CHAPITRE XVI.

Des nouvelles.

J'étais marié depuis un an environ, si j'en crois ma mémoire,

assez mal sûre pour les dates, lorsqu'un soir que je revenais seul

au logis, en songeant au livre que j'écrivais (car mon succès

avait suivi le progrès de mon application, et je travaillais alors

à mon premier roman), je passai devant la maison de mistress

Steerforth. Cela m'était arrivé déjà plusieurs fois durant ma

résidence dans le voisinage, quoique en général je préférasse de

beaucoup prendre un autre chemin. Mais, comme cela m'obligeait à

faire un long détour, je finissais par passer assez souvent par

là.

Je n'avais jamais fait autre chose que de jeter sur cette maison

un rapide coup d'oeil: elle avait l'air sombre et triste; les

grands appartements ne donnaient pas sur la route, et les fenêtres

étroites, vieilles et massives, qui n'étaient jamais bien gaies à

voir, semblaient surtout lugubres lorsqu'elles étaient fermées,

avec tous les stores baissés. Il y avait une allée couverte à

travers une petite cour pavée, aboutissant à une porte d'entrée

qui ne servait jamais, avec une fenêtre cintrée, celle de

l'escalier, en harmonie avec le reste, et, quoique ce fût la seule

qui ne fût pas ombragée au dedans par un store, elle ne laissait

pas d'avoir l'air aussi triste et aussi abandonné que les autres.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une lumière dans la

maison. Si j'avais passé par là, comme tant d'autres, avec un

coeur indifférent, j'aurais probablement supposé que le

propriétaire de cette résidence y était mort sans laisser

d'enfants. Si j'avais eu le bonheur de ne rien savoir qui

m'intéressât à cet endroit, et que je l'eusse vu toujours le même

dans son immobilité, mon imagination aurait probablement bâti à ce

sujet les plus ingénieuses suppositions.

Malgré tout, je cherchais à y penser le moins possible. Mais mon

esprit ne pouvait passer devant comme mon corps sans s'y arrêter,

et je ne pouvais me soustraire aux pensées qui venaient

m'assaillir en foule. Ce soir là, en particulier, tout en

poursuivant mon chemin, j'évoquais sans le vouloir les ombres de

mes souvenirs d'enfance, des rêves plus récents, des espérances

vagues, des chagrins trop réels et trop profonds; il y avait dans

mon âme un mélange de réalité et d'imagination qui, se confondant

avec le plan du sujet dont je venais d'occuper mon esprit, donnait

à mes idées un tour singulièrement romanesque. Je méditais donc

tristement en marchant, quand une voix tout près de moi me fit

soudainement tressaillir.

De plus, c'était une voix de femme, et je reconnus bientôt la

petite servante de mistress Steerforth, celle qui jadis portait un

bonnet à rubans bleus. Elle les avait ôtés, probablement pour

mieux s'accommoder à l'apparence lamentable de la maison, et

n'avait plus qu'un ou deux noeuds désolés d'un brun modeste.

«Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de venir parler à miss

Dartle?

-- Miss Dartle me fait-elle demander?

-- Non, monsieur, pas ce soir, mais c'est tout de même. Miss

Dartle vous a vu passer il y a un jour ou deux, et elle m'a dit de

m'asseoir sur l'escalier pour travailler, et de vous prier de

venir lui parler, la première fois que je vous verrais passer.»

Je la suivis, et je lui demandai, en chemin, comment allait

mistress Steerforth; elle me répondit qu'elle était toujours

souffrante, et sortait peu de sa chambre.

Lorsque nous arrivâmes à la maison, on me conduisit dans le

jardin, où se trouvait miss Dartle. Je m'avançai seul vers elle.

Elle était assise sur un banc, au bout d'une espèce de terrasse,

d'où l'on apercevait Londres. La soirée était sombre, une lueur

rougeâtre éclairait seule l'horizon, et la grande ville qu'on

entrevoyait dans le lointain, à l'aide de cette clarté sinistre,

me semblait une compagnie appropriée au souvenir de cette femme

ardente et fière.

Elle me vit approcher, et se leva pour me recevoir. Je la trouvai

plus pâle et plus maigre encore qu'à notre dernière entrevue; ses

yeux étaient plus étincelants, sa cicatrice plus visible.

Nous nous saluâmes froidement. La dernière fois que je l'avais

vue, nous nous étions quittés après une scène assez violente, et

il y avait, dans toute sa personne, un air de dédain qu'elle ne se

donnait pas la peine de dissimuler.

«On me dit que vous désirez me parler, miss Dartle, lui dis-je, en

me tenant d'abord près d'elle, la main appuyée sur le dossier du

banc.

-- Oui, dit-elle. Faites-moi le plaisir de me dire si on a

retrouvé cette fille?

-- Non.

-- Et pourtant elle s'est sauvée?»

