CHAPITRE XVIII.

Événement domestique.

Je travaillais activement à mon livre, sans interrompre mes

occupations de sténographe, et, quand il parut, il obtint un grand

succès. Je ne me laissai point étourdir par les louanges qui

retentirent à mes oreilles, et pourtant j'en jouis vivement et je

pensai plus de bien encore de mon oeuvre, sans nul doute, que tout

le monde. J'ai souvent remarqué que ceux qui ont des raisons

légitimes d'estimer leur propre talent n'en font pas parade aux

yeux des autres pour se recommander à l'estime publique. C'est

pour cela que je restais modeste, par respect pour moi-même. Plus

on me donnait d'éloges, plus je m'efforçais de les mériter.

Mon intention n'est pas de raconter, dans ce récit complet

d'ailleurs de ma vie, l'histoire aussi des romans que j'ai mis au

jour. Ils peuvent parler pour eux et je leur en laisserai le soin;

je n'y fais allusion ici en passant que parce qu'ils servent à

faire connaître en partie le développement de ma carrière.

J'avais alors quelque raison de croire que la nature, aidée par

les circonstances, m'avait destiné à être auteur; je me livrais

avec assurance à ma vocation. Sans cette confiance, j'y aurais

certainement renoncé pour donner quelque autre but à mon énergie.

J'aurais cherché à découvrir ce que la nature et les circonstances

pouvaient réellement faire de moi pour m'y vouer exclusivement.

J'avais si bien réussi depuis quelque temps dans mes essais

littéraires, que je crus pouvoir raisonnablement, après un nouveau

succès, échapper enfin à l'ennui de ces terribles débats. Un soir

donc (quel heureux soir!) j'enterrai bel et bien cette

transcription musicale des trombones parlementaires. Depuis ce

jour, je n'ai même plus jamais voulu les entendre; c'est bien

assez d'être encore poursuivi, quand je lis le journal, par ce

bourdonnement éternel et monotone tout le long de la session, sans

autre variation appréciable qu'un peu plus de bavardage, je crois,

et partant plus d'ennui.

Au moment dont je parle, il y avait à peu près un an que nous

étions mariés. Après diverses expériences, nous avions fini par

trouver que ce n'était pas la peine de diriger notre maison. Elle

se dirigeait toute seule, pourtant avec l'aide d'un page, dont la

principale fonction était de se disputer avec la cuisinière, et,

sous ce rapport, c'était un parfait Wittington; toute la

différence, c'est qu'il n'avait pas de chat ni la moindre chance

de devenir jamais lord-maire comme lui.

Il vivait, au milieu d'une averse continuelle de casseroles. Sa

vie était un combat. On l'entendait crier au secours dans les

occasions les plus incommodes, par exemple quand nous avions du

monde à dîner ou quelques amis le soir, ou bien il sortait en

hurlant de la cuisine, et tombait sous le poids d'une partie de

nos ustensiles de ménage, que son ennemie jetait après lui. Nous

désirions nous en débarrasser, mais il nous était si attaché qu'il

ne voulait pas nous quitter. Il larmoyait sans cesse, et quand il

était question de nous séparer de lui, il poussait de telles

lamentations que nous étions contraints de le garder. Il n'avait

pas de mère, et pour tous parents, il ne possédait qu'une soeur

qui s'était embarquée pour l'Amérique le jour où il était entré à

notre service; il nous restait donc sur les bras, comme un petit

idiot que sa famille est bien obligée d'entretenir. Il sentait

très-vivement son infortune et s'essuyait constamment les yeux

avec la manche de sa veste, quand il n'était pas occupé à se

moucher dans un coin de son petit mouchoir, qu'il n'aurait pas

voulu pour tout au monde tirer tout entier de sa poche, par

économie et par discrétion.

Ce diable de page, que nous avions eu le malheur, dans une heure

néfaste, d'engager à notre service, moyennant six livres sterling

par an, était pour moi une source continuelle d'anxiété. Je

l'observais, je le regardais grandir, car, vous savez, la mauvaise

herbe... et je songeais avec angoisse au temps où il aurait de la

barbe, puis au temps où il serait chauve. Je ne voyais pas la

moindre perspective de me défaire de lui, et, rêvant à l'avenir,

je pensais combien il nous gênerait quand il serait vieux.

