«Ils ne vous ont jamais compris, Micawber, dit sa femme. Peut-être
en sont-ils incapables. Si cela est, il faut les plaindre, et j'ai
compassion de leur infortune.
-- Je suis extrêmement fâché, ma chère Emma, dit M. Micawber, d'un
ton radouci, de m'être laissé aller à des expressions qu'on peut
trouver un peu vives. Tout ce que je veux dire, c'est que je peux
quitter cette contrée sans que votre famille se mette en avant
pour me favoriser... d'un adieu, en me poussant de l'épaule pour
précipiter mon départ; enfin, j'aime autant m'éloigner
d'Angleterre, de mon propre mouvement, que de m'y faire encourager
par ces gens-là. Cependant, ma chère, s'ils daignaient répondre à
votre communication, ce qui d'après notre expérience à tous deux,
me semble on ne peut plus improbable, je serais bien loin d'être
un obstacle à vos désirs.»
La chose étant ainsi décidée à l'amiable, M. Micawber offrit le
bras à mistress Micawber, et jetant un coup d'oeil sur le tas de
livres et de papiers placés sur la table, devant Traddles, il
déclara qu'ils allaient se retirer pour nous laisser libres; ce
qu'ils firent de l'air le plus cérémonieux.
«Mon cher Copperfield, dit Traddles en s'enfonçant dans son
fauteuil, lorsqu'ils furent partis, et en me regardant avec un
attendrissement qui rendait ses yeux plus rouges encore qu'à
l'ordinaire, et donnait à ses cheveux les attitudes les plus
bizarres, je ne vous demande pas pardon de venir vous parler
d'affaires: je sais tout l'intérêt que vous prenez à celles-ci, et
cela pourra d'ailleurs apporter quelque diversion à votre douleur.
Mon cher ami, j'espère que vous n'êtes pas trop fatigué?
-- Je suis tout prêt, lui dis-je après un moment de silence. C'est
à ma tante qu'il faut penser d'abord. Vous savez tout le mal
qu'elle s'est donné?
-- Sûrement, sûrement, répondit Traddles: qui pourrait l'oublier!
-- Mais ce n'est pas tout, repris-je. Depuis quinze jours, elle a
de nouveaux chagrins; elle n'a fait que courir dans Londres tous
les jours. Plusieurs fois elle est sortie le matin de bonne heure,
pour ne revenir que le soir. Hier encore, Traddles, avec ce voyage
en perspective, il était près de minuit quand elle est rentrée.
Vous savez combien elle pense aux autres. Elle ne veut pas me dire
le sujet de ses peines.»
Ma tante, le front pâle et sillonné de rides profondes, resta
immobile à m'écouter. Quelques larmes coulèrent lentement sur ses
joues, elle mit sa main dans la mienne.
«Ce n'est rien, Trot, ce n'est rien. C'est fini. Vous le saurez un
jour. Maintenant, Agnès, ma chère, occupons-nous de nos affaires.
-- Je dois rendre à M. Micawber la justice de dire, reprit
Traddles, que bien qu'il n'ait pas su travailler utilement pour
son propre compte, il est infatigable quand il s'agit des affaires
d'autrui. Je n'ai jamais rien vu de pareil. S'il a toujours eu
cette activité dévorante, il doit avoir à mon compte au moins deux
cents ans, à l'heure qu'il est. C'est quelque chose
d'extraordinaire que l'état dans lequel il se met, que la passion
avec laquelle il se plonge, jour et nuit, dans l'examen des
papiers et des livres de compte: je ne parle pas de l'immense
quantité de lettres qu'il m'a écrites, quoique nous soyons porte à
porte: souvent même il m'en passe à travers la table, quand il
serait infiniment plus court de nous expliquer de vive voix.
-- Des lettres! s'écrie ma tante. Mais je suis sûre qu'il ne rêve
que par lettres!
-- Et M. Dick, dit Traddles, lui aussi il a fait merveille!
