CHAPITRE XVII.

Marthe.

Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous

avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions

retournés sur nos pas pour la suivre, et c'était près de l'abbaye

de Westminster qu'elle avait quitté les rues bruyantes et

passagères. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule

qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la

rejoindre que dans l'étroite ruelle qui longe la rivière près de

Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour

éviter ceux qui s'attachaient à ses pas, et, sans prendre

seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore

sa marche.

La rivière m'apparut à travers un sombre passage où étaient

remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein.

Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu

de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous

continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le

plus possible à l'ombre des maisons, mais toujours tout près

d'elle.

Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de

cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute,

destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à

l'endroit où la rue cesse, et où la route commence à s'étendre

entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu'elle arriva

là et qu'elle aperçut le fleuve, elle s'arrêta comme si elle avait

atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement

le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.

J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison;

j'avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose

qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais

en apercevant l'eau verdâtre, à travers la ruelle, j'eus un secret

instinct qu'elle n'irait pas plus loin.

Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce

soir-là. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui

avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d'eau saumâtre

déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises

herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D'un

côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n'avaient

jamais été achevées; de l'autre, un amas de pièces de fer

informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux,

d'ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais

combien d'autres objets honteux d'eux-mêmes, qui semblaient

vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont

ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et

le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le

repos de la nuit, mais l'épaisse fumée que vomissaient leurs

cheminées massives ne s'en émouvait pas et continuait de s'élever

en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses

serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse

verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels

on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'année

dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des

noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On

disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait

creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance

semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence;

il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer

en cette forme nouvelle, et qu'elle se fût combinée là avec

l'écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier

immonde et gluant.

C'est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se

regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de

pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie

dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne,

seule et triste, regardant l'eau.

Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage;

nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d'elle sans être

vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je

m'approchai d'elle. Je ne m'avançais pas sans trembler, car, en la

voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant

là, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans

le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en

moi une secrète épouvante.

Je crois qu'elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle

et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une

somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il

y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de

la voir s'engloutir à mes yeux, jusqu'au moment où enfin je sentis

que je tenais son bras serré dans ma main.

Au même instant, je criai: «Marthe!» Elle poussa un cri d'effroi,

et chercha à m'échapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la

retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et

quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'était, elle ne fit

plus qu'un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos

pieds. Nous la transportâmes hors de l'eau, dans un endroit où il

y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir; elle

ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.

«Oh! la rivière! répétait-elle avec angoisse. Oh! la rivière!

-- Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.»

Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s'écriait avec

rage: «Oh! la rivière!»

«Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule

compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un

lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes; à

présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues

sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense océan sans

cesse agité, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!»

Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de

désespoir.

«Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser

sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au

monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible

rivière!»

En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que

j'aurais deviné dans ses traits toute l'histoire de sa nièce si je

ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait

Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en

réalité ni en peinture, l'horreur et la compassion mêlées d'une

façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main

était froide comme le marbre. Son regard m'alarma. «Elle est dans

un accès d'égarement, murmurai-je à l'oreille de M. Peggotty. Dans

un moment elle parlera différemment.»

Je ne sais ce qu'il voulut me répondre; il remua les lèvres, et

crut sans doute m'avoir parlé, mais il n'avait fait autre chose

que de me la montrer en étendant la main.

Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des

pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il

fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la

parole, j'arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous

attendîmes en silence qu'elle fût devenue plus tranquille.

«Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle

semblait vouloir s'éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait

retomber à terre; Marthe, savez-vous qui est là avec moi?»

David Copperfield - Tome II · 第 25 / 53 题