CHAPITRE XXVIII.

Absence.

Oh! oui, une nuit bien longue et bien ténébreuse, troublée par

tant d'espérances déçues, tant de chers souvenirs, tant d'erreurs

passées, tant de chagrins stériles, tant de regrets amers qui

venaient la hanter comme des spectres nocturnes.

Je quittai l'Angleterre, sans bien comprendre encore toute la

force du coup que j'avais à supporter. Je quittai tous ceux qui

m'étaient chers et je m'en allai; je croyais que j'en étais

quitte, et que tout était fini comme cela. De même que, sur un

champ de bataille, un soldat vient de recevoir une balle mortelle

sans savoir seulement qu'il est blessé; de même, laissé seul avec

mon coeur indiscipliné, je ne me doutais pas non plus de la

profonde blessure contre laquelle il allait avoir à lutter.

Je le compris enfin, mais non point tout d'un coup; ce ne fut que

petit à petit et comme brin à brin. Le sentiment de désolation que

j'emportais en m'éloignant ne fit que devenir plus vif et plus

profond d'heure en heure. Ce n'était d'abord qu'un sentiment vague

et pénible de chagrin et d'isolement. Mais il se transforma, par

degrés imperceptibles, en un regret sans espoir de tout ce que

j'avais perdu, amour, amitié, intérêt: de tout ce que l'amour

avait brisé dans mes mains; une première foi, une première

affection, le rêve entier de ma vie. Que me restait-il désormais?

un vaste désert qui s'étendait autour de moi sans interruption,

presque sans horizon.

Si ma douleur était égoïste, je ne m'en rendais pas compte. Je

pleurais sur ma femme-enfant, enlevée si jeune, à la fleur de son

avenir. Je pleurais sur celui qui aurait pu gagner l'amitié et

l'admiration de tous, comme jadis il avait su gagner la mienne. Je

pleurais sur le coeur brisé qui avait trouvé le repos dans la mer

orageuse; je pleurais sur les débris épars de cette vieille

demeure, où j'avais entendu souffler le vent du soir, quand je

n'étais encore qu'un enfant.

Je ne voyais aucune issue à cet abîme de tristesse où j'étais

tombé. J'errais de lieu en lieu, portant partout mon fardeau avec

moi. J'en sentais tout le poids, je pliais sous le faix, et je me

disais dans mon coeur que jamais il ne pourrait être allégé.

Dans ces moments de crise et de découragement, je croyais que

j'allais mourir. Parfois je me disais que je voulais mourir au

moins près des miens, et je revenais sur mes pas, pour être plutôt

avec eux. D'autrefois, je continuais mon chemin, j'allais de ville

en ville, poursuivant je ne sais quoi devant moi, et voulant

laisser derrière moi je ne sais quoi non plus.

Il me serait impossible de retracer une à une toutes les phases

douloureuses que j'eus à traverser dans ma détresse. Il y a de ces

rêves qu'on ne saurait décrire que d'une manière vague et

imparfaite; et quand je prends sur moi de me rappeler cette époque

de ma vie, il me semble que c'est un de ces rêves-là qui me

reviennent à l'esprit. Je revois, en passant, des villes

inconnues, des palais, des cathédrales, des temples, des tableaux,

des châteaux et des tombes, des rues fantastiques, tous les vieux

monuments de l'histoire et de l'imagination. Mais non, je ne les

revois pas, je les rêve, portant toujours partout mon fardeau

pénible, et ne reconnaissant qu'à peine les objets qui passent et

disparaissent dans cette fantasmagorie de mon esprit. Ne rien

voir, ne rien entendre, uniquement absorbé dans le sentiment de ma

douleur, voilà la nuit qui tomba sur mon coeur indiscipliné, mais

sortons-en... comme je finis par en sortir, Dieu merci!... Il est

temps de secouer ce long et triste rêve, et de quitter les

ténèbres pour une nouvelle aurore.

Pendant plusieurs mois je voyageai ainsi, avec ce nuage obscur sur

l'esprit. Des raisons mystérieuses semblaient m'empêcher de

reprendre le chemin de mon pays natal, et m'engager à poursuivre

mon pèlerinage. Tantôt je prenais ma course de pays en pays, sans

me reposer, sans m'arrêter nulle part. Tantôt je restais longtemps

au même endroit, sans savoir pourquoi. Je n'avais ni but, ni

mobile.

J'étais en Suisse. Je revenais d'Italie, par un des grands

passages à travers les Alpes, où j'errais, avec un guide, dans les

sentiers écartés des montagnes. Si ces solitudes majestueuses

parlaient à mon coeur, je n'en savais en vérité rien. J'avais

trouvé quelque chose de merveilleux et de sublime dans ces

hauteurs prodigieuses, dans ces précipices horribles, dans ces

torrents mugissants, dans ces chaos de neige et de glace, mais

c'était tout ce que j'y avais vu.

