Le rêve de M. Peggotty se réalise.
Cependant, quelques mois s'étaient écoulés depuis qu'avait eu lieu
notre entrevue avec Marthe, au bord de la Tamise. Je ne l'avais
jamais revue depuis, mais elle avait eu diverses communications
avec M. Peggotty. Son zèle avait été en pure perte, et je ne
voyais dans ce qu'il me disait rien qui nous mît sur la voie du
destin d'Émilie. J'avoue que je commençais à désespérer de la
retrouver, et que je croyais chaque jour plus fermement qu'elle
était morte.
Pour lui, sa conviction restait la même, autant que je pouvais
croire, et son coeur ouvert n'avait rien de caché pour moi. Jamais
il ne chancela un moment, jamais il ne fut ébranlé dans sa
certitude solennelle de finir par la découvrir. Sa patience était
infatigable, et quand parfois je tremblais à l'idée de son
désespoir si un jour cette assurance positive recevait un coup
funeste, je ne pouvais cependant m'empêcher d'estimer et de
respecter tous les jours davantage cette foi si solide, si
religieuse, qui prenait sa source dans un coeur pur et élevé.
Il n'était pas de ceux qui s'endorment dans une espérance et dans
une confiance oisives. Toute sa vie avait été une vie d'action et
d'énergie. Il savait qu'en toutes choses il fallait remplir
fidèlement son rôle et ne pas se reposer sur autrui. Je l'ai vu
partir la nuit, à pied, pour Yarmouth, dans la crainte qu'on
n'oubliât d'allumer le flambeau qui éclairait son bateau. Je l'ai
vu, si par hasard il lisait dans un journal quelque crise qui pût
se rapporter à Émilie, prendre son bâton de voyage et entreprendre
une nouvelle course de trente ou quarante lieues. Lorsque je lui
eus raconté ce que j'avais appris par l'entremise de miss Dartle,
il se rendit à Naples par mer. Tous ces voyages étaient très-
pénibles, car il économisait tant qu'il pouvait pour l'amour
d'Émilie. Mais jamais je ne l'entendis se plaindre, jamais je ne
l'entendis avouer qu'il fût fatigué ou découragé.
Dora l'avait vu souvent depuis notre mariage et l'aimait beaucoup.
Je le vois encore debout près du canapé où elle repose; il tient
son bonnet à la main; ma femme-enfant lève sur lui ses grands yeux
bleus avec une sorte d'étonnement timide. Souvent, le soir, quand
il avait à me parler, je l'emmenais fumer sa pipe dans le jardin:
nous causions en marchant, et alors je me rappelais sa demeure
abandonnée et tout ce que j'avais aimé là dans ce vieux bateau qui
présentait à mes yeux d'enfant un spectacle si étonnant le soir,
quand le feu brûlait gaiement, et que le vent gémissait tout
autour de nous.
Un soir, il me dit qu'il avait trouvé Marthe près de sa maison, la
veille, et qu'elle lui avait demandé de ne quitter Londres en
aucun cas jusqu'à ce qu'elle l'eût revu.
«Elle ne vous a pas dit pourquoi?
-- Je le lui ai demandé, maître Davy, me répondit-il, mais elle
parle très-peu, et dès que je le lui ai eu promis, elle est
repartie.
-- Vous a-t-elle dit quand elle reviendrait?
-- Non, maître Davy, reprit-il en se passant la main sur le front
d'un air grave. Je le lui ai demandé, mais elle m'a répondu
qu'elle ne pouvait pas me le dire.»
J'avais résolu depuis longtemps de ne pas encourager des
espérances qui ne tenaient qu'à un fil; je ne fis donc aucune
réflexion; j'ajoutai seulement que, sans doute, il la reverrait
bientôt. Je gardai pour moi toutes mes suppositions, sans attacher
du reste aux paroles de Marthe une bien grande importance.
Quinze jours après, je me promenais seul un soir dans le jardin.
Je me rappelle parfaitement cette soirée. C'était le lendemain de
la visite de M. Micawber. Il avait plu toute la journée, l'air
était humide, les feuilles semblaient pesantes sur les branches
chargées de pluie, le ciel était encore sombre, mais les oiseaux
recommençaient à chanter gaiement. À mesure que le crépuscule
augmentait, ils se turent les uns après les autres; tout était
silencieux autour de moi: pas un souffle de vent n'agitait les
arbres: je n'entendais que le bruit des gouttes d'eau qui
découlaient lentement des rameaux verts pendant que je me
promenais de long en large dans le jardin.
