fait l'écriture légale des

affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.

-- Ça n'a pas l'air d'une écriture de femme, n'est-ce pas? dit

Traddles.

-- De femme! répétai-je. Pourquoi pas d'un moulin à vent?»

Traddles, ravi de ma méprise, éclata de rire, et m'apprit que

c'était l'écriture de Sophie; que Sophie avait déclaré qu'il lui

fallait bientôt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office;

qu'elle avait attrapé ce genre d'écriture à force d'étudier un

modèle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de

pages in-folio à l'heure. Sophie était toute confuse de ce qu'on

me disait là. «Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le

crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'était pas de cet avis;

il déclarait au contraire qu'il en serait toujours également fier,

quelles que fussent les circonstances.

«Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cher

Traddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.

-- Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la

meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout

ici, avec quelle exactitude, quelle habileté, quelle économie,

quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mène tout cela!

-- En vérité, vous avez bien raison de faire son éloge, repris-je.

Vous êtes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour

vous communiquer l'un à l'autre le bonheur que chacun de vous

porte en soi-même.

-- Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde,

reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez!

Copperfield, quand je la vois se lever à la lumière pour mettre

tout en ordre, aller faire son marché sans jamais s'inquiéter du

temps, avant même que les clercs soient arrivés dans le bureau; me

composer je ne sais comment les meilleurs petits dîners, avec les

éléments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pâtés,

remettre chaque chose à sa place, toujours propre et soignée sur

sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer,

toujours de bonne humeur, toujours prête à m'encourager, et tout

cela pour me faire plaisir: non vraiment, là, il m'arrive

quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!»

Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui

avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les

étendant sur les chenets d'un air de satisfaction.

«Je ne peux pas le croire, répétait-il. Et si vous saviez que de

plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont

admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous

fermons notre porte, après avoir tiré ces rideaux..., qu'elle a

faits... où pourrions-nous être mieux? Quand il fait beau, et que

nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille

jouissances. Nous nous mettons à regarder les étalages des

bijoutiers, et je montre à Sophie lequel de ces serpents aux yeux

de diamants, couchés sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en

avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres

d'or à cylindre, avec mouvement à échappement horizontal, elle

m'achèterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les

cuillers et les fourchettes, les couteaux à beurre, les truelles à

poisson ou les pinces à sucre qui nous plairaient le plus, si nous

avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents

que si nous les avions achetés! Une autre fois, nous allons flâner

dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison à

louer, alors nous la considérons en nous demandant si cela nous

conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos

arrangements: cette chambre-là sera pour nous, telle autre pour

l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu'à ce que nous ayons décidé

si véritablement l'hôtel peut ou non nous convenir. Quelquefois

aussi nous allons, en payant moitié place, au parterre de quelque

théâtre, dont le fumet seul, à mon avis, n'est pas cher pour le

prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit

tout ce qu'elle entend sur la scène, et moi aussi. En rentrant,

nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose

chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de

poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper,

tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien!

Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'étais lord chancelier,

nous ne pourrions jamais faire ça?

-- Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi-

même, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable. À propos,

lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais

de squelettes?

-- Mais réellement, répondit Traddles en riant et en rougissant,

je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre

jour j'étais au banc du roi, une plume à la main; il m'a pris

fantaisie de voir si j'avais conservé mon talent d'autrefois. Et

j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette... en perruque... sur le

rebord du pupitre.»

Quand nous eûmes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit à

dire, de son ton d'indulgence: «Ce vieux Creakle!

-- J'ai reçu une lettre de ce vieux... scélérat, lui dis-je.» car

jamais je ne m'étais senti moins disposé à lui pardonner

l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme plâtre,

qu'en voyant Traddles si disposé à lui pardonner pour lui-même.

-- De Creakle le maître de pension? s'écria Traddles. Oh! non, ce

n'est pas possible.

-- Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renommée naissante,

lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font

la découverte qu'elles m'ont toujours été très-attachées, se

trouve le susdit Creakle. Il n'est plus maître de pension à

présent, Traddles. Il est retiré. C'est un magistrat du comté de

Middlesex.»

Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du

tout, il n'en montra aucune.

«Et comment peut-il se faire, à votre avis, qu'il soit devenu

magistrat du Middlesex? continuai-je.

