CHAPITRE XXI.

Préparatifs d'un plus long voyage.

Le lendemain matin, de bonne heure, je me promenais dans le jardin

avec ma tante (qui ne se promenait plus guère ailleurs, parce

qu'elle tenait presque toujours compagnie à ma chère Dora), quand

on vint me dire que M. Peggotty désirait me parler. Il entra dans

le jardin au moment où j'allais à sa rencontre, et s'avança vers

nous tête nue, comme il faisait toujours quand il voyait ma tante,

pour laquelle il avait un profond respect. Elle savait tout ce qui

s'était passé la veille. Sans dire un mot, elle l'aborda d'un air

cordial, lui donna une poignée de main, et lui frappa

affectueusement sur le bras. Elle y mit tant d'expression, que

toute parole eût été superflue. M. Peggotty l'avait parfaitement

comprise.

«Maintenant, Trot, dit ma tante, je vais rentrer, pour voir ce que

devient Petite-Fleur, qui va se lever bientôt.

-- Ce n'est pas à cause de moi, madame, j'espère? dit M. Peggotty.

Et pourtant, si mon esprit n'a pas pris ce matin la clef du chant,

... il voulait dire la clef des champs, ... j'ai bien peur que ce

ne soit à cause de moi que vous allez nous quitter?

-- Vous avez quelque chose à vous dire, mon bon ami, reprit ma

tante; vous serez plus à votre aise sans moi.

-- Mais, madame, répondit M. Peggotty, si vous étiez assez bonne

pour rester... à moins que mon bavardage ne vous ennuie...

-- Vraiment? dit ma tante, d'un ton affectueux et bref à la fois.

Alors, je reste.»

Elle prit le bras de M. Peggotty et le conduisit jusqu'à une

petite salle de verdure qui se trouvait au fond du jardin; elle

s'assit sur un banc, et je me plaçai à côté d'elle. M. Peggotty

resta debout, la main appuyée sur la table de bois rustique, il

était immobile, les yeux fixés sur son bonnet, et je ne pouvais

m'empêcher d'observer la vigueur de caractère et de résolution que

trahissait la contraction de ses mains nerveuses, si bien en

harmonie avec son front honnête et loyal, et ses cheveux gris de

fer.

«J'ai emporté hier soir ma chère enfant, dit-il en levant les yeux

sur nous, dans le logement que j'avais préparé depuis bien

longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passées avant

qu'elle m'ait bien reconnu, et puis elle est venue s'agenouiller à

mes pieds, comme pour dire sa prière, après quoi elle m'a raconté

tout ce qui lui était arrivé. Vous pouvez croire que mon coeur

s'est serré en entendant sa voix larmoyante, cette voix que

j'avais entendue si folâtre à la maison, en la voyant humiliée

dans la poussière où Notre Sauveur écrivait autrefois, de sa main

bénie, des paroles de miséricorde. J'avais le coeur bien navré au

milieu de tous ces témoignages de reconnaissance.»

Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher à dissimuler son

émotion; puis il reprit d'une voix plus ferme: «Mais cela n'a pas

duré longtemps, car je l'avais retrouvée. Je ne pensai plus qu'à

elle, et j'eus bientôt oublié le reste. Je ne sais même pas

pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne

comptais pas vous en dire un mot, il n'y a qu'une minute, mais

cela m'est venu si naturellement, que je n'ai pas pu m'en

empêcher.

-- Vous êtes un noble coeur, lui dit ma tante, et un jour vous en

recevrez la récompense.»

Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty; il

s'inclina d'un air surpris, comme pour la remercier de ce qu'elle

avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il

continua avec un mouvement de colère passagère:

«Quand mon Émilie s'enfuit de la maison où elle était retenue

prisonnière par un serpent à sonnettes que maître Davy connaît

bien (ce qu'il m'a raconté était bien vrai: que Dieu punisse le

traître!); il faisait tout à fait nuit; les étoiles brillaient

dans le ciel. Elle était comme folle. Elle courait le long de la

plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans

son égarement, de nous cacher le visage, parce qu'elle allait

passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer

une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur

les pierres et sur les rochers, mais elle ne s'en apercevait pas

plus que si elle avait été elle-même un bloc de pierre. Plus elle

courait, plus elle sentait sa tête devenir brûlante, et plus elle

entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d'un coup, ou

du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et

elle se trouva couchée sur un tas de pierres; une femme lui

parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui était

arrivé.»

Il voyait tout ce qu'il racontait. Cette scène lui était tellement

présente, que, dans son émotion, il décrivait chaque particularité

avec une netteté que je ne saurais rendre. Aujourd'hui, il me

semble avoir assisté moi-même à tous ces événements, tant les

récits de M. Peggotty avaient l'apparence fidèle de la réalité.

«Peu à peu, continua-t-il, Émilie reconnut cette femme pour lui

avoir parlé quelque fois sur la plage. Elle avait fait souvent de

longues excursions, à pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle

connaissait tout le pays, le long de la côte. Cette femme venait

de se marier et n'avait pas encore d'enfant, mais elle en

attendait bientôt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit

pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie!

Qu'il l'aime et qu'il la respecte dans sa vieillesse, qu'il la

serve fidèlement jusqu'à la fin; qu'il soit pour elle un ange, sur

la terre et dans le ciel!

-- Ainsi soit-il, dit ma tante.