Aussitôt qu'il a été délivré du soin de veiller sur Uriah Heep, ce
qu'il a fait avec un soin inouï, il s'est dévoué aux intérêts de
M. Wickfield, et il nous a véritablement rendu les plus grands
services, en nous aidant dans nos recherches, en faisant mille
petites commissions pour nous, en nous copiant tout ce dont nous
avions besoin.
-- Dick est un homme très-remarquable, s'écria ma tante, je l'ai
toujours dit. Trot, vous le savez!
-- Je suis heureux de dire, miss Wickfield, poursuivit Traddles,
avec une délicatesse et un sérieux vraiment touchants, que pendant
votre absence l'état de M. Wickfield s'est grandement amélioré.
Délivré du poids qui l'accablait depuis si longtemps, et des
craintes terribles qui l'éprouvaient, ce n'est plus le même homme.
Il retrouve même souvent la faculté de concentrer sa mémoire et
son attention sur des questions d'affaires, et il nous a aidés à
éclaircir plusieurs points épineux sur lesquels nous n'aurions
peut-être jamais pu nous former un avis sans son aide. Mais je me
hâte d'en venir aux résultats, qui ne seront pas longs à vous
faire connaître; je n'en finirais jamais si je me mettais à vous
conter en détail tout ce qui me donne bon espoir pour l'avenir.»
Il était aisé de voir que cet excellent Traddles disait cela pour
nous faire prendre courage, et pour permettre à Agnès d'entendre
prononcer le nom de son père sans inquiétude; mais nous n'en fûmes
pas moins charmés tous.
«Voyons! dit Traddles, en classant les papiers qui étaient sur la
table. Nous avons examiné l'état de nos fonds, et, après avoir mis
en ordre des comptes dont les uns étaient fort embrouillés sans
mauvaise intention, et dont les autres étaient embrouillés et
falsifiés à dessein, il nous parait évident que M. Wickfield
pourrait aujourd'hui se retirer des affaires, sans rester le moins
du monde en déficit.
-- Que Dieu soit béni! dit Agnès, avec une fervente
reconnaissance.
-- Mais, dit Traddles, il lui resterait si peu de chose pour vivre
(car même à supposer qu'il vendit la maison, il ne posséderait
plus que quelques centaines de livres sterling), que je crois
devoir vous engager à réfléchir, miss Wickfield, s'il ne ferait
pas mieux de continuer à gérer les propriétés dont il a été si
longtemps chargé. Ses amis pourraient, vous sentez, l'aider de
leurs conseils, maintenant qu'il serait affranchi de tout
embarras. Vous-même, miss Wickfield, Copperfield et moi...
-- J'y ai pensé, Trotwood, dit Agnès en me regardant, et je crois
que cela ne peut pas, que cela ne doit pas être; même sur les
instances d'un ami auquel nous devons tant, et auquel nous sommes
si reconnaissants.
-- J'aurais tort de faire des instances, reprit Traddles. J'ai cru
seulement devoir vous en donner l'idée. N'en parlons plus.
-- Je suis heureuse de vous entendre, répondit Agnès avec fermeté,
car cela me donne l'espoir, et presque la certitude que nous
pensons de même, cher monsieur Traddles, et vous aussi, cher
Trotwood. Une fois mon père délivré d'un tel fardeau, que
pourrais-je souhaiter? Rien autre chose que de le voir soulagé
d'un travail si pénible, et de pouvoir lui consacrer ma vie, pour
lui rendre un peu de l'amour et des soins dont il m'a comblée.
Depuis des années, c'est ce que je désire le plus au monde. Rien
ne pourrait me rendre plus heureuse que la pensée d'être chargée
de notre avenir, si ce n'est le sentiment que mon père ne sera
plus accablé par une trop pesante responsabilité.
-- Avez-vous songé à ce que vous pourriez faire, Agnès?
-- Souvent, cher Trotwood. Je ne suis pas inquiète. Je suis
certaine de réussir. Tout le monde me connaît ici, et l'on me veut
du bien, j'en suis sûre. Ne craignez pas pour moi. Nos besoins ne
sont pas grands. Si je peux mettre en location notre chère vieille
maison, et tenir une école, je serai heureuse de me sentir utile.»
