Des nouvelles.
J'étais marié depuis un an environ, si j'en crois ma mémoire,
assez mal sûre pour les dates, lorsqu'un soir que je revenais seul
au logis, en songeant au livre que j'écrivais (car mon succès
avait suivi le progrès de mon application, et je travaillais alors
à mon premier roman), je passai devant la maison de mistress
Steerforth. Cela m'était arrivé déjà plusieurs fois durant ma
résidence dans le voisinage, quoique en général je préférasse de
beaucoup prendre un autre chemin. Mais, comme cela m'obligeait à
faire un long détour, je finissais par passer assez souvent par
là.
Je n'avais jamais fait autre chose que de jeter sur cette maison
un rapide coup d'oeil: elle avait l'air sombre et triste; les
grands appartements ne donnaient pas sur la route, et les fenêtres
étroites, vieilles et massives, qui n'étaient jamais bien gaies à
voir, semblaient surtout lugubres lorsqu'elles étaient fermées,
avec tous les stores baissés. Il y avait une allée couverte à
travers une petite cour pavée, aboutissant à une porte d'entrée
qui ne servait jamais, avec une fenêtre cintrée, celle de
l'escalier, en harmonie avec le reste, et, quoique ce fût la seule
qui ne fût pas ombragée au dedans par un store, elle ne laissait
pas d'avoir l'air aussi triste et aussi abandonné que les autres.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une lumière dans la
maison. Si j'avais passé par là, comme tant d'autres, avec un
coeur indifférent, j'aurais probablement supposé que le
propriétaire de cette résidence y était mort sans laisser
d'enfants. Si j'avais eu le bonheur de ne rien savoir qui
m'intéressât à cet endroit, et que je l'eusse vu toujours le même
dans son immobilité, mon imagination aurait probablement bâti à ce
sujet les plus ingénieuses suppositions.
Malgré tout, je cherchais à y penser le moins possible. Mais mon
esprit ne pouvait passer devant comme mon corps sans s'y arrêter,
et je ne pouvais me soustraire aux pensées qui venaient
m'assaillir en foule. Ce soir là, en particulier, tout en
poursuivant mon chemin, j'évoquais sans le vouloir les ombres de
mes souvenirs d'enfance, des rêves plus récents, des espérances
vagues, des chagrins trop réels et trop profonds; il y avait dans
mon âme un mélange de réalité et d'imagination qui, se confondant
avec le plan du sujet dont je venais d'occuper mon esprit, donnait
à mes idées un tour singulièrement romanesque. Je méditais donc
tristement en marchant, quand une voix tout près de moi me fit
soudainement tressaillir.
De plus, c'était une voix de femme, et je reconnus bientôt la
petite servante de mistress Steerforth, celle qui jadis portait un
bonnet à rubans bleus. Elle les avait ôtés, probablement pour
mieux s'accommoder à l'apparence lamentable de la maison, et
n'avait plus qu'un ou deux noeuds désolés d'un brun modeste.
«Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de venir parler à miss
Dartle?
-- Miss Dartle me fait-elle demander?
-- Non, monsieur, pas ce soir, mais c'est tout de même. Miss
Dartle vous a vu passer il y a un jour ou deux, et elle m'a dit de
m'asseoir sur l'escalier pour travailler, et de vous prier de
venir lui parler, la première fois que je vous verrais passer.»
Je la suivis, et je lui demandai, en chemin, comment allait
mistress Steerforth; elle me répondit qu'elle était toujours
souffrante, et sortait peu de sa chambre.
Lorsque nous arrivâmes à la maison, on me conduisit dans le
jardin, où se trouvait miss Dartle. Je m'avançai seul vers elle.
Elle était assise sur un banc, au bout d'une espèce de terrasse,
d'où l'on apercevait Londres. La soirée était sombre, une lueur
rougeâtre éclairait seule l'horizon, et la grande ville qu'on
entrevoyait dans le lointain, à l'aide de cette clarté sinistre,
me semblait une compagnie appropriée au souvenir de cette femme
ardente et fière.
