CHAPITRE XXV.

La tempête.

J'arrive maintenant à un événement qui a laissé dans mon âme des

traces terribles et ineffaçables, à un événement tellement uni à

tout ce qui précède cette partie de ma vie que, depuis les

premières pages de mon récit, il a toujours grandi à mes yeux,

comme une tour gigantesque isolée dans la plaine, projetant son

ombre sur les incidents qui ont marqué même les jours de mon

enfance.

Pendant les années qui suivirent cet événement, j'en rêvais sans

cesse. L'impression en avait été si profonde que, durant le calme

des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le

tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui même il m'arrive de

revoir cette scène dans mes rêves, bien qu'à de plus rares

intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent

pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Océan. Je vais essayer

de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas

un souvenir, c'est une réalité présente.

Le moment approchait où le navire des émigrants allait mettre à la

voile: ma chère vieille bonne vint à Londres; son coeur se brisa

de douleur à notre première entrevue. J'étais constamment avec

elle, son frère et les Micawber, qui ne les quittaient guère; mais

je ne revis plus Émilie.

Un soir, j'étais seul avec Peggotty et son frère. Nous en vînmes à

parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait

quittée, toujours calme et courageux. Il ne l'était jamais plus,

disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le

chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui,

et nous mettions à entendre ses récits le même intérêt qu'elle

mettait à nous les faire.

Nous avions renoncé, ma tante et moi, à nos deux petites maisons

de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa

maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement

dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-là, réfléchissant

à ce qui s'était passé entre Ham et moi, lors de ma dernière

visite à Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux

d'écrire tout de suite à Émilie, au lieu de remettre une lettre

pour elle à son oncle, au moment où je dirais adieu à ce pauvre

homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord formé le projet.

Peut-être voudrait-elle, après avoir lu ma lettre, envoyer par moi

quelque message d'adieu à celui qui l'aimait tant. Mieux valait

lui en faciliter l'occasion.

Avant de me coucher, je lui écrivis. Je lui dis que j'avais vu

Ham, et qu'il m'avait prié de lui dire ce que j'ai déjà raconté

plus haut. Je le répétai fidèlement, sans rien ajouter. Lors même

que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de

plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus

touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de

porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement

pour M. Peggotty la prière de la remettre à Émilie. Je ne me

couchai qu'à la pointe du jour.

J'étais alors plus épuisé que je ne le croyais; je ne m'endormis

que lorsque le ciel paraissait déjà à l'horizon, et la fatigue me

tint au lit assez tard le lendemain. Je fus réveillé par la

présence de ma tante à mon chevet, quoiqu'elle eût gardé le

silence. Je sentis dans mon sommeil qu'elle était là, comme cela

nous arrive quelquefois.

«Trot, mon ami, dit-elle en me voyant ouvrir les yeux, je ne

pouvais pas me décider à vous réveiller. M. Peggotty est ici;

faut-il le faire monter?»

Je répondis que oui; il parut bientôt.

«Maître Davy, dit-il quand il m'eut donné une poignée de main,

j'ai remis à Émilie votre lettre, et voici le billet qu'elle a

écrit après l'avoir lu. Elle vous prie d'en prendre connaissance

et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, d'être assez bon pour

vous en charger.

-- L'avez-vous lu?» lui dis-je.

Il hocha tristement la tête; je l'ouvris et je lus ce qui suit:

«J'ai reçu votre message. Oh! que pourrais-je vous dire pour vous

remercier de tant de bonté et d'intérêt?

«J'ai serré votre lettre contre mon coeur. Elle y restera jusqu'au

jour de ma mort. Ce sont des épines bien aiguës, mais elles me

font du bien. J'ai prié par là-dessus. Oh! oui, j'ai bien prié.

Quand je songe à ce que vous êtes, et à ce qu'est mon oncle, je

comprends ce que Dieu doit être, et je me sens le courage de crier

vers lui.

