CHAPITRE XXIX.

Retour.

Je débarquai à Londres par une froide soirée d'automne. Il faisait

sombre et il pleuvait; en une minute, je vis plus de brouillard et

de boue que je n'en avais vu pendant toute une année. J'allai à

pied de la douane à Charing-Cross sans trouver de voiture.

Quoiqu'on aime toujours à revoir d'anciennes connaissances, en

retrouvant sur mon chemin les toits en saillie et les gouttières

engorgées comme autrefois, je ne pouvais pas m'empêcher de

regretter que mes vieilles connaissances ne fussent pas un peu

plus propres.

J'ai souvent remarqué, et je suppose que tout le monde en a fait

autant, qu'au moment où l'on quitte un lieu qui vous est familier,

il semble que votre départ y donne le signal d'une foule de

changements à vue. En regardant par la portière de la voiture, et

en remarquant qu'une vieille maison de Fish-Street, qui depuis

plus d'un siècle n'avait certainement jamais vu ni maçon, ni

peintre, ni menuisier, avait été jetée par terre en mon absence,

qu'une rue voisine, célèbre pour son insalubrité et ses

incommodités de tout genre que leur antiquité avait rendues

respectables, se trouvait assainie et élargie, je m'attendais

presque à trouver que la cathédrale de Saint-Paul allait me

paraître plus vieille encore qu'autrefois.

Je savais qu'il s'était opéré des changements dans la situation de

plusieurs de mes amis. Ma tante était depuis longtemps retournée à

Douvres, et Traddles avait commencé à se faire une petite

clientèle peu de temps après mon départ. Il occupait à présent un

petit appartement dans Grays'inn, et dans une de ses dernières

lettres, il me disait qu'il n'était pas sans quelque espoir d'être

prochainement uni à la meilleure fille de monde.

On m'attendait chez moi pour Noël, mais on ne se doutait pas que

je dusse venir sitôt. J'avais pressé à dessein mon arrivée, afin

d'avoir le plaisir de leur faire une surprise. Et pourtant j'avais

l'injustice de sentir un frisson glacé, comme si j'étais

désappointé de ne voir personne venir au-devant de moi et de

rouler tout seul en silence à travers les rues assombries par le

brouillard.

Cependant, les boutiques et leurs gais étalages me remirent un

peu; et lorsque j'arrivai à la porte du café de Grays'inn, j'avais

repris de l'entrain. Au premier moment, cela me rappela cette

époque de ma vie, bien différente pourtant, où j'étais descendu à

la Croix d'Or, et les changements survenus depuis ce temps-là.

C'était bien naturel.

«Savez-vous où demeure M. Traddles?» demandai-je au garçon en me

chauffant à la cheminée du café.

«Holborn-Court, monsieur, n° 2.

-- M. Traddles commence à être connu parmi les avocats n'est-il

pas vrai?

-- C'est probable, monsieur, mais je n'en sais rien.

Le garçon, qui était entre deux âges et assez maigre, se tourna

vers un garçon d'un ordre supérieur, presque une autorité, un

vieux serviteur robuste, puissant, avec un double menton, une

culotte courte et des bas noirs; il se leva de la place qu'il

occupait au bout de la salle dans une espèce de banc de

sacristain, où il était en compagnie d'une boîte de menue monnaie,

d'un almanach des adresses, d'une liste des gens de loi et de

quelques autres livres ou papiers.

«M. Traddles? dit le garçon maigre, n° 2, dans la cour.»

Le vieillard majestueux lui fit signe de la main qu'il pouvait

s'en aller et se tourna gravement vers moi.

«Je demandais, lui dis-je, si M. Traddles, qui demeure au n° 2,

dans la cour, ne commence pas à se faire un nom parmi les avocats?

-- Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit le garçon,

d'une riche voix de basse-taille.»

Je me sentis tout humilié pour Traddles.

«C'est sans doute un tout jeune homme? dit l'imposant vieillard en

fixant sur moi un regard sévère. Combien y a-t-il qu'il plaide à

la cour?

-- Pas plus de trois ans,» répondis-je.

On ne devait pas s'attendre qu'un garçon qui m'avait tout l'air de

résider dans le même coin du même café depuis quarante ans,

s'arrêtât plus longtemps à un sujet aussi insignifiant. Il me

demanda ce que je voulais pour mon dîner.

Je sentis que j'étais revenu en Angleterre, et réellement Traddles

me fit de la peine. Il n'avait pas de chance. Je demandai

timidement un peu de poisson et un biftek, et je me tins debout

devant le feu, à méditer sur l'obscurité de mon pauvre ami.

