CHAPITRE XXII.

J'assiste à une explosion.

Quand nous fûmes arrivés à la veille du jour pour lequel

M. Micawber nous avait donné un si mystérieux rendez-vous, nous

nous consultâmes, ma tante et moi, pour savoir ce que nous

ferions, car ma tante n'avait nulle envie de quitter Dora. Hélas!

qu'il m'était facile de monter Dora dans mes bras, maintenant!

Nous étions disposés, en dépit du désir exprimé par M. Micawber, à

décider que ma tante resterait à la maison; M. Dick et moi, nous

nous chargerions de représenter la famille. C'était même une chose

convenue, quand Dora vint tout déranger en déclarant que jamais

elle se pardonnerait à elle-même, et qu'elle ne pardonnerait pas

non plus à son méchant petit mari, si ma tante n'allait pas avec

nous à Canterbury.

«Je ne vous adresserai pas la parole, dit-elle à ma tante en

secouant ses boucles; je serai désagréable, je ferai aboyer Jip

toute la journée contre vous. Si vous n'y allez pas, je dirai que

vous êtes une vieille grognon.

-- Bah! bah! Petite-Fleur, dit ma tante en riant, vous savez bien

que vous ne pouvez pas vous passer de moi!

-- Mais si, certainement! dit Dora, vous ne me servez à rien du

tout. Vous ne montez jamais me voir dans ma chambre, toute la

sainte journée; vous ne venez jamais vous asseoir près de moi pour

me raconter comme quoi mon Dody avait des souliers tout percés, et

comment il était couvert de poussière, le pauvre petit homme! Vous

ne faites jamais rien pour me faire plaisir, convenez-en.»

Et Dora s'empressa d'embrasser ma tante en disant: «Non, non,

c'est pour rire,» comme si elle avait peur que ma tante ne pût

croire qu'elle parlait sérieusement.

«Mais, ma tante, reprit-elle d'un ton câlin, écoutez-moi bien: il

faut y aller, je vous tourmenterai jusqu'à ce que vous m'ayez dit

oui, et je rendrai ce méchant garçon horriblement malheureux s'il

ne vous y emmène pas. Je serai insupportable, et Jip aussi! Je ne

veux pas vous laisser un moment de répit, pour vous faire

regretter, tout le temps, de n'y être pas allée. Mais d'ailleurs,

dit-elle, rejetant en arrière ses longs cheveux et nous regardant,

ma tante et moi, d'un air interrogateur, pourquoi n'iriez-vous pas

tous deux? Je ne suis pas si malade, n'est-ce pas?

-- Là! quelle question! s'écria ma tante.

-- Quelle idée! lui dis-je.

-- Oui! je sais bien que je suis une petite sotte! dit Dora en

nous regardant l'un après l'autre, puis elle tendit sa jolie

bouche pour nous embrasser. Eh bien, alors, il faut que vous y

alliez tous les deux, ou bien je ne vous croirai pas, et ça me

fera pleurer.»

Je vis sur le visage de ma tante qu'elle commençait à céder, et

Dora s'épanouit en le voyant aussi.

«Vous aurez tant de choses à me raconter, qu'il me faudra au moins

huit jours pour l'entendre et le comprendre, dit Dora; car je ne

comprendrai pas tout de suite, si ce sont des affaires, comme

c'est bien probable. Et puis, s'il y a des additions à faire, je

n'en viendrai pas à bout, et ce méchant garçon aura l'air

contrarié tout le temps. Allons, vous irez, n'est-ce pas? Vous ne

serez absents qu'une nuit, et Jip prendra soin de moi pendant ce

temps-là. David me portera dans ma chambre avant que vous partiez,

et je ne redescendrai que quand vous serez de retour; vous

porterez aussi à Agnès une lettre de reproches; je veux la gronder

de n'être jamais venue nous voir!»

Nous décidâmes, sans plus de contestations, que nous partirions

tous les deux, et que Dora était une petite rusée qui s'amusait à

faire la malade pour se faire soigner. Elle était enchantée et de

très-bonne humeur; nous prîmes ce soir-là la malle-poste de

Canterbury, ma tante, M. Dick, Traddles et moi.

