CHAPITRE XXIV.

Les opérations de M. Micawber.

Ce n'est pas le moment de dépeindre l'état de mon âme sous

l'influence de cet horrible événement. J'en vins à croire que

l'avenir était fermé pour moi, que j'avais perdu à jamais toute

activité et toute énergie, qu'il n'y avait plus pour moi qu'un

refuge: le tombeau, je n'arrivai que par degrés à ce marasme

languissant, qui m'aurait peut-être dominé dès les premiers

moments, si mon affliction n'avait été troublée d'abord, et

augmentée plus tard par des événements que je vais raconter dans

la suite de cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce qu'il y a de

certain, c'est qu'il se passa un certain temps avant que je

comprisse toute l'étendue de mon malheur; je croyais presque que

j'avais déjà traversé mes plus douloureuses angoisses, et je

trouvais une consolation à méditer sur tout ce qu'il y avait de

beau et de pur dans cette histoire touchante qui venait de finir

pour toujours.

À présent même, je ne me rappelle pas distinctement l'époque où on

me parla de faire un voyage, ni comment nous fûmes amenés à penser

que je ne trouverais que dans le changement de lieu et de

distractions, la consolation et le repos dont j'avais besoin.

Agnès exerçait tant d'influence sur tout ce que nous pensions, sur

tout ce que nous disions, sur tout ce que nous faisions, pendant

ces jours de deuil, que je crois pouvoir lui attribuer ce projet.

Mais cette influence s'exerçait si paisiblement, que je n'en sais

pas davantage.

Je commençais à croire que, lorsque j'associais jadis la pensée

d'Agnès au vieux vitrail de l'église, c'était par un instinct

prophétique de ce qu'elle serait pour moi, à l'heure du grand

chagrin qui devait fondre un jour sur ma vie. En effet, à partir

du moment que je n'oublierai jamais, où elle m'apparut debout, la

main levée vers le ciel, elle fut, pendant ces heures si

douloureuses, comme une sainte dans ma demeure solitaire; lorsque

l'ange de la mort descendit près de Dora, ce fut sur le sein

d'Agnès qu'elle s'endormit, le sourire sur les lèvres; je ne le

sus qu'après, lorsque je fus en état d'entendre ces tristes

détails. Quand je revins à moi, je la vis à mes côtés, versant des

larmes de compassion, et ses paroles pleines d'espérance et de

paix, son doux visage qui semblait descendre d'une région plus

pure et plus voisine du ciel, pour se pencher sur moi, vinrent

calmer mon coeur indocile, et adoucir mon désespoir.

Il faut poursuivre mon récit.

Je devais voyager. C'était, à ce qu'il parait, une résolution

arrêtée entre nous dès les premiers moments. La terre ayant reçu

tout ce qui pouvait périr de celle qui m'avait quitté, il ne me

restait plus qu'à attendre ce que M. Micawber appelait le dernier

acte de la pulvérisation de Heeps, et le départ des émigrants.

Sur la demande de Traddles, qui fut pour moi, pendant mon

affliction, le plus tendre et le plus dévoué des amis, nous

retournâmes à Canterbury, ma tante, Agnès et moi. Nous nous

rendîmes tout droit chez M. Micawber qui nous attendait. Depuis

l'explosion de notre dernière réunion, Traddles n'avait cessé de

partager ses soins entre la demeure de M. Micawber et celle de

M. Wickfield. Quand la pauvre mistress Micawber me vit entrer,

dans mes vêtements de deuil, elle fut extrêmement émue, il y avait

encore dans ce coeur-là beaucoup de bon, malgré les tracas et les

souffrances prolongées qu'elle avait subis depuis tant d'années.

«Eh bien! monsieur et mistress Micawber, dit ma tante, dès que

nous fûmes assis, avez-vous songé à la proposition d'émigrer que

je vous ai faite?

-- Ma chère madame, reprit M. Micawber, je ne saurais mieux

exprimer la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. Mistress

Micawber, votre humble serviteur, et je puis ajouter nos enfants,

qu'en empruntant le langage d'un poète illustre, et en vous disant

avec lui:

_Notre barque aborda au rivage,

Et de loin je vois sur les flots

Le navire et ses matelots,

Préparer tout pour le voyage._

-- À la bonne heure! dit ma tante. J'augure bien pour vous de

cette décision qui fait honneur à votre bon sens.