Tout en suivant des yeux le garçon en chef, qui allait et venait,

je ne pouvais m'empêcher de me dire que le jardin où s'était

épanouie une fleur si prospère était pourtant d'une nature bien

ingrate pour la produire. Tout y avait un air si roide, si

antique, si cérémonieux, si solennel! Je regardai, autour de la

chambre, le parquet couvert de sable, probablement comme au temps

où le garçon en chef était encore un petit garçon, si jamais il

l'avait été, ce qui me paraissait très-invraisemblable: les tables

luisantes, où je voyais mon image réfléchie jusqu'au fin fond de

l'antique acajou; les lampes bien frottées, qui n'avaient pas une

seule tache; les bons rideaux verts, avec leurs bâtons de cuivre

poli, fermant bien soigneusement chaque compartiment séparé; les

deux grands feux de charbon bien allumés; les carafes rangées dans

le plus bel ordre, et remplies jusqu'au goulot, pour montrer qu'à

la cave elles n'étaient pas embarrassées de trouver des tonneaux

entiers de vieux vin de _Porto_ première qualité. Et je me disais,

en voyant tout cela, qu'en Angleterre la renommée, aussi bien

qu'une place honorable au barreau, n'étaient pas faciles à prendre

d'assaut. Je montai dans ma chambre pour changer, car mes

vêtements étaient trempés; et cette vaste pièce toute boisée (elle

donnait sur l'arcade qui conduisait à Grays'inn), et ce lit

paisible dans son immensité, flanqué de ses quatre piliers, à côté

duquel se pavanait, dans sa gravité indomptable, une commode

massive, semblaient de concert prophétiser un pauvre avenir à

Traddles, comme à tous les jeunes audacieux qui voulaient aller

trop vite. Je descendis me mettre à table, et tout, dans cet

établissement, depuis l'ordre solennel du service jusqu'au silence

qui y régnait... faute de convives, car la cour était encore en

vacances, tout semblait condamner avec éloquence la folle

présomption de Traddles, et lui prédire qu'il en avait encore pour

une vingtaine d'années avant de gagner sa vie dans son état.

Je n'avais rien vu de semblable à l'étranger, depuis mon départ,

et toutes mes espérances pour mon ami s'évanouirent. Le garçon en

chef m'avait abandonné, pour se vouer au service d'un vieux

monsieur revêtu de longues guêtres, auquel on servit un flacon

particulier, de Porto qui sembla sortir de lui-même du fond de la

cave, car il n'en avait même pas demandé. Le second garçon me dit

à l'oreille que ce vieux gentleman était un homme d'affaires

retiré qui demeurait dans le square; qu'il avait une grande

fortune qui passerait probablement après lui à la fille de sa

blanchisseuse; on disait aussi qu'il avait dans son bureau un

service complet d'argenterie tout terni faute d'usage, quoique de

mémoire d'homme on n'eût jamais vu chez lui qu'une cuiller et une

fourchette dépareillées. Pour le coup, je regardai décidément

Traddles comme perdu, et ne conservai plus pour lui la moindre

espérance. Comme cela ne m'empêchait pas de désirer avec

impatience de voir ce brave garçon, je dépêchai mon dîner, de

manière à ne pas me faire honneur dans l'estime du chef de la

valetaille, et je me dépêchai de sortir par la porte de derrière.

J'arrivai bientôt au n° 2 dans la cour, et je lus une inscription

destinée à informer qui de droit, que M. Traddles occupait un

appartement au dernier étage. Je montai l'escalier, un vieil

escalier délabré, faiblement éclairé, à chaque palier, par un

quinquet fumeux dont la mèche, couronnée de champignons, se

mourait tout doucement dans sa petite cage de verre crasseux.

Tout en trébuchant contre les marches, je crus entendre des éclats

de rire: ce n'était pas un rire de procureur ou d'avocat, ni même

celui d'un clerc d'avocat ou de procureur, mais de deux ou trois

jeunes filles en gaieté. Mais en m'arrêtant pour prêter l'oreille,

j'eus le malheur de mettre le pied dans un trou où l'honorable

société de Gray's-inn avait oublié de faire remettre une planche;

je fis du bruit en tombant, et quand je me relevai, les rires

avaient cessé.

Je grimpai lentement, et avec plus de précaution, le reste de

l'escalier; mon coeur battait bien fort quand j'arrivai à la porte

extérieure où on lisait le nom de M. Traddles: elle était ouverte.

Je frappai, on entendit un grand tumulte à l'intérieur, mais ce

fut tout. Je frappai encore.

Un petit bonhomme à l'air éveillé, moitié commis et moitié

domestique, se présenta, tout hors d'haleine, mais en me regardant

effrontément, comme pour me défier d'en apporter la preuve légale.

«M. Traddles est-il chez lui?

-- Oui, monsieur, mais il est occupé.

-- Je désire le voir.»

Après m'avoir examiné encore un moment, le petit espiègle se

décida à me laisser entrer, et, ouvrant la porte toute grande, il

me conduisit d'abord dans un vestibule en miniature, puis dans un

petit salon où je me trouvai en présence de mon vieil ami

(également hors d'haleine) assis devant une table, le nez sur des

papiers.

«Bon Dieu! s'écria Traddles en levant les yeux vers moi: s'est

Copperfield! Et il se jeta dans mes bras, où je le tins longtemps

enlacé.

-- Tout va bien, mon cher Traddles?

-- Tout va bien, mon cher, mon bon Copperfield, et je n'ai que de

bonnes nouvelles à vous donner.»

Nous pleurions de joie tous les deux.

«Mon cher ami, dit Traddles qui, dans sa satisfaction,

s'ébouriffait les cheveux, quoique ce fût bien peu nécessaire, mon

cher Copperfield, mon excellent ami, que j'avais perdu depuis si

longtemps et que je retrouve enfin, comme je suis content de vous

voir! Comme vous êtes bruni! Comme je suis content! Ma parole

d'honneur, mon bien-aimé Copperfield, je n'ai jamais été si

joyeux! non, jamais.»

De mon côté, je ne pouvais pas non plus exprimer mon émotion.

J'étais hors d'état de dire un mot.

«Mon cher ami! dit Traddles. Et vous êtes devenu si fameux! Mon

illustre Copperfield! Bon Dieu! mais d'où venez-vous, quand êtes-

vous arrivé? Qu'est-ce que vous étiez devenu?»