Elle me vit approcher, et se leva pour me recevoir. Je la trouvai
plus pâle et plus maigre encore qu'à notre dernière entrevue; ses
yeux étaient plus étincelants, sa cicatrice plus visible.
Nous nous saluâmes froidement. La dernière fois que je l'avais
vue, nous nous étions quittés après une scène assez violente, et
il y avait, dans toute sa personne, un air de dédain qu'elle ne se
donnait pas la peine de dissimuler.
«On me dit que vous désirez me parler, miss Dartle, lui dis-je, en
me tenant d'abord près d'elle, la main appuyée sur le dossier du
banc.
-- Oui, dit-elle. Faites-moi le plaisir de me dire si on a
retrouvé cette fille?
-- Non.
-- Et pourtant elle s'est sauvée?»
Je voyais ses lèvres minces se contracter en me parlant, comme si
elle mourait d'envie d'accabler Émilie de reproches.
«Sauvée? répétai-je.
-- Oui! elle l'a laissé! dit-elle en riant; si on ne l'a pas
retrouvée maintenant, peut-être qu'on ne la retrouvera jamais.
Elle est peut-être morte!»
Jamais je n'ai vu, sur aucun autre visage, une pareille expression
de cruauté triomphante.
«La mort serait peut-être le plus grand bonheur que pût lui
souhaiter une femme, lui dis-je; je suis bien aise de voir que le
temps vous ait rendue si indulgente, miss Dartle.»
Elle ne daigna pas me répondre, et se tourna vers moi avec un
sourire méprisant.
«Les amis de cette excellente et vertueuse personne sont vos amis;
vous êtes leur champion, et vous défendez leurs droits. Voulez-
vous que je vous dise tout ce qu'on sait d'elle?
-- Oui,» répondis-je.
Elle se leva avec un sourire méchant, et s'avança vers une haie de
houx qui était tout près, et qui séparait la pelouse du potager,
puis elle se mit à crier: «Venez ici!» comme si elle appelait
quelque animal immonde.
«J'espère que vous ne vous permettrez aucun acte de vengeance ou
de représailles en ce lieu, monsieur Copperfield?» dit-elle en me
regardant toujours avec la même expression.
Je m'inclinai sans comprendre ce qu'elle voulait dire, et elle
répéta une seconde fois: «Venez ici!» Alors je vis apparaître le
respectable M. Littimer, qui, toujours aussi respectable, me fit
un profond salut, et se plaça derrière elle. Miss Dartle s'étendit
sur le banc, et me regarda d'un air de triomphe et de malice, dans
lequel il y avait pourtant, chose bizarre, quelque grâce féminine,
quelque attrait singulier; elle avait l'air de ces cruelles
princesses qu'on ne trouve que dans les contes de fées.
«Et maintenant, lui dit-elle d'un ton impérieux, sans même le
regarder, et en passant sa main sur sa cicatrice, peut-être, en
cet instant, avec plus de plaisir que de peine; dites à
M. Copperfield tout ce que vous savez sur la fuite.
-- M. James et moi, madame...
-- Ne vous adressez pas à moi, dit-elle en fronçant le sourcil.
-- M. James et moi, monsieur...
-- Ni à moi, je vous prie, dis-je.»
M. Littimer, sans paraître le moins du monde déconcerté s'inclina
légèrement, comme pour faire entendre que tout ce qui nous
plairait lui était également agréable, et il reprit:
«M. James et moi, nous avons voyagé avec cette jeune femme depuis
le jour où elle a quitté Yarmouth, sous la protection de M. James.
Nous avons été dans une multitude d'endroits, et nous avons vu
beaucoup de pays; nous avons été en France, en Suisse, en Italie,
enfin presque partout.»