-- Les premières fois, elle avait été un peu intimidée, et quand

Émilie parlait aux enfants sur la grève, elle restait à filer,

sans s'approcher. Mais Émilie, qui l'avait remarquée, était allée

lui parler d'elle-même, et comme la jeune femme aimait beaucoup

aussi les enfants, elles furent bientôt bonnes amies ensemble; si

bien que, quand Émilie allait de ce côté, la jeune femme lui

donnait toujours des fleurs. C'était elle qui demandait en ce

moment à Émilie ce qui lui était arrivé. Émilie le lui dit, et

elle... elle l'emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l'emmena chez

elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains.»

Il était plus ému de cet acte de bonté, que je ne l'avais jamais

vu se laisser émouvoir depuis le jour où sa nièce l'avait quitté.

Ma tante et moi, nous ne cherchâmes pas à le distraire.

«C'était une toute petite chaumière, vous comprenez, dit-il

bientôt; mais elle trouva moyen d'y loger Émilie; son mari était

en mer. Elle garda le secret et obtint des voisins (qui n'étaient

pas nombreux) la promesse de n'être pas moins discrets. Émilie

tomba malade, et ce qui m'étonne bien, peut-être des gens plus

savants le comprendraient-ils mieux que moi, c'est qu'elle perdit

tout souvenir de la langue du pays; elle ne se rappelait plus que

sa propre langue, et personne ne l'entendait. Elle se souvient,

comme d'un rêve, qu'elle était couchée dans cette petite cabane,

parlant toujours sa propre langue, et toujours convaincue que le

vieux bateau était là tout près, dans la baie; elle suppliait

qu'on vint nous dire qu'elle allait mourir, et qu'elle nous

conjurait de lui envoyer un mot, un seul mot de pardon. Elle se

figurait à chaque instant que l'individu dont j'ai déjà parlé

l'attendait sous la fenêtre pour l'enlever, ou bien que son

séducteur était dans la chambre, et elle criait à la bonne jeune

femme de ne pas la laisser prendre; mais, en même temps, elle

savait qu'on ne la comprenait pas, et elle craignait toujours de

voir entrer quelqu'un pour l'emmener. Sa tête brûlait comme du

feu, des sons étranges remplissaient ses oreilles, elle ne

connaissait ni aujourd'hui, ni hier, ni demain, et pourtant tout

ce qui s'était passé, ou qui aurait pu se passer dans sa vie, tout

ce qui n'avait jamais eu lieu et ne pouvait jamais avoir lieu, lui

venait en foule à l'esprit: et au milieu de ce trouble pénible,

elle riait et elle chantait! Je ne sais combien de temps cela

dura; mais au jour elle s'endormit. Au lieu de se retrouver après

dix fois plus forte qu'elle n'était, comme pendant sa fièvre, elle

se réveilla faible comme un tout petit enfant.»

Ici il s'arrêta: il se sentait soulagé de n'avoir plus à raconter

cette terrible maladie. Après un moment de silence, il poursuivit:

«Quand elle se réveilla, il faisait beau, et la mer était si

tranquille qu'on n'entendait que le bruit des lames bleues, qui se

brisaient tout doucement sur la grève. D'abord elle crut que

c'était dimanche et qu'elle était chez nous; mais les feuilles de

vigne qui passaient par la fenêtre, et les collines qu'on voyait à

l'horizon lui firent bien voir qu'elle n'était pas chez nous, et

qu'elle se trompait. Alors son amie s'approcha de son lit; et elle

comprit que le vieux bateau n'était pas là tout près, à la pointe

de la baie, mais qu'il était bien loin: et elle se rappela où elle

était, et pourquoi. Alors elle se mit à pleurer sur le sein de

cette bonne jeune femme, là où son enfant repose maintenant,

j'espère, réjouissant sa vue avec ses jolis petits yeux.»

Il avait beau faire, il ne pouvait parler de l'amie de son Émilie

sans fondre en larmes, il se mit à pleurer de nouveau en

murmurant: «Dieu la bénisse!

-- Cela fit du bien à Émilie, dit-il avec une émotion que je ne

pouvais m'empêcher de partager; quant à ma tante, elle pleurait de

tout son coeur. Cela fit du bien à mon Émilie, et elle commença à

se remettre. Mais elle avait oublié le langage du pays et elle en

était réduite à parler par signes. Peu à peu, cependant, elle se

mit à rapprendre le nom des choses usuelles, comme si elle ne

l'avait jamais su: mais un soir qu'elle était à sa fenêtre, à voir

jouer une petite fille sur la grève, l'enfant lui tendit la main

en disant: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Il faut que

vous sachiez que dans les commencements on l'appelait: «ma jolie

dame,» comme c'est la coutume du pays, et qu'elle leur avait

appris à l'appeler: «Fille de pêcheur.» Tout à coup, l'enfant

s'écria: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Émilie l'avait

comprise, elle lui répond en fondant en larmes; depuis ce jour,

elle a retrouvé la langue du pays!

«Quand Émilie a eu un peu repris ses forces, dit M. Peggotty après

un court moment de silence, elle s'est décidée à quitter cette

excellente jeune créature et à retourner dans son pays. Le mari

était revenu au logis, et ils la menèrent tous deux à Livourne, où

elle s'embarqua sur un petit bâtiment de commerce, qui devait la

ramener en France. Elle avait un peu d'argent, mais ils ne

voulurent rien accepter en retour de tout ce qu'ils avaient fait

pour elle. Je crois que j'en suis bien aise, quoiqu'ils fussent si

pauvres! Ce qu'ils ont fait est en dépôt là où les vers ni la

rouille ne peuvent rien ronger, et où les larrons n'ont rien à

prendre. Maître Davy, ce trésor-là vaut mieux que tous les trésors

du monde.