«Adieu pour toujours, mon ami; adieu pour toujours dans ce monde.

Dans un autre monde, si j'obtiens mon pardon, peut-être me

retrouverai-je enfant et pourrai-je venir alors vous retrouver?

Merci, et que Dieu vous bénisse! Adieu, adieu pour toujours!»

Voilà tout ce qu'il y avait dans sa lettre, avec la trace de ses

larmes.

«Puis-je lui dire que vous n'y voyez pas d'inconvénient, maître

Davy, et que vous serez assez bon pour vous en charger? me demanda

M. Peggotty quand j'eus fini ma lecture.

-- Certainement, lui dis-je, mais je réfléchissais...

-- Oui, maître Davy?

-- J'ai envie de me rendre à Yarmouth. J'ai plus de temps qu'il ne

m'en faut pour aller et venir avant le départ du bâtiment. _Il_ ne

me sort pas de l'esprit, lui et sa solitude; si je puis lui

remettre la lettre d'Émilie et vous charger de dire à votre nièce,

à l'heure du départ, qu'il l'a reçue, cela leur fera du bien à

tous deux. J'ai accepté solennellement la commission dont il me

chargeait, l'excellent homme, je ne saurais m'en acquitter trop

complètement. Le voyage n'est rien pour moi. J'ai besoin de

mouvement, cela me calmera. Je partirai ce soir.»

Il essaya de me dissuader, mais je vis qu'il était au fond de mon

avis, et cela m'aurait confirmé dans mon intention si j'en avais

eu besoin. Il alla au bureau de la diligence, sur ma demande, et

prit pour moi une place d'impériale. Je partis le soir par cette

même route que j'avais traversée jadis, au milieu de tant de

vicissitudes diverses.

«Le ciel ne vous paraît-il pas bien étrange ce soir? dis-je au

cocher à notre premier relais. Je ne me souviens pas d'en avoir

jamais vu un pareil.

-- Ni moi non plus; je n'ai même jamais rien vu d'approchant,

répondit-il. C'est du vent, monsieur. Il y aura des malheurs en

mer, j'en ai peur, avant longtemps.»

C'était une confusion de nuages sombres et rapides, traversés ça

et là par des bandes d'une couleur comme celle de la fumée qui

s'échappe du bois mouillé: ces nuages s'entassaient en masses

énormes, à des profondeurs telles que les plus profonds abîmes de

la terre n'en auraient pu donner l'idée, et la lune semblait s'y

plonger tête baissée, comme si, dans son épouvante de voir un si

grand désordre dans les lois de la nature, elle eût perdu sa route

à travers le ciel. Le vent, qui avait soufflé avec violence tout

le jour, recommençait avec un bruit formidable. Le ciel se

chargeait toujours de plus en plus.

Mais à mesure que la nuit avançait et que les nuages précipitaient

leur course, noirs et serrés, sur toute la surface du ciel, le

vent redoublait de fureur. Il était tellement violent que les

chevaux pouvaient à peine faire un pas. Plusieurs fois, au milieu

de l'obscurité de la nuit (nous étions à la fin de septembre, et

les nuits étaient déjà longues), le conducteur s'arrêta,

sérieusement inquiet pour la sûreté de ses passagers. Des ondées

rapides se succédaient, tombant comme des lames d'acier, et nous

étions bien aises de nous arrêter chaque fois que nous trouvions

quelque mur ou quelque arbre pour nous abriter, car il devenait

impossible de continuer à lutter contre l'orage.

Au point du jour, le vent redoubla encore de fureur. J'avais vu à

Yarmouth des coups de vent que les marins appelaient des

canonnades, mais jamais je n'avais rien vu de pareil, rien même

qui y ressemblât. Nous arrivâmes très-tard à Norwich, disputant à

la tempête chaque pouce de terrain, à partir de quatre lieues de

Londres, et nous trouvâmes sur la place du marché une quantité de

personnes qui s'étaient levées au milieu de la nuit, et au bruit

de la chute des cheminées. On nous dit, pendant que nous changions

de chevaux, que de grandes feuilles de tôle avaient été enlevées

de la tour de l'église et lancées par le vent dans une rue

voisine, qu'elles barraient absolument; d'autres racontaient que

des paysans, venus des villages d'alentour, avaient vu de grands

arbres déracinés dont les branches éparses jonchaient les routes

et les champs. Et cependant, loin de s'apaiser, l'orage redoublait

toujours de violence.