Il fixait ses yeux sur le dossier du banc, comme si c'était à lui
qu'il fût réduit à s'adresser, et y promenait doucement ses
doigts, comme s'il jouait sur un piano muet.
«M. James s'était beaucoup attaché à cette jeune personne, et
pendant longtemps il a mené une vie plus régulière que depuis que
j'étais à son service. La jeune femme avait fait de grands
progrès, elle parlait les langues des pays où nous nous étions
établis. Ce n'était plus du tout la petite paysanne d'autrefois.
J'ai remarqué qu'on l'admirait beaucoup partout où nous allions.»
Miss Dartle porta la main à son côté. Je le vis jeter un regard
sur elle, et sourire à demi.
«On l'admirait vraiment beaucoup; peut-être son costume, peut-être
l'effet du soleil et du grand air sur son teint, peut-être les
soins dont elle était l'objet; que ce fût ceci ou cela, le fait
est que sa personne avait un charme qui attirait l'attention
générale.»
Il s'arrêta un moment. Les yeux de miss Dartle erraient, sans
repos, d'un point de l'horizon à l'autre; elle se mordait
convulsivement les lèvres.
M. Littimer joignit les mains, se plaça en équilibre sur une seule
jambe, et les yeux baissés, il avança sa respectable tête puis il
continua:
«La jeune femme vécut ainsi pendant quelque temps, avec un peu
d'abattement par intervalles, jusqu'à ce qu'enfin, elle commença à
fatiguer M. James de ses gémissements et de ses scènes répétées.
Cela n'allait plus si bien; M. James commençait à se déranger
comme autrefois. Plus il se dérangeait, plus elle devenait triste,
et je peux bien dire que je n'étais pas à mon aise entre eux deux.
Cependant ils se raccommodèrent bien des fois, et cela,
véritablement, a duré plus longtemps qu'on n'aurait pu s'y
attendre.»
Miss Dartle ramena sur moi ses regards avec la même expression
victorieuse. M. Littimer toussa une ou deux fois pour s'éclaircir
la voix, changea de jambe, et reprit:
«À la fin, après beaucoup de reproches et de larmes de la jeune
femme, M. James partit un matin (nous occupions une villa dans le
voisinage de Naples, parce qu'elle aimait beaucoup la mer), et
sous prétexte de faire une longue absence, il me chargea de lui
annoncer que, dans l'intérêt de tout le monde, il était... Ici
M. Littimer toussa de nouveau, ... il était parti. Mais M. James,
je dois le dire, s'était conduit de la façon la plus honorable;
car il proposait à la jeune femme de lui faire épouser un homme
très-respectable, qui était tout prêt à passer l'éponge sur le
passé, et qui valait bien tous ceux auxquels elle aurait pu
prétendre par une voie régulière, car elle était d'une famille
très-vulgaire.»
Il changea de nouveau de jambe, et passa sa langue sur ses lèvres.
J'étais convaincu que c'était de lui que ce scélérat voulait
parler, et je voyais que miss Dartle partageait mon opinion.
«J'étais également chargé de cette communication; je ne demandais
pas mieux que de faire tout au monde pour tirer M. James
d'embarras, et pour rétablir la bonne entente entre lui et une
excellente mère, qu'il a fait tant souffrir; voilà pourquoi je me
suis chargé de cette commission. La violence de la jeune femme,
lorsqu'elle apprit son départ, dépassa tout ce qu'on pouvait
attendre; elle était folle, et si on n'avait pas employé la force,
elle se serait poignardée ou jetée dans la mer, ou bien elle se
serait cassé la tête contre les murs.»
Miss Dartle se renversait sur son banc, avec une expression de
joie, comme si elle eût voulu mieux savourer les termes dont se
servait ce misérable.