«Émilie arriva en France, et elle se plaça dans un hôtel, pour

servir les dames en voyage. Mais voilà qu'un jour arrive ce

serpent. Qu'il ne m'approche jamais; je ne sais pas ce que je lui

ferais! Dès qu'elle l'aperçut (il ne l'avait pas vue), son

ancienne terreur lui revint, et elle fuit loin de cet homme. Elle

vint en Angleterre, et débarqua à Douvres.

«Je ne sais pas bien, dit M. Peggotty, quand est-ce que le courage

commença à lui manquer; mais tout le long du chemin, elle avait

pensé à venir nous retrouver. Dès qu'elle fut en Angleterre, elle

tourna ses pas vers son ancienne demeure. Mais soit qu'elle

craignit qu'on ne lui pardonnât pas, et qu'on ne la montrât

partout au doigt; soit qu'elle eût peur que quelqu'un de nous ne

fût mort, elle ne put pas aller plus loin. «Mon oncle, mon oncle,

m'a-t-elle dit, ce que je redoutais le plus au monde, c'était de

ne pas me sentir digne d'accomplir ce que mon pauvre coeur

désirait si passionnément! Je changeai de route, et pourtant je ne

cessais de prier Dieu, pour qu'il me permît de me traîner jusqu'à

votre seuil, pendant le nuit, de le baiser, d'y reposer ma tête

coupable, pour qu'on m'y retrouvât morte le lendemain matin.

«Elle vint à Londres, dit M. Peggotty d'une voix murmurante,

troublée par l'émotion. Elle qui n'avait jamais vu Londres, elle y

vint, toute seule, sans un sou, jeune et charmante, comme elle

est, vous jugez! Elle était à peine arrivée que, dans son

isolement, elle crut avoir trouvé une amie; une femme à l'air

respectable vint lui offrir de l'ouvrage à l'aiguille, comme elle

en faisait jadis, lui proposa un logement pour la nuit, en lui

promettant de s'enquérir le lendemain de moi et de tout ce qui

l'intéressait. Mon enfant, dit-il avec une reconnaissance si

profonde qu'il tremblait de tout son corps, mon enfant était sur

le bord de l'abîme, je n'ose ni en parler, ni y songer, quand

Marthe, fidèle à sa promesse, est venue la sauver.»

Je ne pus retenir un cri de joie.

«Maître Davy! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main,

c'est vous qui m'avez parlé d'elle; je vous remercie, monsieur!

Elle a été jusqu'au bout. Elle savait par une amère expérience où

il fallait veiller et ce qu'il y avait à faire. Elle l'a fait,

qu'elle soit bénie, et le Seigneur au-dessus de tout! Elle vint,

pâle et tremblante, appeler Émilie pendant son sommeil. Elle lui

dit: «Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec

moi!» Ceux à qui appartenait la maison voulaient l'empêcher; mais

ils auraient aussi bien pu tenter d'arrêter les flots de la mer.

«Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantôme qui vient

l'arracher au sépulcre ouvert devant elle!» Elle dit à Émilie

qu'elle m'avait vu et qu'elle savait que je lui pardonnais et que

je l'aimais. Elle l'aida précipitamment à s'habiller, puis elle

lui prit le bras et l'emmena toute faible et chancelante. Elle

n'écoutait pas plus ce qu'on lui disait que si elle n'avait pas eu

d'oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-là en tenant

mon enfant, ne songeant qu'à elle, et elle l'enleva saine et

sauve, au milieu de la nuit, du fond de l'abîme de perdition!

«Elle soigna mon Émilie, continua-t-il, la main appuyée sur son

coeur qui battait trop vite; elle s'épuisa à la soigner et à

courir pour elle de côté et d'autre, jusqu'au lendemain soir. Puis

elle vint me chercher, et vous aussi, maître Davy. Elle ne dit pas

à Émilie où elle allait, de peur que le courage ne vînt à lui

manquer et qu'elle n'eût l'idée de se dérober à nos yeux. Je ne

sais comment la méchante dame apprit qu'elle était là. Peut-être

l'individu dont je n'ai que trop parlé les avait-il vues entrer;

ou plutôt, peut-être l'avait-il su de cette femme qui avait voulu

la perdre. Mais, qu'importe! ma nièce est retrouvée.

«Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes restés ensemble,

Émilie et moi. Elle ne m'a pas dit grand'chose, au milieu de ses

larmes; j'ai à peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous

mon toit. Mais, toute la nuit j'ai senti ses bras autour de mon

cou; sa tête a reposé sur mon épaule, et nous savons maintenant

que nous pouvons avoir confiance l'un dans l'autre, et pour

toujours.»

Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une énergie

capable de dompter un lion.

«Quand j'ai pris autrefois la résolution d'être marraine de votre

soeur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthèse,

m'a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m'en

étais promis. Mais, après cela, rien au monde n'aurait pu me faire

plus de plaisir que d'être marraine de l'enfant de cette bonne

jeune femme!»

M. Peggotty fit un signe d'assentiment, mais il n'osa pas

prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait

l'éloge. Nous gardions tous le silence, absorbés dans nos

réflexions (ma tante s'essuyait les yeux, elle pleurait, elle

riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me

hasardai à dire:

«Vous avez pris un parti pour l'avenir, mon bon ami? J'ai à peine

besoin de vous le demander?

-- Oui, maître Davy, répondit-il, et je l'ai dit à Émilie. Il y a

de grands pays, loin d'ici. Notre vie future se passera au delà

des mers!

-- Ils vont émigrer ensemble, ma tante; vous l'entendez!

-- Oui! dit M. Peggotty avec un sourire plein d'espoir; en

Australie, personne n'aura rien à reprocher à mon enfant. Nous

recommencerons là une nouvelle vie.»

Je lui demandai s'il savait déjà à quelle époque ils partiraient.