Il y avait là, contre notre cottage, un petit abri construit avec
du lierre, le long d'un treillage d'où l'on apercevait la route.
Je jetais les yeux de ce côté, tout en pensant à une foule de
choses, quand je vis quelqu'un qui semblait m'appeler.
«Marthe! dis-je en m'avançant vers elle.
-- Pouvez-vous venir avec moi? me demanda-t-elle d'une voix émue.
J'ai été chez lui, je ne l'ai pas trouvé. J'ai écrit sur un
morceau de papier l'endroit où il devait venir nous retrouver,
j'ai posé l'adresse sur sa table. On m'a dit qu'il ne tarderait
pas à rentrer. J'ai des nouvelles à lui donner. Pouvez-vous venir
tout de suite?»
Je ne lui répondis qu'en ouvrant la grille pour la suivre. Elle me
fit un signe de la main, comme pour m'enjoindre la patience et le
silence, et se dirigea vers Londres; à la poussière qui couvrait
ses habits, on voyait qu'elle était venue à pied en toute hâte.
Je lui demandai si nous allions à Londres. Elle me fit signe que
oui. J'arrêtai une voiture qui passait, et nous y montâmes tous
deux. Quand je lui demandai où il fallait aller, elle me répondit:
«Du côté de Golden-Square! et vite! vite!» Puis elle s'enfonça
dans un coin, en se cachant la figure d'une main tremblante, et en
me conjurant de nouveau de garder le silence, comme si elle ne
pouvait pas supporter le son d'une voix.
J'étais troublé, je me sentais partagé entre l'espérance et la
crainte; je la regardais pour obtenir quelque explication; mais
évidemment elle voulait rester tranquille, et je n'étais pas
disposé non plus à rompre le silence. Nous avancions sans nous
dire un mot. Parfois elle regardait à la portière, comme si elle
trouvait que nous allions trop lentement, quoique en vérité la
voiture eût pris un bon pas, mais elle continuait à se taire.
Nous descendîmes au coin du square qu'elle avait indiqué; je dis
au cocher d'attendre, pensant que peut-être nous aurions encore
besoin de lui. Elle me prit le bras et m'entraîna rapidement vers
une de ces rues sombres qui jadis servaient de demeure à de nobles
familles, mais où maintenant on loue séparément des chambres à un
prix peu élevé. Elle entra dans l'une de ces grandes maisons, et,
quittant mon bras, elle me fit signe de la suivre sur l'escalier
qui servait de nombreux locataires, et versait toute une
population d'habitants dans la rue.
La maison était remplie de monde. Tandis que nous montions
l'escalier, les portes s'ouvraient sur notre passage; d'autres
personnes nous croisaient à chaque instant. Avant d'entrer,
j'avais aperçu des femmes et des enfants qui passaient leur tête à
la fenêtre, entre des pots de fleurs; nous avions probablement
excité leur curiosité, car c'étaient eux qui venaient ouvrir leurs
portes pour nous voir passer. L'escalier était large et élevé,
avec une rampe massive de bois sculpté; au-dessus des portes on
voyait des corniches ornées de fleurs et de fruits; les fenêtres
avaient de grandes embrasures. Mais tous ces restes d'une grandeur
déchue étaient en ruines; le temps, l'humidité et la pourriture
avaient attaqué le parquet qui tremblait sous nos pas. On avait
essayé de faire couler un peu de jeune sang dans ce corps usé par
l'âge: en divers endroits les belles sculptures avaient été
réparées avec des matériaux plus grossiers, mais c'était comme le
mariage d'un vieux noble ruiné avec une pauvre fille du peuple:
les deux parties semblaient ne pouvoir se résoudre à cette union
mal assortie. On avait bouché plusieurs des fenêtres de
l'escalier. Il n'y avait presque plus de vitres à celles qui
restaient ouvertes, et, au travers des boiseries vermoulues qui
semblaient aspirer le mauvais air sans le renvoyer jamais, je
voyais d'autres maisons dans le même état, et je plongeais sur une
cour resserrée et obscure qui semblait le tas d'ordures du vieux
manoir.