Nous avançâmes péniblement: nous approchions de la mer, qui nous

envoyait ce vent redoutable. Nous n'étions pas encore en vue de

l'Océan, que déjà des flots d'écume venaient nous inonder d'une

pluie salée. L'eau montait toujours, couvrant jusqu'à plusieurs

milles de distance le pays plat qui avoisine Yarmouth. Tous les

petits ruisseaux, devenus des torrents, se répandaient au loin.

Lorsque nous aperçûmes la mer, les vagues se dressaient à

l'horizon de l'abîme en furie, comme des tours et des édifices,

sur un rivage éloigné. Quand enfin nous entrâmes dans la ville,

tous les habitants, sur le seuil de la porte, venaient d'un air

inquiet, les cheveux au vent, voir passer la malle-poste qui avait

eu le courage de voyager pendant cette terrible nuit.

Je descendis à la vieille auberge, puis je me dirigeai vers la

mer, en trébuchant le long de la rue, couverte de sable et

d'herbes marines encore tout inondées d'écume blanchâtre; à chaque

pas j'avais à éviter de recevoir une tuile sur la tête ou à

m'accrocher à quelque passant, au détour des rues, pour n'être pas

entraîné par le vent. En approchant du rivage, je vis, non-

seulement les marins, mais la moitié de la population de la ville,

réfugiée derrière des maisons; on bravait parfois la furie de

l'orage pour contempler la mer, mais on se dépêchait de revenir à

l'abri, comme on pouvait, en faisant mille zigzags pour couper le

vent.

J'allai me joindre à ces groupes: on y voyait des femmes en

pleurs; leurs maris étaient à la pêche du hareng ou des huîtres;

il n'y avait que trop de raisons de craindre que leurs barques

n'eussent été coulées à fond avant qu'ils pussent chercher quelque

part un refuge. De vieux marins secouaient la tête et se parlaient

à l'oreille, en regardant la mer, d'abord, puis le ciel; des

propriétaires de navires se montraient parmi eux, agités et

inquiets; des enfants, pêle-mêle, dans les groupes, cherchaient à

lire dans les traits des vieux loups de mer; de rigoureux

matelots, troublés et soucieux, se réfugiaient derrière un mur

pour diriger vers l'Océan leurs lunettes d'approche, comme s'ils

étaient en vedette devant l'ennemi.

Lorsque je pus contempler la mer, en dépit du vent qui

m'aveuglait, des pierres et du sable qui volaient de toute part,

et des formidables mugissements des flots, je fus tout confondu de

ce spectacle. On voyait des murailles d'eau qui s'avançaient en

roulant, puis s'écroulaient subitement de toute leur hauteur; on

aurait dit qu'elles allaient engloutir la ville. Les vagues, en se

retirant avec un bruit sourd, semblaient creuser sur la grève des

caves profondes, comme pour miner le sol. Lorsqu'une lame blanche

se brisait avec fracas, avant d'atteindre le rivage, chaque

fragment de ce tout redoutable, animé de la même furie, courait,

dans sa colère, former un autre monstre pour un assaut nouveau.

Les collines se transformaient en vallées, les vallées

redevenaient des collines, sur lesquelles s'abattait tout à coup

quelque oiseau solitaire; l'eau bouillonnante venait bondir sur la

grève, masse tumultueuse qui changeait sans cesse de forme et de

place, pour céder bientôt l'espace à des formes nouvelles; le

rivage idéal qui semblait se dresser à l'horizon montrait et

cachait tour à tour ses clochers et ses édifices; les nuages

s'enfuyaient épais et rapides; on eût cru assister à un

soulèvement, à un déchirement suprême de la nature entière.