Je voyais ses lèvres minces se contracter en me parlant, comme si

elle mourait d'envie d'accabler Émilie de reproches.

«Sauvée? répétai-je.

-- Oui! elle l'a laissé! dit-elle en riant; si on ne l'a pas

retrouvée maintenant, peut-être qu'on ne la retrouvera jamais.

Elle est peut-être morte!»

Jamais je n'ai vu, sur aucun autre visage, une pareille expression

de cruauté triomphante.

«La mort serait peut-être le plus grand bonheur que pût lui

souhaiter une femme, lui dis-je; je suis bien aise de voir que le

temps vous ait rendue si indulgente, miss Dartle.»

Elle ne daigna pas me répondre, et se tourna vers moi avec un

sourire méprisant.

«Les amis de cette excellente et vertueuse personne sont vos amis;

vous êtes leur champion, et vous défendez leurs droits. Voulez-

vous que je vous dise tout ce qu'on sait d'elle?

-- Oui,» répondis-je.

Elle se leva avec un sourire méchant, et s'avança vers une haie de

houx qui était tout près, et qui séparait la pelouse du potager,

puis elle se mit à crier: «Venez ici!» comme si elle appelait

quelque animal immonde.

«J'espère que vous ne vous permettrez aucun acte de vengeance ou

de représailles en ce lieu, monsieur Copperfield?» dit-elle en me

regardant toujours avec la même expression.

Je m'inclinai sans comprendre ce qu'elle voulait dire, et elle

répéta une seconde fois: «Venez ici!» Alors je vis apparaître le

respectable M. Littimer, qui, toujours aussi respectable, me fit

un profond salut, et se plaça derrière elle. Miss Dartle s'étendit

sur le banc, et me regarda d'un air de triomphe et de malice, dans

lequel il y avait pourtant, chose bizarre, quelque grâce féminine,

quelque attrait singulier; elle avait l'air de ces cruelles

princesses qu'on ne trouve que dans les contes de fées.

«Et maintenant, lui dit-elle d'un ton impérieux, sans même le

regarder, et en passant sa main sur sa cicatrice, peut-être, en

cet instant, avec plus de plaisir que de peine; dites à

M. Copperfield tout ce que vous savez sur la fuite.

-- M. James et moi, madame...

-- Ne vous adressez pas à moi, dit-elle en fronçant le sourcil.

-- M. James et moi, monsieur...

-- Ni à moi, je vous prie, dis-je.»

M. Littimer, sans paraître le moins du monde déconcerté s'inclina

légèrement, comme pour faire entendre que tout ce qui nous

plairait lui était également agréable, et il reprit:

«M. James et moi, nous avons voyagé avec cette jeune femme depuis

le jour où elle a quitté Yarmouth, sous la protection de M. James.

Nous avons été dans une multitude d'endroits, et nous avons vu

beaucoup de pays; nous avons été en France, en Suisse, en Italie,

enfin presque partout.»

Il fixait ses yeux sur le dossier du banc, comme si c'était à lui

qu'il fût réduit à s'adresser, et y promenait doucement ses

doigts, comme s'il jouait sur un piano muet.

«M. James s'était beaucoup attaché à cette jeune personne, et

pendant longtemps il a mené une vie plus régulière que depuis que

j'étais à son service. La jeune femme avait fait de grands

progrès, elle parlait les langues des pays où nous nous étions

établis. Ce n'était plus du tout la petite paysanne d'autrefois.

J'ai remarqué qu'on l'admirait beaucoup partout où nous allions.»

Miss Dartle porta la main à son côté. Je le vis jeter un regard

sur elle, et sourire à demi.

«On l'admirait vraiment beaucoup; peut-être son costume, peut-être

l'effet du soleil et du grand air sur son teint, peut-être les

soins dont elle était l'objet; que ce fût ceci ou cela, le fait

est que sa personne avait un charme qui attirait l'attention

générale.»

Il s'arrêta un moment. Les yeux de miss Dartle erraient, sans

repos, d'un point de l'horizon à l'autre; elle se mordait

convulsivement les lèvres.

M. Littimer joignit les mains, se plaça en équilibre sur une seule

jambe, et les yeux baissés, il avança sa respectable tête puis il

continua:

«La jeune femme vécut ainsi pendant quelque temps, avec un peu

d'abattement par intervalles, jusqu'à ce qu'enfin, elle commença à

fatiguer M. James de ses gémissements et de ses scènes répétées.

Cela n'allait plus si bien; M. James commençait à se déranger

comme autrefois. Plus il se dérangeait, plus elle devenait triste,

et je peux bien dire que je n'étais pas à mon aise entre eux deux.

Cependant ils se raccommodèrent bien des fois, et cela,

véritablement, a duré plus longtemps qu'on n'aurait pu s'y

attendre.»