Nous montâmes presque tout en haut de la maison. Deux ou trois
fois je crus apercevoir dans l'ombre les plis d'une robe de femme;
quelqu'un nous précédait. Nous gravissions le dernier étage quand
je vis cette personne s'arrêter devant une porte, puis elle tourna
la clef et entra.
«Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Marthe. Elle entre dans ma
chambre et je ne la connais pas!»
_Moi_, je la connaissais. À ma grande surprise j'avais vu les
traits de miss Dartle.
Je fis comprendre en peu de mots à Marthe que c'était une dame que
j'avais vue jadis, et à peine avais-je cessé de parler que nous
entendîmes sa voix dans la chambre, mais, placés comme nous
l'étions, nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. Marthe me
regarda d'un air étonné, puis elle me fit monter jusqu'au palier
de l'étage où elle habitait, et là, poussant une petite porte sans
serrure, elle me conduisit dans un galetas vide, à peu près de la
grandeur d'une armoire. Il y avait entre ce recoin et sa chambre
une porte de communication à demi ouverte. Nous nous plaçâmes tout
près. Nous avions marché si vite que je respirais à peine; elle
posa doucement sa main sur mes lèvres. Je pouvais voir un coin
d'une pièce assez grande où se trouvait un lit: sur les murs
quelques mauvaises lithographies de vaisseaux. Je ne voyais pas
miss Dartle, ni la personne à laquelle elle s'adressait. Ma
compagne devait les voir encore moins que moi.
Pendant un instant il régna un profond silence. Marthe continuait
de tenir une main sur mes lèvres et levait l'autre en se penchant
pour écouter.
«Peu m'importe qu'elle ne soit pas ici, dit Rosa Dartle avec
hauteur. Je ne la connais pas. C'est vous que je viens voir.
-- Moi? répondit une douce voix.»
Au son de cette voix, mon coeur tressaillit. C'était la voix
d'Émilie.
«Oui, répondit miss Dartle, je suis venue pour vous regarder.
Comment, vous n'avez pas honte de ce visage qui a fait tant de
mal?»
La haine impitoyable et résolue qui animait sa voix, la froide
amertume et la rage contenue de son ton me la rendaient aussi
présente que si elle avait été vis-à-vis de moi. Je voyais, sans
les voir, ces yeux noirs qui lançaient des éclairs, ce visage
défiguré par la colère; je voyais la cicatrice blanchâtre au
travers de ses lèvres trembler et frémir, tandis qu'elle parlait.
«Je suis venue voir, dit-elle, celle qui a tourné la tête à James
Steerforth; la fille qui s'est sauvée avec lui et qui fait jaser
tout le monde dans sa ville natale; l'audacieuse, la rusée, la
perfide maîtresse d'un individu comme James Steerforth. Je veux
savoir à quoi ressemble une pareille créature!»
On entendit du bruit, comme si la malheureuse femme qu'elle
accablait de ses insultes eût tenté de s'échapper. Miss Dartle lui
barra le passage. Puis elle reprit, les dents serrées et en
frappant du pied:
«Restez là! ou je vous démasque devant tous les habitants de cette
maison et de cette rue! Si vous cherchez à me fuir, je vous
arrête, dussé-je vous prendre par les cheveux et soulever contre
vous les pierres mêmes de la muraille.»
Un murmure d'effroi fut la seule réponse qui arriva jusqu'à moi;
puis il y eut un moment de silence. Je ne savais que faire. Je
désirais ardemment mettre un terme à cette entrevue, mais je
n'avais pas le droit de me présenter; c'était à M. Peggotty seul
qu'il appartenait de la voir et de la réclamer. Quand donc
arriverait-il?
«Ainsi, dit Rosa Dartle avec un rire de mépris, je la vois enfin!
Je n'aurais jamais cru qu'il se laissât prendre à cette fausse
modestie et à ces airs penchés!
-- Oh, pour l'amour du ciel, épargnez-moi! s'écriait Émilie. Qui
que vous soyez, vous savez ma triste histoire; pour l'amour de
Dieu, épargnez-moi, si vous voulez qu'on ait pitié de vous!
-- Si je veux qu'on ait pitié de moi! répondit miss Dartle d'un
ton féroce, et qu'y a-t-il de commun entre nous, je vous prie?
-- Il n'y a que notre sexe, dit Émilie fondant en larmes.