«Mais c'est, lorsque j'en vins au second point, dit M. Littimer
avec une certaine gêne, que la jeune femme se montra sous son
véritable jour. On devait croire qu'elle aurait au moins senti
toute la généreuse bonté de l'intention; mais jamais je n'ai vu
une pareille fureur. Sa conduite dépassa tout ce qu'on peut en
dire. Une bûche, un caillou, auraient montré plus de
reconnaissance, plus de coeur, plus de patience, plus de raison.
Si je n'avais pas été sur mes gardes, je suis convaincu qu'elle
aurait attenté à ma vie.
-- Je l'en estime davantage,» dis-je avec indignation.
M. Littimer pencha la tête comme pour dire: «Vraiment, monsieur!
vous êtes si jeune!» Puis il reprit son récit.
«En un mot, on fut obligé pendant quelque temps de ne pas lui
laisser sous la main tous les objets avec lesquels elle aurait pu
se faire mal, ou faire mal aux autres, et de la tenir enfermée.
Mais, malgré tout, elle sortit une nuit, brisa les volets d'une
croisée que j'avais moi-même fermée avec des clous, se laissa
glisser le long d'une vigne, et jamais, que je sache, on n'a plus
entendu reparler d'elle.
-- Elle est peut-être morte! dit miss Dartle avec un sourire,
comme si elle eût voulu pousser du pied le cadavre de la
malheureuse fille.
-- Elle s'est peut-être noyée, mademoiselle, reprit M. Littimer,
trop heureux de pouvoir s'adresser à quelqu'un. C'est très-
possible. Ou bien, elle a peut-être reçu quelque assistance des
bateliers ou de leurs femmes. Elle aimait beaucoup la mauvaise
compagnie, miss Dartle, et elle allait s'asseoir près de leurs
bateaux, sur la plage, pour causer avec eux. Je l'ai vue faire ça
des jours entiers, quand M. James était absent. Et un jour
M. James a été très-mécontent d'apprendre qu'elle avait dit aux
enfants, qu'elle aussi était la fille d'un batelier, et que jadis,
dans son pays, elle courait comme eux sur la plage.»
Oh, Émilie! pauvre fille! Quel tableau se présenta à mon
imagination! Je la voyais assise sur le lointain rivage, au milieu
d'enfants qui lui rappelaient les jours de son innocence, écoutant
ces petites voix qui lui parlaient d'amour maternel, des pures et
douces joies qu'elle aurait connues, si elle était devenue la
femme d'un honnête matelot; ou bien prêtant l'oreille à la voix
solennelle de l'Océan, qui murmure éternellement: «Plus jamais!»
«Quand il a été évident qu'il n'y avait plus rien à faire, miss
Dartle...
-- Ne vous ai-je pas dit de ne pas me parler? répondit-elle avec
une dureté méprisante.
-- C'est que vous m'aviez parlé, mademoiselle, répondit-il! Je
vous demande pardon; je sais bien que mon devoir est d'obéir.
-- En ce cas, faites votre devoir, répondit-elle. Finissez votre
histoire, et allez-vous-en.
-- Quand il a été évident, dit-il du ton le plus respectable et en
faisant un profond salut, qu'on ne la retrouvait nulle part,
j'allai rejoindre M. James à l'endroit où il avait été convenu que
je devais lui écrire, et je l'informai de ce qui s'était passé. Il
y eut une discussion entre nous, et je crus me devoir à moi-même
de le quitter. Je pouvais supporter, et j'avais supporté bien des
choses; mais M. James avait poussé l'insulte jusqu'à me frapper:
c'était trop fort. Sachant donc le malheureux dissentiment qui
existait entre sa mère et lui, et l'angoisse où elle devait être,
je pris la liberté de revenir en Angleterre, pour lui conter...
-- Ne l'écoutez pas; je l'ai payé pour cela, me dit miss Dartle.
-- Précisément, madame... pour lui conter ce que je savais. Je ne
crois pas, dit M. Littimer, après un moment de réflexion, avoir
autre chose à dire. Je suis maintenant sans emploi, et je serais
heureux de trouver quelque part une situation respectable.»