«J'ai été à la douane ce matin, monsieur, me répondit-il, pour

prendre des renseignements sur les vaisseaux en partance. Dans six

semaines ou deux mois il y en aura un qui mettra à la voile, j'ai

été à bord de ce bâtiment: c'est sur celui-là que nous nous

embarquerons.

-- Tout seuls? demandai-je.

-- Oui, maître Davy! répondit-il; ma soeur, voyez-vous, vous aime

trop vous et les vôtres; elle ne voit rien de si beau que son pays

natal; il ne serait pas juste de la laisser partir. D'ailleurs,

maître Davy, elle a à prendre soin de quelqu'un qu'il ne faut pas

oublier.

-- Pauvre Ham!» m'écriai-je.

-- Ma bonne soeur prend soin de son ménage, voyez-vous, madame, et

lui, il a beaucoup d'amitié pour elle, ajouta-t-il pour mettre ma

tante bien au courant. Il lui parlera peut-être tout

tranquillement, quand il ne pourrait pas ouvrir la bouche à

d'autres. Pauvre garçon! dit M. Peggotty en hochant la tête, il

lui reste si peu de chose! on peut bien au moins lui laisser ce

qu'il a.

-- Et mistress Gummidge? demandai-je.

-- Ah! répondit M. Peggotty, d'un air embarrassé, qui ne tarda pas

à se dissiper, à mesure qu'il parlait, mistress Gummidge m'a donné

bien à penser. Voyez-vous, quand mistress Gummidge se met à broyer

du noir, en songeant à l'ancien, elle n'est pas ce qu'on appelle

d'une compagnie bien agréable. Entre nous, maître Davy, et vous,

madame, quand mistress Gummidge se met à pleurnicher, ceux qui

n'ont pas connu l'ancien la trouvent grognon. Moi qui ai connu

l'ancien, ajouta-t-il, et qui sais tout ce qu'il valait, je puis

la comprendre; mais ce n'est pas la même chose pour les autres,

voyez-vous, c'est tout naturel!»

Nous fîmes un signe d'approbation.

«Ma soeur, reprit M. Peggotty, pourrait bien, ce n'est pas sûr,

mais c'est possible, pourrait bien trouver parfois mistress

Gummidge un peu ennuyeuse. Je n'ai donc pas l'intention de laisser

mistress Gummidge demeurer chez eux; je lui trouverai un endroit

où elle pourra se tirer d'affaire. Et pour cela, dit M. Peggotty,

je compte lui faire une petite pension qui puisse la mettre à son

aise. C'est la meilleure des femmes! Mais, à son âge, on ne peut

s'attendre à ce que cette bonne vieille mère, qui est déjà si

seule et si triste, aille s'embarquer pour venir vivre dans le

désert, au milieu des forêts d'un pays quasi sauvage. Voilà donc

ce que je compte faire d'elle.»

Il n'oubliait personne. Il pensait aux besoins et au bonheur de

tous, excepté au sien.

«Émilie restera avec moi, continua-t-il, pauvre enfant! elle a si

grand besoin de repos et de calme jusqu'au moment de notre départ!

Elle préparera son petit trousseau de voyage, et j'espère qu'une

fois près de son vieil oncle qui l'aime tant, malgré la rudesse de

ses façons, elle finira par oublier le temps où elle était

malheureuse.»

Ma tante confirma cette espérance par un signe de tête, ce qui

causa à M. Peggotty une vive satisfaction.

«Il y a encore une chose, maître Davy, dit-il, en remettant la

main dans la poche de son gilet, pour en tirer gravement le petit

paquet de papiers que j'avais déjà vu, et qu'il déroula sur la

table. Voilà ces billets de banque! l'un de cinquante livres

sterling, l'autre de dix. Je veux y ajouter l'argent qu'elle a

dépensé pour son voyage, je lui ai demandé combien c'était, sans

lui dire pourquoi, et j'ai fait l'addition; mais je ne suis pas

fort en arithmétique. Voulez-vous être assez bon pour voir si

c'est juste?»

Il me tendit un morceau de papier, et ne me quitta pas des yeux,

tandis que j'examinais son addition. Elle était parfaitement

exacte.

«Merci, monsieur, me dit-il, en resserrant le papier. Si vous n'y

voyez pas d'inconvénient, maître Davy, je mettrai cette somme sous

enveloppe, avant de m'en aller, à son adresse à lui, et le tout

dans une autre enveloppe adressée à sa mère; à qui je dirai

seulement ce qu'il en est, et, comme je serai parti, il n'y aura

pas moyen de me le renvoyer.»

Je trouvai qu'il avait raison, parfaitement raison.

«J'ai dit qu'il y avait encore une chose, continua-t-il avec un

grave sourire, en remettant le petit paquet dans sa poche, mais il

y en avait deux. Je ne savais pas bien ce matin si je ne devais

pas aller moi-même annoncer à Ham notre grand bonheur. J'ai fini

par écrire une lettre que j'ai mise à la poste, pour leur dire à

tous ce qui s'était passé; et demain j'irai décharger mon coeur de

ce qui n'a que faire d'y rester, et, probablement, faire mes

adieux à Yarmouth!

-- Voulez-vous que j'aille avec vous? lui dis-je, voyant qu'il

avait encore quelque chose à me demander...

-- Si vous étiez assez bon pour cela, maître Davy, répondit-il, je

sais que ça leur ferait du bien de vous voir.»

Ma petite Dora se sentait mieux et montrait un vif désir que

j'allasse avec M. Peggotty; je lui promis donc de l'accompagner.

Et le lendemain matin nous étions dans la diligence de Yarmouth,

pour parcourir une fois encore ce pays que je connaissais si bien.

