«Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir?»
Elle secoua la tête; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se
tenait humblement penchée, son chapeau et son châle à la main,
tandis que de l'autre elle se pressait convulsivement le front.
«Êtes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d'un
sujet qui vous intéressait si vivement (Dieu veuille vous en
garder le souvenir!), un soir, par la neige?»
Elle recommença à sangloter, et murmura d'une voix entrecoupée
qu'elle me remerciait de ne pas l'avoir alors chassée de la porte.
«Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d'un
moment; je suis coupable, je suis perdue. Je n'ai point d'espoir.
Mais dites-lui, monsieur, et elle s'éloignait de M. Peggotty, si
vous avez quelque pitié de moi, dites-lui que ce n'est pas moi qui
ai causé son malheur.
-- Jamais personne n'en a eu la pensée, repris-je avec émotion.
-- C'est vous, si je ne me trompe, dit-elle d'une voix tremblante,
qui êtes venu dans la cuisine, le soir où elle a eu pitié de moi,
où elle a été si bonne pour moi; car elle ne me repoussait pas
comme les autres, elle venait à mon secours. Était-ce vous,
monsieur?
-- Oui, répondis-je.
-- Il y a longtemps que je serais dans la rivière, reprit-elle en
jetant sur l'eau un terrible regard, si j'avais eu à me reprocher
de lui avoir jamais fait le moindre tort. Dès la première nuit de
cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m'étais pas sentie
innocente de ce qu'elle a fait.
-- On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous
croyons, nous sommes sûrs que vous en êtes, en effet, entièrement
innocente.
-- Oh! si je n'avais pas eu un si mauvais coeur, reprit la pauvre
fille avec un regret navrant, j'aurais dû changer par ses
conseils: elle était si bonne pour moi! Jamais elle ne m'a parlé
qu'avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que
j'eusse envie de la rendre semblable à moi, me connaissant comme
je me connais? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m'attacher à
la vie, moi dont le plus grand chagrin a été de penser que, par ma
conduite, j'étais séparée d'elle pour toujours!»
M. Peggotty se tenait les yeux baissés, et, la main droite appuyée
sur le rebord d'une barque, il porte l'autre devant son visage.
«Et quand j'ai appris de quelqu'un du pays ce qui était arrivé,
s'écria Marthe, ma plus grande angoisse a été de me dire qu'on se
souviendrait que jadis elle avait été bonne pour moi, et qu'on
dirait que je l'avais pervertie. Oh! Dieu sait, bien au contraire,
que j'aurais donné ma vie pour lui rendre plutôt son honneur et sa
bonne renommée!»
Et la pauvre fille, peu habituée à se contraindre, s'abandonnait à
toute l'agonie de sa douleur et de ses remords.
«J'aurais donné ma vie! non, j'aurais fait plus encore, s'écria-t-
elle, j'aurais vécu! j'aurais vécu vieille et abandonnée, dans ces
rues si misérables! j'aurais erré dans les ténèbres! j'aurais vu
le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais
souvenue que jadis se même soleil brillait dans ma chambre et me
réveillait jeune et... Oui, j'aurais fait cela, pour la sauver!»
Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant
à deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer.
À chaque instant elle changeait de posture: tantôt elle raidissait
ses bras amaigris; tantôt elle les tordait devant sa tête pour
échapper au peu de jour dont elle avait honte; tantôt elle
penchait son front vers la terre comme s'il était trop lourd pour
elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.
«Que voulez-vous que je devienne? dit-elle enfin, luttant avec son
désespoir. Comment pourrai-je continuer à vivre ainsi, moi qui
porte avec moi la malédiction de moi-même, moi qui ne suis qu'une
honte vivante pour tout ce qui m'approche?» Tout à coup elle se
tourna vers mon compagnon. «Foulez-moi aux pieds, tuez-moi! Quand
elle était encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui
faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais à quoi bon! vous
ne me croirez pas... et pourquoi croiriez-vous une seule des
paroles qui sortent de la bouche d'une misérable comme moi? Vous
rougiriez de honte, même en ce moment, si elle échangeait une
parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous
soyons semblables, elle et moi, je sais qu'il y a une grande...
grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le
poids de mon crime et de ma misère, que je lui suis reconnaissante
du fond du coeur, et que je l'aime. Oh! ne croyez pas que je sois
devenue incapable d'aimer! Rejetez-moi comme le monde me rejette!
Tuez-moi, pour me punir de l'avoir recherchée et connue,
criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi!»
Pendant qu'elle lui adressait ses supplications, il la regardait
l'âme navrée. Quand elle se tut, il la releva doucement.
«Marthe, dit-il, Dieu me préserve de vous juger! Dieu m'en
préserve, moi plus que tout autre homme au monde! Vous ne savez
pas combien je suis changé. Enfin!» Il s'arrêta un moment, puis il
reprit: «Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous
désirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons.
Écoutez-moi!»
Son influence sur elle fut complète. Elle resta devant lui, sans
bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa
douleur exaltée devint muette.
Puisque vous avez entendu ce qui s'est passé entre maître Davy et
moi, le soir où il neigeait si fort, vous savez que j'ai été
(hélas! où n'ai-je pas été?...) chercher bien loin ma chère nièce.
Ma chère nièce, répéta-t-il d'un ton ferme, car elle m'est plus
chère aujourd'hui, Marthe, qu'elle ne l'a jamais été.»
Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.
«J'ai entendu dire à Émilie, continua M. Peggotty, que vous étiez
restée orpheline toute petite, et que pas un ami n'était venu
remplacer vos parents. Peut-être si vous aviez eu un ami, tout
rude et tout bourru qu'il pût être, vous auriez fini par l'aimer,
peut-être seriez-vous devenue pour lui ce que ma nièce était pour
moi.»
Elle tremblait en silence; il l'enveloppa soigneusement de son
châle, qu'elle avait laissé tomber.
«Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me
suivrait au bout du monde, mais aussi qu'elle fuirait au bout du
monde pour éviter de me revoir. Elle n'a pas le droit de douter de
mon amour, elle n'en doute pas; non, elle n'en doute pas, répéta-
t-il avec une calme certitude de la vérité de ses paroles, mais il
y a de la honte entre nous, et c'est là ce qui nous sépare!»
Il était évident, à la façon ferme et claire dont il parlait,
qu'il avait étudié à fond chaque détail de cette question qui
était tout pour lui.
«Nous croyons probable, reprit-il, maître Davy que voici et moi,
qu'un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course égarée et
solitaire. Nous croyons, maître Davy et moi, et nous tous, que
vous êtes aussi innocente que l'enfant qui vient de naître de tout
le mal qui lui est arrivé. Vous disiez qu'elle avait été bonne et
douce pour vous. Que Dieu la bénisse, je le sais bien! Je sais
qu'elle a toujours été bonne pour tout le monde. Vous lui avez de
la reconnaissance, et vous l'aimez. Aidez-nous à la retrouver, et
que le ciel vous récompense!»
Pour la première fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme
si elle n'en pouvait croire ses oreilles.
«Vous voulez vous fier à moi? demanda-t-elle avec étonnement et à
voix basse.
-- De tout notre coeur, dit M. Peggotty.
-- Vous me permettez de lui parler si je la retrouve; de lui
donner un abri, si j'ai un abri à partager avec elle, et puis de
venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprès
d'elle?» demanda-t-elle vivement.