Miss Dartle me regarda, comme pour me demander si je n'avais pas
quelque question à faire. Il m'en était venu une à l'esprit, et je
répondis:
«Je voudrais demander à... cet individu (il me fut impossible de
prononcer un mot plus poli), si on n'a pas intercepté une lettre
écrite à cette malheureuse fille par ses parents, ou s'il suppose
qu'elle l'ait reçue.»
Il resta calme et silencieux, les yeux fixés sur le sol, et le
bout des doigts de sa main gauche délicatement arc-boutés sur le
bout des doigts de sa main droite.
Miss Dartle tourna vers lui la tête d'un air de dédain.
«Je vous demande pardon, mademoiselle; mais, malgré toute ma
soumission pour vous, je connais ma position, bien que je ne sois
qu'un domestique. M. Copperfield et vous, mademoiselle, ce n'est
pas la même chose. Si M. Copperfield désire savoir quelque chose
de moi, je prends la liberté de lui rappeler que, s'il veut une
réponse, il peut m'adresser à moi-même ses questions. J'ai ma
position à garder.»
Je fis un violent effort sur mon mépris, et, me tournant vers lui,
je lui dis:
«Vous avez entendu ma question. Mettez, si vous voulez, que c'est
à vous qu'elle s'adresse. Que me répondrez-vous?
-- Monsieur, reprit-il en joignant et en écartant alternativement
le bout de ses doigts, je ne peux pas répondre à la légère. Trahir
la confiance de M. James vis-à-vis de sa mère, ou vis-à-vis de
vous, c'est bien différent. Il n'était pas probable, je crois, que
M. James voulût encourager une correspondance propre à redoubler
l'abattement ou les reproches de mademoiselle; mais, monsieur, je
désire ne pas aller plus loin.
-- Est-ce tout?» me demanda miss Dartle.
Je répondis que je n'avais rien de plus à ajouter.
«Seulement, repris-je en le voyant s'éloigner, je comprends le
rôle qu'a joué ce misérable dans toute cette coupable affaire, et
je vais le faire savoir à celui qui a servi de père à Émilie
depuis son enfance. Si j'ai un conseil à donner à ce drôle, c'est
de ne pas trop se montrer en public.»
Il s'était arrêté en m'entendant parler, pour m'écouter avec son
calme habituel.
«Merci, monsieur, mais permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'il
n'y a dans ce pays ni esclaves ni maîtres d'esclaves, et que
personne ici n'a le droit de se faire justice lui-même; quand on
s'avise de le faire, je crois qu'on n'en est pas le bon marchand.
C'est pour vous dire, monsieur, que j'irai où bon me semblera.»
Il me salua poliment, en fit autant à miss Dartle, et sortit par
le sentier qu'il avait pris en venant. Miss Dartle et moi nous
nous regardâmes un moment sans mot dire; elle paraissait dans la
même disposition d'esprit que lorsqu'elle avait fait paraître cet
homme devant moi.
«Il dit de plus, remarqua-t-elle en serrant lentement les lèvres,
que son maître voyage sur les côtes d'Espagne, et qu'il continuera
probablement longtemps ses excursions maritimes. Mais cela ne vous
intéresse pas. Il y a entre ces deux natures orgueilleuses, entre
cette mère et ce fils, un abîme plus profond que jamais, et qui ne
saurait se combler, car ils sont de la même race; le temps ne fait
que les rendre plus obstinés et plus impérieux. Mais cela ne vous
intéresse pas davantage. Voici ce que je voulais vous dire. Ce
démon, dont vous faites un ange; cette basse créature qu'il a
tirée de la boue, et elle tournait vers moi ses yeux noirs pleins
de passion, elle vit peut-être encore. Ces viles créatures-là, ça
a la vie dure. Si elle n'est pas morte, vous tiendrez certainement
à retrouver cette perle précieuse pour l'enchâsser dans un écrin.