Un soir, je descendais, avant le coucher du soleil, au fond d'une

vallée où je devais passer la nuit. À mesure que je suivais le

sentier autour de la montagne d'où je venais de voir l'astre du

jour bien au-dessus de moi, je crus sentir le goût du beau et

l'instinct d'un bonheur tranquille s'éveiller chez moi, sous la

douce influence de ce spectacle paisible, et ranimer dans mon

coeur une faible lueur de ces émotions depuis longtemps inconnues.

Je me souviens que je m'arrêtai dans ma marche avec une espèce de

chagrin dans l'âme qui ne ressemblait plus à l'accablement et au

désespoir. Je me souviens que je fus tenté d'espérer qu'il n'était

pas impossible qu'il vînt à s'opérer en moi quelque bienheureux

changement.

Je descendis dans la vallée au moment où le soleil du soir dorait

les cimes couvertes de neige qui allaient le masquer comme d'un

nuage éternel. La base de la montagne qui formait la gorge où se

trouvait situé le petit village, était d'une riche verdure; au-

dessus de cette joyeuse végétation croissaient de sombres forêts

de sapins, qui fendaient ces masses de neige comme un coin, et

soutenaient l'avalanche. Plus haut, on voyait des rochers

grisâtres, des sentiers raboteux, des glaçons et de petites oasis

de pâturage qui allaient se perdre dans la neige dont la cime des

monts était couronnée. Ça et là, sur le revers de la montagne,

quelques points sur la neige, et chaque point était une maison.

Tous ces chalets solitaires, écrasés par la grandeur sublime des

cimes gigantesques qui les dominaient, paraissaient trop petits,

en comparaison, pour des jouets d'enfant. Il en était de même du

village, groupé dans la vallée, avec son pont de bois jeté sur le

ruisseau qui tombait en cascade sur les rochers brisés, et courait

à grand bruit au milieu des arbres. On entendait au loin, dans le

calme du soir, une espèce de chant; c'étaient les voix des

bergers, et en voyant un nuage, éclatant des feux du soleil

couchant, flotter à mi-côte sur le flanc de la montagne, je

croyais presque entendre sortir de son sein les accents de cette

musique sereine qui n'appartenait pas à la terre. Tout d'un coup,

au milieu de cette grandeur imposante, la voix, la grande voix de

la nature me parla; docile à son influence secrète, je posai sur

le gazon ma tête fatiguée, je pleurai comme je n'avais pas pleuré

encore depuis la mort de Dora.

J'avais trouvé quelques instants auparavant un paquet de lettres

qui m'attendait, et j'étais sorti du village pour les lire pendant

qu'on préparait mon souper. D'autres paquets s'étaient égarés, et

je n'en avais pas reçu depuis longtemps. Sauf une ligne ou deux,

pour dire que j'étais bien et que j'étais arrivé à cet endroit, je

n'avais eu ni le courage ni la force d'écrire une seule lettre

depuis mon départ.

Le paquet était entre mes mains. Je l'ouvris, et je reconnus

l'écriture d'Agnès.

Elle était heureuse, comme elle nous l'avait dit, de se sentir

utile. Elle réussissait dans ses efforts, comme elle l'avait

espéré. C'était tout ce qu'elle me disait sur son propre compte.

Le reste avait rapport à moi.

Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes

devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée,

qu'elle avait confiance en moi. Elle savait, disait-elle, qu'avec

mon caractère je ne manquerais pas de tirer une leçon salutaire du

chagrin même qui m'avait frappé. Elle savait que les épreuves et

la douleur ne feraient qu'élever et fortifier mon âme. Elle était

sûre que je donnerais à tous mes travaux un but plus noble et plus

ferme, après le malheur que j'avais eu à souffrir. Elle qui se

réjouissait tant du nom que je m'étais déjà fait, et qui attendait

avec tant d'impatience les succès qui devaient l'illustrer encore,

elle savait bien que je continuerais à travailler. Elle savait que

dans mon coeur, comme dans tous les coeurs vraiment bons et

élevés, l'affliction donne de la force et non de la faiblesse...

De même que les souffrances de mon enfance avaient contribué à

faire de moi ce que j'étais devenu; de même des malheurs plus

grands, en aiguisant mon courage, me rendraient meilleur encore,

pour que je pusse transmettre aux autres, dans mes écrits,

l'enseignement que j'en avais reçu moi-même. Elle me remettait

entre les mains de Dieu, de celui qui avait recueilli dans son

repos mon innocent trésor; elle me répétait qu'elle m'aimait

toujours comme une soeur, et que sa pensée me suivait partout,

fière de ce que j'avais fait, mais infiniment plus fière encore de

ce que j'étais destiné à faire un jour.