Je ne m'attendais guère au procédé qu'employa l'infortuné pour me

tirer d'embarras. Il vola la montre de Dora, qui naturellement

n'était jamais à sa place, comme tout ce qui nous appartenait. Il

en fit de l'argent et dépensa le produit (pauvre idiot!) à se

promener toujours et sans cesse sur l'impériale de l'omnibus de

Londres à Cambridge. Il allait accomplir son quinzième voyage

quand un _policeman_ l'arrêta; on ne trouva plus sur lui que

quatre shillings, avec un flageolet d'occasion dont il ne savait

pas jouer.

Cette découverte et toutes ses conséquences ne m'auraient pas

aussi désagréablement surpris, s'il n'avait pas été repentant.

Mais c'est qu'il l'était, au contraire, d'une façon toute

particulière... pas en gros, si vous voulez, c'était plutôt en

détail. Par exemple, le lendemain du jour où je fus obligé de

déposer contre lui, il fit certains aveux concernant un panier de

vin, que nous supposions plein, et qui ne contenait plus que des

bouteilles vides. Nous espérions que c'était fini cette fois,

qu'il s'était déchargé la conscience, et qu'il n'avait plus rien à

nous apprendre sur le compte de la cuisinière; mais, deux ou trois

jours après, ne voilà-t-il pas un nouveau remords de conscience

qui le prend et le pousse à nous confesser qu'elle avait une

petite fille qui venait tous les jours, de grand matin, dérober

notre pain, et qu'on l'avait suborné lui-même pour fournir de

charbon le laitier. Deux ou trois jours après, les magistrats

m'informèrent qu'il avait fait découvrir des aloyaux entiers au

milieu des restes de rebut, et des draps dans le panier aux

chiffons. Puis, au bout de quelque temps, le voilà reparti dans

une direction pénitente toute différente, et il se met à nous

dénoncer le garçon du café voisin comme ayant l'intention de faire

une descente chez nous. On arrête le garçon. J'étais tellement

confus du rôle de victime qu'il me faisait par ces tortures

répétées, que je lui aurais donné tout l'argent qu'il m'aurait

demandé pour se taire; ou que j'aurais offert volontiers une somme

ronde pour qu'on lui permît de se sauver. Ce qu'il y avait de pis,

c'est qu'il n'avait pas la moindre idée du désagrément qu'il me

causait, et qu'il croyait, au contraire, me faire une réparation

de plus à chaque découverte nouvelle. Dieu me pardonne! je ne

serais pas étonné qu'il s'imaginât multiplier ainsi ses droits à

ma reconnaissance.

À la fin je pris le parti de me sauver moi-même, toutes les fois

que j'apercevais un émissaire de la police chargé de me

transmettre quelque révélation nouvelle, et je vécus, pour ainsi

dire, en cachette, jusqu'à ce que ce malheureux garçon fût jugé et

condamné à la déportation. Même alors il ne pouvait pas se tenir

en repos, et nous écrivait constamment. Il voulut absolument voir

Dora avant de s'en aller; Dora se laissa faire; elle y alla, et

s'évanouit en voyant la grille de fer de la prison se refermer sur

elle. En un mot, je fus malheureux comme les pierres jusqu'au

moment de son départ; enfin il partit, et j'appris depuis qu'il

était devenu berger «là-bas, dans la campagne» quelque part, je ne

sais où. Mes connaissances géographiques sont en défaut.

Tout cela me fit faire de sérieuses réflexions, et me présenta nos

erreurs sous un nouvel aspect; je ne pus m'empêcher de le dire à

Dora un soir, en dépit de ma tendresse pour elle.

«Mon amour, lui dis-je, il m'est très-pénible de penser que la

mauvaise administration de nos affaires ne nuit pas à nous

seulement (nous en avons pris notre parti), mais qu'elle fait tort

à d'autres.

-- Voilà bien longtemps que vous n'aviez rien dit, n'allez-vous

pas maintenant redevenir grognon! dit Dora.