-- C'est vous, madame, qui nous faites beaucoup d'honneur,

répondit-il; puis, consultant son carnet: Quant à l'assistance

pécuniaire qui doit nous mettre à même de lancer notre frêle canot

sur l'océan des entreprises, j'ai pesé de nouveau ce point

capital, et je vous propose l'arrangement suivant, que j'ai

libellé, je n'ai pas besoin de le dire, sur papier timbré, d'après

les prescriptions des divers actes du Parlement relatifs à cette

sorte de garanties: j'offre le remboursement aux échéances ci-

dessous indiquées, dix-huit mois, deux ans, et deux ans et demi.

J'avais d'abord proposé un an, dix-huit mois, et deux ans; mais je

craindrais que le temps ne fût un peu court pour amasser quelque

chose. Nous pourrions, à la première échéance, ne pas avoir été

favorisés dans nos récoltes,» et M. Micawber regardait par toute

la chambre comme s'il y voyait quelques centaines d'ares d'une

terre bien cultivée, «ou bien il se pourrait que nous n'eussions

pas encore serré nos grains. On ne trouve pas toujours des bras

comme on veut, je le crains, dans cette partie de nos colonies où

nous devrons désormais lutter contre la fécondité luxuriante d'un

sol vierge encore.

-- Arrangez cela comme il vous plaira, monsieur, dit ma tante.

-- Madame, répliqua-t-il, mistress Micawber et moi, nous sentons

vivement l'extrême bonté de nos amis et de nos parents. Ce que je

désire, c'est d'être parfaitement en règle, et parfaitement exact.

Nous allons tourner un nouveau feuillet du livre de la vie, nous

allons essayer d'un ressort inconnu et prendre en main un levier

puissant: je tiens, pour moi, comme pour mon fils, à ce que ces

arrangements soient conclus, comme cela se doit, d'homme à homme.»

Je ne sais si M. Micawber attachait à cette dernière phrase un

sens particulier. Je ne sais si jamais ceux qui l'emploient sont

bien sûrs que cela veuille dire quelque chose, mais ce qu'il y a

de certain, c'est qu'il aimait beaucoup cette locution, car il

répéta, avec une toux expressive: «Comme cela se doit, d'homme à

homme.»

«Je propose, dit M. Micawber, des lettres de change; elles sont en

usage dans tout le monde commerçant (c'est aux juifs, je crois,

que nous devons en attribuer l'origine, et ils n'ont su que trop y

conserver encore une bonne part, depuis ce jour); je les propose

parce que ce sont des effets négociables. Mais si on préférait

toute autre garantie, je serais heureux de me conformer aux voeux

énoncés à ce sujet: Comme cela se doit d'homme à homme.»

Ma tante déclara que, quand on était décidé des deux côtés à

consentir à tout, il lui semblait qu'il ne pouvait s'élever aucune

difficulté. M. Micawber fut de son avis.

«Quant à nos préparatifs intérieurs, madame, reprit M. Micawber

avec un sentiment d'orgueil, permettez-moi de vous dire comment

nous cherchons à nous rendre propres au sort qui nous sera

désormais dévolu. Ma fille aînée se rend tous les matins à cinq

heures, dans un établissement voisin, pour y acquérir le talent,

si l'on peut ainsi parler, de traire les vaches. Mes plus jeunes

enfants étudient, d'aussi près que les circonstances le leur

permettent, les moeurs des porcs et des volailles qu'on élève dans

les quartiers moins élégants de cette cité: deux fois déjà, on les

a rapportés à la maison, pour ainsi dire, écrasés par des

charrettes. J'ai moi-même, la semaine passée, donné toute mon

attention à l'art de la boulangerie, et mon fils Wilkins s'est

consacré à conduire des bestiaux, lorsque les grossiers

conducteurs payés pour cet emploi lui ont permis de leur rendre

gratis quelques services en ce genre. Je regrette, pour l'honneur

de notre espèce, d'être obligé d'ajouter que de telles occasions

ne se présentent que rarement; en général, on lui ordonne, avec

des jurements effroyables, de s'éloigner au plus vite.

