CHAPITRE XIX.

Je suis enveloppé dans un mystère.

Je reçus un matin par la poste la lettre suivante, datée de

Canterbury, et qui m'était adressée aux _Doctors'-Commons_; j'y

lus, non sans surprise, ce qui suit:

«Mon cher monsieur,

«Des circonstances qui n'ont pas dépendu de ma volonté ont depuis

longtemps refroidi une intimité qui m'a toujours causé les plus

douces émotions. Aujourd'hui encore, lorsqu'il m'est possible,

dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de

contempler les scènes du passé, embellies des couleurs brillantes

qui décorent le prisme de la mémoire, je les retrouve avec

bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant

que vos talents vous ont élevé à une si haute distinction, de

donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield!

Il me suffit de savoir que ce nom auquel j'ai l'honneur de faire

allusion restera éternellement entouré d'estime et d'affection

dans les archives de notre maison (je veux parler des archives

relatives à nos anciens locataires, conservées soigneusement par

mistress Micawber).

«Il ne m'appartient pas, à moi qui, par une suite d'erreurs

personnelles et une combinaison fortuite d'événements néfastes, me

trouve dans la situation d'une barque échouée (s'il m'est permis

d'employer cette comparaison nautique), il ne m'appartient pas,

dis-je, de vous adresser des compliments ou des félicitations. Je

laisse ce plaisir à des mains plus pures et plus capables.

«Si vos importantes occupations (je n'ose l'espérer) vous

permettent de parcourir ces caractères imparfaits, vous vous

demanderez certainement dans quel but je trace la présente épître.

Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de

cette demande, et que je vais y faire droit, en vous déclarant

d'abord qu'elle n'a pas trait à des affaires pécuniaires.

«Sans faire d'allusion directe au talent que je puis avoir pour

lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n'importe

contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes

plus brillantes visions sont détruites, que ma paix est anéantie

et que toutes mes joies sont taries, que mon coeur n'est plus à sa

place, et que je ne marche plus la tête levée devant mes

concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d'amertume

déborde, le ver est à l'oeuvre, et bientôt il aura rongé sa

victime. Le plus tôt sera le mieux. Mais je ne veux pas m'écarter

de mon sujet.

«Placé, comme je le suis, dans la plus pénible situation d'esprit,

trop malheureux pour que l'influence de mistress Micawber puisse

adoucir ma souffrance, bien qu'elle l'exerce en sa triple qualité

de femme, d'épouse et de mère, j'ai l'intention de me fuir moi-

même pendant quelques instants, et d'employer quarante-huit heures

à visiter dans la capitale les lieux qui ont été jadis le théâtre

de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles où j'ai connu la

paix de l'âme, je me dirigerai naturellement vers la prison du

Banc du Roi. J'aurai atteint mon but dans cette communication

épistolaire en vous annonçant que je serai (D. V.) près du mur

extérieur de ce lieu d'emprisonnement pour affaires civiles,

après-demain! à sept heures du soir.

«Je n'ose demander à mon ancien ami monsieur Copperfield, ou à mon

ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit

encore, de daigner venir m'y trouver, pour renouer (autant que

cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne

à jeter aux vents cette indication: à l'heure et au lieu précités,

on pourra trouver les vestiges ruinés de ce qui

«reste

«d'une

«tour écroulée,

«Wilkins Micawber.

«P. S. Il est peut-être sage d'ajouter que je n'ai pas mis

mistress Micawber dans ma confidence.»

Je relus plusieurs fois cette lettre. J'avais beau me rappeler le

style pompeux des compositions de M. Micawber et le goût

extraordinaire qu'il avait toujours eu pour écrire des lettres

interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles,

il me semblait qu'il devait y avoir au fond de ce pathos quelque

chose d'important. Je posai la lettre pour y réfléchir, puis je la

repris pour la lire encore une fois, et j'étais plongé dans cette

nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.

«Mon cher ami, lui dis-je, je n'ai jamais été plus charmé de vous

voir. Vous venez m'aider de votre jugement réfléchi dans un moment

fort opportun. J'ai reçu, mon cher Traddles, la lettre la plus

singulière de M. Micawber.

-- Vraiment? s'écria Traddles. Allons donc! Et moi j'en ai reçu

une de mistress Micawber!»

Là-dessus, Traddles, animé par la marche, et les cheveux hérissés

comme s'il venait de voir apparaître un revenant sous la double

influence d'un exercice précipité et d'une émotion vive, me tendit

sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son

sourire quand il arriva à «lancer la foudre, ou diriger la flamme

vengeresse.» -- «Bon Dieu! Copperfield,» s'écria-t-il. Puis je

m'adonnai à la lecture de la lettre de mistress Micawber.