-- Non, vraiment, ma chérie! Laissez-moi vous expliquer ce que je

veux dire.

-- Je n'ai pas envie de le savoir.

-- Mais il faut que vous le sachiez, mon amour. Mettez Jip par

terre.»

Dora posa le nez de Jip sur le mien, en disant: «Boh! boh!» pour

tâcher de me faire rire; mais voyant qu'elle n'y réussissait pas,

elle renvoya le chien dans sa pagode, et s'assit devant moi, les

mains jointes, de l'air le plus résigné.

«Le fait est, repris-je, mon enfant, que voilà notre mal qui se

gagne; nous le donnons à tout le monde autour de nous!»

J'allais continuer dans ce style figuré, si le visage de Dora ne

m'avait pas averti qu'elle s'attendait à me voir lui proposer

quelque nouveau mode de vaccine, ou quelque autre remède médical,

pour guérir ce mal contagieux dont nous étions atteints. Je me

décidai donc à lui dire tout bonnement:

«Non-seulement, ma chérie, nous perdons de l'argent et du bien-

être, par notre négligence; non seulement notre caractère en

souffre parfois, mais encore nous avons le tort grave de gâter

tous ceux qui entrent à notre service, ou qui ont affaire à nous.

Je commence à craindre que tout le tort ne soit pas d'un seul

côté, et que, si tous ces individus tournent mal, ce ne soit parce

que nous ne tournons pas bien non plus nous-mêmes.

-- Oh! quelle accusation! s'écria Dora en écarquillant les yeux,

comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des

montres en or? Oh!

-- Ma chérie, répondis-je, ne disons pas de bêtises! Qui est-ce

qui vous parle de montres le moins du monde?

-- C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que

je n'avais pas bien tourné non plus, et vous m'avez comparée à

lui.

-- À qui? demandai-je.

-- À notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel méchant homme

vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement à un

page qu'on vient de déporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que

vous pensiez de moi avant de m'épouser? Pourquoi ne pas m'avoir

prévenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient

de déporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du

ciel!

-- Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement

de lui ôter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que

vous dites là est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas

vrai.

-- C'est cela. Vous l'avez toujours accusé en effet de dire des

mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voilà que vous dites

la même chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je

devenir?

-- Ma chère enfant, repris-je, je vous supplie très-sérieusement

d'être un peu raisonnable, et d'écouter ce que j'ai à vous dire.

Ma chère Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis-à-vis de

ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais à faire leur

devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des

occasions de mal faire. Lors même que ce serait par goût que nous

serions aussi négligents (et cela n'est pas); lors même que cela

nous paraîtrait agréable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis

convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous

corrompons véritablement les autres. Nous sommes obligés, en

conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empêcher d'y songer,

Dora. C'est une pensée que je ne saurais bannir, et qui me

tourmente beaucoup. Voilà tout, ma chérie. Venez ici, et ne faites

pas l'enfant!»

Mais Dora m'empêcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle

continuait à sangloter, en murmurant que, puisque j'étais si

tourmenté, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne

lui avais-je dit, même la veille de notre mariage, que je serais

trop tourmenté et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne

pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprès de ses

tantes, à Putney, ou auprès de Julia Mills, dans l'Inde? Julia

serait enchantée de la voir, et elle ne la comparerait pas à un

page déporté; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un

mot, Dora était si affligée, et son chagrin me faisait tant de

peine, que je sentis qu'il était inutile de répéter mes

exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il

fallait essayer d'autre chose.

Mais que pouvais-je faire? tâcher de «former son esprit?» Voilà de

ces phrases usuelles qui promettent; je résolus de former l'esprit

de Dora.