Je serrai sa lettre sur mon coeur, je pensai à ce que j'étais une

heure auparavant, lorsque j'écoutais les voix qui expiraient dans

le lointain: et en voyant les nuages vaporeux du soir prendre une

teinte plus sombre, toutes les couleurs nuancées de la vallée

s'effacer; la neige dorée sur la cime des montagnes se confondre

avec le ciel pâle de la nuit, je sentis la nuit de mon âme passer

et s'évanouir avec ces ombres et ces ténèbres. Il n'y avait pas de

nom pour l'amour que j'éprouvais pour elle, plus chère désormais à

mon coeur qu'elle ne l'avait jamais été.

Je relus bien des fois sa lettre, je lui écrivis avant de me

coucher. Je lui dis que j'avais eu grand besoin de son aide, que

sans elle je ne serais pas, je n'aurais jamais été ce qu'elle

croyait, mais qu'elle me donnait l'ambition de l'être, et le

courage de l'essayer.

Je l'essayai en effet. Encore trois mois, et il y aurait un an que

j'avais été si douloureusement frappé. Je résolus de ne prendre

aucune résolution avant l'expiration de ce terme, mais d'essayer

seulement de répondre à l'estime d'Agnès. Je passai tout ce temps-

là dans la petite vallée où j'étais et dans les environs.

Les trois mois écoulés, je résolus de rester encore quelque temps

loin de mon pays; de m'établir pour le moment dans la Suisse, qui

m'était devenue chère par le souvenir de cette soirée; de

reprendre une plume, de me remettre au travail.

Je me conformai humblement aux conseils d'Agnès; j'interrogeai la

nature, qu'on n'interroge jamais en vain; je ne repoussai plus

loin de moi les affections humaines. Bientôt j'eus presque autant

d'amis dans la vallée, que j'en avais jadis à Yarmouth, et quand

je les quittai à l'automne pour aller à Genève, ou que je vins les

retrouver au printemps, leurs regrets et leur accueil affectueux

m'allaient au coeur, comme s'ils me les adressaient dans la langue

de mon pays.

Je travaillais ferme et dur; je commençais de bonne heure et je

finissais tard. J'écrivais une nouvelle dont je choisis le sujet

en rapport avec mes peines récentes; je l'envoyai à Traddles, qui

s'entremit pour la publication, d'une façon très-avantageuse à mes

intérêts; et le bruit de ma réputation croissante fut porté

jusqu'à moi par le flot de voyageurs que je rencontrais sur mon

chemin. Après avoir pris un peu de repos et de distraction, je me

remis à l'oeuvre avec mon ardeur d'autrefois, sur un nouveau sujet

d'imagination, qui me plaisait infiniment. À mesure que j'avançais

dans l'accomplissement de cette tâche, je m'y attachais de plus en

plus, et je mettais toute mon énergie à y réussir. C'était mon

troisième essai en ce genre. J'en avais écrit à peu près la

moitié, quand je songeai, dans un intervalle de repos, à retourner

en Angleterre.

Depuis longtemps, sans nuire à mon travail patient et à mes études

incessantes, je m'étais habitué à des exercices robustes. Ma

santé, gravement altérée lorsque j'avais quitté l'Angleterre,

s'était entièrement rétablie. J'avais beaucoup vu; j'avais

beaucoup voyagé, et j'espère que j'avais appris quelque chose dans

mes voyages.

J'ai raconté maintenant tout ce qu'il me paraissait utile de dire

sur cette longue absence... Cependant, j'ai fait une réserve. Si

je l'ai faite, ce n'est pas que j'eusse l'intention de taire une

seule de mes pensées, car, je l'ai déjà dit, ce récit est ma

mémoire écrite. J'ai voulu garder pour la fin ce secret enseveli

au fond de mon âme. J'y arrive à présent.

Je ne puis sonder assez avant ce secret de mon propre coeur pour

pouvoir dire à quel moment je commençai à penser que j'aurais pu

jadis faire d'Agnès l'objet de mes premières et de mes plus chères

espérances. Je ne puis dire à quelle époque de mon chagrin j'en

vins à songer que, dans mon insouciante jeunesse, j'avais rejeté

loin de moi le trésor de son amour. Peut-être avais-je recueilli

quelque murmure de cette lointaine pensée chaque fois que j'avais

eu le malheur de sentir la perte ou le besoin de ce quelque chose

qui ne devait jamais se réaliser et qui manquait à mon bonheur.

Mais c'est une pensée que je n'avais voulu accueillir, quand elle

s'était présentée, que comme un regret mêlé de reproche pour moi-

même lorsque la mort de Dora me laissa triste et seul dans le

monde.

