CHAPITRE XXVI.

La nouvelle et l'ancienne blessure.

Vous n'aviez pas besoin, ô Steerforth, de me dire le jour où je

vous vis pour la dernière fois, ce jour que je ne croyais guère

celui de nos derniers adieux; non, vous n'aviez plus besoin de me

dire «quand vous penserez à moi, que ce soit avec indulgence!» Je

l'avais toujours fait; et ce n'est pas à la vue d'un tel spectacle

que je pouvais changer.

On apporta une civière, on l'étendit dessus, on le couvrit d'un

pavillon, on le porta dans la ville. Tous les hommes qui lui

rendaient ce triste devoir l'avaient connu, ils avaient navigué

avec lui, ils l'avaient vu joyeux et hardi. Ils le transportèrent,

au bruit des vagues, au bruit des cris tumultueux qu'on entendait

sur leur passage, jusqu'à la chaumière où l'autre corps était

déjà.

Mais, quand ils eurent déposé la civière sur le seuil, ils se

regardèrent, puis se tournèrent vers moi, en parlant à voix basse.

Je compris pourquoi ils sentaient qu'on ne pouvait les placer côte

à côte dans le même lieu de repos.

Nous entrâmes dans la ville, pour le porter à l'hôtel. Aussitôt

que je pus recueillir mes pensées, j'envoyai chercher Joram, pour

le prier de me procurer une voiture funèbre, qui pût l'emporter à

Londres cette nuit même. Je savais que moi seul je pouvais

m'acquitter de ce soin et remplir le douloureux devoir d'annoncer

à sa mère l'affreuse nouvelle, et je voulais remplir avec fidélité

ce devoir pénible.

Je choisis la nuit pour mon voyage, afin d'échapper à la curiosité

de toute la ville au moment du départ. Mais, bien qu'il fût près

de minuit quand je partis de l'hôtel, dans ma chaise de poste,

suivi par derrière de mon précieux dépôt, il y avait beaucoup de

monde qui attendait. Tout le long des rues, et même à une certaine

distance sur la route, je vis des groupes nombreux; mais enfin je

n'aperçus plus que la nuit sombre, la campagne paisible, et les

cendres d'une amitié qui avait fait les délices de mon enfance.

Par un beau jour d'automne, à peu près vers midi, lorsque le sol

était déjà parfumé de feuilles tombées, tandis que les autres,

nombreuses encore, avec leurs teintes nuancées de jaune, de rouge

et de violet, toujours suspendues à leurs rameaux, laissaient

briller le soleil au travers, j'arrivai à Highgate. J'achevai le

dernier mille à pied, songeant en chemin à ce que je devais faire,

et laissant derrière moi la voiture qui m'avait suivi toute la

nuit, en attendant que je lui fisse donner l'ordre d'avancer.

Lorsque j'arrivai devant la maison, je la revis telle que je

l'avais quittée. Tous les stores étaient baissés, pas un signe de

vie dans la petite cour pavée, avec sa galerie couverte qui

conduisait à une porte depuis longtemps inutile. Le vent s'était

apaisé, tout était silencieux et immobile.

Je n'eus pas d'abord le courage de sonner à la porte; et lorsque

je m'y décidai, il me sembla que la sonnette même, par son bruit

lamentable, devait annoncer le triste message dont j'étais

porteur. La petite servante vint m'ouvrir, et me regardant d'un

air inquiet, tandis qu'elle me faisait passer devant elle, elle me

dit:

«Pardon, monsieur, seriez-vous malade?

-- Non, c'est que j'ai été très-agité, et je suis fatigué.

-- Est-ce qu'il y a quelque chose, monsieur? Monsieur James?

-- Chut! lui dis-je. Oui, il est arrivé quelque chose, que j'ai à

annoncer à mistress Steerforth. Est-elle chez elle?»

La jeune fille répondit d'un air inquiet que sa maîtresse sortait

très-rarement à présent, même en voiture; qu'elle gardait la

chambre, et ne voyait personne, mais qu'elle me recevrait. Sa

maîtresse était dans sa chambre, ajouta-t-elle, et miss Dartle

était près d'elle. «Que voulez-vous que je monte leur dire de

votre part?»

Je lui recommandai de s'observer pour ne pas les effrayer, de

remettre seulement ma carte et de dire que j'attendais en bas.