-- Oh! mon cher ami, répondit Traddles, c'est une question à

laquelle il serait bien difficile de répondre. Peut-être a-t-il

voté pour quelqu'un ou prêté de l'argent à quelqu'un, ou acheté

quelque chose à quelqu'un, ou rendu service à quelqu'un, qui

connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comté qu'on

le mît dans la commission?

-- En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il

m'écrit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le

seul vrai système de discipline pour les prisons; le seul moyen

infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est-à-

dire, comme vous savez, le système cellulaire. Qu'en pensez-vous?

-- Du système? me demanda Traddles, d'un air grave.

-- Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui

annoncer que vous y viendrez avec moi?

-- Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.

-- Alors, je vais lui écrire pour le prévenir. Vous rappelez-vous

(pour ne rien dire de la façon dont on nous traitait) que ce même

Creakle avait mis son fils à la porte de chez lui, et vous

souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener à sa femme et à sa

fille?

-- Parfaitement, dit Traddles.

-- Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus

tendre des hommes pour les condamnés chargés de tous les crimes.

Seulement je ne suis pas bien sûr que cette tendresse de coeur

s'étende aussi à quelque autre classe de créatures humaines.»

Traddles haussa les épaules, mais sans paraître le moins du monde

surpris. Je ne l'étais pas moi-même, j'avais déjà vu trop souvent

de semblables parodies en action. Nous fixâmes le jour de notre

visite, et j'écrivis le soir même à M. Creakle.

Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu

importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où

M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui

avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de

la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général

qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait

proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une

école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en

faveur des vieillards dignes d'intérêt.

On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de-

chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit.

Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au

milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces

infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs

venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé

l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement.

Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec

moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et

l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup

vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était

toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus

enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je

me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu,

et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve

n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.

Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la

conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde

rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers,

ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison,

nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du

dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on

préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer

par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge.

Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien

frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners,

je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des

paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il

n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié.

J'appris que le _Système_ exigeait une forte nourriture, et, en un

mot, pour en finir avec le _Système_, je découvris que, sur ce

point comme sur tous les autres, le _Système_ levait tous les

doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne

paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que

le _Système_, qui valût la peine d'en parler.

Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à

M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de

ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que

c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme

ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à

côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire

qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.

Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules

et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules;

quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle,

et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement

probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne

croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient

évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre

ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien

qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème

contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les

traces de cette pénitence tant vantée.

Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai

que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme,

comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux

étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes

professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à

la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de

renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des

treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait

pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses

griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient

ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre,

leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de

tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs

antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi

dans lesquelles ils se complaisaient fort.

Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre

visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de

sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que

j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était

aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour

lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre

extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt-

sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui

l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa

mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins

très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.

J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on

réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous

arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant

son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus

vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de

cantiques.

Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir

numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou

se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou

sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner

l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté,

M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et

d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses

instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le

mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était

Uriah Heep!

Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa

cellule avec ses contorsions d'autrefois:

«Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous

portez-vous, monsieur Traddles?»

Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration

générale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun

était émerveillé de voir qu'il ne fût pas fier le moins du monde

et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnaître.

«Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air

sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

-- Je suis bien humble, monsieur, répondit Uriah Heep.

-- Vous l'êtes toujours, Vingt-sept,» dit M. Creakle.

Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intérêt:

«Vous sentez-vous vraiment tout à fait bien?

-- Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du côté de

son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais été nulle

part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est là ce

qui fait que je me sens si bien de mon nouvel état.»

Plusieurs des assistants étaient profondément touchés. L'un

d'entre eux, s'avançant vers lui, lui demanda, avec une extrême

sensibilité, comment il trouvait le boeuf?

«Merci, monsieur, répondit Uriah Heep en regardant du côté d'où

venait cette nouvelle question; il était plus dur hier que je ne

l'aurais souhaité, mais mon devoir est de m'y résigner. J'ai fait

des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec

un sourire bénin, et je dois en supporter les conséquences sans me

plaindre.»

Il s'éleva un murmure combiné où venaient se mêler, d'une part la

satisfaction de voir à Vingt-sept un état d'âme si céleste, et de

l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui

avoir donné quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note

immédiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de

nous, comme s'il sentait bien qu'il représentait là la pièce

curieuse d'un muséum des plus intéressants. Pour nous porter, à

nous autres néophytes, le coup de grâce et nous éblouir, séance

tenante, en redoublant à nos yeux ces éclatantes merveilles, on

donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.