-- Et c'est un lien si fort quand il est invoqué par une créature
aussi infâme que vous, que, si je pouvais avoir dans le coeur
autre chose que du mépris et de la haine pour vous, la colère me
ferait oublier que vous êtes une femme. Notre sexe! Le bel honneur
pour notre sexe!
-- Je n'ai que trop mérité ce reproche, cria Émilie, mais c'est
affreux! Oh! madame, chère madame, pensez à tout ce que j'ai
souffert et aux circonstances de ma chute! Oh! Marthe, revenez!
Oh! quand retrouverai-je l'abri du foyer domestique!»
Miss Dartle se plaça sur une chaise en vue de la porte; elle
tenait ses yeux fixés sur le plancher, comme si Émilie rampait à
ses pieds. Je pouvais voir maintenant ses lèvres pincées et ses
yeux cruellement attachés sur un seul point, dans l'ivresse de son
triomphe.
«Écoutez ce que je vais vous dire, continua-t-elle, et gardez pour
vos dupes toute votre ruse. Vous ne me toucherez pas plus par vos
larmes que vous ne sauriez me séduire par vos sourires, beauté
vénale.
-- Oh! ayez pitié de moi! répétait Émilie. Montrez-moi quelque
compassion, ou je vais mourir folle!
-- Ce ne serait qu'un faible châtiment de vos crimes! dit Rosa
Dartle. Savez-vous ce que vous avez fait? Osez-vous invoquer
encore ce foyer domestique que vous avez désolé?
-- Oh! s'écria Émilie, il ne s'est pas passé un jour ni une nuit
sans que j'y aie pensé: et je la vis tomber à genoux, la tête en
arrière, son pâle visage levé vers le ciel, les mains jointes avec
angoisse, ses longs cheveux flottant sur ses épaules, il ne s'est
pas écoulé un seul instant où je ne l'aie revue, cette chère
maison, présente devant moi, comme dans les jours qui ne sont
plus, quand je l'ai quittée pour toujours! Oh! mon oncle, mon cher
oncle, si vous aviez pu savoir quelle douleur me causerait le
souvenir poignant de votre tendresse, quand je me suis éloignée de
la bonne voie, vous ne m'auriez pas témoigné tant d'amour; vous
auriez, une fois au moins, parlé durement à Émilie, cela lui
aurait servi de consolation. Mais non, je n'ai pas de consolation
en ce monde, ils ont tous été trop bons pour moi!»
Elle tomba le visage contre terre, en s'efforçant de toucher le
bas de la robe du tyran femelle qui se tenait immobile devant
elle.
Rosa Dartle la regardait froidement; une statue d'airain n'eût pas
été plus inflexible. Elle serrait fortement les lèvres comme si
elle était forcée de se retenir pour ne pas fouler aux pieds la
charmante créature qui était si humblement étendue devant elle; je
la voyais distinctement, elle semblait avoir besoin de toute son
énergie pour se contenir. Quand donc arriverait-il?
«Voyez un peu la ridicule vanité qu'ont ces vers de terre! dit-
elle quand elle eut un peu calmé sa fureur qui l'empêchait de
parler. _Votre_ maison, _votre_ foyer domestique! Et vous vous
imaginez que je fais à ces gens-là l'honneur d'y songer ou de
croire que vous ayez pu faire à un pareil gîte quelque tort qu'on
ne puisse payer largement avec de l'argent? Votre famille! mais
vous n'étiez pour elle qu'un objet de négoce, comme tout le reste,
quelque chose à vendre et à acheter.
-- Oh non! s'écria Émilie. Dites de moi tout ce que vous voudrez;
mais ne faites pas retomber ma honte (hélas! elle ne pèse que trop
sur eux déjà!) sur des gens qui sont aussi respectables que vous.
Si vous êtes vraiment une dame, honorez-les du moins, quand vous
n'auriez point pitié de moi.
-- Je parle, dit miss Dartle, sans daigner entendre cet appel, et
elle retirait sa robe comme si Émilie l'eût souillée en y
touchant, je parle de sa demeure à _lui_, celle où j'habite.
Voilà, dit-elle avec un rire de dédain, et en regardant la pauvre
victime d'un air sarcastique, voilà une belle cause de division
entre une mère et un fils! voilà celle qui a mis le désespoir dans
une maison où on n'aurait pas voulu d'elle pour laveuse de
vaisselle! celle qui y a apporté la colère, les reproches, les
récriminations. Vile créature, qu'on a ramassée au bord de l'eau
pour s'en amuser pendant une heure, et la repousser après du pied
dans la fange où elle est née.