Je n'avais pas aperçu Ham parmi les marins que ce vent mémorable

(car on se le rappelle encore aujourd'hui, comme le plus terrible

sinistre qui ait jamais désolé la côte) avait rassemblés sur le

rivage; je me rendis à sa chaumière; elle était fermée, je frappai

en vain. Alors je gagnai par de petits chemins le chantier où il

travaillait. J'appris là qu'il était parti pour Lowestoft où on

l'avait demandé pour un radoub pressé que lui seul pouvait faire,

mais qu'il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.

Je retournai à l'hôtel, et, après avoir fait ma toilette de nuit,

j'essayai de dormir, mais en vain; il était cinq heures de

l'après-midi. Je n'étais pas depuis cinq minutes au coin du feu,

dans la salle à manger, quand le garçon entra sous prétexte de

mettre tout en ordre, ce qui lui servait d'excuse pour causer. Il

me dit que deux bateaux de charbon venaient de sombrer, avec leur

équipage, à quelques milles de Yarmouth, et qu'on avait vu

d'autres navires bien en peine à la dérive, qui s'efforçaient de

s'éloigner du rivage: le danger était imminent.

«Que Dieu ait pitié d'eux, et de tous les pauvres matelots! dit-

il; que vont-ils devenir, si nous avons encore une nuit comme la

dernière!»

J'étais bien abattu; mon isolement et l'absence de Ham me

causaient un malaise insurmontable. J'étais sérieusement affecté,

sans bien m'en rendre compte, par les derniers événements, et le

vent violent auquel je venais de rester longtemps exposé avait

troublé mes idées. Tout me semblait si confus que j'avais perdu le

souvenir du temps et de la distance. Je n'aurais pas été surpris,

je crois, de rencontrer dans les rues de Yarmouth quelqu'un que je

savais devoir être à Londres. Il y avait, sous ce rapport, un vide

bizarre dans mon esprit. Et pourtant il ne restait pas oisif, mais

il était absorbé dans les pensées tumultueuses que me suggérait

naturellement ce lieu, si plein pour moi de souvenirs distincts et

vivants.

Dans cet état, les tristes nouvelles que me donnait le garçon sur

les navires en détresse s'associèrent, sans aucun effort de ma

volonté, à mon anxiété au sujet de Ham. J'étais convaincu qu'il

aurait voulu revenir de Lowestoft par mer, et qu'il était perdu.

Cette appréhension devint si forte que je résolus de retourner au

chantier avant de me mettre à dîner, et de demander au

constructeur s'il croyait probable que Ham pût songer à revenir

par mer. S'il me donnait la moindre raison de le croire, je

partirais pour Lowestoft, et je l'en empêcherais en le ramenant

avec moi.

Je commandai mon dîner, et je me rendis au chantier. Il était

temps; le constructeur, une lanterne à la main, en fermait la

porte. Il se mit à rire, quand je lui posai cette question, et me

dit qu'il n'y avait rien à craindre: jamais un homme dans son bon

sens, ni même un fou, ne songerait à s'embarquer par un pareil

coup de vent; Ham Peggotty moins que tout autre, lui qui était né

dans le métier.

Je m'en doutais d'avance, et pourtant je n'avais pu résister au

besoin de faire cette question, quoique je fusse tout honteux en

moi-même de la faire. J'avais repris le chemin de l'hôtel. Le vent

semblait encore augmenter de violence, s'il est possible. Ses

hurlements, et le fracas des vagues, le claquement des portes et

des fenêtres, le gémissement étouffé des cheminées, le balancement

apparent de la maison qui m'abritait, et le tumulte de la mer en

furie, tout cela était plus effrayant encore que le matin, la

profonde obscurité venait ajouter à l'ouragan ses terreurs réelles

et imaginaires.