J'avais déjà été tellement étonné, que je n'éprouvai qu'une sorte

de surprise résignée quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un

bon livre.

«Vingt-huit, dit un monsieur à lunettes qui n'avait pas encore

parlé, la semaine passée, vous vous êtes plaint du chocolat, mon

ami. A-t-il été meilleur cette semaine?

-- Merci, monsieur, dit M. Littimer, il était mieux fait. Si

j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait

qu'on y mêle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur,

qu'on falsifie beaucoup le lait à Londres, et que c'est un article

qu'il est difficile de se procurer naturel.»

Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence

avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux

se chargeait de faire valoir son protégé tour à tour.

«Dans quel état d'âme êtes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur

en lunettes.

-- Je vous remercie, monsieur, répondit M. Littimer; je reconnais

mes folies, monsieur; je suis bien peiné quand je songe aux péchés

de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espère qu'ils

obtiendront leur pardon.

-- Vous vous trouvez heureux? continua le même monsieur d'un ton

d'encouragement.

-- Je vous suis bien obligé, monsieur, reprit M. Littimer;

parfaitement.

-- Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe? Dites-le

franchement, Vingt-huit.

-- Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tête, si mes yeux ne

m'ont pas trompé, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois.

Il peut être utile à ce monsieur de savoir que j'attribue toutes

mes folies passées à ce que j'ai mené une vie frivole au service

des jeunes gens, et que je me suis laissé entraîner par eux à des

faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de résister.

J'espère que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de

cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la liberté

que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies

passées; j'espère qu'il se repentira de même de toutes les fautes

et des péchés dont il a pris sa part.»

J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la

main comme s'ils venaient d'entrer dans une église.

«Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de

vous... Avez-vous encore quelques mots à dire?

-- Monsieur, reprit M. Littimer en levant légèrement, non pas les

yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme

d'une mauvaise conduite que j'ai essayé, mais en vain, de sauver.

Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette

jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi,

et que je l'invite à la repentance. J'espère qu'il aura cette

bonté.

-- Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le

monsieur auquel vous faites allusion ne sente très-vivement, comme

nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une façon si

touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.

-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous

souhaite le bonjour; j'espère que vous en viendrez aussi, vous et

vos familles, à reconnaître vos péchés et à vous amender.»

Là-dessus Vingt-huit se retira après avoir lancé un regard

d'intelligence à Uriah. On voyait bien qu'ils n'étaient pas

inconnus l'un à l'autre et qu'ils avaient trouvé moyen de

s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on

entendait chuchoter de tout côté dans le groupe que c'était là un

prisonnier bien respectable, un cas magnifique.

«Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scène avec son

champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous?

Vous n'avez qu'à dire.

-- Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant

sa tête haineuse, l'autorisation d'écrire encore à ma mère.

-- Elle vous sera certainement accordée, dit M. Creakle.

-- Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mère. Je crains

qu'elle ne soit pas en sûreté.»

Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait;

mais un «Chut!» scandalisé fut la réponse générale.

«Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté pour l'éternité,

monsieur, répondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais

savoir ma mère dans l'état où je suis. Jamais je ne serais arrivé

à cet état d'âme si je n'étais pas venu ici. Je voudrais que ma

mère fût ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pût amener

ici tout le monde.»

Ce sentiment fut reçu avec une satisfaction sans limites, une

satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore

rien vu de pareil.

«Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de côté,

comme s'il eût souhaité de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le

monde extérieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je

commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnaître, il

y a bien du péché dans le monde; il y a bien du péché chez ma

mère. D'ailleurs, il n'y a que péché partout, excepté ici.

-- Vous êtes tout à fait changé, dit M. Creakle.

-- Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus

belle espérance.

-- Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en liberté? demanda

une autre personne.

-- Oh ciel! non, monsieur.

-- Bien! dit M. Creakle, tout ceci est très-satisfaisant. Vous

vous êtes adressé à M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque

chose de plus à lui dire?

-- Vous m'avez connu longtemps avant mon entrée ici, et mon grand

changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de

telle manière que jamais je n'avais vu, même sur son visage, un

plus atroce regard... Vous m'avez connu dans le temps où, malgré

toutes mes fautes, j'étais humble avec les orgueilleux, et doux

avec les violents; vous avez été violent envers moi une fois,

monsieur Copperfield; vous m'avez donné un soufflet, vous savez!»