Je me mis immédiatement à l'oeuvre. Quand je voyais Dora faire

l'enfant, et que j'aurais eu grande envie de partager son humeur,

j'essayais d'être grave... et je ne faisais que la déconcerter et

moi aussi. Je lui parlais des sujets qui m'occupaient dans ce

temps-là; je lui lisais Shakespeare, et alors je la fatiguais au

dernier point. Je tâchais de lui insinuer, comme par hasard,

quelques notions utiles, ou quelques opinions sensées, et, dès que

j'avais fini, vite elle se dépêchait de m'échapper, comme si je

l'avais tenue dans un étau. J'avais beau prendre l'air le plus

naturel quand je voulais former l'esprit de ma petite femme, je

voyais qu'elle devinait toujours où je voulais en arriver, et

qu'elle en tremblait par avance. En particulier, il m'était

évident qu'elle regardait Shakespeare comme un terrible fâcheux.

Décidément elle ne se formait pas vite.

J'employai Traddles à cette grande entreprise, sans l'en prévenir,

et, toutes les fois qu'il venait nous voir, j'essayais sur lui mes

machines de guerre, pour l'édification de Dora, par voie

indirecte. J'accablais Traddles d'une foule d'excellentes maximes;

mais toute ma sagesse n'avait d'autre effet que d'attrister Dora;

elle avait toujours peur que ce ne fût bientôt son tour. Je jouais

le rôle d'un maître d'école, ou d'une souricière, ou d'une trappe

obstinée; j'étais devenu l'araignée de cette pauvre petite mouche

de Dora, toujours prêt à fondre sur elle du fond de ma toile: je

le voyais bien à son trouble.

Cependant je persévérai pendant des mois, espérant toujours qu'il

viendrait un temps où il s'établirait entre nous une sympathie

parfaite, et où j'aurais enfin «formé son esprit» à mon entier

contentement. À la fin je crus m'apercevoir qu'en dépit de toute

ma résolution, et quoique je fusse devenu un hérisson, un

véritable porc-épic, je n'y avais rien gagné, et je me dis que

peut-être «l'esprit de Dora était déjà tout formé.»

En y réfléchissant plus mûrement, cela me parut si vraisemblable

que j'abandonnai mon projet, qui était loin d'avoir répondu à mes

espérances, et je résolus de me contenter à l'avenir d'avoir une

femme-enfant, au lieu de chercher à la changer sans succès.

J'étais moi-même las de ma sagesse et de ma raison solitaires; je

souffrais de voir la contrainte habituelle à laquelle j'avais

réduit ma chère petite femme. Un beau jour, je lui achetai une

jolie paire de boucles d'oreilles avec un collier pour Jip, et je

retournai chez moi décidé à rentrer dans ses bonnes grâces.

Dora fut enchantée des petits présents et m'embrassa tendrement,

mais il y avait entre nous un nuage, et, quelque léger qu'il fut,

je ne voulais absolument pas le laisser subsister: j'avais pris le

parti de porter à moi seul tous les petits ennuis de la vie.

Je m'assis sur le canapé, près de ma femme, et je lui mis ses

boucles d'oreilles, puis je lui dis que, depuis quelque temps,

nous n'étions pas tout à fait aussi bons amis que par le passé, et

que c'était ma faute, que je le reconnaissais sincèrement; et

c'était vrai.

«Le fait est, repris-je, ma Dora, que j'ai essayé de devenir

raisonnable.

-- Et aussi de me rendre raisonnable, dit timidement Dora, n'est-

ce pas, David?»

Je lui fis un signe d'assentiment, tandis qu'elle levait doucement

sur moi ses jolis yeux, et je baisai ses lèvres entrouvertes.

«C'est bien inutile, dit Dora en secouant la tête et en agitant

ses boucles d'oreilles; vous savez que je suis une pauvre petite

femme, et vous avez oublié le nom que je vous avais prié de me

donner dès le commencement. Si vous ne pouvez pas vous y résigner,

je crois que vous ne m'aimerez jamais. Êtes-vous bien sûr de ne

pas penser quelquefois que... peut-être... il aurait mieux valu...

-- Mieux valu quoi, ma chérie?» car elle s'était tue.

-- Rien! dit Dora.

-- Rien? répétai-je.»

Elle jeta ses bras autour de mon cou, en riant, se traitant elle-

même comme toujours de petite niaise, et cacha sa tête sur mon

épaule, au milieu d'une belle forêt de boucles que j'eus toutes

les peines du monde à écarter de son visage pour la regarder en

face.