-- Tout cela est à merveille, dit ma tante du ton le plus

encourageant. Mistress Micawber n'est pas non plus restée oisive,

J'en suis persuadée?

-- Chère madame, répondit mistress Micawber, de son air affairé,

je dois avouer que je n'ai pas jusqu'ici pris une grande part à

des occupations qui aient un rapport direct avec la culture ou

l'élevage des bestiaux, bien que je me propose d'y donner toute

mon attention lorsque nous serons là-bas. Le temps que j'ai pu

dérober à mes devoirs domestiques, je l'ai consacré à une

correspondance étendue avec ma famille. Car j'avoue, mon cher

monsieur Copperfield, ajouta mistress Micawber, qui s'adressait

souvent à moi, probablement parce que jadis elle avait l'habitude

de prononcer mon nom au début de ses discours, j'avoue que, selon

moi, le temps est venu d'ensevelir le passé dans un éternel oubli;

ma famille doit aujourd'hui donner la main à M. Micawber,

M. Micawber doit donner la main à ma famille: il est temps que le

lion repose à côté de l'agneau, et que ma famille se réconcilie

avec M. Micawber.

Je déclarai que c'était aussi mon avis.

«C'est du moins sous cet aspect, mon cher monsieur Copperfield,

que j'envisage les choses. Quand je demeurais chez nous avec papa

et maman, papa avait l'habitude de me demander, toutes les fois

qu'on discutait une question dans notre petit cercle: «Que pense

mon Emma de cette affaire?» Peut-être papa me montrait-il plus de

déférence que je n'en méritais, mais cependant, il m'est permis

naturellement d'avoir mon opinion sur la froideur glaciale qui a

toujours régné dans les relations de M. Micawber avec ma famille;

je puis me tromper, mais enfin j'ai mon opinion.

-- Certainement. C'est tout naturel, madame, dit ma tante.

-- Précisément, continua mistress Micawber. Certainement, je puis

me tromper, c'est même très-probable, mais mon impression

individuelle, c'est que le gouffre qui sépare M. Micawber et ma

famille, est venu de ce que ma famille a craint que M. Micawber

n'eût besoin d'assistance pécuniaire. Je ne puis m'empêcher de

croire qu'il y a des membres de ma famille, ajouta-t-elle avec un

air de grande pénétration, qui ont craint de voir M. Micawber leur

demander de s'engager personnellement pour lui, en lui prêtant

leur nom. Je ne parle pas ici de donner leurs noms pour le baptême

de nos enfants; mais ce qu'ils redoutaient, c'était qu'on ne s'en

servît pour des lettres de change, qui auraient ensuite couru le

risque d'être négociées à la Banque.»

Le regard sagace avec lequel mistress Micawber nous annonçait

cette découverte, comme si personne n'y avait jamais songé, sembla

étonner ma tante qui répondit un peu brusquement:

«Eh bien! madame, à tout prendre, je ne serais pas étonnée que

vous eussiez raison.

-- M. Micawber est maintenant sur le point de se débarrasser des

entraves pécuniaires qui ont si longtemps entravé sa marche; il va

prendre un nouvel essor dans un pays où il trouvera une ample

carrière pour déployer ses facultés; point extrêmement important à

mes yeux; les facultés de M. Micawber ont besoin d'espace. Il me

semble donc que ma famille devrait profiter de cette occasion pour

se mettre en avant. Je voudrais que M. Micawber et ma famille se

réunissent dans une fête donnée... aux frais de ma famille; un

membre important de ma famille y porterait un toast à la santé et

à la prospérité de M. Micawber, et M. Micawber y trouverait

l'occasion de leur développer ses vues.

-- Ma chère, dit M. Micawber, avec quelque vivacité, je crois

devoir déclarer tout de suite que, si j'avais à développer mes

vues devant une telle assemblée, elle en serait probablement

choquée: mon avis étant qu'en masse votre famille se compose de

faquins impertinents, et, en détail, de coquins fieffés.

-- Micawber, dit mistress Micawber, en secouant la tête, non! Vous

ne les avez jamais compris, et ils ne vous ont jamais compris,

voilà tout.»

David Copperfield - Tome II · 第 39 / 53 题