Si, à cette époque, je m'étais trouvé souvent près d'Agnès peut-

être, dans ma faiblesse, eussé-je trahi ce sentiment intime. Ce

fut là la crainte vague qui me poussa d'abord à rester loin de mon

pays. Je n'aurais pu me résigner à perdre la plus petite part de

son affection de soeur, et, mon secret une fois échappé, j'aurais

mis entre nous deux une barrière jusque-là inconnue.

Je ne pouvais pas oublier que le genre d'affection qu'elle avait

maintenant pour moi était mon oeuvre; que, si jamais elle m'avait

aimé d'un autre amour, et parfois je me disais que cela avait

peut-être existé dans son coeur, je l'avais repoussé. Quand nous

n'étions que des enfants, je m'étais habitué à le regarder comme

une chimère. J'avais donné tout mon amour à une autre femme; je

n'avais pas fait ce que j'aurais pu faire; et si Agnès était

aujourd'hui pour moi ce qu'elle était, une soeur, et non pas une

amante, c'était moi qui l'avais voulu: son noble coeur avait fait

le reste.

Lorsque je commençai à me remettre, à me reconnaître et à

m'observer, je songeai qu'un jour peut-être, après une longue

attente, je pourrais réparer les fautes du passé; que je pourrais

avoir le bonheur indicible de l'épouser. Mais en s'écoulant, le

temps emporta cette lointaine espérance. Si elle m'avait jamais

aimé, elle ne devait m'en être que plus sacrée; n'avait-elle pas

toutes mes confidences? Ne l'avais-je pas mise au courant de

toutes mes faiblesses? Ne s'était-elle pas immolée jusqu'à devenir

ma soeur et mon amie? Cruel triomphe sur elle-même! Si au

contraire elle ne m'avait jamais aimé, pouvais-je croire qu'elle

m'aimerait à présent?

Je m'étais toujours senti si faible en comparaison de sa

persévérance et de son courage! maintenant je le sentais encore

davantage. Quoique j'eusse pu être pour elle, ou elle pour moi, si

j'avais été autrefois plus digne d'elle, ce temps était passé. Je

l'avais laissé fuir loin de moi. J'avais mérité de la perdre.

Je souffris beaucoup dans cette lutte; mon coeur était plein de

tristesse et de remous, et pourtant je sentais que l'honneur et le

devoir m'obligeaient à ne pas venir faire offrande à cette

personne si chère, de mes espérances évanouies, moi qui, par un

caprice frivole, étais allé en porter l'hommage ailleurs, quand

elles étaient dans toute leur fraîcheur de jeunesse. Je ne

cherchais pas à me cacher que je l'aimais, que je lui étais dévoué

pour la vie, mais je me répétais qu'il était trop tard, à présent,

pour rien changer à la nature de nos relations convenues.

J'avais souvent réfléchi à ce que me disait ma Dora quand elle me

parlait, à ses derniers moments, de ce qui nous serait arrivé dans

notre ménage, si nous avions eu de plus longs jours à passer

ensemble; j'avais compris que bien souvent les choses qui ne nous

arrivent pas ont sur nous autant d'effet en réalité que celles qui

s'accomplissent. Cet avenir dont elle s'effrayait pour moi,

c'était maintenant une réalité que le destin m'avait envoyée pour

me punir, comme elle l'aurait fait tôt ou tard, même auprès

d'elle, si la mort ne nous avait pas séparés auparavant. J'essayai

de songer à tous les heureux effets qu'aurait pu exercer sur moi

l'influence d'Agnès, pour devenir plus courageux, moins égoïste,

plus attentif à veiller sur mes défauts et à corriger mes erreurs.

Et c'est ainsi qu'à force de penser à ce qui aurait pu être,

j'arrivai à la conviction sincère que cela ne serait jamais.

Voilà quel était le sable mouvant de mes pensées; voilà dans quel

accès de perplexités et de doutes je passai les trois ans qui

s'écoulèrent depuis mon départ, jusqu'au jour où je repris le

chemin de ma patrie. Oui, il y avait trois ans que le vaisseau,

chargé d'émigrants, avait mis à la voile; et c'était trois ans

après qu'au même endroit, à la même heure, au toucher du soleil,

j'étais debout sur le pont du paquebot qui me ramenait en

Angleterre, les yeux fixés sur l'onde aux teintes roses, où

j'avais vu réfléchir l'image de ce vaisseau.

Trois ans! c'est bien long dans son ensemble, quoique ce soit bien

court en détail! Et mon pays m'était bien cher, et Agnès aussi!...

Mais elle n'était pas à moi... jamais elle ne serait à moi... Cela

aurait pu être autrefois, mais c'était passé!...

David Copperfield - Tome II · 第 44 / 53 题