En entendant cette voix ardente, émue, mais paisible, j'avais si
présent le souvenir de la vieille et chère maison, autrefois ma
demeure solitaire, que je ne pus répondre un seul mot: j'avais le
coeur trop plein. Traddles fit semblant de chercher une note parmi
ses papiers.
«À présent, miss Trotwood, dit Traddles, nous avons à nous occuper
de votre fortune.
-- Eh bien! monsieur, répondit ma tante en soupirant; tout ce que
je peux vous en dire, c'est que si elle n'existe plus, je saurai
en prendre mon parti; et que si elle existe encore, je serai bien
aise de la retrouver.
-- C'était je crois, originairement, huit mille livres sterling,
dans les consolidés? dit Traddles.
-- Précisément! répondit ma tante.
-- Je ne puis en retrouver que cinq, dit Traddles d'un air
perplexe.
-- Est-ce cinq mille livres ou cinq livres? dit ma tante avec le
plus grand sang-froid.
-- Cinq mille livres, repartit Traddles.
-- C'était tout ce qu'il y avait, répondit ma tante. J'en avais
vendu moi-même trois mille, dont mille pour votre installation,
mon cher Trot; j'ai gardé le reste. Quand j'ai perdu ce que je
possédais, j'ai cru plus sage de ne pas vous parler de cette
dernière somme, et de la tenir en réserve pour parer aux
événements. Je voulais voir comment vous supporteriez cette
épreuve, Trot; vous l'avez noblement supportée, avec persévérance,
avec dignité, avec résignation. Dick a fait de même. Ne me parlez
pas, car je me sens les nerfs un peu ébranlés.»
Personne n'aurait pu le deviner à la voir si droite sur sa chaise,
les bras croisés; elle était au contraire merveilleusement
maîtresse d'elle-même.
«Alors je suis heureux de pouvoir vous dire, s'écrie Traddles d'un
air radieux, que nous avons retrouvé tout votre argent.
-- Surtout que personne ne m'en félicite, je vous prie, dit ma
tante... Et comment cela, monsieur?
-- Vous croyiez que M. Wickfield avait mal à propos disposé de
cette somme? dit Traddles.
-- Certainement, dit ma tante. Aussi je n'ai pas eu de peine à
garder le silence. Agnès, ne me dites pas un mot!
-- Et le fait est, dit Traddles, que vos fonds avaient été vendus
en vertu des pouvoirs que vous lui aviez confiés; je n'ai pas
besoin de vous dire par qui, ni sur quelle signature. Ce misérable
osa plus tard affirmer et même prouver, par des chiffres, à
M. Wickfield, qu'il avait employé la somme (d'après des
instructions générales, disait-il) pour pallier d'autres déficits
et d'autres embarras d'affaires. M. Wickfield n'a pris d'autre
participation à cette fraude, que d'avoir la malheureuse faiblesse
de vous payer plusieurs fois les intérêts d'un capital qu'il
savait ne plus exister.
-- Et à la fin, il s'en attribua tout le blâme, ajouta ma tante;
il m'écrivit alors une lettre insensée où il s'accusait de vol, et
des crimes les plus odieux. Sur quoi je lui fis une visite un
matin, je demandai une bougie, je brûlai sa lettre, et je lui dis
de me payer un jour, si cela lui était possible, mais en
attendant, s'il ne le pouvait pas, de veiller sur ses propres
affaires pour l'amour de sa fille... Si on me parle, je sors de la
chambre!»
Nous restâmes silencieux; Agnès se cachait la tête dans ses mains.
«Eh bien, mon cher ami, dit ma tante après un moment, vous lui
avez donc arraché cet argent?