«Vous voulez me demander si je ne crois pas qu'il aurait mieux

valu ne rien faire que d'essayer de former l'esprit de ma petite

femme? dis-je en riant moi-même de mon heureuse invention. N'est-

ce pas là votre question? Eh bien! oui, vraiment, je le crois.

-- Comment, c'était donc là ce que vous essayiez? cria Dora. Oh!

le méchant garçon!

-- Mais je n'essayerai plus jamais, dis-je, car je l'aime

tendrement telle qu'elle est.

-- Vrai? bien vrai? demanda-t-elle en se serrant contre moi.

-- Pourquoi voudrais-je essayer de changer ce qui m'est si cher

depuis longtemps? Vous ne pouvez jamais vous montrer plus à votre

avantage que lorsque vous restez vous-même, ma bonne petite Dora;

nous ne ferons donc plus d'essais téméraires; reprenons nos

anciennes habitudes pour être heureux.

-- Pour être heureux! repartit Dora... Oh oui! toute la journée.

Et vous me promettez de ne pas être fâché si les choses vont

quelquefois un peu de travers?

-- Non, non! dis-je. Nous tâcherons de faire de notre mieux.

-- Et vous ne me direz plus que nous gâtons ceux qui nous

approchent, dit-elle d'un petit air câlin, n'est-ce pas? c'est si

méchant!

-- Non, non, dis-je.

-- Mieux vaut encore que je sois stupide que désagréable, n'est-ce

pas? dit Dora.

-- Mieux vaut être tout simplement Dora, que si vous étiez

n'importe qui en ce monde.

-- En ce monde! Ah! mon David, c'est un grand pays!»

Et, secouant gaiement la tête, elle tourna vers moi des yeux

ravis, se mit à rire, m'embrassa, et sauta pour attraper Jip, afin

de lui essayer son nouveau collier.

Ainsi finit mon dernier essai. J'avais eu tort de tenter de

changer Dora; je ne pouvais supporter ma sagesse solitaire; je ne

pouvais oublier comment jadis elle m'avait demandé de l'appeler ma

petite femme-enfant. J'essayerais à l'avenir, me disais-je,

d'améliorer le plus possible les choses, mais sans bruit. Cela

même n'était guère facile; je risquais toujours de reprendre mon

rôle d'araignée et de me mettre aux aguets au fond de ma toile.

Et l'ombre d'autrefois ne devait plus descendre entre nous; ce

n'était plus que sur mon coeur qu'elle devait peser désormais.

Vous allez voir comment:

Le sentiment pénible que j'avais conçu jadis se répandit dès lors

sur ma vie tout entière, plus profond peut-être que par le passé,

mais aussi vague que jamais, comme l'accent plaintif d'une musique

triste que j'entendais vibrer au milieu de la nuit. J'aimais

tendrement ma femme, et j'étais heureux, mais le bonheur dont je

jouissais n'était pas celui que j'avais rêvé autrefois: il me

manquait toujours quelque chose.

Décidé à tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de

faire de ce papier le récit fidèle de ma vie, je m'examine

soigneusement, sincèrement, pour mettre à nu tous les secrets de

mon coeur. Ce qui me manquait, je le regardais encore, je l'avais

toujours regardé comme un rêve de ma jeune imagination; un rêve

qui ne pouvait se réaliser. Je souffrais, comme le font plus ou

moins tous les hommes, de sentir que c'était une chimère

impossible. Mais, après tout, je ne pouvais m'empêcher de me dire

qu'il aurait mieux valu que ma femme me vînt plus souvent en aide,

qu'elle partageât toutes mes pensées, au lieu de m'en laisser seul

le poids. Elle aurait pu le faire: elle ne le faisait pas. Voilà

ce que j'étais bien obligé de reconnaître.