Puis je m'arrêtai dans le salon, je pris un fauteuil. Le salon

n'avait plus cet air animé qu'il avait autrefois, et les volets

étaient à demi fermés. La harpe n'avait pas servi depuis bien

longtemps. Le portrait de Steerforth, enfant, était là. À côté, le

secrétaire où sa mère serrait les lettres de son fils. Les

relisait-elle jamais? les relirait-elle encore?

La maison était si calme, que j'entendis dans l'escalier le pas

léger de la petite servante. Elle venait me dire que mistress

Steerforth était trop malade pour descendre; mais, que si je

voulais l'excuser et prendre la peine de monter, elle serait

charmée de me voir. En un instant, je fus près d'elle.

Elle était dans la chambre de Steerforth; et non pas dans la

sienne: je sentais qu'elle l'occupait, un souvenir de lui, et que

c'était aussi pour la même raison qu'elle avait laissé là, à leur

place accoutumée, une foule d'objets dont elle était entourée,

souvenirs vivants des goûts et des talents de son fils. Elle

murmura, en me disant bonjour, qu'elle avait quitté sa chambre,

parce que, dans son état de santé, elle ne lui était pas commode,

et prit un air imposant qui semblait repousser tout soupçon de la

vérité.

Rosa Dartle se tenait, comme toujours, auprès de son fauteuil. Du

moment où elle fixa sur moi ses yeux noirs, je vis qu'elle

comprenait que j'apportais de mauvaises nouvelles. La cicatrice

parut au même instant. Elle recula d'un pas, comme pour échapper à

l'observation de mistress Steerforth, et m'épia d'un regard

perçant et obstiné qui ne me quitta plus.

«Je regrette de voir que vous êtes en deuil, monsieur, me dit

mistress Steerforth.

-- J'ai eu le malheur de perdre ma femme, lui dis-je.

-- Vous êtes bien jeune pour avoir éprouvé un si grand chagrin,

répondit-elle. Je suis fâchée, très-fâchée de cette nouvelle.

J'espère que le temps vous apportera quelque soulagement.

-- J'espère, dis-je en la regardant, que le temps nous apportera à

tous quelque soulagement. Chère mistress Steerforth, c'est une

espérance qu'il faut toujours nourrir, même au milieu de nos plus

douloureuses épreuves.»

La gravité de mes paroles et les larmes qui remplissaient mes yeux

l'alarmèrent. Ses idées parurent tout à coup s'arrêter, pour

prendre un autre cours.

J'essayai de maîtriser mon émotion, quand je prononçai doucement

le nom de son fils, mais ma voix tremblait. Elle se le répéta deux

ou trois fois à elle-même à voix basse. Puis, se tournant vers

moi, elle me dit, avec un calme affecté:

«Mon fils est malade?

-- Très-malade.

-- Vous l'avez vu?

-- Je l'ai vu.

-- Vous êtes réconciliés?»

Je ne pouvais pas dire oui, je ne pouvais pas dire non. Elle

tourna légèrement la tête vers l'endroit où elle croyait retrouver

à ses côtés Rosa Dartle, et je profitai de ce moment pour murmurer

à Rosa, du bout des lèvres: «Il est mort.»

Pour que mistress Steerforth n'eût pas l'idée de regarder derrière

elle et de lire sur le visage ému de Rosa la vérité qu'elle

n'était pas encore préparée à savoir, je me hâtai de rencontrer

son regard, car j'avais vu Rosa Dartle lever les mains au ciel

avec une expression violente d'horreur et de désespoir, puis elle

s'en était voilé la figure avec angoisse.

La belle et noble figure que celle de la mère... Ah! quelle

ressemblance! quelle ressemblance!... était tournée vers moi avec

un regard fixe. Sa main se porta à son front. Je la suppliai

d'être calme et de se préparer à entendre ce que j'avais à lui

dire; j'aurais mieux fait de la conjurer de pleurer, car elle

était là comme une statue.

«La dernière fois que je suis venu ici, repris-je d'une voix

défaillante, miss Dartle m'a dit qu'il naviguait de côté et

d'autre. L'avant-dernière nuit a été terrible sur mer. S'il était

en mer cette nuit-là, et près d'une côte dangereuse, comme on le

dit, et si le vaisseau qu'on a vu était bien celui qui...

-- Rosa! dit mistress Steerforth, venez ici.»

Elle y vint, mais de mauvaise grâce, avec peu de sympathie. Ses

yeux étincelaient et lançaient des flammes, elle fit éclater un

rire effrayant.