Je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas me tenir tranquille,

je ne pouvais me fixer à rien: il y avait en moi quelque chose qui

répondait à l'orage extérieur, et bouleversait vaguement mes

pensées orageuses. Mais au milieu de cette tempête de mon âme, qui

s'élevait comme les vagues rougissantes, je retrouvais constamment

en première ligne mon inquiétude sur le sort de Ham.

On emporta mon dîner sans que j'y eusse pour ainsi dire touché, et

j'essayai de me remonter avec un ou deux verres de vin. Tout était

inutile. Je m'assoupis devant le feu sans perdre le sentiment ni

du bruit extérieur, ni de l'endroit où j'étais. C'était une

horreur indéfinissable qui me poursuivait dans mon sommeil, et

lorsque je me réveillai, ou plutôt lorsque je sortis de la

léthargie qui me clouait sur ma chaise, je tremblais de tout mon

corps, saisi d'une crainte inexplicable.

Je marchai dans la chambre, j'essayai de lire un vieux journal, je

prêtai l'oreille au bruit du vent, je regardai les formes bizarres

que figurait la flamme du foyer. À la fin, le tic-tac monotone de

la pendule contre la muraille m'agaça tellement les nerfs, que je

résolus d'aller me coucher.

Je fus bien aise de savoir, par une nuit pareille, que quelques-

uns des domestiques de l'hôtel étaient décidés à rester sur pied

jusqu'au lendemain matin. Je me couchai horriblement las et la

tête lourde; mais, à peine dans mon lit, ces sensations

disparurent comme par enchantement, et je restai parfaitement

réveillé, avec la plénitude de mes sens.

Pendant des heures j'écoutai le bruit du vent et de la mer; tantôt

je croyais entendre des cris dans le lointain, tantôt c'était le

canon d'alarme qu'on tirait, tantôt des maisons qui s'écroulaient

dans la ville. Plusieurs fois je me levai, et je m'approchai de la

fenêtre, mais je n'apercevais à travers les vitres que la faible

lueur de ma bougie, et ma figure pâle et bouleversée qui s'y

réfléchissait au milieu des ténèbres.

À la fin, mon agitation devint telle que je me rhabillai en toute

hâte, et je redescendis. Dans la vaste cuisine, où pendaient aux

solives de longues rangées d'oignons et de tranches de lard, je

vis les gens qui veillaient, groupés ensemble autour d'une table

qu'on avait exprès enlevée de devant la grande cheminée pour la

placer près de la porte. Une jolie servante qui se bouchait les

oreilles avec son tablier, tout en tenant les yeux fixés sur la

porte, se mit à crier quand elle m'aperçut, me prenant pour un

esprit; mais les autres eurent plus de courage, et furent charmés

que je vinsse leur tenir compagnie. L'un d'eux me demanda si je

croyais que les âmes des pauvres matelots qui venaient de périr

avec les bateaux de charbon, n'auraient pas, en s'envolant, été

éteintes par l'orage.

Je restai là, je crois, deux heures. Une fois, j'ouvris la porte

de la cour et je regardai dans la rue solitaire. Le sable, les

herbes marines et les flaques d'écume encombrèrent le passage en

un moment; je fus obligé de me faire aider pour parvenir à

refermer la porte et la barricader contre le vent.

Il y avait une sombre obscurité dans ma chambre solitaire, quand

je finis par y rentrer; mais j'étais fatigué, et je me recouchai;

bientôt je tombai dans un profond sommeil, comme on tombe, en

songe, du haut d'une tour au fond d'un précipice. J'ai le souvenir

que pendant longtemps j'entendais le vent dans mon sommeil; bien

que mes rêves me transportassent en d'autres lieux et au milieu de

scènes bien différentes. À la fin, cependant, tout sentiment de la

réalité disparut, et je me vis, avec deux de mes meilleurs amis

dont je ne sais pas le nom, au siège d'une ville qu'on canonnait à

outrance.