Tandis que nous traversions la rue qui m'était familière

(M. Peggotty avait voulu, à toute force se charger de porter mon

sac de nuit), je jetai un coup d'oeil dans la boutique d'Omer et

Joram, et j'y aperçus mon vieil ami M. Omer, qui fumait sa pipe.

J'aimais mieux ne pas assister à la première entrevue de

M. Peggotty avec sa soeur et avec Ham; M. Omer me servit de

prétexte pour rester en arrière.

«Comment va M. Omer? il y a bien longtemps que je ne l'ai vu,»

dis-je en entrant.

Il détourna sa pipe pour mieux me voir, et me reconnut bientôt à

sa grande joie.

«Je devrais me lever, monsieur, pour vous remercier de l'honneur

que vous me faites, dit-il, mais mes jambes ne sont plus très-

alertes, et on me roule dans un fauteuil. Du reste, sauf mes

jambes, et ma respiration qui est un peu courte, je me porte,

grâce à Dieu, aussi bien que possible.»

Je le félicitai de son air de contentement et de ses bonnes

dispositions. Je vis alors qu'il avait un fauteuil à roulettes.

«C'est très-ingénieux, n'est-ce pas? me demanda-t-il, en suivant

la direction de mes yeux, et en passant son bras sur l'acajou pour

le polir. C'est léger comme une plume, et sûr comme une diligence.

Ma petite Minnie, ma petite fille, vous savez, l'enfant de Minnie,

n'a qu'à s'appuyer contre le dossier, et me voilà parti le plus

joyeusement du monde! Et puis, savez-vous, c'est une excellente

chaise pour y fumer sa pipe.»

Jamais je n'ai vu un aussi bon vieillard que M. Omer, toujours

prêt à voir le beau côté des choses, ou à s'en trouver satisfait.

Il avait l'air radieux, comme si son fauteuil, son asthme et ses

mauvaises jambes avaient été les diverses branches d'une grande

invention destinée à ajouter aux agréments d'une pipe.

«Je vous assure que je reçois beaucoup de monde dans ce fauteuil:

beaucoup plus qu'auparavant, reprit M. Omer; vous seriez surpris

de la quantité de gens qui entrent pour faire une petite causette.

Vraiment oui! Et puis, depuis que je me sers de ce fauteuil, le

journal contient dix fois plus de nouvelles qu'auparavant. Je lis

énormément. Voilà ce qui me réconforte, voyez-vous. Si j'avais

perdu les yeux, que serais-je devenu? Mais mes jambes, qu'est-ce

que cela fait? Elles ne servaient qu'à rendre ma respiration

encore plus courte. Et maintenant, si j'ai envie de sortir dans la

rue ou sur la plage, je n'ai qu'à appeler Dick, le plus jeune des

apprentis de Joram, et me voilà parti, dans mon équipage, comme le

lord-maire de Londres.»

Il se pâmait de rire.

«Que le bon Dieu vous bénisse! dit M. Omer, en reprenant sa pipe;

il faut bien savoir prendre le gras et le maigre dont ce monde est

entrelardé. Joram réussit à merveille dans ses affaires.

-- Je suis enchanté de cette bonne nouvelle.

-- J'en étais bien sûr, dit M. Omer. Et Joram et Minnie sont comme

deux tourtereaux! Qu'est-ce qu'on peut demander de plus? Qu'est-ce

que c'est que des _jambes_ au prix de ça?»

Son souverain mépris pour ses jambes me paraissait une des choses

les plus comiques que j'eusse jamais vues.

«Et depuis que je me suis mis à lire, vous vous êtes mis à écrire,

vous, monsieur? dit M. Omer, en m'examinant d'un air d'admiration.

Quel charmant ouvrage vous avez fait! Quels récits intéressants!

Je n'en ai pas sauté une ligne. Et quand à avoir sommeil, oh! pas

le moins du monde!»

J'exprimai ma satisfaction en riant, mais j'avoue que cette

association d'idées me parut significative.

«Je vous donne ma parole d'honneur, monsieur, dit M. Omer, que

quand je pose ce livre sur la table et que j'en regarde le dos,

trois jolis petits volumes compactes, un, deux, trois, je suis

tout fier de penser que j'ai eu jadis l'honneur de connaître votre

famille. Il y a bien longtemps de ça, voyons! C'était à

Blunderstone. Il y avait là un joli petit individu couché près de

l'autre. Vous-même, vous n'étiez pas bien gros non plus. Ce que

c'est! ce que c'est!»

Je changeai de sujet de conversation, en parlant d'Émilie. Après

avoir assuré M. Omer que je n'avais pas oublié avec quelle bonté

et quel intérêt il l'avait toujours traitée, je lui racontai en

gros comment son oncle l'avait retrouvée, avec l'aide de Marthe;

j'étais sûr que cela ferait plaisir au vieillard. Il m'écouta avec

la plus grande attention, puis il me dit d'un ton ému:

«J'en suis enchanté, monsieur! Il y a longtemps que je n'avais

appris de si bonnes nouvelles. Ah! mon Dieu, mon Dieu! Et que va-

t-on faire pour cette pauvre Marthe?

-- Vous touchez là une question qui me préoccupe depuis hier,

M. Omer, mais sur laquelle je ne puis encore vous donner aucun

renseignement. M. Peggotty ne m'en a pas parlé, et je n'ose le

questionner. Mais je suis sûr qu'il ne l'a pas oubliée. Il

n'oublie jamais les gens qui montrent, comme elle, une bonté

désintéressée.