Sans attendre une réponse à toutes ses questions, Traddles qui

m'avait installé dans un grand fauteuil, près du feu, s'occupait

d'une main à remuer vigoureusement les charbons, tandis que de

l'autre il me tirait par ma cravate, la prenant sans doute pour ma

redingote. Puis, sans prendre le temps de déposer les pincettes,

il me serrait à grands bras, et je le serrais à grands bras, et

nous riions tous deux, et nous nous essuyions les yeux: puis nous

rasseyant, nous nous donnions des masses de poignées de main

éternelles par-devant la cheminée.

«Quand on pense, dit Traddles, que vous étiez si près de votre

retour, et que vous n'avez pas assisté à la cérémonie!

-- Quelle cérémonie? mon cher Traddles.

-- Comment! s'écria Traddles, en ouvrant les yeux comme autrefois.

Vous n'avez donc pas reçu ma dernière lettre?

-- Certainement non, s'il y était question d'une cérémonie.

-- Mais, mon cher Copperfield, dit Traddles, en passant ses doigts

dans ses cheveux, pour les redresser sur sa tête avant de rabattre

ses mains sur mes genoux, je suis marié!

-- Marié! lui dis-je, en poussant un cri de joie.

-- Eh! oui, Dieu merci! dit Traddles, par la révérend Horace, avec

Sophie, en Devonshire. Mais, mon cher ami, elle est là, derrière

le rideau de la fenêtre. Regardez!»

Et, à ma grande surprise, la meilleure fille du monde sortit,

riant et rougissant à la fois, de sa cachette. Jamais vous n'avez

vu mariée plus gaie, plus aimable, plus honnête, plus heureuse,

plus charmante, et je ne pus m'empêcher de le lui dire sur-le-

champ. Je l'embrassai, en ma qualité de vieille connaissance, et

je leur souhaitai du fond du coeur toute sorte de prospérités.

«Mais, quelle délicieuse réunion! dit Traddles. Comme vous êtes

bruni, mon cher Copperfield! mon Dieu! mon Dieu! que je suis donc

heureux!

-- Et moi! lui dis-je.

-- Et moi donc! dit Sophie, riant et rougissant de plus belle.

-- Nous sommes tous aussi heureux que possible, dit Traddles.

Jusqu'à ces demoiselles qui sont heureuses! Mais, à propos, je les

oubliais!

-- Vous les oubliiez? dis-je.

-- Oui, ces demoiselles, dit Traddles, les soeurs de Sophie. Elles

demeurent avec nous. Elles sont venues voir Londres. Le fait est

que... est-ce vous qui êtes tombé dans l'escalier, Copperfield?

-- Oui, vraiment, lui répondis-je en riant.

-- Eh bien, quand vous êtes tombé dans l'escalier, j'étais à

batifoler avec elles. Le fait est que nous jouions à cache-cache.

Mais comme cela ne paraîtrait pas convenable à Westminster-Hall,

et qu'il faut respecter le décorum de sa profession, devant les

clients, elles ont bien vite décampé. Et maintenant, je suis sûr

qu'elles nous écoutent, dit Traddles, en jetant un coup d'oeil du

côté de la porte de l'autre chambre.

-- Je suis fâché, lui dis-je, en riant de nouveau, d'avoir été la

cause d'une pareille débandade.

-- Sur ma parole, reprit Traddles d'un ton ravi, vous ne diriez

pas ça si vous les aviez vues se sauver, quand elles vous ont

entendu frapper, et revenir au galop ramasser leurs peignes

qu'elles avaient laissé tomber, et disparaître de nouveau, comme

de petites folles. Mon amour, voulez-vous les appeler?»

Sophie sortit en courant, et nous entendîmes rire aux éclats dans

la pièce voisine.

«Quelle agréable musique, n'est-ce pas, mon cher Copperfield? dit

Traddles. C'est charmant à entendre; il faut ça pour égayer ce

vieil appartement. Pour un malheureux garçon qui a vécu seul toute

sa vie, c'est délicieux, c'est charmant. Pauvres filles! elles ont

tant perdu en perdant Sophie!... car c'est bien, je vous assure,

Copperfield, la meilleure fille! Aussi, je suis charmé de les voir

s'amuser. La société des jeunes filles est quelque chose de

délicieux, Copperfield. Ce n'est pas précisément conforme au

décorum de ma profession; mais c'est égal, c'est délicieux.»

Je remarquai qu'il me disait tout cela avec un peu d'embarras: je

compris que par bonté de coeur, il craignait de me faire de la

peine, en me dépeignant trop vivement les joies du mariage, et je

me hâtai de le rassurer en disant comme lui, avec une vivacité

d'expression qui parut le charmer.

«Mais à dire vrai, reprit-il, nos arrangements domestiques, d'un

bout à l'autre, ne sont pas trop d'accord avec ma profession, mon

cher Copperfield. Même, le séjour de Sophie ici, ce n'est pas trop

conforme au décorum de la profession, mais nous n'avons pas

d'autre logement. Nous nous sommes embarqués sur un radeau, et

nous sommes décidés à ne pas faire les difficiles. D'ailleurs

Sophie est une si bonne ménagère! Vous serez surpris de voir comme

elle a casé ces demoiselles. C'est à peine si je le comprends moi-

même.

-- Combien donc en avez-vous ici? demandai-je.

-- L'aînée, la Beauté, est ici, me dit Traddles, à voix basse;

Caroline et Sarah aussi, vous savez, celle que je vous disais qui

a quelque chose à l'épine dorsale: elle va infiniment mieux. Et

puis après cela, les deux plus jeunes, que Sophie a élevées, sont

aussi avec nous. Et Louisa donc, elle est ici!

-- En vérité! m'écriai-je.