Je trouvai une lettre de M. Micawber à l'hôtel où il nous avait

priés de l'attendre et où nous eûmes assez de peine à nous faire

ouvrir au milieu de la nuit; il m'écrivait qu'il nous viendrait

voir le lendemain matin à neuf heures et demie précises. Après

quoi, nous allâmes tout frissonnants nous coucher, à cette heure

incommode, passant, pour gagner nos lits respectifs, à travers

d'étroits corridors qu'on aurait dits, d'après l'odeur, confits

dans une solution de soupe et de fumier.

Le lendemain matin, de bonne heure, j'errai dans les rues

paisibles de cette antique cité: je me promenai à l'ombre des

vénérables cloîtres et des églises. Les corbeaux planaient

toujours sur les tours de la cathédrale, et les tours elles-mêmes,

qui dominent tout le riche pays d'alentour avec ses rivières

gracieuses, semblaient fendre l'air du matin, sereines et

paisibles, comme si rien ne changeait sur la terre. Et pourtant

les cloches, en résonnant à mes oreilles, ne me rappelaient que

trop que tout change ici-bas; elles me rappelaient leur propre

vieillesse et la jeunesse de ma charmante Dora; elles me

racontaient la vie de tous ceux qui avaient passé près d'elles

pour aimer, puis pour mourir, tandis que leur son plaintif venait

frapper l'armure rouillée du prince Noir dans la cathédrale, pour

aller se perdre après dans l'espace, comme un cercle qui se forme,

et disparaît sur la surface des eaux.

Je jetai un coup d'oeil sur la vieille maison qui faisait le coin

de la rue, mais j'en restai éloigné: peut-être, si on m'avait

aperçu, aurais-je pu nuire involontairement à la cause que je

venais servir. Le soleil du matin dorait de ses rayons le toit et

les fenêtres de cette demeure, et mon coeur ressentait quelque

chose de la paix qu'il avait connue autrefois.

Je fis un tour aux environs pendant une heure ou deux, puis je

revins par la grande rue, qui commençait à reprendre de

l'activité. Dans une boutique qui s'ouvrait, je vis mon ancien

ennemi, le boucher, qui berçait un petit enfant et semblait devenu

un membre très-paisible de la société.

Nous nous mîmes à déjeuner; l'impatience commençait à nous gagner.

Il était près de neuf heures et demie, nous attendions M. Micawber

avec une extrême agitation. À la fin, nous laissâmes là le

déjeuner; M. Dick seul y avait fait quelque honneur. Ma tante se

mit à arpenter la chambre, Traddles s'assit sur le canapé, sous

prétexte de lire un journal qu'il étudiait, les yeux au plafond;

je me mis à la fenêtre pour avertir les autres, dès que

j'apercevrais M. Micawber. Je n'eus pas longtemps à attendre: neuf

heures et demie sonnaient lorsque je le vis paraître dans la rue.

«Le voilà! m'écriai-je, et il n'a pas son habit noir!»

Ma tante renoua son chapeau (qu'elle avait gardé pendant tout le

temps de son déjeuner) et mit son châle, comme si elle s'apprêtait

à quelque événement qui demandât toute son énergie. Traddles

boutonna sa redingote d'un air déterminé, M. Dick, ne comprenant

rien à ces préparatifs redoutables, mais jugeant nécessaire de les

imiter, enfonça son chapeau sur sa tête, de toutes ses forces,

puis l'ôta immédiatement pour dire bonjour à M. Micawber.

«Messieurs et madame, dit M. Micawber, bonjour! Mon cher monsieur,

dit-il à M. Dick, qui lui avait donné une vigoureuse poignée de

main, vous êtes bien bon.

-- Avez-vous déjeuné? dit M. Dick. Voulez-vous une côtelette?

-- Pour rien au monde, mon cher monsieur! s'écria M. Micawber en

l'empêchant de sonner; depuis longtemps, monsieur Dixon, l'appétit

et moi, nous sommes étrangers l'un à l'autre.»

M. Dixon fut si charmé de son nouveau nom, qu'il donna à

M. Micawber une nouvelle poignée de main en riant comme un enfant.

«Dick, lui dit ma tante, attention!»

David Copperfield - Tome II · 第 33 / 53 题