Le bruit du canon était si fort et si continu, que je ne pouvais

parvenir à entendre quelque chose que j'avais le plus grand désir

de savoir; enfin, je fis un dernier effort et je me réveillai. Il

était grand jour, huit ou neuf heures environ: c'était l'orage que

j'entendais et non plus les batteries; on frappait à ma porte et

on m'appelait.

«Qu'y a-t-il? m'écriai-je.

-- Un navire qui s'échoue tout près d'ici.»

Je sautai à bas de mon lit et je demandai quel navire c'était?

«Un schooner qui vient d'Espagne ou de Portugal avec un chargement

de fruits et de vin. Dépêchez-vous, monsieur, si vous voulez le

voir! On dit qu'il va se briser à la côte, au premier moment.»

Le garçon redescendit l'escalier quatre à quatre; je m'habillai

aussi vite que je pus, et je m'élançai dans la rue.

Le monde me précédait en foule; tous couraient dans la même

direction, vers la plage. J'en dépassai bientôt un grand nombre,

et j'arrivai en présence de la mer en furie.

Le vent s'était plutôt un peu calmé, mais quel calme! C'était

comme si une demi-douzaine de canons se fussent tus, parmi les

centaines de bouches à feu qui résonnaient à mon oreille pendant

mon rêve. Quant à la mer, toujours plus agitée, elle avait une

apparence bien plus formidable encore que la veille au soir. Elle

semblait s'être gonflée de toutes parts; c'était quelque chose

d'effrayant que de voir à quelle hauteur s'élevaient ses vagues

immenses qui grimpaient les unes sur les autres pour rouler au

rivage et s'y briser avec bruit.

Au premier moment, le rugissement du vent et des flots, la foule

et la confusion universelle, joints à la difficulté que

j'éprouvais à résister à la tempête, troublèrent tellement mes

sens que je ne vis nulle part le navire en danger: je n'apercevais

que le sommet des grandes vagues. Un matelot à demi nu, debout à

côté de moi, me montra, de son bras tatoué, où l'on voyait l'image

d'une flèche, la pointe vers la main, le côté gauche de la plage.

Mais alors, grand Dieu! je ne le vis que trop, ce malheureux

navire, et tout près de nous.

Un des mâts était brisé à six ou huit pieds du pont, et gisait,

étendu de côté, au milieu d'une masse de voiles et de cordages. À

mesure que le bateau était ballotté par le roulis et le tangage

qui ne lui laissaient pas un moment de repos, ces ruines

embarrassantes battaient le flanc du bâtiment comme pour en crever

la carcasse; on faisait même quelques efforts pour les couper tout

à fait et les jeter à la mer, car, lorsque le roulis nous ramenait

en vue le tillac, je voyais clairement l'équipage à l'oeuvre, la

hache à la main. Il y en avait un surtout, avec de longs cheveux

bouclés, qui se distinguait des autres par son activité

infatigable. Mais en ce moment, un grand cri s'éleva du rivage,

dominant le vent et la mer: les vagues avaient balayé le pont,

emportant avec elles, dans l'abîme bouillonnant, les hommes, les

planches, les cordages, faibles jouets pour sa fureur!

Le second mât restait encore debout, enveloppé de quelques débris

de voiles et de cordes à demi détachées qui venaient le frapper en

tous sens. Le vaisseau avait déjà touché, à ce que me dit à

l'oreille la voix rauque du marin; il se releva, puis il toucha de

nouveau. J'entendis bientôt la même voix m'annoncer que le

bâtiment craquait par le travers, et ce n'était pas difficile à

comprendre, on voyait bien que l'assaut livré au navire était trop

violent pour que l'oeuvre de la main des hommes pût y résister

longtemps. Au moment où il me parlait, un autre cri, un long cri

de pitié partit du rivage, en voyant quatre hommes sortir de

l'abîme avec le vaisseau naufragé, s'accrocher au tronçon du mât

encore debout, et, au milieu d'eux, ce personnage aux cheveux

frisés dont on avait admiré tout à l'heure l'énergie.