-- Parce que, voyez-vous, dit M. Omer, en reprenant sa phrase là

où il l'avait laissée, quand on fera quelque chose pour elle, je

désire m'y associer. Inscrivez mon nom pour telle somme que vous

jugerez convenable, et faites-le moi savoir, je n'ai jamais pu

croire que cette fille fut aussi odieuse qu'on le disait, et je

suis bien aise de voir que j'avais raison. Ma fille Minnie en sera

contente aussi, les jeunes femmes vous disent souvent des choses

qu'elles ne pensent pas, pour vous contrarier. Sa mère était tout

comme elle: mais avec tout ça leurs coeurs sont bons et tendres;

si Minnie fait la grosse voix quand elle parle de Marthe, ce n'est

que pour le monde. Pourquoi cela? je n'en sais rien; mais au fond

croyez bien que ce n'est sas sérieux. Elle ferait tout, au

contraire, pour lui rendre service en cachette. Ainsi inscrivez

mon nom, je vous prie, pour ce que vous croirez convenable, et

écrivez-moi une ligne pour me dire où je dois vous adresser mon

offrande. Ah! dit M. Omer, quand on arrive à cette époque de la

vie, où les deux extrêmes se touchent, quand on se voit forcé,

quelque robuste qu'on soit, de se faire rouler pour la seconde

fois dans une espèce de chariot, on est trop heureux de rendre

service à quelqu'un. On a soi-même tant besoin des autres! Je ne

parle pas de moi; seulement, dit M. Omer, parce que, monsieur, je

dis que nous descendons tous la colline, quelque âge que nous

ayons; le temps ne reste jamais immobile. Faisons donc du bien aux

autres, ne fût-ce que pour nous rendre heureux nous-mêmes. Voilà

mon opinion.»

Il secoua la cendre de sa pipe, qu'il posa dans un petit coin du

dossier de son fauteuil, adapté à cet usage.

«Voyez le cousin d'Émilie, celui qu'elle devait épouser, dit

M. Omer, en se frottant lentement les mains; un brave garçon comme

il n'y en a pas dans tout Yarmouth! Il vient souvent le soir

causer avec moi, ou me faire la lecture une heure de suite. Voilà

de la bonté, j'espère! mais toute sa vie n'est que bonté parfaite.

-- Je vais le voir de ce pas, lui dis-je.

-- Ah! vraiment, dit M. Omer; dites-lui que je me porte bien, et

que je lui présente mes respects. Minnie et Joram sont à un bal;

ils seraient aussi heureux que moi de vous voir, s'ils étaient au

logis. Minnie ne sort presque jamais, à cause de son père, comme

elle dit; aussi ce soir, je lui avais juré que si elle n'allait

pas au bal, je me coucherais à six heures; et elle est allée au

bal avec Joram!» M. Omer secouait son fauteuil, tout joyeux

d'avoir si bien réussi dans sa ruse innocente.

Je lui serrai la main en lui disant bonsoir.

«Encore une demi-minute, monsieur, dit M. Omer; si vous vous en

alliez sans voir mon petit éléphant, vous perdriez le plus

charmant de tous les spectacles. Vous n'avez jamais vu rien de

pareil!... Minnie!»

On entendit une petite voix mélodieuse, qui répondait de l'étage

supérieur: «Me voilà, grand-père!» Et une jolie petite fille, aux

longues boucles blondes, arriva bientôt en courant.

«Voilà mon petit éléphant, monsieur, me dit M. Omer, en embrassant

l'enfant! pur sang de Siam, monsieur. Allons, petit éléphant!»

Le petit éléphant ouvrit la porte du salon, qu'on avait transformé

en une chambre à coucher pour M. Omer, parce qu'il avait de la

peine à monter; puis il appuya son joli front, et laissa tomber

ses longs cheveux contre le dossier du fauteuil de M. Omer.

«Les éléphants vont tête baissée quand ils se dirigent vers un

objet, vous savez, monsieur, me dit M. Omer en me guignant de

l'oeil. Petit éléphant! un, deux, trois!»

À ce signal, le petit éléphant fit tourner le fauteuil de M. Omer,

avec une dextérité merveilleuse chez un si petit animal, et le fit

entrer dans le salon, sans l'accrocher à la porte, tandis que

M. Omer me regardait avec une joie indicible, à la vue de cette

évolution, comme s'il était tout glorieux de finir par ce tour de

force les succès de sa vie passée.

Après avoir erré dans la ville, je me rendis à la maison de Ham.

Peggotty y habitait avec lui; elle avait loué sa propre chaumière

au successeur de M. Barkis, qui lui avait acheté le fond de

clientèle, la charrette et le cheval. Je crois que c'était

toujours le même coursier pacifique que du temps de M. Barkis.

Je les trouvai dans une petite cuisine très-bien tenue, en

compagnie de mistress Gummidge, que M. Peggotty avait amenée du

vieux bateau. Je doute qu'un autre eût pu la décider à abandonner

son poste. Il leur avait évidemment tout dit. Peggotty et mistress

Gummidge s'essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Ham était

sorti pour faire un tour sur la grève. Il rentra bientôt, et parut

charmé de me voir; j'espère que ma visite leur fit du bien. Nous

parlâmes, le plus gaiement qu'il nous fut possible, de la fortune

qu'allait faire M. Peggotty dans son nouveau pays, et des

merveilles qu'il nous décrirait dans ses lettres, nous ne nommâmes

pas Émilie, mais plus d'une fois on fit allusion à elle. Ham avait

l'air plus serein que personne.