-- Non! non! s'écria Émilie, en joignant les mains: la première
fois qu'il s'est trouvé sur mon chemin (ah! si Dieu avait permis
qu'il ne m'eût rencontrée que le jour où on allait me déposer dans
mon tombeau!), j'avais été élevée dans des idées aussi sévères et
aussi vertueuses que vous, ou que toute autre femme; j'allais
épouser le meilleur des hommes. Si vous vivez près de lui, si vous
le connaissez, vous savez peut-être quelle influence il pouvait
exercer sur une pauvre fille, faible et vaine comme moi. Je ne me
défends pas, mais ce que je sais, et ce qu'il sait bien aussi, au
moins ce qu'il saura, à l'heure de sa mort, quand son âme en sera
troublée, c'est qu'il a usé de tout son pouvoir pour me tromper,
et que moi, je croyais en lui, je me confiais en lui, je
l'aimais!»
Rosa Dartle bondit sur sa chaise, recula d'un pas pour la frapper,
avec une telle expression de méchanceté et de rage, que j'étais
sur le point de me jeter entre elles deux. Le coup, mal dirigé, se
perdit dans le vide. Elle resta debout, tremblante de fureur,
toute pantelante des pieds à la tête comme une vraie furie; non,
je n'avais jamais vu, je ne pourrai jamais revoir de rage
pareille.
«_Vous_ l'aimez? _vous?_» criait-elle, en serrant le poing, comme
si elle eût voulu y tenir une arme pour en frapper l'objet de sa
haine.
Je ne pouvais plus voir Émilie. Il n'y eut pas de réponse.
«Et vous me dites cela, à _moi_, ajouta-t-elle, avec cette bouche
dépravée? Ah! que je voudrais qu'on fouettât ces gueuses-là! Oui,
si cela ne dépendait que de moi, je les ferais fouetter à mort.»
Et elle l'aurait fait, j'en suis sûr. Tant que dura ce regard de
Némésis, je n'aurais pas voulu lui confier un instrument de
torture. Puis, petit à petit, elle se mit à rire, mais d'un rire
saccadé, en montrant du doigt Émilie comme un objet de honte et
d'ignominie devant Dieu et devant les hommes.
«Elle l'aime! dit-elle, l'infâme! Et elle voudrait me faire croire
qu'il s'est jamais soucié d'elle! Ah! ah! comme c'est menteur ces
femmes vénales!»
Sa moquerie dépassait encore sa rage en cruauté; c'était plus
atroce que tout: elle ne se déchaînait plus que par moment, et au
risque de faire éclater sa poitrine, elle y refoulait sa rage pour
mieux torturer sa victime.
«Je suis venue ici, comme je vous disais tout à l'heure, ô pure
source d'amour, pour voir à quoi vous pouviez ressembler. J'en
étais curieuse. Je suis satisfaite. Je voulais aussi vous
conseiller de retourner bien vite chez vous, d'aller vous cacher
au milieu de ces excellents parents qui vous attendent et que
votre argent consolera du reste. Quand vous aurez tout dépensé, eh
bien, vous n'aurez qu'à chercher quelque remplaçant pour croire en
lui, vous confier en lui et l'aimer! Je croyais trouver ici un
jouet brisé qui avait fait son temps; un bijou de clinquant terni
par l'usage et jeté au coin de la borne. Mais puisque, au lieu de
cela, je trouve une perle fine, une dame, ma foi! une pauvre
innocente qu'on a trompée, avec un coeur encore tout frais, plein
d'amour et de vertu, car vraiment vous en avez l'air, et vous
jouez bien la comédie, j'ai encore quelque chose à vous dire.
Écoutez-moi, et sachez que ce que je vais vous dire je le ferai;
vous m'entendez, belle fée? Ce que je dis, je veux le faire.»
Elle ne put réprimer alors sa fureur; mais ce fut l'affaire d'un
moment, un simple spasme qui fit place tout de suite à un sourire.