Il y avait une cloche à bord, et, tandis que le vaisseau se

démenait comme une créature réduite à la folie par le désespoir,

nous montrant tantôt toute l'étendue du pont dévasté qui regardait

la grève, tantôt sa quille qui se retournait vers nous pour se

replonger dans la mer, la cloche sonnait sans repos le glas

funèbre de ces infortunés que le vent portait jusqu'à nous. Le

navire s'abîma de nouveau dans les eaux, puis il reparut: deux des

hommes avaient été engloutis. L'angoisse des témoins de cette

scène déchirante augmentait toujours. Les hommes gémissaient en

joignant les mains; les femmes criaient et détournaient la tête.

On courait çà et là sur la plage en appelant du secours, là où

tout secours était impossible. Moi-même, je conjurais un groupe de

matelots que je connaissais, de ne pas laisser ces deux victimes

périr ainsi sous nos yeux.

Ils me répondirent, dans leur agitation (je ne sais comment, dans

un pareil moment, je pus seulement les comprendre), qu'une heure

auparavant on avait essayé, mais sans succès, de mettre à la mer

le canot de sauvetage, et que, comme personne n'aurait l'audace de

se jeter à l'eau avec une corde dont l'extrémité resterait sur le

rivage, il n'y avait absolument rien à tenter. Tout à coup je vis

le peuple s'agiter sur la grève, il s'entr'ouvrait pour laisser

passer quelqu'un. C'était Ham qui arrivait en courant de toutes

ses forces.

J'allai à lui; je crois en vérité que c'était pour le conjurer

d'aller au secours de ces infortunés. Mais, quelque ému que je

fusse d'un spectacle si nouveau et si terrible, l'expression de

son visage, et son regard dirigé vers la mer, ce regard que je ne

lui avais vu qu'une fois, le jour de la fuite d'Émilie,

réveillèrent en moi le sentiment de son danger. Je jetai mes bras

autour de lui; je criai à ceux qui m'entouraient de ne pas

l'écouter, que ce serait un meurtre, qu'il fallait l'empêcher de

quitter le rivage.

Un nouveau cri retentit autour de nous; nous vîmes la voile

cruelle envelopper à coups répétés celui des deux qu'elle put

atteindre et s'élancer triomphant vers l'homme au courage

indomptable qui restait seul au mât.

En présence d'un tel spectacle, et devant la résolution calme et

désespérée du brave marin accoutumé à exercer tant d'empire sur la

plupart des gens qui se pressaient autour de lui, je compris que

je ne pouvais rien contre sa volonté; autant aurait valu implorer

les vents et les vagues.

«Maître David, me dit-il en me serrant affectueusement les mains,

si mon heure est venue, qu'elle vienne; si elle n'est pas venue,

vous me reverrez. Que le Dieu du ciel vous bénisse! qu'il vous

bénisse tous, camarades! Apprêtez tout: je pars!»

On me repoussa doucement, on me pria de m'écarter; puisqu'il

voulait y aller, à tort ou à raison; je ne ferais, par ma

présence, que compromettre les mesures de sûreté qu'il y avait à

prendre, en troublant ceux qui en étaient chargés. Dans la

confusion de mes sentiments et de mes idées, je ne sais ce que je

répondis ou ce qu'on me répondit, mais je vis qu'on courait sur la

grève; on détacha les cordes d'un cabestan, plusieurs groupes

s'interposèrent entre lui et moi. Bientôt seulement je le revis

debout, seul, en costume de matelot, une corde à la main, enroulée

autour du poignet, une autre à la ceinture, pendant que les plus

vigoureux se saisissaient de celle qu'il venait de leur jeter à

ses pieds.

Le navire allait se briser; il n'y avait pas besoin d'être du

métier pour s'en apercevoir. Je vis qu'il allait se fendre par le

milieu, et que la vie de cet homme, abandonné au haut du mât, ne

tenait plus qu'à un fil; pourtant il y restait fermement attaché.