Mais Peggotty me dit, quand elle m'eut fait monter dans une petite

chambre, où le livre aux crocodiles m'attendait sur la table, que

Ham était toujours le même; elle était sûre qu'il avait le coeur

brisé (me dit-elle en pleurant); mais il était plein de courage et

de douceur, et il travaillait avec plus d'activité et d'adresse

que tous les constructeurs de barques du port. Parfois, le soir,

il rappelait leur vie passée à bord du vieux bateau; et alors il

parlait d'Émilie, quand elle était toute petite; mais jamais il ne

parlait d'elle, devenue femme.

Je crus lire sur le visage du jeune homme qu'il avait envie de

causer seul avec moi. Je résolus donc de me trouver sur son chemin

le lendemain soir, quand il reviendrait de son travail; puis je

m'endormis. Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien

longtemps, on éteignit la lumière qui brillait toujours à la

fenêtre du vieux bateau, et M. Peggotty se coucha dans son vieux

hamac, au son du vent qui gémissait, comme autrefois, autour de

lui.

Le lendemain, il s'occupa à disposer sa barque de pêche et tous

ses filets; à emballer et à diriger sur Londres, par le roulage,

les effets mobiliers qui pouvaient lui servir dans son ménage; à

donner à mistress Gummidge ce dont il croyait ne pas avoir besoin.

Elle ne le quitta pas de tout le jour. J'avais un triste désir de

revoir ce lieu où j'avais vécu jadis, avant qu'on l'abandonnât. Je

convins donc avec eux, de venir les y retrouver le soir; mais je

m'arrangeai pour voir Ham auparavant.

Comme je savais où il travaillait, il m'était facile de le trouver

en chemin. J'allai l'attendre dans un coin retiré de la grève, que

je savais qu'il devait traverser, et je m'en revins avec lui, pour

qu'il eût le temps de me parler, s'il en avait vraiment envie. Je

ne m'étais pas mépris sur l'expression de son visage; nous

n'avions pas fait vingt pas qu'il me dit, sans lever les yeux sur

moi:

«Maître David, vous l'avez vue?

-- Seulement un instant, pendant qu'elle était évanouie, répondis-

je doucement.»

Nous marchâmes un instant en silence, puis il me dit:

«Est-ce que vous la reverrez, monsieur David?

-- Cela lui serait peut-être trop pénible.

-- J'y ai pensé, répondit-il; c'est probable, monsieur, c'est

probable.

-- Mais, Ham, lui dis-je doucement, si vous vouliez que je lui

écrivisse quelque chose de votre part, dans le cas où je ne

pourrais pas le lui dire; si vous aviez quelque chose à lui

communiquer par mon entremise, je regarderais cette confidence

comme un dépôt sacré.

-- J'en suis sûr. Vous êtes bien bon, monsieur, je vous remercie!

je crois qu'il y a quelque chose que je voudrais lui faire dire ou

lui faire écrire.

-- Qu'est-ce donc?

Nous allâmes encore quelques pas, puis il reprit:

«Il ne s'agit pas de dire que je lui pardonne, cela n'en vaudrait

pas la peine; mais c'est que je la prie de me pardonner de lui

avoir presque imposé mon affection. Souvent je me dis, monsieur,

que, si elle ne m'avait pas promis de m'épouser, elle aurait eu

assez de confiance en moi, en raison de notre amitié, pour venir

me dire la lutte qu'elle souffrait dans son coeur, et s'adresser à

mes conseils; je l'aurais peut-être sauvée.»

Je lui serrai la main.

«Est-ce tout?

-- Il y a encore quelque chose, dit-il; si je peux seulement vous

le dire, maître David.»

Nous marchâmes longtemps sans qu'il ouvrît la bouche; enfin, il

parla. Il ne pleurait pas; quand il s'arrêtait aux endroits où le

lecteur verra des points, il se recueillait seulement pour

s'expliquer plus clairement:

«Je l'aimais trop... et sa mémoire... m'est, trop chère... pour

que je puisse chercher à lui faire croire que je suis heureux. Je

ne pourrais être heureux... qu'en l'oubliant, et je crains bien de

ne pouvoir supporter qu'on lui promette pour moi pareille chose;

mais, si vous, maître David, qui êtes si savant, si vous pouviez

trouver quelque chose à lui dire pour lui faire croire que je n'ai

pas trop souffert, que je l'aime toujours, et que je la plains; si

vous pouviez lui faire croire que je ne suis pas las de la vie,

qu'au contraire, j'espère la voir un jour, sans reproches, là où

les méchante cessent de troubler les bons, et où on trouve le

repos de ses peines... Si vous pouviez lui dire quelque chose qui

soulagerait son chagrin, sans pourtant lui faire croire que je me

marierai jamais, ou que jamais une autre me sera de rien, je vous

demanderais de bien vouloir le dire... et encore que je prie pour

elle... elle qui m'était si chère.»

Je serrai encore vivement la main de Ham entre les miennes, et je

lui promis de m'acquitter de mon mieux de sa commission.

«Je vous remercie, monsieur, répondit-il; vous avez été bien bon

de venir me trouver; vous avez été bien bon aussi d'accompagner

mon oncle jusqu'ici, maître Davy; je comprends bien que je ne le

reverrai plus, quoique ma tante doive aller les revoir encore à

Londres, et leur dire adieu avant leur départ. J'y suis bien

décidé; nous ne nous le disons pas, mais c'est sûr, et cela vaut

mieux. La dernière fois que vous le verrez, au dernier moment,

voulez-vous lui dire tous les remercîments, toute la respectueuse

affection de l'orphelin pour lequel il a été plus qu'un père?»

Je le lui promis.

«Merci encore, monsieur, dit-il, en me pressant cordialement la

main; je sais où vous allez. Adieu.»