Nous le désirons aussi, pour qu'il ne puisse jamais redevenir sa
proie. Ainsi donc nous avons le même intérêt, et voilà pourquoi,
moi qui voudrais lui faire tout le mal auquel peut être sensible
une si méprisable créature, je vous ai prié de venir entendre ce
que vous avez entendu.»
Je vis, au changement de son expression, que quelqu'un s'avançait
derrière moi. C'était mistress Steerforth qui me tendit la main
plus froidement que de coutume, et d'un air plus solennel encore
qu'autrefois; mais pourtant je m'aperçus, non sans émotion,
qu'elle ne pouvait oublier ma vieille amitié pour son fils. Elle
était très-changée. Sa noble taille s'était courbée, de profondes
rides sillonnaient son beau visage, et ses cheveux étaient presque
blancs, mais elle était encore belle, et je retrouvais en elle les
yeux étincelants et l'air imposant qui jadis faisaient
l'admiration de mes rêves enfantins, à la pension.
«Monsieur Copperfield sait-il tout, Rosa?
-- Oui.
-- Il a vu Littimer?
-- Oui; et je lui ai dit pourquoi vous en aviez exprimé le désir.
-- Vous êtes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai
vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en
s'adressant à moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de
son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que
Rosa vous a fait connaître. Si l'on peut en même temps consoler
les peines du brave homme que vous m'avez amené, car je ne lui en
veux pas, et c'est déjà beau de ma part, et sauver mon fils du
danger de retomber dans les pièges de cette intrigante, à la bonne
heure!»
Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien
loin, bien loin.
«Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous
assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs;
mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette
malheureuse famille, que vous vous méprenez. Si vous vous imaginez
que cette pauvre fille, indignement traitée, n'a pas été
cruellement trompée, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux
mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de
votre fils, vous faites là une terrible méprise.
-- Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa
compagne allait répliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me
dit, monsieur, que vous êtes marié?»
Je répondis qu'en effet je m'étais marié l'année précédente.
«Et que vous réussissez? je vis si loin du monde que je ne sais
que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez à devenir
célèbre.
-- J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a déjà quelque
réputation.
-- Vous n'avez pas de mère? dit-elle d'une voix plus douce.
-- Non.
-- C'est dommage, reprit-elle, elle aurait été fière de vous.
Adieu.»
Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignité mêlée de
raideur; elle était aussi calme de visage que si son âme avait été
en repos. Son orgueil était assez fort pour imposer silence aux
battements mêmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le
voile d'insensibilité menteuse à travers lequel elle regardait, du
siège où elle était assise, tout droit devant elle, bien loin,
bien loin.
En m'éloignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus
m'empêcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux
restaient fixés sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles.
Çà et là, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine
cité, une clarté rougeâtre éclairait encore l'orient de ses
reflets; mais il s'élevait dans la vallée un brouillard qui se
répandait comme la mer au milieu des ténèbres, pour envelopper
dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de
quitter. Je ne pus y songer sans épouvante, car lorsque je les
revis, une mer en furie s'était véritablement soulevée sous leurs
pieds.
En réfléchissant à ce que je venais d'entendre, je crus devoir en
faire part à M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai à Londres pour
le voir. Il errait sans cesse d'une ville à l'autre, toujours
uniquement préoccupé de la même idée; mais il restait à Londres
plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de
la nuit traverser les rues, pour découvrir parmi les rares ombres
qui avaient l'air de chercher fortune à ces heures indues, ce
qu'il redoutait de trouver!
Il avait loué une chambre au-dessus de la petite boutique du
marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai déjà eu
occasion de parler. C'était de là qu'il était parti la première
fois, lorsqu'il entreprit son pieux pèlerinage. J'allai l'y
chercher. On me dit qu'il n'était pas encore sorti, et que je le
trouverais dans sa chambre.
