Elle leva les yeux au ciel et déclara solennellement qu'elle se
vouait à cette tâche, ardemment et fidèlement; qu'elle ne
l'abandonnerait pas, qu'elle ne s'en laisserait jamais distraire,
tant qu'il y aurait une lueur d'espoir. Elle prit le ciel à témoin
que, si elle chancelait dans son oeuvre, elle consentait à être
plus misérable et plus désespérée, si c'était possible, qu'elle ne
l'avait été ce soir-là, au bord de cette rivière, et qu'elle
renonçait à tout jamais à implorer le secours de Dieu ou des
hommes!
Elle parlait à voix basse, sans se tourner de notre côté, comme si
elle s'adressait au ciel qui était au-dessus de nous; puis elle
fixait de nouveau les yeux sur l'eau sombre.
Nous crûmes nécessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je
le lui racontai tout au long. Elle écoutait avec une grande
attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses
diverses expressions on lisait le même dessein. Parfois ses yeux
se remplissaient de larmes, mais elle les réprimait à l'instant.
Il semblait que son exaltation passée eût fait place à un calme
profond.
Quand j'eus cessé de parler, elle demanda où elle pourrait venir
nous chercher, si l'occasion s'en présentait. Un faible réverbère
éclairait la route, j'écrivis nos deux adresses sur une feuille de
mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui
demandai où elle demeurait. Après un moment de silence, elle me
dit qu'elle n'habitait pas longtemps le même endroit; mieux valait
peut-être ne pas le savoir.
M. Peggotty me suggéra, à voix basse, une pensée qui déjà m'était
venue; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui
persuader d'accepter de l'argent, ni d'obtenir d'elle la promesse
qu'elle y consentirait plus tard. Je lui représentai que, pour un
homme de sa condition, M. Peggotty n'était pas pauvre, et que nous
ne pouvions nous résoudre à la voir entreprendre une pareille
tâche à l'aide de ses seules ressources. Elle fut inébranlable.
M. Peggotty n'eut pas, auprès d'elle, plus de succès que moi; elle
le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de résolution.
«Je trouverai de l'ouvrage, dit-elle, j'essayerai.
-- Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais-
je.
-- Je ne peux pas faire pour de l'argent ce que je vous ai promis,
répondit-elle; lors même que je mourrais de faim, je ne pourrais
l'accepter. Me donner de l'argent, ce serait me retirer votre
confiance, m'enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la
seule chose au monde qui puisse m'empêcher de me jeter dans cette
rivière.
-- Au nom du grand Juge, devant lequel nous paraîtrons tous un
jour, bannissez cette terrible idée. Nous pouvons tous faire du
bien en ce monde, si nous le voulons seulement.»
Elle tremblait, son visage était plus pâle, lorsqu'elle répondit:
«Peut-être avez-vous reçu d'en haut la mission de sauver une
misérable créature. Je n'ose le croire, je ne mérite pas cette
grâce. Si je parvenais à faire un peu de bien, je pourrais
commencer à espérer; mais jusqu'ici ma conduite n'a été que
mauvaise. Pour la première fois, depuis bien longtemps, je désire
de vivre pour me dévouer à l'oeuvre que vous m'avez donnée à
faire. Je n'en sais pas davantage, et je n'en peux rien dire de
plus.»
Elle retint ses larmes qui recommençaient à couler, et, avançant
vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s'il
possédait quelque vertu bienfaisante, puis elle s'éloigna sur la
route solitaire. Elle avait été malade; on le voyait à son maigre
et pâle visage, à ses yeux enfoncés qui révélaient de longues
souffrances et de cruelles privations.
Nous la suivîmes de loin, jusqu'à ce que nous fussions de retour
au milieu des quartiers populeux. J'avais une confiance si absolue
dans ses promesses, que j'insinuai à M. Peggotty qu'il vaudrait
peut-être mieux ne pas aller plus loin; elle croirait que nous
voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe
suivre sa route, nous nous dirigeâmes vers Highgate. Il
m'accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous séparâmes,
en priant Dieu de bénir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix
une tendre compassion bien facile à comprendre.
Il était minuit quand j'arrivai chez moi. J'allais rentrer, et
j'écoutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu'à moi
au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai
avec surprise que la porte du cottage de ma tante était ouverte et
qu'on apercevait une faible lueur devant la maison.
Je m'imaginai que ma tante avait repris quelqu'une de ses terreurs
d'autrefois, et qu'elle observait au loin les progrès d'un
incendie imaginaire; je m'avançai donc pour lui parler. Quel ne
fut pas mon étonnement quand je vis un homme debout dans son petit
jardin!
Il tenait à la main une bouteille et un verre et était occupé à
boire. Je m'arrêtai au milieu des arbres, et, à la lueur de la
lune qui paraissait à travers les nuages, je reconnus l'homme que
j'avais rencontré une fois avec ma tante dans les rues de la cité,
après avoir cru longtemps auparavant que cet être fantastique
n'était qu'une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.