«Enfin, dit-elle, votre orgueil est-il apaisé, femme insensée?

maintenant qu'il vous a donné satisfaction... par sa mort! Vous

m'entendez? par sa mort!»

Mistress Steerforth était retombée roide sur son fauteuil: elle

n'avait fait entendre qu'un long gémissement en fixant sur elle

ses yeux tout grands ouverts.

«Oui! cria Rosa en se frappant violemment la poitrine, regardez-

moi, pleurez et gémissez, et regardez-moi! Regardez! dit-elle en

touchant du doigt sa cicatrice, regardez le beau chef-d'oeuvre de

votre fils mort!»

Le gémissement que poussait de temps en temps la pauvre mère

m'allait au coeur. Toujours le même, toujours inarticulé et

étouffé, toujours accompagné d'un faible mouvement de tête, mais

sans aucune altération dans les traits; toujours sortant d'une

bouche pincée et de dents serrées comme si les mâchoires étaient

fermées à clef et la figure gelée par la douleur.

«Vous rappelez-vous le jour où il a fait cela? continua Rosa. Vous

rappelez-vous le jour où, trop fidèle au sang que vous lui avez

mis dans les veines, dans un transport d'orgueil, trop caressé par

sa mère, il m'a fait cela, il m'a défigurée pour la vie? Regardez-

moi, je mourrai avec l'empreinte de son cruel déplaisir; et puis

pleurez et gémissez sur votre oeuvre!

-- Miss Dartle, dis-je d'un ton suppliant, au nom du ciel!

-- Je veux parler! dit-elle en me regardant de ses yeux de flamme.

Taisez-vous! Regardez-moi, vous dis-je; orgueilleuse mère d'un

fils perfide et orgueilleux! Pleurez, car vous l'avez nourri;

pleurez, car vous l'avez corrompu! pleurez sur lui pour vous et

pour moi.»

Elle serrait convulsivement les mains; la passion semblait

consumer à petit feu cette frêle et chétive créature.

«Quoi! c'est vous qui n'avez pu lui pardonner son esprit

volontaire! s'écria-t-elle, c'est vous qui vous êtes offensée de

son caractère hautain; c'est vous qui les avez combattus, en

cheveux blancs, avec les mêmes armes que vous lui aviez données le

jour de sa naissance! C'est vous, qui, après l'avoir dressé dès le

berceau pour en faire ce qu'il est devenu, avez voulu étouffer le

germe que vous aviez fait croître. Vous voilà bien payée

maintenant de la peine que vous vous êtes donnée pendant tant

d'années!

-- Oh! miss Dartle, n'êtes-vous pas honteuse! quelle cruauté!

-- Je vous dis, répondit-elle, que je _veux_ lui parler. Rien au

monde ne saurait m'en empêcher, tant que je resterai ici. Ai-je

gardé le silence pondant des années, pour ne rien dire maintenant?

Je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé! dit-elle en la

regardant d'un air féroce. J'aurais pu l'aimer, moi, sans lui

demander de retour. Si j'avais été sa femme, j'aurais pu me faire

l'esclave de ses caprices, pour un seul mot d'amour, une fois par

an. Oui, vraiment, qui le sait mieux que moi? Mais vous, vous

étiez exigeante, orgueilleuse, insensible, égoïste. Mon amour à

moi aurait été dévoué... il aurait foulé aux pieds vos misérables

rancunes.»

Les yeux ardents de colère, elle en simulait le geste en écrasant

du pied le parquet.

«Regardez! dit-elle, en frappant encore sur sa cicatrice. Quand il

fut d'âge à mieux comprendre ce qu'il avait fait, il l'a vu et il

s'en est repenti. J'ai pu chanter pour lui faire plaisir, causer

avec lui, lui montrer avec quelle ardeur je m'intéressais à tout

ce qu'il faisait; j'ai pu, par ma persévérance, arriver à être

assez instruite pour lui plaire, car j'ai cherché à lui plaire et

j'y ai réussi. Quand son coeur était encore jeune et fidèle, il

m'a aimée; oui, il m'a aimée. Bien des fois, quand il venait de

vous humilier par un mot de mépris, il m'a serrée, moi, contre son

coeur!»

Elle parlait avec une fierté insultante qui tenait de la frénésie,

mais aussi avec un souvenir ardent et passionné, d'un amour dont

les cendres assoupies laissaient jaillir quelque étincelle d'un

feu plus doux.