-- Ma foi! dit Traddles, M. Micawber l'avait si bien traqué et
s'était muni de tant de preuves irrésistibles que l'autre n'a pas
pu nous échapper. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que je
crois en vérité que c'est encore plus par haine pour Copperfield
que pour satisfaire son extrême avarice, qu'il avait dérobé cet
argent. Il me l'a dit tout franchement. Il n'avait qu'un regret,
c'était de n'avoir pas dissipé cette somme, pour vexer Copperfield
et pour lui faire tort.
-- Voyez-vous! dit ma tante en fronçant les sourcils d'un air
pensif, et en jetant un regard sur Agnès. Et qu'est-il devenu?
-- Je n'en sais rien. Il est parti, dit Traddles, avec sa mère,
qui ne faisait que crier, supplier, confesser tout. Ils sont
partis pour Londres, par la diligence de soir, et je ne sais rien
de plus sur son compte, si ce n'est qu'il a montré pour moi en
partant la malveillance la plus audacieuse. Il ne m'en voulait pas
moins qu'à M. Micawber; j'ai pris cette déclaration pour un
compliment, et je me suis fait un plaisir de le lui dire.
-- Croyez-vous qu'il ait quelque argent, Traddles? lui demandai-
je.
-- Oh! oui, j'en suis bien convaincu, répondit-il en secouant la
tête d'un air sérieux. Je suis sûr que, d'une façon ou d'une
autre, il doit avoir empoché un joli petit magot. Mais je crois,
Copperfield, que si vous aviez l'occasion de l'observer plus tard
dans le cours de sa destinée, vous verriez que l'argent ne
l'empêchera pas de mal tourner. C'est un hypocrite fini; quoi
qu'il fasse, soyez sûr qu'il ne marchera jamais que par des voies
tortueuses. C'est le seul plaisir qui le dédommage de la
contrainte extérieure qu'il s'impose. Comme il rampe sans cesse à
plat ventre pour arriver à quelque petit but particulier, il se
fera toujours un monstre de chaque obstacle qu'il rencontrera sur
son chemin; par conséquent il poursuivra de sa haine et de ses
soupçons chacun de ceux qui le gêneront dans ses vues, fût-ce le
plus innocemment du monde. Alors ses voies deviendront de plus en
plus tortueuses, au moindre ombrage qu'il pourra prendre. Il n'y a
qu'à voir sa conduite ici pour s'en convaincre.
-- C'est un monstre de bassesse comme on n'en voit pas, dit ma
tante.
-- Je n'en sais trop rien, répliqua Traddles d'un air pensif. Il
n'est pas difficile de devenir un monstre de bassesse, quand on
veut s'en donner la peine.
-- Et M. Micawber? dit ma tante.
-- Ah! réellement, dit Traddles d'un air réjoui, je ne peux pas
m'empêcher de donner encore les plus grands éloges à M. Micawber.
Sans sa patience et sa longue persévérance, nous n'aurions fait
rien qui vaille. Et il ne faut pas oublier que M. Micawber a bien
agi, par pur dévouement: quand on songe à tout ce qu'il aurait pu
obtenir d'Uriah Heep, en se faisant payer son silence!
-- Vous avez bien raison, lui dis-je.
-- Et maintenant que faut-il lui donner? demanda ma tante.
-- Oh! avant d'en venir là dit Traddles d'un air un peu
déconcerté, j'ai cru devoir, par discrétion, omettre deux points
dans l'arrangement fort peu légal (car il ne faut pas se
dissimuler qu'il est fort peu légal d'un bout à l'autre) de cette
difficile question. Les billets souscrits par M. Micawber au
profit d'Uriah, pour les avances qu'il lui faisait...
-- Eh bien! il faut les lui rembourser, dit ma tante.
-- Oui, mais je ne sais pas quand on voudra s'en servir contre
lui, ni où ils sont, reprit Traddles en écarquillant les yeux; et
je crains fort que d'ici à son départ, M. Micawber ne soit
constamment arrêté ou saisi pour dettes.
-- Alors il faudra le mettre constamment en liberté, et faire
lever chaque saisie, dit ma tante. À quoi cela monte-t-il en tout?