Tableau de commisération générale. On me lance des regards

indignés.

«Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de

sa clémence le sujet d'un parallèle odieux, impie, que je croirais

blasphémer de répéter. Je pardonne à tout le monde. Ce n'est pas à

moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je

vous pardonne de bon coeur, et j'espère qu'à l'avenir vous

dompterez mieux vos passions. J'espère que M. Wickfield et miss

Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de

pécheurs. Vous avez été visité par l'affliction, et j'espère que

cela vous profitera, mais il vous aurait été encore plus

profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir

ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de

mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu'à vous tous, messieurs,

c'est d'être arrêtés et conduits ici. Quand je songe à mes folies

passées et à mon état présent, je sens combien cela vous serait

avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amenés ici.»

Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation;

Traddles et moi, nous nous sentîmes tout soulagés quand il fut

sous les verrous.

Une conséquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il

me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes

pour être mis en prison. C'était évidemment le dernier aveu sur

lequel ils fussent disposés à s'étendre. Je m'adressai à un des

deux gardiens qui, d'après l'expression de leur visage, avaient

bien l'air de savoir à quoi s'en tenir sur toute cette comédie.

«Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor,

quelle a été la dernière erreur du numéro vingt-sept.»

On me répondit que c'était un cas de banque.

«Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.

-- Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il

n'était pas seul; c'était lui qui menait la bande. Il s'agissait

d'une grosse somme. On les a condamnés à la déportation

perpétuelle. Vingt-sept était le plus rusé de la troupe, il avait

su se tenir presque complètement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu

y réussir tout à fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de

sel sur la queue... et ce n'était pas facile.

-- Savez-vous le crime de Vingt-huit?

-- Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant à voix basse, et par-

dessus l'épaule, sans retourner la tête, comme s'il craignait que

Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable

irrévérence sur le compte de ces créatures immaculées, Vingt-huit

(également condamné à la déportation) est entré au service d'un

jeune maître à qui, la veille de son départ pour l'étranger, il a

volé deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en

valeurs. Ce qui me rappelle tout particulièrement son affaire,

c'est qu'il a été arrêté par une naine.

-- Par qui?

-- Par une toute petite femme dont j'ai oublié le nom.

-- Ce n'est pas Mowcher?

-- Précisément. Il avait échappé à toutes les poursuites, il

partait pour l'Amérique avec une perruque et des favoris blonds,

jamais vous n'avez vu pareil déguisement, quand cette petite

femme, qui se trouvait à Southampton, le rencontra dans la rue, le

reconnut de son oeil perçant, courut se jeter entre ses jambes

pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.

-- Excellente miss Mowcher! m'écriai-je.

-- C'était bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi,

debout sur une chaise, au banc des témoins, le jour du jugement.

Quand elle l'avait arrêté, il lui avait fait une grande balafre à

la figure, et l'avait maltraitée de la façon la plus brutale, mais

elle ne l'a lâché que quand elle l'a vu sous les verrous. Et même

elle le tenait si obstinément, que les agents de police ont été

obligés de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drôle

que sa déposition; elle a reçu des compliments de toute la Cour,

et on l'a ramenée chez elle en triomphe. Elle a dit devant le

tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle

l'aurait arrêté tout de même, quand elle aurait été manchotte, et

qu'il eût été fort comme Samson. Et, en conscience, je crois

qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.»

C'était aussi mon opinion, et j'en estimais davantage miss

Mowcher.

Nous avions vu tout ce qu'il y avait à voir. En vain nous aurions

essayé de faire comprendre à un homme comme le vénérable

M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit étaient des gens de

caractère qui n'avaient nullement changé, qu'ils étaient ce qu'ils

avaient toujours été: de vils hypocrites faits tout exprès pour

cette espèce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien

que nous, que tout cela était coté à la bourse de la philanthropie

et qu'on leur en tiendrait compte aussitôt qu'ils allaient être

loin de leur patrie; en un mot, que ce n'était d'un bout à l'autre

qu'un calcul infâme, une imposture exécrable. Nous laissâmes là le

_Système_ et ses adhérents, et nous reprîmes le chemin de la

maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.

«Traddles, dis-je à mon ami, quand on a enfourché un mauvais dada,

il vaut peut-être mieux en effet le surmener comme cela, pour le

crever plus vite.

-- Dieu vous entende!» me répondit-il.

David Copperfield - Tome II · 第 47 / 53 题