J'hésitais donc entre deux conclusions qui ne pouvaient se

concilier. Ou bien ce que j'éprouvais était général, inévitable;

ou bien c'était un fait qui m'était particulier, et dont on aurait

pu m'épargner le chagrin. Quand je revoyais en esprit ces châteaux

en l'air, ces rêves de ma jeunesse, qui ne pouvaient se réaliser,

je reprochais à l'âge mûr d'être moins riche en bonheur que

l'adolescence; et alors ces jours de bonheur auprès d'Agnès, dans

sa bonne vieille maison, se dressaient devant moi comme des

spectres du temps passé qui pourraient ressusciter peut-être dans

un autre monde, mais que je ne pouvais espérer de voir revivre

ici-bas.

Parfois une autre pensée me traversait l'esprit: que serait-il

arrivé si Dora et moi nous ne nous étions jamais connus? Mais elle

était tellement mêlée à toute ma vie que c'était une idée fugitive

qui bientôt s'envolait loin de moi, comme le fil de la bonne

Vierge qui flotte et disparaît dans les airs.

Je l'aimais toujours. Les sentiments que je dépeins ici

sommeillaient au fond de mon coeur; j'en avais à peine conscience.

Je ne crois pas qu'ils eussent aucune influence sur mes paroles ou

sur mes actions. Je portais le poids de tous nos petits soucis, de

tous nos projets: Dora me tenait mes plumes, et nous sentions tous

deux que les choses étaient aussi bien partagées qu'elles

pouvaient l'être. Elle m'aimait et elle était fière de moi; et

quand Agnès lui écrivait que mes anciens amis se réjouissaient de

mes succès, quand elle disait qu'en me lisant on croyait entendre

ma voix, Dora avait des larmes de joie dans les yeux, et

m'appelait son cher, son illustre, son bon vieux petit mari.

«Le premier mouvement d'un coeur indiscipliné!» Ces paroles de

mistress Strong me revenaient sans cesse à l'esprit; elles

m'étaient toujours présentes. La nuit, je les retrouvais à mon

réveil; dans mes rêves, je les lisais inscrites sur les murs des

maisons. Car maintenant je savais que mon propre coeur n'avait

point connu de discipline lorsqu'il s'était attaché jadis à Dora;

et que, si aujourd'hui même il était mieux discipliné, je n'aurais

pas éprouvé, après notre mariage, les sentiments dont il faisait

la secrète expérience.

«Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il n'y a

pas de rapports d'idées et de caractère.» Je n'avais pas oublié

non plus ces paroles. J'avais essayé de façonner Dora à mon

caractère, et je n'avais pas réussi. Il ne me restait plus qu'à me

façonner au caractère de Dora, à partager avec elle ce que je

pourrais et à m'en contenter; à porter le reste sur mes épaules, à

moi tout seul, et de m'en contenter encore. C'était là la

discipline à laquelle il fallait soumettre mon coeur. Grâce à

cette résolution, ma seconde année de mariage fut beaucoup plus

heureuse que la première, et, ce qui valait mieux encore, la vie

de Dora n'était qu'un rayon de soleil.

Mais, en s'écoulant, cette année avait diminué la force de Dora.

J'avais espéré que des mains plus délicates que les miennes

viendraient m'aider à modeler son âme, et que le sourire d'un baby

ferait de «ma femme-enfant» une femme. Vaine espérance! Le petit

esprit qui devait bénir notre ménage tressaillit un moment sur le

seuil de sa prison, puis s'envola vers les cieux, sans connaître

seulement sa captivité.

«Quand je pourrai recommencer à courir comme autrefois, ma tante,

disait Dora, je ferai sortir Jip; il devient trop lourd et trop

paresseux.

-- Je soupçonne, ma chère, dit ma tante, qui travaillait

tranquillement à côté de ma femme, qu'il a une maladie plus grave

que la paresse: c'est son âge, Dora.

-- Vous croyez qu'il est vieux? dit Dora avec surprise. Oh! comme

c'est drôle que Jip soit vieux!

-- C'est une maladie à laquelle nous sommes tous exposés, petite,

à mesure que nous avançons dans la vie. Je m'en ressens plus

qu'autrefois, je vous assure.

-- Mais Jip, dit Dora en le regardant d'un air de compassion,

quoi! le petit Jip aussi! Pauvre ami!

