Marthe.
Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous
avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions
retournés sur nos pas pour la suivre, et c'était près de l'abbaye
de Westminster qu'elle avait quitté les rues bruyantes et
passagères. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule
qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la
rejoindre que dans l'étroite ruelle qui longe la rivière près de
Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour
éviter ceux qui s'attachaient à ses pas, et, sans prendre
seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore
sa marche.
La rivière m'apparut à travers un sombre passage où étaient
remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein.
Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu
de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous
continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le
plus possible à l'ombre des maisons, mais toujours tout près
d'elle.
Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de
cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute,
destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à
l'endroit où la rue cesse, et où la route commence à s'étendre
entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu'elle arriva
là et qu'elle aperçut le fleuve, elle s'arrêta comme si elle avait
atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement
le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.
J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison;
j'avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose
qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais
en apercevant l'eau verdâtre, à travers la ruelle, j'eus un secret
instinct qu'elle n'irait pas plus loin.
Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce
soir-là. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui
avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d'eau saumâtre
déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises
herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D'un
côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n'avaient
jamais été achevées; de l'autre, un amas de pièces de fer
informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux,
d'ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais
combien d'autres objets honteux d'eux-mêmes, qui semblaient
vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont
ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et
le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le
repos de la nuit, mais l'épaisse fumée que vomissaient leurs
cheminées massives ne s'en émouvait pas et continuait de s'élever
en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses
serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse
verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels
on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'année
dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des
noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On
disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait
creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance
semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence;
il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer
en cette forme nouvelle, et qu'elle se fût combinée là avec
l'écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier
immonde et gluant.
C'est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se
regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de
pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie
dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne,
seule et triste, regardant l'eau.
Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage;
nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d'elle sans être
vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je
m'approchai d'elle. Je ne m'avançais pas sans trembler, car, en la
voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant
là, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans
le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en
moi une secrète épouvante.
Je crois qu'elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle
et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une
somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il
y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de
la voir s'engloutir à mes yeux, jusqu'au moment où enfin je sentis
que je tenais son bras serré dans ma main.
Au même instant, je criai: «Marthe!» Elle poussa un cri d'effroi,
et chercha à m'échapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la
retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et
quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'était, elle ne fit
plus qu'un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos
pieds. Nous la transportâmes hors de l'eau, dans un endroit où il
y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir; elle
ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.
«Oh! la rivière! répétait-elle avec angoisse. Oh! la rivière!
-- Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.»
Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s'écriait avec
rage: «Oh! la rivière!»
«Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule
compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un
lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes; à
présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues
sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense océan sans
cesse agité, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!»
Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de
désespoir.
«Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser
sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au
monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible
rivière!»
En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que
j'aurais deviné dans ses traits toute l'histoire de sa nièce si je
ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait
Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en
réalité ni en peinture, l'horreur et la compassion mêlées d'une
façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main
était froide comme le marbre. Son regard m'alarma. «Elle est dans
un accès d'égarement, murmurai-je à l'oreille de M. Peggotty. Dans
un moment elle parlera différemment.»
Je ne sais ce qu'il voulut me répondre; il remua les lèvres, et
crut sans doute m'avoir parlé, mais il n'avait fait autre chose
que de me la montrer en étendant la main.
Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des
pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il
fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la
parole, j'arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous
attendîmes en silence qu'elle fût devenue plus tranquille.
«Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle
semblait vouloir s'éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait
retomber à terre; Marthe, savez-vous qui est là avec moi?»