Il était assis près d'une fenêtre où il cultivait quelques fleurs.
La chambre était propre et bien rangée. Je vis en un clin d'oeil
que tout était prêt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais
sans se dire que peut-être il la ramènerait là le soir. Il ne
m'avait pas entendu frapper à la porte, et il ne leva les yeux que
quand je posai la main sur son épaule.
«Maître Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite!
Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.
-- Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il
m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai
appris quelque chose.
-- Sur Émilie?»
Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fiévreuse, et,
les yeux fixés sur moi, il devint d'une pâleur mortelle.
«Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit où elle se trouve,
mais enfin elle n'est plus avec lui.»
Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus
profond silence tout ce que j'avais à lui dire. Je n'oublierai
jamais la dignité de ce grave et patient visage; il m'écoutait,
puis, les yeux baissés, il appuyait sa tête sur sa main; il resta
tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il
semblait qu'il n'y eût dans tout cela qu'une figure qu'il
poursuivait à travers mon récit; il laissait passer à mesure
toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se
souciait point.
Quand j'eus fini, il se cacha la tête un moment entre ses deux
mains et garda le silence. Je me tournai du côté de la fenêtre
comme pour examiner les pots de fleurs.
«Qu'en pensez-vous, maître Davy? me demanda-t-il enfin.
-- Je crois qu'elle vit, répondis-je.
-- Je ne sais pas. Peut-être le premier choc a-t-il été trop rude,
et dans l'angoisse de son âme!... cette mer bleue dont elle
parlait tant, peut-être n'y pensait-elle depuis si longtemps que
parce que ce devait être son tombeau!»
Il parlait d'une voix basse et émue en marchant dans la chambre.
«Et pourtant, maître Davy, ajouta-t-il, j'étais bien sûr qu'elle
vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la
retrouverais; cela m'a donné tant de force, tant de confiance, que
je ne crois pas m'être trompé. Non, non, Émilie est vivante!»
Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hâlé prit
une expression de résolution indicible.
«Ma nièce Émilie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton énergique.
Je ne sais ni d'où cela me vient ni comment cela se fait, mais
j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!»
Il avait presque l'air inspiré en disant cela. J'attendis un
moment qu'il fût en état de m'écouter; puis je cherchai à lui
suggérer une idée qui m'était venue la veille au soir.
«Mon cher ami, lui dis-je.
-- Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les
siennes.
-- Si elle venait à Londres, ce qui est probable, car elle ne peut
espérer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette
grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux
yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous...
-- Elle ne retournera pas chez moi, répondit-il en secouant
tristement la tête. Si elle était partie de son plein gré, peut-
être y reviendrait-elle, mais pas comme ça, monsieur.
-- Si elle venait à Londres, dis-je, il y a, je crois, une
personne qui aurait plus de chance de la découvrir que toute autre
au monde. Vous rappelez-vous... écoutez-moi avec fermeté, songez à
votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?
-- Notre payse?»
Je n'avais pas besoin de réponse, il suffisait de le regarder.
«Savez-vous qu'elle est à Londres?
-- Je l'ai vue dans les rues, me répondit-il en frissonnant.
-- Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'Émilie a été pleine de bonté
pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait
abandonné votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir
où je vous ai rencontré et où nous avons causé dans cette chambre,
là-bas, de l'autre côté de la rue, elle écoutait à la porte.
-- Maître Davy? répondit-il avec étonnement. Le soir où il
neigeait si fort?
-- Précisément. Je ne l'ai pas revue depuis. Après vous avoir
quitté, je l'ai cherchée, mais elle était partie. Je ne voulais
pas vous parler d'elle: aujourd'hui même, je ne le fais qu'avec
répugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est à elle
qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?»
-- Je ne comprends que trop, monsieur,» répondit-il. Nous parlions
à voix basse l'un et l'autre.
«Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver?
car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.
-- Je crois, maître Davy, que je sais où il faut la chercher.