-- Je crois qu'il vivra encore longtemps, Petite-Fleur,» dit ma

tante en embrassant Dora, qui s'était penchée sur le bord du

canapé pour regarder Jip. Le pauvre animal répondait à ses

caresses en se tenant sur les pattes de derrière, et en

s'efforçant, malgré son asthme, de grimper sur sa maîtresse, «Je

ferai doubler sa niche de flanelle cet hiver, et je suis sûre

qu'au printemps prochain il sera plus frais que jamais, comme les

fleurs. Vilain petit animal! s'écria ma tante, il serait doué

d'autant de vies qu'un chat, et sur le point de les perdre toutes,

que je crois vraiment qu'il userait son dernier souffle à aboyer

contre moi!»

Dora l'avait aidé à grimper sur le canapé, d'où il avait l'air de

défier ma tante avec tant de furie qu'il ne voulait pas se tenir

en place et ne cessait d'aboyer de côté. Plus ma tante le

regardait, et plus il la provoquait, sans doute parce qu'elle

avait récemment adopté des lunettes, et que Jip, pour des raisons

à lui connues, considérait ce procédé comme une insulte

personnelle.

À force de persuasion, Dora était parvenue à le faire coucher près

d'elle, et quand il était tranquille, elle caressait doucement ses

longues oreilles, en répétant, d'un air pensif: «Toi aussi, mon

petit Jip, pauvre chien!

-- Il a encore un bon coeur, dit gaiement ma tante, et la vivacité

de ses antipathies montre bien qu'il n'a rien perdu de sa force.

Il a bien des années devant lui, je vous assure. Mais si vous

voulez un chien qui coure aussi bien que vous, Petite-Fleur, Jip a

trop vécu pour faire ce métier: je vous en donnerai un autre.

-- Merci, ma tante, dit faiblement Dora, mais n'en faites rien, je

vous prie.

-- Non? dit ma tante en ôtant ses lunettes.

-- Je ne veux pas d'autre chien que Jip, dit Dora. Ce serait trop

de cruauté. D'ailleurs, je n'aimerai jamais un autre chien comme

j'aime Jip; il ne me connaîtrait pas depuis mon mariage, ce ne

serait pas lui qui aboyait jadis quand David arrivait chez nous.

J'ai bien peur, ma tante, de ne pas pouvoir aimer un autre chien

comme Jip!

-- Vous avez bien raison, dit ma tante en caressant la joue de

Dora; vous avez bien raison.

-- Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?

-- Mais quelle petite sensitive! s'écria ma tante en la regardant

tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?

-- Oh! non, je ne le crois pas, répondit Dora; seulement, je suis

un peu fatiguée, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours

une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte

encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il

sait tout ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux

pas le mettre de côté, parce qu'il est un peu changé, n'est-il pas

vrai, Jip?»

Jip se tenait contre sa maîtresse et lui léchait languissamment la

main.

«Vous n'êtes pas encore assez vieux pour abandonner votre

maîtresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons

compagnie encore quelque temps.»

Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit à table, le dimanche

d'après, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dînait

toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques

jours elle se remettrait à courir partout, comme par le passé. On

nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques

jours encore; mais elle ne se mettait ni à courir, ni à marcher.

Elle était bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui

dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et

sans mouvement.

Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins

et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de

mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'était une

gageure. Jip nous précédait en aboyant et s'arrêtait tout

essoufflé sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la

meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en

portant un chargement de châles et d'oreillers. M. Dick n'aurait

cédé à personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau à la

main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier, à recevoir

tous les messages folâtres dont le chargeait Dora pour la

meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse

procession, et ma femme-enfant était plus joyeuse que personne.

Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la

sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de

peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une

contrée glaciale qui m'était inconnue, et dont l'idée

assombrissait ma vie. Je cherchais à étouffer cette pensée, je me

la cachais à moi-même; mais un soir, après avoir entendu ma tante

lui crier: «Bonne nuit, Petite-Fleur,» je restai seul assis devant

mon bureau, et je pleurai en me disant: «Nom fatal! si la fleur

allait se flétrir sur sa tige, comme font les fleurs!»

David Copperfield - Tome II · 第 28 / 53 题