Il avait un béret de forme singulière, d'un rouge plus éclatant

que celui des marins; et, tandis que les faibles planches qui le

séparaient de la mort roulaient et craquaient sous ses pieds,

tandis que la cloche sonnait d'avance son chant de mort, il nous

saluait en agitant son bonnet. Je le vis, en ce moment, et je crus

que j'allais devenir fou, en retrouvant dans ce geste le vieux

souvenir d'un ami jadis bien cher.

Ham regardait la mer, debout et immobile, avec le silence d'une

foule sans haleine derrière lui, et devant lui la tempête,

attendant qu'une vague énorme se retirât pour l'emporter. Alors il

fit un signe à ceux qui tenaient la corde attachée à sa ceinture,

puis s'élança au milieu des flots, et en un moment, il commençait

contre eux la lutte, s'élevant avec leurs collines, retombant au

fond de leurs vallées, perdu sous des monceaux d'écume, puis

rejeté sur la grève. On se dépêcha de le retirer.

Il était blessé. Je vis d'où j'étais du sang sur son visage, mais

lui, il ne sembla pas s'en apercevoir. Il eut l'air de leur donner

à la hâte quelques instructions pour qu'on le laissât plus libre,

autant que je pus en juger par un mouvement de son bras, puis il

s'élança de nouveau.

Il s'avança vers le navire naufragé, luttant contre les flots,

s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées,

perdu sous les monceaux d'écume, repoussé vers le rivage, puis

ramené vers le vaisseau, hardiment et vaillamment. La distance

n'était rien, mais la force du vent et de la mer rendait la lutte

mortelle. Enfin, il approchait du navire, il en était si près,

qu'encore un effort et il allait s'y accrocher, lorsque, voyant

une montagne immense, verte, impitoyable, rouler de derrière le

vaisseau vers le rivage, il s'y précipita d'un bond puissant; le

vaisseau avait disparu!

Je vis sur la mer quelques fragments épars; en courant à l'endroit

où on l'attirait sur le rivage, je n'aperçus plus que de faibles

débris, comme si c'étaient seulement les fragments de quelque

misérable futaille. La consternation était peinte sur tous les

visages. On tira Ham à mes pieds... insensible... mort. On le

porta dans la maison la plus voisine, et maintenant, personne ne

m'empêcha plus de rester près de lui, occupé avec tous les autres

à tenter tout au monde pour le ramener à la vie; mais la grande

vague l'avait frappé à mort; son noble coeur avait pour toujours

cessé de battre.

J'étais assis près du lit, longtemps après que tout espoir avait

cessé; un pêcheur qui m'avait connu jadis, lorsque Émilie et moi

nous étions des enfants, et qui m'avait revu depuis, vint

m'appeler à voix basse.

«Monsieur, me dit-il avec de grosses larmes qui coulaient sur ses

joues bronzées, sur ses lèvres tremblantes, pâles comme la mort;

monsieur, pouvez-vous sortir un moment?»

Dans son regard, je retrouvai le souvenir qui m'avait frappé tout

à l'heure. Frappé de terreur, je m'appuyai sur le bras qu'il

m'offrait pour me soutenir.

«Est-ce qu'il y a, lui dis-je, un autre corps sur le rivage?

-- Oui, me répondit-il.

-- Est-ce quelqu'un que je connais?»

Il ne répondit rien.

Mais il me conduisit sur la grève, et là, où jadis, enfants tous

deux, elle et moi nous cherchions des coquilles, là où quelques

débris du vieux bateau détruit par l'ouragan de la nuit

précédente, étaient épars au milieu des galets; parmi les ruines

de la demeure qu'il avait désolée, je le vis couché, la tête

appuyée sur son bras, comme tant de fois jadis je l'avais vu

s'endormir dans le dortoir de Salem-House.

David Copperfield - Tome II · 第 41 / 53 题