-- Il fait nuit. Puisque nous voilà, voulez-vous que nous
essayions ce soir de la trouver?»
Il y consentit et se prépara à m'accompagner. Sans avoir l'air de
remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la
petite chambre; il prépara une bougie et mit des allumettes sur la
table, tint le lit tout prêt, sortit d'un tiroir une robe que je
me souvenais d'avoir vu jadis porter à Émilie, la plia
soigneusement avec quelques autres vêtements de femme, mit à côté
un chapeau et déposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit
pas la moindre allusion à ces préparatifs, et je me tus comme lui.
Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait,
chaque soir, Émilie!
«Autrefois, maître Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je
regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de
mon Émilie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus là,
aujourd'hui!»
Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'était un moyen de le
forcer à causer, et en même temps je désirais savoir des nouvelles
de ce pauvre garçon. Il me répéta, presque dans les mêmes termes
qu'auparavant, que Ham était toujours de même, «qu'il usait sa vie
sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et
qu'il se faisait aimer de tout le monde.»
Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham à l'égard de
l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas à craindre quelque
chose de ce côté?
«Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard,
avec Steerforth?
-- Je n'en sais rien, monsieur, répondit-il. J'y ai pensé souvent,
et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que ça fait?»
Je lui rappelai le jour où nous avions parcouru tous trois la
grève, le lendemain du départ d'Émilie.
«Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la façon dont il regardait la
mer et comme il murmurait entre ses dents: «On verra comment tout
ça finira!»
-- Certainement, je m'en souviens!
-- Que croyez-vous qu'il voulût dire?
-- Maître Davy, répondit-il, je me le suis demandé bien souvent et
jamais je n'ai trouvé de réponse satisfaisante. Ce qu'il y a de
curieux, c'est qu'en dépit de toute sa douceur, je crois que
jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus
petit mot qui s'écartât du respect le plus profond, et il n'est
guère probable qu'il voulût commencer aujourd'hui; mais ce n'est
pas une eau tranquille que celle où dorment de telles pensées.
C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y
a au fond.
-- Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquiète
quelquefois.
-- Et moi aussi, monsieur Davy, répliqua-t-il. Cela me tourmente
encore plus, je vous assure, que ses goûts aventureux, et pourtant
tout cela vient de la même source. Je ne puis dire à quelles
extrémités il se porterait en pareil cas, mais j'espère que ces
deux hommes ne se rencontreront jamais.»
Nous étions arrivés dans la Cité. Nous ne causions plus; il
marchait à côté de moi, absorbé dans une seule pensée, dans une
préoccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au
milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'étions pas loin du
pont de Black-Friars, quand il tourna la tête pour me montrer du
regard une femme qui marchait seule de l'autre côté de la rue. Je
reconnus aussitôt celle que nous cherchions.
Nous traversâmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me
vint à l'esprit qu'elle serait peut-être plus disposée à nous
laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous
lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule.
Je conseillai donc à mon compagnon de la suivre sans lui parler;
d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je désirais savoir où
elle allait.
Il y consentit, et nous la suivîmes de loin, sans jamais la perdre
de vue, mais sans non plus l'approcher de très-près; à chaque
instant elle regardait de côté et d'autre. Une fois, elle s'arrêta
pour écouter une troupe de musiciens. Nous nous arrêtâmes aussi.
Elle marchait toujours: nous la suivions. Il était évident qu'elle
se rendait en un lieu déterminé; cette circonstance, jointe au
soin que je lui voyais prendre de continuer à suivre les rues
populeuses, et peut-être une espèce de fascination étrange que
m'inspirait cette mystérieuse poursuite, me confirmèrent de plus
en plus dans ma résolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra
dans une rue sombre et triste; là il n'y avait plus ni monde ni
bruit; je dis à M. Peggotty: «Maintenant, nous pouvons lui
parler,» et pressant le pas, nous la suivîmes de plus près.