-- Mais, M. Micawber a porté avec beaucoup d'exactitude ces
transactions (il appelle ça des transactions) sur son grand-livre,
reprit Traddles en souriant, et cela monte à cent trois livres
sterling et cinq shillings.
-- Voyons, que lui donnerons-nous, cette somme-là comprise? dit ma
tante. Agnès, ma chère, nous reparlerons plus tard ensemble de
votre part proportionnelle dans ce petit sacrifice... Eh bien!
combien dirons-nous? Cinq cents livres?»
Nous prîmes la parole en même temps, sur cette offre, Traddles et
moi. Nous insistâmes tous deux pour qu'on ne remît à M. Micawber
qu'une petite somme à la fois, et que, sans le lui promettre
d'avance, on soldât à mesure ce qu'il devait à Uriah Heep. Nous
fûmes d'avis qu'on payât le passage et les frais d'installation de
la famille, qu'on leur donnât en outre cent livres sterling, et
qu'on eût l'air de prendre au sérieux l'arrangement proposé par
M. Micawber pour payer ces avances: il lui serait salutaire de se
sentir sous le coup de cette responsabilité. À cela j'ajoutai que
je donnerais sur son caractère quelques détails à M. Peggotty, sur
qui je savais qu'on pouvait compter. On pourrait aussi confier à
M. Peggotty le soin de lui avancer plus tard cent livres sterling
en sus de ce qu'il aurait déjà reçu au départ. Je me proposais
encore d'intéresser M. Micawber à M. Peggotty, en lui confiant, de
l'histoire de ce dernier, ce qu'il me semblerait utile ou
convenable de ne lui point cacher, afin de les amener à
s'entr'aider mutuellement, dans leur intérêt commun. Nous entrâmes
tous chaudement dans ces plans; et je puis dire par avance qu'en
effet la plus parfaite bonne volonté et la meilleure harmonie ne
tardèrent pas à régner entre les deux parties intéressées.
Voyant que Traddles regardait ma tante d'un air soucieux, je lui
rappelai qu'il avait fait allusion à deux questions dont il devait
nous parler.
«Votre tante m'excusera et vous aussi, Copperfield, si j'aborde un
sujet aussi pénible, dit Traddles en hésitant, mais je crois
nécessaire de le rappeler à votre souvenir. Le jour où M. Micawber
nous a fait cette mémorable dénonciation, Uriah Heep a proféré des
menaces contre le mari de votre tante.»
Ma tante inclina la tête, sans changer de position, avec le même
calme apparent.
«Peut-être, continua Traddles, n'était-ce qu'une impertinence en
l'air.
-- Non, répondit ma tante.
-- Il y avait donc... je vous demande bien pardon... une personne
portant ce titre...? dit Traddles, et elle était sous sa coupe?
-- Oui, mon ami,» dit ma tante.
Traddles expliqua, et d'une mine allongée, qu'il n'avait pas pu
aborder ce sujet, et que dans l'arrangement qu'il avait fait, il
n'en était pas question, non plus que des lettres de créance
contre M. Micawber; que nous n'avions plus aucun pouvoir sur Uriah
Heep, et que s'il était à même de nous faire du tort, ou de nous
jouer un mauvais tour, aux uns ou aux autres, il n'y manquerait
certainement pas.
Ma tante gardait le silence; quelques larmes coulaient sur ses
joues.
«Vous avez raison, dit-elle. Vous avez bien fait d'en parler.
-- Pouvons-nous faire quelque chose, Copperfield ou moi? demanda
doucement Traddles.
-- Rien, dit ma tante. Je vous remercie mille fois. Trot, mon
cher, ce n'est qu'une vaine menace. Faites rentrer M. et mistress
Micawber. Et surtout ne me dites rien ni les uns ni les autres.»
En même temps, elle arrangea les plis de sa robe, et se rassit,
toujours droite comme à l'ordinaire, les yeux fixés sur la porte.
«Eh bien, M. et mistress Micawber, dit ma tante en les voyant
entrer, nous avons discuté la question de votre émigration, je
vous demande bien pardon de vous avoir laissés si longtemps seuls;
voici ce que nous vous proposons.»