Il fit un petit signe de la main, comme pour m'expliquer qu'il ne

pouvait pas retourner dans ce lieu qu'il avait aimé autrefois,

puis s'éloigna. Je le vis tourner les yeux vers une bande de

lumière argentée, sur les flots, et passer son chemin en la

regardant, jusqu'au moment où il ne fut plus qu'une ombre dans le

lointain.

La porte du vieux bateau était ouverte lorsque j'en approchai; je

vis qu'il n'y avait plus de meubles, sauf un vieux coffre, sur

lequel était assise mistress Gummidge, avec un panier sur les

genoux. Elle regardait M. Peggotty, qui avait le coude appuyé sur

la cheminée, et semblait examiner les cendres rougeâtres d'un feu

à demi éteint; mais il leva la tête d'un air serein, et me dit:

«Ah! vous voilà, maître Davy; vous venez dire adieu à notre

vieille maison, comme vous l'aviez promis. C'est un peu nu, n'est-

ce pas?

-- Vous n'avez pas perdu votre temps, lui dis-je.

-- Oh non, monsieur, nous avons bien travaillé; mistress Gummidge

a travaillé comme un... je ne sais vraiment pas comme quoi

mistress Gummidge n'a pas travaillé, dit M. Peggotty en la

regardant, sans avoir pu trouver de comparaison assez flatteuse.»

Mistress Gummidge, toujours appuyée sur son panier, ne fit aucune

réflexion.

«Voilà le coffre sur lequel vous vous asseyiez jadis à côté

d'Émilie, dit M. Peggotty à voix basse; je vais l'emporter avec

moi. Et voilà votre ancienne chambre, maître David, elle est aussi

nue qu'on peut le désirer.»

Le vent soufflait doucement, avec un gémissement solennel, qui

enveloppait cette demeure à demi déserte d'une atmosphère pleine

de tristesse. Tout était parti, jusqu'au petit miroir avec son

cadre de nacre. Je pensai au temps où, pour la première fois,

j'avais couché là, tandis qu'un si grand changement

s'accomplissait dans la maison de ma mère. Je pensai à l'enfant

aux yeux bleus qui m'avait charmé. Je pensai à Steerforth, et,

tout d'un coup, je me sentis saisi d'une folle crainte qu'il ne

fût près de là et qu'on ne pût le rencontrer au premier moment.

«Il se passera du temps avant que le bateau soit habité de

nouveau, dit tout bas Peggotty. On le regarde ici à présent comme

un lieu de malédiction.

-- Appartient-il à quelqu'un du pays? demandai-je.

-- À un constructeur de mâts de Yarmouth, dit M. Peggotty. Je

compte lui remettre la clef ce soir.»

Nous entrâmes dans l'autre petite chambre, puis nous vînmes

retrouver mistress Gummidge, qui était toujours assise sur le

coffre. M. Peggotty posa la bougie sur la cheminée, et pria la

bonne femme de se lever pour qu'il pût transporter le coffre

dehors avant d'éteindre la bougie.

«Daniel, dit mistress Gummidge en quittant tout à coup son panier

pour s'attacher au bras de M. Peggotty, mon cher Daniel, voici mes

dernières paroles en m'éloignant de cette maison: c'est que je ne

veux pas me séparer de vous. Ne pensez pas à me laisser là,

Daniel! Oh! non, n'en faites rien.»

M. Peggotty, surpris, regarda mistress Gummidge et puis moi, comme

s'il sortait d'un songe.

«N'en faites rien, mon bon Daniel, je vous en conjure, cria

mistress Gummidge du ton le plus ému. Emmenez-moi avec vous,

Daniel, emmenez-moi avec vous, avec Émilie! Je serai votre

servante, votre constante et fidèle servante. S'il y a des

esclaves dans le pays où vous allez, je serai votre esclave, et

j'en serai bien contente, mais ne m'abandonnez pas, Daniel, je

vous en conjure!

-- Ma chère amie, dit M. Peggotty en secouant la tête, vous ne

savez pas comme le voyage est long et comme la vie sera rude!

-- Si, Daniel, je le sais bien! Je le devine! s'écria mistress

Gummidge. Mais, je vous le répète, voici mes dernières paroles

avant notre séparation: c'est que, si vous me laissez là, je veux

rentrer dans cette maison pour y mourir. Je sais bêcher, Daniel;

je sais travailler; je sais ce que c'est que la peine. Je serai

bonne et patiente, Daniel, plus que vous ne croyez. Voulez-vous

seulement essayer? Je ne toucherai jamais un sou de cette pension,

Daniel Peggotty, non; pas même quand je mourrais de faim; mais si

vous voulez m'emmener, j'irai avec vous et Émilie jusqu'au bout du

monde. Je sais bien ce que c'est; je sais que vous croyez que je

suis maussade et grognon; mais, mon cher ami, ce n'est déjà plus

comme autrefois, je ne suis pas restée toute seule ici sans gagner

quelque chose à penser à tous vos chagrins. Maître David, parlez-

lui pour moi! Je connais ses habitudes et celles d'Émilie; je

connais aussi leurs chagrins, je pourrai les consoler quelquefois,

et je travaillerai toujours pour eux. Daniel, mon cher Daniel,

laissez-moi aller avec vous!»

Mistress Gummidge prit sa main et la baisa avec une émotion et une

tendresse reconnaissante qu'il méritait bien.

Nous transportâmes le coffre hors de la maison, on éteignit les

lumières, on ferma la porte, et on quitta le vieux bateau, qui

resta comme un point noir au milieu d'un ciel chargé d'orages. Le

lendemain, nous retournions à Londres sur l'impériale de la

diligence; mistress Gummidge était installée avec son panier dans

la rotonde, et elle était bien heureuse.

David Copperfield - Tome II · 第 32 / 53 题