-- Oui, dit Traddles. Eh bien! l'appartement n'a que trois

chambres, mais Sophie a arrangé tout cela d'une façon vraiment

merveilleuse, et elles sont toutes casées aussi commodément que

possible. Trois dans cette chambre, dit Traddles, en m'indiquant

une porte, et deux dans celle-là.»

Je ne pus m'empêcher de regarder autour de moi, pour chercher où

pouvaient se loger M. et mistress Traddles. Traddles me comprit.

«Ma foi! dit-il, comme je vous disais tout à l'heure, nous ne

sommes pas difficiles; la semaine dernière, nous avons improvisé

un lit ici, sur le plancher. Mais il y a une petite chambre au-

dessous du toit... une jolie petite chambre... quand une fois on y

est arrivé. Sophie y a collé elle-même du papier pour me faire une

surprise; et c'est notre chambre à présent. C'est un charmant

petit trou. On a de là une si belle vue!

«Et enfin, vous voilà marié, mon cher Traddles. Que je suis

content!

-- Merci, mon cher Copperfield, dit Traddles, en me donnant encore

une poignée de main. Oui, je suis aussi heureux qu'on peut l'être.

Voyez-vous votre vieille connaissance! me dit-il en me montrant

d'un air de triomphe le vase à fleurs, et voilà le guéridon à

dessus de marbre. Tout notre mobilier est simple et commode. Quant

à l'argenterie, mon Dieu! nous n'avons pas même une petite

cuiller!

-- Eh bien! vous en gagnerez, dis-je gaiement.

-- C'est cela, répondit Traddles, on les gagnera. Nous avons comme

de raison des espèces de petites cuillers pour remuer notre thé:

mais c'est du métal anglais.

-- L'argenterie n'en sera que plus brillante le jour où vous en

aurez, lui dis-je.

-- C'est justement ce que nous disons, s'écria Traddles. Voyez-

vous, mon cher Copperfield, et il reprit de nouveau son ton

confidentiel, quand j'ai eu plaidé dans le procès de _Doe dem

Gipes contre Wigzell_, où j'ai bien réussi, je suis allé en

Devonshire, pour avoir une conversation sérieuse avec le révérend

Horace. J'ai appuyé sur ce fait que Sophie qui est, je vous

assure, Copperfield, la meilleure fille du monde...

-- J'en suis certain, dis-je.

-- Ah! vous avez bien raison, reprit Traddles. Mais je m'éloigne,

ce me semble, de mon sujet. Je crois que je vous parlais du

révérend Horace?

-- Vous me disiez que vous aviez appuyé sur le fait...

-- Ah! oui... sur le fait que nous étions fiancés depuis

longtemps, Sophie et moi, et que Sophie, avec la permission de ses

parents ne demandait pas mieux que de m'épouser... continua

Traddles avec son franc et honnête sourire d'autrefois... sur le

pied actuel, c'est-à-dire avec le métal anglais. J'ai donc proposé

au révérend Horace de consentir à notre union. C'est un excellent

pasteur, Copperfield, on devrait en faire un évêque, ou au moins

lui donner de quoi vivre à son aise; je lui demandai de consentir

à nous unir si je pouvais seulement me voir à la tête de deux cent

cinquante livres sterling dans l'année, avec l'espérance, pour

l'année prochaine, de me faire encore quelque chose de plus, et de

me meubler en sus un petit appartement. Comme vous voyez, je pris

la liberté de lui représenter que nous avions attendu bien

longtemps, et que d'aussi bons parents ne pouvaient pas s'opposer

à l'établissement de leur fille, uniquement parce qu'elle leur

était extrêmement utile, à la maison... Vous comprenez?

-- Certainement, ce ne serait pas juste.

-- Je suis bien aise que vous soyez de mon avis, Copperfield,

reprit Traddles, parce que, sans faire le moindre reproche au

révérend Horace, je crois que les pères, les frères, etc., sont

souvent égoïstes en pareil cas. Je lui ai fait aussi remarquer que

je ne désirais rien tant au monde que d'être utile aussi à la

famille, et que si je faisais mon chemin, et que, par malheur, il

lui arrivât quelque chose... je parle du révérend Horace...

-- Je vous comprends.

-- Ou à mistress Crewler, je serais trop heureux de servir de père

à leurs filles. Il m'a répondu d'une façon admirable et très-

flatteuse pour moi, en me promettant d'obtenir le consentement de

mistress Crewler. On a eu bien de la peine avec elle. Ça lui

montait des jambes à la poitrine, et puis à la tête...

-- Qu'est-ce qui lui montait comme ça? demandai-je.

-- Son chagrin, reprit Traddles d'un air sérieux. Tous ses

sentiments font de même. Comme je vous l'ai déjà dit une fois,

c'est une femme supérieure, mais elle a perdu l'usage de ses

membres. Quand quelque chose la tracasse, ça la prend tout de

suite par les jambes; mais dans cette occasion, c'est monté à la

poitrine, et puis à la tête, enfin cela lui est monté partout, de

manière à compromettre le système entier de la manière la plus

alarmante. Cependant, on est parvenu à la remettre à force de

soins et d'attentions, et il y a eu hier six semaines que nous

nous sommes mariés. Vous ne sauriez vous faire une idée,

Copperfield, de tous les reproches que je me suis adressés en

voyant la famille entière pleurer et se trouver mal dans tous les

coins de la maison! Mistress Crewler n'a pas pu se résoudre à me

voir avant notre départ; elle ne pouvait pas me pardonner de lui

enlever son enfant, mais au fond c'est une si bonne femme! elle

s'y résigne maintenant. J'ai reçu d'elle, ce matin même, une

charmante lettre.