Puis elle expliqua ce qui avait été convenu, à l'extrême
satisfaction de la famille, petits et grands, là présents.
M. Micawber en particulier fut tellement enchanté de trouver une
si belle occasion de pratiquer ses habitudes de transactions
commerciales, en souscrivant des billets, qu'on ne put l'empêcher
de courir immédiatement chez le marchand de papier timbré. Mais sa
joie reçut tout à coup un rude choc; cinq minutes après, il revint
escorté d'un agent du shériff, nous informer en sanglotant que
tout était perdu. Comme nous étions préparés à cet événement, et
que nous avions prévu la vengeance d'Uriah Heep, nous payâmes
aussitôt la somme, et, cinq minutes après, M. Micawber avait
repris sa place devant la table, et remplissait les blancs de ses
feuilles de papier timbré avec une expression de ravissement, que
nulle autre occupation ne pouvait lui donner, si ce n'est celle de
faire du punch. Rien que de le voir retoucher ses billets avec un
ravissement artistique, et les placer à distance pour mieux en
voir l'effet, les regarder du coin de l'oeil, et inscrire sur son
carnet les dates et les totaux, enfin contempler son oeuvre
terminée, avec la profonde conviction que c'était de l'or en
barre, il ne pouvait y avoir de spectacle plus amusant.
«Et maintenant, monsieur, si vous me permettez de vous le dire, ce
que vous avez de mieux à faire, dit ma tante après l'avoir observé
un moment en silence, c'est de renoncer pour toujours à cette
occupation.
-- Madame, répondit M. Micawber, j'ai l'intention d'inscrire ce
voeu sur la page vierge de notre nouvel avenir. Mistress Micawber
peut vous le dire. J'ai la confiance, ajouta-t-il, d'un ton
solennel, que mon fils Wilkins n'oubliera jamais qu'il vaudrait
mieux pour lui plonger son poing dans les flammes que de manier
les serpents qui ont répandu leur venin dans les veines glacées de
son malheureux père!» Profondément ému, et transformé en une image
du désespoir, M. Micawber contemplait ces serpents invisibles avec
un regard rempli d'une sombre haine (quoi qu'à vrai dire, on y
retrouvât encore quelques traces de son ancien goût pour ces
serpents figurés), puis il plia les feuilles et les mit dans sa
poche.
La soirée avait été bien remplie. Nous étions épuisés de chagrin
et de fatigue; sans compter que ma tante et moi nous devions
retourner à Londres le lendemain. Il fut convenu que les Micawber
nous y suivraient, après avoir vendu leur mobilier; que les
affaires de M. Wickfield seraient réglées le plus promptement
possible, sous la direction de Traddles, et qu'Agnès viendrait
ensuite à Londres. Nous passâmes la nuit dans la vieille maison
qui, délivrée maintenant de la présence des Heep, semblait purgée
d'une pestilence, et je couchai dans mon ancienne chambre, comme
un pauvre naufragé qui est revenu au gîte.
Le lendemain nous retournâmes chez ma tante, pour ne pas aller
chez moi, et nous étions assis tous deux à côté l'un de l'autre,
comme par le passé, avant d'aller nous coucher, quand elle me dit:
«Trot, avez-vous vraiment envie de savoir ce qui me préoccupait
dernièrement?
-- Oui certainement, ma tante, aujourd'hui, moins que jamais, je
ne voudrais vous voir un chagrin ou une inquiétude dont je n'eusse
ma part.
-- Vous avez déjà eu assez de chagrins vous-même, mon enfant, dit
ma tante avec affection, sans que j'y ajoute encore mes petites
misères. Je n'ai pas eu d'autre motif, mon cher Trot, de vous
cacher quelque chose.
-- Je le sais bien. Mais dites-le-moi maintenant.
-- Voulez-vous sortir en voiture avec moi demain matin? me demanda
ma tante.
-- Certainement.