Il mangeait et buvait de bon appétit, et en même temps il
observait curieusement le cottage, comme si c'était la première
fois qu'il l'eût vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le
gazon, puis regarda autour de lui d'un oeil inquiet, comme un
homme pressé de s'éloigner.
La lumière du corridor s'obscurcit un moment, quand ma tante passa
devant. Elle paraissait agitée, et j'entendis qu'elle lui mettait
de l'argent dans la main.
«Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? demanda-t-il?
-- Je ne peux pas vous en donner plus, répondit ma tante.
-- Alors je ne m'en vais pas, dit-il; tenez! reprenez ça.
-- Méchant homme, reprit ma tante avec une vive émotion, comment
pouvez-vous me traiter ainsi? Mais je suis bien bonne de vous le
demander. C'est parce que vous connaissez ma faiblesse! Si je
voulais me débarrasser à tout jamais de vos visites, je n'aurais
qu'à vous abandonner au sort que vous méritez!
-- Eh bien! pourquoi ne pas m'abandonner au sort que je mérite?
-- Et c'est vous qui me faites cette question! reprit ma tante. Il
faut que vous ayez bien peu de coeur.»
Il restait là à faire sonner en rechignant l'argent dans sa main,
et à secouer la tête d'un air mécontent; enfin:
«C'est tout ce que vous voulez me donner? dit-il.
-- C'est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez
que j'ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n'étais. Je
vous l'ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez,
pourquoi me faites-vous le chagrin de rester près de moi un
instant de plus et de me montrer ce que vous êtes devenu?
-- Je suis devenu bien misérable, répondit-il. Je vis comme un
hibou.
-- Vous m'avez dépouillée de tout ce que je possédais, dit ma
tante, vous m'avez, pendant de longues années, endurci le coeur.
Vous m'avez traitée de la manière la plus perfide, la plus
ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous; n'ajoutez pas
de nouveaux torts à tous les torts que vous vous êtes déjà donnés
avec moi.
-- Voyez-vous! reprit-il. Tout cela est très-joli, ma foi! Enfin!
puisqu'il faut que je m'en accommode pour le quart d'heure!...»
En dépit de lui-même, il parut honteux des larmes de ma tante et
sortit en tapinois du jardin. Je m'avançai rapidement, comme si je
venais d'arriver, et je le rencontrai qui s'éloignait. Nous nous
jetâmes un coup d'oeil peu amical.
«Ma tante, dis-je vivement, voilà donc encore cet homme qui vient
vous faire peur? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce?
-- Mon enfant! répondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne
me parlez pas, de dix minutes d'ici.»
Nous nous assîmes dans son petit salon. Elle s'abrita derrière son
vieil écran vert, qui était vissé au dos d'une chaise, et, pendant
un quart d'heure environ, je la vis s'essuyer souvent les yeux.
Puis elle se leva et vint s'asseoir à côté de moi.
«Trot, me dit-elle avec calme, c'est mon mari.
-- Votre mari, ma tante? je croyais qu'il était mort!
-- Il est mort pour moi, répondit ma tante, mais il vit.»
J'étais muet d'étonnement.
«Betsy Trotwood n'a pas l'air très-propre à se laisser séduire par
une tendre passion, dit-elle avec tranquillité; mais il y a eu un
temps, Trot, où elle avait mis en cet homme sa confiance tout
entière; un temps, Trot, où elle l'aimait sincèrement, et où elle
n'aurait reculé devant aucune preuve d'attachement et d'affection.
Il l'en a récompensée en mangeant sa fortune et en lui brisant le
coeur. Alors elle a pour toujours enterré toute espèce de
sensibilité, une bonne fois et à tout jamais, dans un tombeau dont
elle a creusé, comblé et aplani la fosse.
-- Ma chère, ma bonne tante!
-- J'ai été généreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa
main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j'ai été
généreuse envers lui. Il avait été si cruel pour moi que j'aurais
pu obtenir une séparation très-profitable à mes intérêts: je ne
l'ai pas voulu. Il a dissipé en un clin d'oeil tout ce que je lui
avais donné, il est tombé plus bas de jour en jour: je ne sais pas
s'il n'a pas épousé une autre femme, c'est devenu un aventurier,
un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu'il est
aujourd'hui, mais c'était un bien bel homme lorsque je l'ai
épousé, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace
de son admiration passée, et, pauvre folle que j'étais, je le
croyais l'honneur incarné.»
Elle me serra la main et secoua la tête.
«Il n'est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que
rien. Mais, plutôt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui
lui arriverait infailliblement s'il séjournait dans ce pays), je
lui donne de temps à autre plus que je ne puis, à condition qu'il
s'éloigne. J'étais folle quand je l'ai épousé, et je suis encore
si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l'homme sur
lequel j'ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je
croyais en lui, Trot, de toute mon âme.»
Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement
avec sa main les plis de sa robe.
«Voilà! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le
commencement, le milieu et la fin. Nous n'en parlerons plus; et,
bien entendu, vous n'en ouvrirez la bouche à personne. C'est
l'histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous!»