«J'ai eu l'humiliation après... j'aurais dû m'y attendre, s'il ne

m'avait pas fascinée par ses ardeurs d'enfant... j'ai eu

l'humiliation de devenir pour lui un jouet, une poupée, bonne à

servir de passe-temps à son oisiveté, à prendre et à quitter, pour

s'en amuser, suivant l'inconstante humeur du moment. Quand il

s'est lassé de moi, je me suis lassée aussi. Quand il n'a plus

songé à moi, je n'ai pas cherché à regagner mon pouvoir sur lui;

j'aurais autant pensé à l'épouser, si on l'avait forcé à me

prendre pour femme. Nous nous sommes séparés l'un de l'autre sans

un mot. Vous l'avez peut-être vu, et vous n'en avez pas été

fâchée. Depuis ce jour, je n'ai plus été pour vous deux qu'un

meuble insensible, qui n'avait ni yeux, ni oreilles, ni sentiment,

ni souvenirs. Ah! vous pleurez? Pleurez sur ce que vous avez fait

de lui. Ne pleurez pas sur votre amour. Je vous dis qu'il y a eu

un temps où je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé!»

Elle jetait un regard de colère sur cette figure immobile, dont

les yeux ne bougeaient pas, et elle ne s'attendrissait pas plus

sur les gémissements répétés de la mère, que s'ils sortaient de la

bouche d'une statue.

«Miss Dartle, lui dis-je, s'il est possible que vous ayez le coeur

assez dur pour ne pas plaindre cette malheureuse mère...

-- Et moi, qui me plaindra? reprit-elle avec amertume. C'est elle

qui a semé. Le vent récolte la tempête.

-- Et si les défauts de son fils... continuai-je.

-- Les défauts! s'écria-t-elle en fondant en larmes passionnées.

Qui ose dire du mal de lui? Il valait dix mille fois mieux que les

amis auxquels il avait fait l'honneur de les élever jusqu'à lui!

-- Personne ne peut l'avoir aimé plus que moi, personne ne lui

conserve un plus cher souvenir, répondis-je. Ce que je voulais

dire, c'est que, lors même que vous n'auriez pas compassion de sa

mère, lors même que les défauts du fils, car vous ne les avez pas

ménagés vous-même...

-- C'est faux, s'écria-t-elle en arrachant ses cheveux noirs, je

l'aimais!

-- Lors même, repris-je, que ses défauts ne pourraient, dans un

pareil moment, être bannis de votre souvenir, vous devriez du

moins regarder cette pauvre femme comme si vous ne l'aviez jamais

vue auparavant, et lui porter secours.»

Mistress Steerforth n'avait pas bougé, pas fait un geste. Elle

restait immobile, froide, le regard fixe; continuant à gémir de

temps en temps, avec un faible mouvement de la tête, mais sans

donner autrement signe de vie. Tout d'un coup, miss Dartle

s'agenouilla devant elle, et commença à lui desserrer sa robe.

«Soyez maudit! dit-elle, en me regardant avec une expression de

rage et de douleur réunies. Maudite soit l'heure où vous êtes

jamais venu ici! Malédiction sur vous! sortez.»

Je quittai la chambre, mais je rentrai pour sonner, afin de

prévenir les domestiques. Elle tenait dans ses bras, la forme

impassible de mistress Steerforth, elle l'embrassait en pleurant,

elle l'appelait, elle la pressait sur son sein comme si c'eût été

son enfant. Elle redoublait de tendresse pour rappeler la vie dans

cet être inanimé. Je ne redoutais plus de les laisser seules; je

redescendis sans bruit, et je donnai l'alarme dans la maison, en

sortant.

Je revins à une heure plus avancée de l'après-midi; nous couchâmes

le fils sur un lit, dans la chambre de sa mère. On me dit qu'elle

était toujours de même; miss Dartle ne la quittait pas; les

médecins étaient auprès d'elle; on avait essayé de bien des

remèdes, mais elle restait dans le même état, toujours comme une

statue, faisant entendre seulement, de temps en temps, un

gémissement plaintif.

Je parcourus cette maison funeste; je fermai tous les volets. Je

finis par ceux de la chambre où il reposait. Je soulevai sa main

glacée et je la plaçai sur mon coeur; le monde entier n'était pour

moi que mort et silence. Seulement, par intervalles, j'entendais

éclater le douloureux gémissement de la mère.

David Copperfield - Tome II · 第 42 / 53 题