-- En un mot, mon cher ami, lui dis-je, vous êtes aussi heureux

que vous méritez de l'être.

-- Oh! comme vous me flattez! dit Traddles en riant. Mais le fait

est que mon sort est digne d'envie. Je travaille beaucoup, et je

lis du droit toute la journée. Je suis sur pied tous les jours dès

cinq heures du matin, et je n'y pense seulement pas. Pendant la

journée, je cache ces demoiselles à tous les yeux, et le soir,

nous nous amusons tant et plus. Je vous assure que je suis désolé

de les voir partir mardi, la veille de la Saint-Michel... Mais les

voilà! dit Traddles, coupant court à ses confidences pour me dire

d'un ton de voix plus élevé: Monsieur Copperfield, miss Crewler,

miss Sarah, miss Louisa, Margaret et Lucy!»

C'était un vrai bouquet de roses: elles étaient si fraîches et si

bien portantes, et toutes jolies; miss Caroline était très-belle,

mais il y avait dans le brillant regard de Sophie une expression

si tendre, si gaie, si sereine, que j'étais sûr que mon ami ne

s'était pas trompé dans son choix. Nous nous établîmes tous près

du feu, tandis que le petit espiègle qui s'était probablement

essoufflé à tirer des cartons les papiers pour les étaler sur la

table, s'empressait maintenant de les enlever pour les remplacer

par le thé; puis il se retira en fermant la porte de toutes ses

forces. Mistress Traddles, toujours tranquille et gaie, se mit à

faire le thé et à surveiller les rôties qui grillaient dans un

coin devant le feu.

Tout en se livrant à cette occupation, elle me dit qu'elle avait

vu Agnès. «Tom l'avait menée dans le Kent pour leur voyage de

noce, elle avait vu ma tante, qui se portait très-bien, ainsi

qu'Agnès, et on n'avait parlé que de moi. Tom n'avait pas cessé de

penser à moi, disait-elle, tout le temps de mon absence.» Tom

était son autorité en toutes matières; Tom était évidemment

l'idole de sa vie, et il n'y avait pas de danger qu'il y eût une

secousse capable d'ébranler cette idole-là sur son piédestal; elle

y avait trop de confiance; elle lui avait de tout son coeur, prêté

foi et hommage quand même.

La déférence que Traddles et elle témoignaient à la Beauté, me

plaisait beaucoup. Je ne sais pas si je trouvais cela bien

raisonnable, mais c'était encore un trait délicieux de leur

caractère, en harmonie avec le reste. Je suis sûr que si Traddles

se prenait parfois à regretter de n'avoir pu encore se procurer

les petites cuillers d'argent, c'était seulement quand il passait

une tasse de thé à la Beauté. Si sa douce petite femme était

capable de se glorifier de quelque chose au monde, je suis

convaincu que c'était uniquement d'être la soeur de la Beauté.

Je remarquai que les caprices de cette jeune personne étaient

envisagés par Traddles et sa femme comme un titre légitime qu'elle

tenait naturellement de ses avantages physiques. Si elle était née

la reine de la ruche, et qu'ils fussent nés les abeilles

ouvrières, je suis sûr qu'ils n'auraient pas reconnu avec plus de

plaisir la supériorité de son rang.

Mais c'était surtout leur abnégation qui me charmait. Rien ne

pouvait mieux faire leur éloge que l'orgueil avec lequel tous deux

parlaient de leurs soeurs, et leur parfaite soumission à toutes

les fantaisies de ces demoiselles. À chaque instant, on appelait

Traddles pour le prier d'apporter ceci ou d'emporter cela: de

monter une chose ou d'en descendre une autre, ou d'en aller

chercher une troisième. Quant à Sophie, les autres ne pouvaient

rien faire sans elle. Une des soeurs était décoiffée, et Sophie

était la seule qui pût remettre ses cheveux en ordre. Quelqu'une

avait oublié un air, et il n'y avait que Sophie qui pût la

remettre sur la voie. On cherchait le nom d'un village du

Devonshire, et il n'y avait que Sophie qui pût le savoir. S'il

fallait écrire aux parents, on comptait sur Sophie pour trouver le

temps d'écrire le matin avant le déjeuner. Quand l'une d'elles

lâchait une maille dans son tricot, Sophie était en réquisition

pour réparer l'erreur. C'étaient elles qui étaient maîtresses du

logis; Sophie et Traddles n'étaient-là que pour les servir. Je ne

sais combien d'enfants Sophie avait pu soigner dans son temps,

mais je crois qu'il n'y a jamais eu chanson d'enfant, en anglais,

qu'elle ne sût sur le bout du doigt, et elle en chantait à la

douzaine, l'une après l'autre, de la petite voix la plus claire du

monde, au commandement de ses soeurs, qui voulaient avoir chacune

la leur, sans oublier la Beauté, qui ne restait pas en arrière;