-- À neuf heures, reprit-elle, je vous dirai tout, mon ami.»
Le lendemain matin, nous montâmes en voiture pour nous rendre à
Londres. Nous fîmes un long trajet à travers les rues, avant
d'arriver devant un des grands hôpitaux de la capitale. Près du
bâtiment, je vis un corbillard très-simple. Le cocher reconnut ma
tante, elle lui fit signe de la main de se mettre en marche, il
obéit, nous le suivîmes.
«Vous comprenez maintenant, Trot, dit ma tante. Il est mort.
-- Est-il mort à l'hôpital?
-- Oui.»
Elle était assise, immobile, à côté de moi, mais je voyais de
nouveau de grosses larmes couler sur ses joues.
«Il y était déjà venu une fois, reprit ma tante. Il était malade
depuis longtemps, c'était une santé détruite. Quand il a su son
état, pendant sa dernière maladie, il m'a fait demander. Il était
repentant; très-repentant.
-- Et je suis sûr que vous y êtes allée! ma tante.
-- Oui. Et j'ai passé depuis bien des heures près de lui.
-- Il est mort la veille de notre voyage à Canterbury?»
Ma tante me fit signe que oui. «Personne ne peut plus lui faire de
tort à présent, dit-elle. Vous voyez que c'était une vaine
menace.»
Nous arrivâmes au cimetière d'Hornsey. «J'aime mieux qu'il repose
ici que dans la ville, dit ma tante. Il était né ici.»
Nous descendîmes de voiture, et nous suivîmes à pied le cercueil
jusqu'au coin de terre dont j'ai gardé le souvenir, et où on lut
le service des morts. _Tu es poussière et_...
«Il y a trente-six ans, mon ami, que je l'avais épousé, me dit ma
tante, lorsque nous remontâmes en voiture. Que Dieu nous pardonne
à tous.»
Nous nous rassîmes en silence, et elle resta longtemps sans
parler, tenant toujours ma main serrée dans les siennes. Enfin
elle fondit tout à coup en larmes, et me dit:
«C'était un très-bel homme quand je l'épousai, Trot... Mais grand
Dieu, comme il avait changé!»
Cela ne dura pas longtemps. Ses pleurs la soulagèrent, elle se
calma bientôt, et reprit sa sérénité, «C'est que j'ai les nerfs un
peu ébranlés, me disait-elle, sans cela je ne me serais pas ainsi
laissée aller à mon émotion. Que Dieu nous pardonne à tous!»
Nous retournâmes chez elle à Highgate, et là nous trouvâmes un
petit billet qui était arrivé par le courrier du matin, de la part
de M. Micawber.
«Canterbury, vendredi.
«Chère madame, et vous aussi, mon cher Copperfield, le beau pays
de promesse qui commençait à poindre à l'horizon est de nouveau
enveloppé d'un brouillard impénétrable, et disparaît pour toujours
des yeux d'un malheureux naufragé, dont l'arrêt est porté!
«Un autre mandat d'arrêt vient en effet d'être lancé par Heep
contre Micawber (dans la haute cour du Banc du roi à Westminster),
et le défendeur est la proie du shériff revêtu de l'autorité
légale dans ce bailliage.
_Voici le jour, voici l'heure cruelle.
Le front de bataille chancelle;
D'un air superbe Édouard, victorieux,
M'apporte l'esclavage et des fers odieux._
«Une fois retombé dans les fers, mon existence sera de courte
durée (les angoisses de l'âme ne sauraient se supporter quand une
fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dépassé
ces limites). Que Dieu vous bénisse! Qu'il vous bénisse! Un jour
peut-être, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosité,
et aussi, je l'espère, de sympathie, le lieu où l'on renferme les
débiteurs dans cette ville, réfléchira longtemps, en lisant
gravées sur le mur, avec l'aide d'un clou rouillé,
«Ces obscures initiales:
«W.M.
«P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami,
M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quittés, et qui paraît
jouir de la meilleure santé, vient de payer mes dettes et
d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable
miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du
bonheur.»