La voici:

«Je présente tous mes compliments à monsieur Thomas Traddles et,

s'il garde quelque souvenir d'une personne qui a jadis eu le

bonheur d'être liée avec lui, j'ose lui demander de vouloir bien

me consacrer quelques instants. J'assure monsieur Thomas Traddles

que je n'abuserais pas de sa bonté, si je n'étais sur le point de

perdre la raison.

«Il m'est bien douloureux de dire que c'est la froideur de

M. Micawber envers sa femme et ses enfants (lui jadis si tendre!)

qui me force à m'adresser aujourd'hui à monsieur Traddles, et à

solliciter son appui. Monsieur Traddles ne peut se faire une juste

idée du changement qui s'est opéré dans la conduite de

M. Micawber, de sa bizarrerie, de sa violence. Cela a toujours été

croissant, et c'est devenu maintenant une véritable aberration. Je

puis assurer Monsieur Traddles qu'il ne se passe pas un jour sans

que j'aie à supporter quelque paroxysme de ce genre. Monsieur

Traddles n'aura pas besoin que je m'étende sur ma douleur, quand

je lui dirai que j'entends sans cesse M. Micawber affirmer qu'il

s'est vendu au diable. Le mystère et le secret sont devenus depuis

longtemps son caractère habituel, et remplacent une confiance

illimitée. Sur la plus frivole provocation, si, par exemple, je

lui fais seulement cette question: «Qu'est-ce que vous voulez pour

votre dîner?» il me déclare qu'il va demander une séparation de

corps et de biens. Hier soir, ses enfants lui ayant demandé deux

sous pour acheter des pralines au citron, friandise locale, il a

tendu un grand couteau aux petits jumeaux.

«Je supplie monsieur Traddles de me pardonner ces détails, qui

seuls peuvent lui donner une faible idée de mon horrible

situation.

«Puis-je maintenant confier à monsieur Traddles le but de ma

lettre? Me permet-il de m'abandonner à son amitié? Oh! oui, je

connais son coeur!

«L'oeil de l'affection voit clair, surtout chez nous autres

femmes. M. Micawber va à Londres. Quoiqu'il ait cherché ce matin à

se cacher de moi, tandis qu'il écrivait une adresse pour la petite

malle brune qui a connu nos jours de bonheur, le regard d'aigle de

l'anxiété conjugale a su lire la dernière syllabe _dres_. Sa

voiture descend à la Croix d'Or. Puis-je conjurer M. Traddles de

voir mon époux qui s'égare, et de chercher à le ramener? Puis-je

demander à M. Traddles de venir en aide à une famille désespérée?

Oh! non, ce serait trop d'importunité!

«Si M. Copperfield, dans sa gloire, se souvient encore d'une

personne aussi inconnue que moi, M. Traddles voudra-t-il bien lui

transmettre mes compliments et mes prières? En tout cas, je le

prie de bien vouloir _regarder cette lettre comme expressément

particulière_, _et de n'y faire aucune allusion, sous aucun

prétexte, en présence de M. Micawber_. Si M. Traddles daignait

jamais me répondre (ce qui me semble extrêmement improbable), une

lettre adressée à M. E., poste restante, Canterbury, aura, sous

cette adresse, moins de douloureuses conséquences que sous toute

autre, pour celle qui a l'honneur d'être, avec le plus profond

désespoir,

«Très-respectueusement votre amie suppliante,

«Emma Micawber.»

«Que pensez-vous de cette lettre? me dit Traddles en levant les

yeux sur moi.

-- Et vous, que pensez-vous de l'autre? car il la lisait d'un air

d'anxiété.

-- Je crois, Copperfield, que ces deux lettres ensemble sont plus

significatives que ne le sont en général les épîtres de M. et de

mistress Micawber, mais je ne sais pas trop ce qu'elles veulent

dire. Je ne doute pas qu'ils ne les aient écrites de la meilleure

foi du monde. Pauvre femme! dit-il en regardant la lettre de

mistress Micawber, tandis que nous comparions les deux missives;

en tout cas, il faut avoir la charité de lui écrire, et de lui

dire que nous ne manquerons pas de voir M. Micawber.»

J'y consentis d'autant plus volontiers que je me reprochais

d'avoir traité un peu trop légèrement la première lettre de cette

pauvre femme. J'y avais réfléchi dans le temps, comme je l'ai déjà

dit, mais j'étais préoccupé de mes propres affaires, je

connaissais bien les individus, et peu à peu j'avais fini par n'y

plus songer. Le souvenir des Micawber me tracassait souvent

l'esprit, mais c'était surtout pour me demander quels «engagements

pécuniaires» ils étaient en train de contracter à Canterbury, et

pour me rappeler avec quel embarras M. Micawber m'avait reçu

jadis, quand il était devenu le commis d'Uriah Heep.