j'étais vraiment enchanté. Avec tout cela, au milieu de toutes

leurs exigences, les soeurs avaient toutes le plus grand respect

et la plus grande tendresse pour Sophie et son mari. Quand je me

retirai, Traddles voulut m'accompagner jusqu'à l'hôtel, et je

crois que jamais je n'avais vu une tête, surtout une tête

surmontée d'une chevelure si obstinée, rouler entre tant de mains

pour recevoir pareille averse de baisers. Bref, c'était une scène

à laquelle je ne pus m'empêcher de penser avec plaisir longtemps

après avoir dit bonsoir à Traddles. Je ne crois pas que la vue

d'un millier de roses épanouies dans une mansarde du vieux

bâtiment de Gray's-inn eût jamais pu l'égayer autant. L'idée seule

de toutes ces jeunes filles du Devonshire cachées au milieu de

tous ces vieux jurisconsultes et dans ces graves études de

procureurs, occupées à faire griller des rôties et à chanter tout

le jour parmi les parchemins poudreux, la ficelle rouge, les vieux

pains à cacheter, les bouteilles d'encre, le papier timbré, les

baux et procès-verbaux, les assignations et les comptes de frais

et fournitures; c'était pour moi un rêve aussi amusant et aussi

fantastique que si j'avais vu la fabuleuse famille du Sultan

inscrite sur le tableau des avocats, avec l'oiseau qui parle,

l'arbre qui chante et le fleuve qui roule des paillettes d'or,

installés dans Gray's-inn-Hall. Ce qu'il y a de sûr, c'est que

lorsque j'eus quitté Traddles, et que je me retrouvai dans mon

café, je ne songeais plus le moins du monde à plaindre mon vieux

camarade. Je commençai à croire à ses succès futurs, en dépit de

tous les garçons en chef du Royaume-Uni.

Assis au coin du feu, pour penser à lui à loisir, je tombai

bientôt de ces réflexions consolantes et de ces douces images dans

la contemplation vague du charbon flamboyant, dont les

transformations capricieuses me représentaient fidèlement les

vicissitudes qui avaient troublé ma vie. Depuis que j'avais quitté

l'Angleterre, trois ans auparavant, je n'avais pas revu un feu de

charbon, mais, que de fois, en observant les bûches qui tombaient

en cendre blanchâtre, pour se mêler à la légère poussière du

foyer, j'avais cru voir avec leur braise consumée s'évanouir mes

espérances éteintes à tout jamais!

Maintenant, je me sentais capable de songer au passé gravement,

mais sans amertume; je pouvais contempler l'avenir avec courage.

Je n'avais plus, à vrai dire, de foyer domestique. Je m'étais fait

une soeur de celle à laquelle, peut-être, j'aurais pu inspirer un

sentiment plus tendre. Un jour elle se marierait, d'autres

auraient des droits sur son coeur, sans qu'elle sût jamais, en

prenant de nouveaux liens, l'amour qui avait grandi dans mon âme.

Il était juste que je payasse la peine de ma passion étourdie. Je

récoltais ce que j'avais semé.

Je pensais à tout cela, et je me demandais si mon coeur était

vraiment capable de supporter cette épreuve, si je pourrais me

contenter auprès d'elle d'occuper la place qu'elle avait su se

contenter d'occuper auprès de moi, quand tout à coup, j'aperçus

sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprès du feu

que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.

Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m'avaient rendu le

service que l'on a vu dans le premier chapitre de ce récit, était

assis à l'autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait

bien un peu souffert du progrès des ans, mais c'était un petit

homme si doux, si calme, si paisible, qu'il n'y paraissait guère;

je me figurai qu'il n'avait pas dû changer depuis le jour où il

était établi dans notre petit salon à attendre ma naissance.

M. Chillip avait quitté Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je

ne l'avais jamais revu depuis. Il était là à lire tout

tranquillement son journal, la tête penchée d'un côté et un verre

de vin chaud près de lui. Il y avait dans toute sa personne

quelque chose de si conciliant, qu'il avait l'air de faire ses

excuses au journal de prendre la liberté de le lire.

Je m'approchai de l'endroit où il était assis en lui disant:

«Comment cela va-t-il, monsieur Chillip?»

Il parut fort troublé de cette interpellation inattendue de la

part d'un étranger, et répondit lentement, selon son habitude:

«Je vous remercie, monsieur; vous êtes bien bon. Merci, monsieur;

et vous, j'espère que vous allez bien?

-- Vous ne vous souvenez pas de moi?

-- Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l'air le plus

doux et en secouant la tête, j'ai quelque idée que j'ai vu votre

figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main

sur votre nom, en vérité.

-- Et cependant, vous m'avez connu longtemps avant que je me

connusse moi-même, répondis-je.

-- Vraiment, monsieur? dit M. Chillip. Est-ce qu'il se pourrait

que j'eusse eu l'honneur de présider à...

-- Justement.

-- Vraiment? s'écria M. Chillip. Vous avez probablement pas mal

changé depuis lors, monsieur?

-- Probablement.

-- Alors, monsieur, continua M. Chillip, j'espère que vous

m'excuserez si je suis forcé de vous prier de me dire votre nom?»

En entendant mon nom, il fut très-ému. Il me serra la main, ce qui

était pour lui un procédé violent, vu qu'en général il vous

glissait timidement, à deux pouces environ de sa hanche, un doigt

ou deux, et paraissait tout décontenancé lorsque quelqu'un lui

faisait l'amitié de les serrer un peu fort. Même en ce moment, il

fourra, bien vite, après, sa main dans la poche de sa redingote et

parut tout rassuré de l'avoir mise en lieu de sûreté.

«En vérité! monsieur, dit M. Chillip après m'avoir examiné, la

tête toujours penchée du même côté. Quoi! c'est monsieur

Copperfield? Eh bien, monsieur, je crois que je vous aurais

reconnu, si j'avais pris la liberté de vous regarder de plus près.

Vous ressemblez beaucoup à votre pauvre père, monsieur.

-- Je n'ai jamais eu le bonheur de voir mon père, lui répondis-je.