«Allez vous cacher: si se n'est pas dans votre ancienne demeure,
que ce soit ailleurs: cachez-vous bien loin. Allez vivre dans
l'obscurité, ou mieux encore, allez mourir dans quelque coin. Je
m'étonne que vous n'ayez pas encore trouvé un moyen de calmer ce
tendre coeur qui ne veut pas se briser. Il y a pourtant de ces
moyens-là: ce n'est pas difficile à trouver, ce me semble.»
Elle s'interrompit un moment, pendant qu'Émilie sanglotait: elle
l'écoutait pleurer, comme si c'eût été pour elle une ravissante
mélodie.
«Je suis peut-être singulièrement faite, reprit Rosa Dartle; mais
je ne peux pas respirer librement dans le même air que vous, je le
trouve corrompu. Il faut donc que je le purifie, que je le purge
de votre présence. Si vous êtes encore ici demain, votre histoire
et votre conduite seront connues de tous ceux qui habitent cette
maison. On me dit qu'il y a ici des femmes honnêtes; ce serait
dommage qu'elles ne fussent pas mises à même d'apprécier un trésor
tel que vous. Si, une fois partie d'ici, vous revenez chercher un
refuge dans cette ville, en toute autre qualité que celle de femme
perdue (soyez tranquille, pour celle-là, je ne vous empêcherai pas
de la prendre), je viendrai vous rendre le même service, partout
où vous irez. Et je suis sûre de réussir, avec l'aide d'un certain
monsieur qui a prétendu à votre belle main, il n'y a pas bien
longtemps.»
Il n'arriverait donc jamais, jamais! Combien de temps fallait-il
encore supporter cela? Combien de temps pouvais-je être sûr de me
contenir encore?
«Ô mon Dieu!» s'écriait la malheureuse Émilie, d'un ton qui aurait
dû toucher le coeur le plus endurci.
Rosa Dartle souriait toujours.
«Que voulez-vous donc que je fasse!
-- Ce que je veux que vous fassiez! reprit Rosa, mais vous pouvez
vivre heureuse, avec vos souvenirs. Vous pouvez passer votre vie à
vous rappeler la tendresse de James Steerforth; il voulait vous
faire épouser son domestique, n'est-ce pas? Ou bien vous pouvez
songer avec reconnaissance à l'honnête homme qui voulait bien
accepter l'offre de son maître. Vous pouvez encore, si toutes ces
douces pensées, si le souvenir de vos vertus et de la position
honorable qu'elles vous ont acquise, ne suffisent pas à remplir
votre coeur, vous pouvez épouser cet excellent homme, et mettre à
profit sa condescendance. Si cela n'est pas assez pour vous
satisfaire, alors mourez! Il ne manque pas d'allées ou de tas
d'ordures qui sont bons pour aller y mourir quand on a de ces
chagrins-là. Allez en chercher un, pour vous envoler de là vers le
ciel!»
J'entendis marcher. J'en étais bien sûr, c'était lui. Que Dieu
soit loué!
Elle s'approcha lentement de la porte, et disparut à mes yeux.
«Mais rappelez-vous! ajouta-t-elle d'une voix lente et dure, que
je suis bien décidée, par des raisons à moi connues, et des haines
qui me sont personnelles, à vous poursuivre partout, à moins que
vous ne vous enfuyiez loin de moi, ou que vous jetiez ce beau
petit masque d'innocence que vous voulez prendre. Voilà ce que
j'avais à vous dire, et ce que je dis, je veux le faire.»
Les pas se rapprochaient, on venait; on entra, on se précipita
dans la chambre.
«Mon oncle!»
Un cri terrible suivit ces paroles. J'attendis un moment, avant
d'entrer, et je le vis tenant dans ses bras sa nièce évanouie. Un
instant il contempla son visage; puis il se baissa pour
l'embrasser, oh! avec quelle tendresse! et posa doucement un
mouchoir sur la tête d'Émilie.
«Maître Davy, dit-il d'une voix basse et tremblante, quand il eut
couvert le visage de la jeune femme, je bénis notre Père céleste,
mon rêve s'est réalisé. Je lui rends grâces de tout mon coeur pour
m'avoir, selon son bon plaisir, ramené mon enfant!»
Puis il l'enleva dans ses bras, pendant qu'elle restait la face
voilée, la tête penchée sur sa poitrine, et serrant contre la
sienne les joues pâles et froides de sa nièce chérie, il l'emporta
lentement au bas de l'escalier.