J'écrivis une lettre consolante à mistress Micawber, en notre nom

collectif, et nous la signâmes tous les deux. Nous sortîmes pour

la mettre à la poste, et chemin faisant nous nous livrâmes,

Traddles et moi, à une foule de suppositions qu'il est inutile de

répéter ici. Nous appelâmes ma tante en conseil, mais le seul

résultat positif de notre conférence fut que nous ne manquerions

pas de nous trouver au rendez-vous fixé par M. Micawber.

En effet, nous arrivâmes au lieu convenu, un quart d'heure

d'avance; M. Micawber y était déjà. Il se tenait debout, les bras

croisés, appuyé contre le mur, et il regardait d'un oeil

sentimental les pointes en fer qui le surmontent, comme si

c'étaient les branches entrelacées des arbres qui l'avaient abrité

durant les jours de sa jeunesse.

Quand nous fûmes près de lui, nous lui trouvâmes l'air plus

embarrassé et moins élégant qu'autrefois. Il avait mis de côté ce

jour-là son costume noir; il portait son vieux surtout et son

pantalon collant, mais non plus avec la même grâce que par le

passé. À mesure que nous causions, il retrouvait un peu ses

anciennes manières; mais son lorgnon ne pendait plus avec la même

aisance, et son col de chemise retombait plus négligemment.

«Messieurs, dit M. Micawber, quand nous eûmes échangé les premiers

saluts, vous êtes vraiment des amis, les amis de l'adversité.

Permettez-moi de vous demander quelques détails sur la santé

physique de mistress Copperfield _in esse_, et de mistress

Traddles _in posse_, en supposant toutefois que M. Traddles ne

soit pas encore uni à l'objet de son affection pour partager le

bien et le mal du ménage.»

Nous répondîmes, comme il convenait, à sa politesse. Puis il nous

montra du doigt la muraille, et il avait déjà commencé son

discours par: «Je vous assure, messieurs...» Quand je me permis de

m'opposer à ce qu'il nous traitât avec tant de cérémonie, et à lui

demander de nous regarder comme de vieux amis, «mon cher

Copperfield, reprit-il en me serrant la main, votre cordialité

m'accable. En recevant avec tant de bonté ce fragment détruit d'un

temple auquel on donnait jadis le nom d'homme, s'il m'est permis

de m'exprimer ainsi, vous faites preuve de sentiments qui honorent

notre commune nature. J'étais sur le point de remarquer que je

revoyais aujourd'hui le lieu paisible où se sont écoulées

quelques-unes des plus belles années de mon existence.

-- Grâce à mistress Micawber, j'en suis convaincu, répondis-je;

j'espère qu'elle se porte bien?

-- Merci, reprit M. Micawber, dont le visage s'était assombri,

elle va comme ci comme ça. Voilà donc, dit M. Micawber en

inclinant tristement la tête, voilà donc le Banc! voilà ce lieu où

pour la première fois, pendant de longues années, le douloureux

fardeau d'engagements pécuniaires n'a pas été proclamé chaque jour

par des voix importunes qui refusaient de me laisser sortir; où il

n'y avait pas à la porte de marteau qui permît aux créanciers de

frapper, où on n'exigeait aucun service personnel, et où ceux qui

vous détenaient en prison attendaient à la grille. Messieurs, dit

M. Micawber, lorsque l'ombre de ces piques de fer qui ornent le

sommet des briques venait se réfléchir sur le sable de la Parade,

j'ai vu mes enfants s'amuser à suivre avec leurs pieds le

labyrinthe compliqué du parquet en évitant les points noirs. Il

n'y a pas une pierre de ce bâtiment qui ne me soit familière. Si

je ne puis vous dissimuler ma faiblesse, veuillez m'excuser.

-- Nous avons tous fait du chemin en ce monde depuis ce temps-là,

monsieur Micawber, lui dis-je.

-- Monsieur Copperfield, me répondit-il avec amertume, lorsque

j'habitais cette retraite, je pouvais regarder en face mon

prochain, je pouvais l'assommer s'il venait à m'offenser. Mon

prochain et moi, nous ne sommes plus sur ce glorieux pied

d'égalité!»

M. Micawber s'éloigna d'un air abattu, et prenant le bras de

Traddles d'un côté, tandis que, de l'autre, il s'appuyait sur le

mien, il continua ainsi:

«Il y a sur la voie qui mène à la tombe des bornes qu'on voudrait

n'avoir jamais franchies, si l'on ne sentait qu'un pareil voeu

serait impie. Tel est le Banc du Roi dans ma vie bigarrée!

-- Vous êtes bien triste, monsieur Micawber, dit Traddles.

-- Oui, monsieur, repartit M. Micawber.

-- J'espère, dit Traddles, que ce n'est pas parce que vous avez

pris du dégoût pour le droit, car je suis avocat, comme vous

savez.»

David Copperfield - Tome II · 第 29 / 53 题