-- C'est vrai, monsieur, dit M. Chillip du ton le plus doux. Et

c'est un grand malheur sous tous les rapports. Nous n'ignorons pas

votre renommée dans ce petit coin du monde, monsieur, ajouta

M. Chillip en secouant de nouveau tout doucement sa petite tête.

Vous devez avoir là, monsieur (en se tapant sur le front), une

grande excitation en jeu; je suis sûr que vous trouvez ce genre

d'occupation bien fatigant, n'est-ce pas?

-- Où demeurez-vous, maintenant? lui dis-je en m'asseyant près de

lui.

-- Je me suis établi à quelques milles de Bury-Saint-Edmunds, dit

M. Chillip. Mistress Chillip a hérité d'une petite terre dans les

environs, d'après le testament de son père; je m'y suis installé,

et j'y fais assez bien mes affaires, comme vous serez bien aise de

l'apprendre. Ma fille est une grande personne, monsieur, dit

M. Chillip en secouant de nouveau sa petite tête; sa mère a été

obligée de défaire deux plis de sa robe la semaine dernière. Ce

que c'est! comme le temps passe!»

Comme le petit homme portait à ses lèvres son verre vide, en

faisant cette réflexion, je lui proposai de le faire remplir et

d'en demander un pour moi, afin de lui tenir compagnie.

«C'est plus que je n'ai l'habitude d'en prendre, monsieur, reprit-

il avec sa lenteur accoutumée, mais je ne puis me refuser le

plaisir de votre conversation. Il me semble que ce n'est qu'hier

que j'ai eu l'honneur de vous soigner pendant votre rougeole. Vous

vous en êtes parfaitement tiré, monsieur.»

Je le remerciai de ce compliment, et je demandai deux verres de

bichof, qu'on nous apporta bientôt.

«Quel excès! dit M. Chillip; mais comment résister à une fortune

si extraordinaire? Vous n'avez pas d'enfant, monsieur?»

Je secouai la tête.

«Je savais que vous aviez fait une perte, il y a quelque temps,

monsieur, dit M. Chillip. Je l'ai appris de la soeur de votre

beau-père; un caractère bien décidé, monsieur!

-- Mais oui, fièrement décidé, répondis-je. Où l'avez-vous vue,

monsieur Chillip?

-- Ne savez-vous pas, monsieur, reprit M. Chillip avec son plus

affable sourire, que votre beau-père est redevenu mon proche

voisin?

-- Je n'en savais rien.

-- Mais oui vraiment, monsieur. Il a épousé une jeune personne de

ce pays, qui avait une jolie petite fortune, la pauvre femme! Mais

votre tête? monsieur. Ne trouvez-vous pas que votre genre de

travail doit vous fatiguer beaucoup le cerveau? reprit-il en me

regardant d'un air d'admiration.»

Je ne répondis pas à cette question, et j'en revins aux Murdstone.

«Je savais qu'il s'était remarié. Est-ce que vous êtes le médecin

de la maison?

-- Pas régulièrement. Mais ils m'ont fait appeler quelquefois,

répondit-il. La bosse de la fermeté est terriblement développée

chez M. Murdstone et chez sa soeur, monsieur!»

Je répondis par un regard si expressif que M. Chillip, grâce à cet

encouragement et au bichof tout ensemble, imprima à sa tête deux

ou trois mouvements saccadés et répéta d'un air pensif:

«Ah! mon Dieu! ce temps-là est déjà bien loin de nous, monsieur

Copperfield!

-- Le frère et la soeur continuent leur manière de vivre? lui dis-

je.

-- Ah! monsieur, répondit M. Chillip, un médecin va beaucoup dans

l'intérieur des familles, il ne doit, par conséquent, avoir des

yeux ou des oreilles que pour ce qui concerne sa profession; mais

pourtant, je dois le dire, monsieur, ils sont très-sévères pour

cette vie, comme pour l'autre.

-- Oh! l'autre saura bien se passer de leur concours, j'aime à le

croire, répondis-je; mais que font-ils de celle-ci?»

M. Chillip secoua la tête, remua son bichof, et en but une petite

gorgée.

«C'était une charmante femme, monsieur! dit-il d'un ton de

compassion.

-- La nouvelle mistress Murdstone?

-- Charmante, monsieur, dit M. Chillip, aussi aimable que

possible! L'opinion de mistress Chillip, c'est qu'on lui a changé

le caractère depuis son mariage, et qu'elle est à peu près folle

de chagrin. Les dames, continua-t-il d'un rire craintif, les dames

ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- Je suppose qu'ils ont voulu la soumettre et la rompre à leur

détestable humeur. Que Dieu lui vienne en aide! Et elle s'est donc

laissé faire?

-- Mais, monsieur, il y a eu d'abord de violentes querelles, je

puis vous l'assurer, dit M. Chillip, mais maintenant ce n'est plus

que l'ombre d'elle-même. Oserais-je, monsieur, vous dire en

confidence que, depuis que la soeur s'en est mêlée, ils ont réduit

à eux deux la pauvre femme à un état voisin de l'imbécillité?»

Je lui dis que je n'avais pas de peine à le croire.

«Je n'hésite pas à dire, continua M. Chillip, prenant une nouvelle

gorgée de bichof pour se donner du courage, de vous à moi,

monsieur, que sa mère en est morte. Leur tyrannie, leur humeur

sombre, leurs persécutions ont rendu mistress Murdstone presque

imbécile. Avant son mariage, monsieur, c'était une jeune femme qui

avait beaucoup d'entrain; ils l'ont abrutie avec leur austérité

sinistre. Ils la suivent partout, plutôt comme des gardiens

d'aliénés, que comme mari et belle-soeur. C'est ce que me disait

mistress Chillip, pas plus tard que la semaine dernière. Et je

vous assure, monsieur, que les dames ont l'esprit d'observation:

mistress Chillip surtout.

-- Et a-t-il toujours la prétention de donner à cette humeur

lugubre, le nom... cela me coûte à dire... le nom de religion?

-- Patience, monsieur; n'anticipons pas, dit M. Chillip, dont les

paupières enluminées attestaient l'effet du stimulant inaccoutumé

où il puisait tant de hardiesse. Une des remarques les plus

frappantes de mistress Chillip, une remarque qui m'a électrisé,

continua-t-il de son ton le plus lent, c'est que M. Murdstone met

sa propre image sur un piédestal, et qu'il appelle ça la nature

divine. Quand mistress Chillip m'a fait cette remarque, monsieur,

j'ai manqué d'en tomber à la renverse: il ne s'en fallait pas de

cela! Oh! oui! les dames ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- D'observation intuitive! lui dis-je, à sa grande satisfaction.

-- Je sois bien heureux, monsieur, de vous voir corroborer mon

opinion, reprit-il. Il ne m'arrive pas souvent, je vous assure, de

me hasarder à en exprimer une en ce qui ne touche point à ma

profession. M. Murdstone fait parfois des discours en public, et

on dit... en un mot, monsieur, j'ai entendu dire à mistress

Chillip, que plus il vient de tyranniser sa femme avec méchanceté,

plus il se montre féroce dans sa doctrine religieuse.

-- Je crois que mistress Chillip a parfaitement raison.

-- Mistress Chillip va jusqu'à dire, continua le plus doux des

hommes, encouragé par mon assentiment, que ce qu'ils appellent

faussement leur religion n'est qu'un prétexte pour se livrer

hardiment à toute leur mauvaise humeur et à leur arrogance. Et

savez-vous, monsieur, continua-t-il en penchant doucement sa tête

d'un côté, que je ne trouve dans le Nouveau Testament rien qui

puisse autoriser M. et miss Murdstone à une pareille rigueur?

-- Ni moi non plus.

-- En attendant, monsieur, dit M. Chillip, ils se font détester,

et comme ils ne se gênent pas pour condamner au feu éternel, de

leur autorité privée, quiconque les déteste, nous avons

horriblement de damnés dans notre voisinage! Cependant, comme le

dit mistress Chillip, monsieur, ils en sont bien punis eux-mêmes

et à toute heure: ils subissent le supplice de Prométhée,

monsieur; ils se dévorent le coeur, et, comme il ne vaut rien, ça

ne doit pas être régalant. Mais maintenant, monsieur, parlons un

peu de votre cerveau, si vous voulez bien me permettre d'y

revenir. Ne l'exposez-vous pas souvent à un peu trop d'excitation,

monsieur?»

Dans l'état d'excitation où M. Chillip avait mis son propre

cerveau par ses libations répétées, je n'eus pas beaucoup de peine

à ramener son attention de ce sujet à ses propres affaires, dont

il me parla, pendant une demi-heure, avec loquacité, me donnant à

entendre, entre autres détails intimes, que, s'il était en ce

moment même au café de Gray's-inn, c'était pour déposer, devant

une commission d'enquête, sur l'état d'un malade dont le cerveau

s'était dérangé par suite de l'abus des liquides.

«Et je vous assure, monsieur, que dans ces occasions-là, je suis

extrêmement agité. Je ne pourrais pas supporter d'être tracassé.

Il n'en faudrait pas davantage pour me mettre hors des gonds.

Savez-vous qu'il m'a fallu du temps pour me remettre des manières

de cette dame si farouche, la nuit où vous êtes né, monsieur

Copperfield?»

Je lui dis que je partais justement le lendemain matin pour aller

voir ma tante, ce terrible dragon dont il avait eu si grand'peur;

que, s'il la connaissait mieux, il saurait que c'était la plus

affectueuse et la meilleure des femmes. La seule supposition qu'il

put jamais la revoir parut le terrifier. Il répondit, avec un pâle

sourire:» Vraiment, monsieur? vraiment?» et demanda presque

immédiatement un bougeoir pour aller se coucher, comme s'il ne se

sentait pas en sûreté partout ailleurs, il ne chancelait pas

précisément en montant l'escalier, mais je crois que son pouls,

généralement si calme, devait avoir ce soir-là deux ou trois

pulsations de plus encore à la minute que le jour où ma tante,

dans le paroxysme de son désappointement, lui avait jeté son

chapeau à la tête.

À minuit, j'allai aussi me coucher, extrêmement fatigué; le

lendemain je pris la diligence de Douvres.

J'arrivai sain et sauf dans le vieux salon de ma tante où je

tombai comme la foudre pendant qu'elle prenait le thé (à propos

elle s'était mise à porter des lunettes), et je fus reçu à bras

ouverts, avec des larmes de joie par elle, par M. Dick, et par ma

chère vieille Peggotty, maintenant femme de charge dans la maison.

Lorsque nous pûmes causer un peu tranquillement, je racontai à ma

tante mon entrevue avec M. Chillip, et la terreur qu'elle lui

inspirait encore aujourd'hui, ce qui la divertit extrêmement.

Peggotty et elle se mirent à en dire long sur le second mari de ma

mère, et «cet assassin femelle qu'il appelle sa soeur,» car je

crois qu'il n'y a au monde ni arrêt de parlement, ni pénalité

judiciaire qui eût pu décider ma tante à donner à cette femme un

nom de baptême, ou de famille, ou de n'importe quoi.

David Copperfield - Tome II · 第 45 / 53 题