Miss Dartle ramena sur moi ses regards avec la même expression

victorieuse. M. Littimer toussa une ou deux fois pour s'éclaircir

la voix, changea de jambe, et reprit:

«À la fin, après beaucoup de reproches et de larmes de la jeune

femme, M. James partit un matin (nous occupions une villa dans le

voisinage de Naples, parce qu'elle aimait beaucoup la mer), et

sous prétexte de faire une longue absence, il me chargea de lui

annoncer que, dans l'intérêt de tout le monde, il était... Ici

M. Littimer toussa de nouveau, ... il était parti. Mais M. James,

je dois le dire, s'était conduit de la façon la plus honorable;

car il proposait à la jeune femme de lui faire épouser un homme

très-respectable, qui était tout prêt à passer l'éponge sur le

passé, et qui valait bien tous ceux auxquels elle aurait pu

prétendre par une voie régulière, car elle était d'une famille

très-vulgaire.»

Il changea de nouveau de jambe, et passa sa langue sur ses lèvres.

J'étais convaincu que c'était de lui que ce scélérat voulait

parler, et je voyais que miss Dartle partageait mon opinion.

«J'étais également chargé de cette communication; je ne demandais

pas mieux que de faire tout au monde pour tirer M. James

d'embarras, et pour rétablir la bonne entente entre lui et une

excellente mère, qu'il a fait tant souffrir; voilà pourquoi je me

suis chargé de cette commission. La violence de la jeune femme,

lorsqu'elle apprit son départ, dépassa tout ce qu'on pouvait

attendre; elle était folle, et si on n'avait pas employé la force,

elle se serait poignardée ou jetée dans la mer, ou bien elle se

serait cassé la tête contre les murs.»

Miss Dartle se renversait sur son banc, avec une expression de

joie, comme si elle eût voulu mieux savourer les termes dont se

servait ce misérable.

«Mais c'est, lorsque j'en vins au second point, dit M. Littimer

avec une certaine gêne, que la jeune femme se montra sous son

véritable jour. On devait croire qu'elle aurait au moins senti

toute la généreuse bonté de l'intention; mais jamais je n'ai vu

une pareille fureur. Sa conduite dépassa tout ce qu'on peut en

dire. Une bûche, un caillou, auraient montré plus de

reconnaissance, plus de coeur, plus de patience, plus de raison.

Si je n'avais pas été sur mes gardes, je suis convaincu qu'elle

aurait attenté à ma vie.

-- Je l'en estime davantage,» dis-je avec indignation.

M. Littimer pencha la tête comme pour dire: «Vraiment, monsieur!

vous êtes si jeune!» Puis il reprit son récit.

«En un mot, on fut obligé pendant quelque temps de ne pas lui

laisser sous la main tous les objets avec lesquels elle aurait pu

se faire mal, ou faire mal aux autres, et de la tenir enfermée.

Mais, malgré tout, elle sortit une nuit, brisa les volets d'une

croisée que j'avais moi-même fermée avec des clous, se laissa

glisser le long d'une vigne, et jamais, que je sache, on n'a plus

entendu reparler d'elle.

-- Elle est peut-être morte! dit miss Dartle avec un sourire,

comme si elle eût voulu pousser du pied le cadavre de la

malheureuse fille.

-- Elle s'est peut-être noyée, mademoiselle, reprit M. Littimer,

trop heureux de pouvoir s'adresser à quelqu'un. C'est très-

possible. Ou bien, elle a peut-être reçu quelque assistance des

bateliers ou de leurs femmes. Elle aimait beaucoup la mauvaise

compagnie, miss Dartle, et elle allait s'asseoir près de leurs

bateaux, sur la plage, pour causer avec eux. Je l'ai vue faire ça

des jours entiers, quand M. James était absent. Et un jour

M. James a été très-mécontent d'apprendre qu'elle avait dit aux

enfants, qu'elle aussi était la fille d'un batelier, et que jadis,

dans son pays, elle courait comme eux sur la plage.»

Oh, Émilie! pauvre fille! Quel tableau se présenta à mon

imagination! Je la voyais assise sur le lointain rivage, au milieu

d'enfants qui lui rappelaient les jours de son innocence, écoutant

ces petites voix qui lui parlaient d'amour maternel, des pures et

douces joies qu'elle aurait connues, si elle était devenue la

femme d'un honnête matelot; ou bien prêtant l'oreille à la voix

solennelle de l'Océan, qui murmure éternellement: «Plus jamais!»

«Quand il a été évident qu'il n'y avait plus rien à faire, miss

Dartle...

-- Ne vous ai-je pas dit de ne pas me parler? répondit-elle avec

une dureté méprisante.

-- C'est que vous m'aviez parlé, mademoiselle, répondit-il! Je

vous demande pardon; je sais bien que mon devoir est d'obéir.

-- En ce cas, faites votre devoir, répondit-elle. Finissez votre

histoire, et allez-vous-en.

-- Quand il a été évident, dit-il du ton le plus respectable et en

faisant un profond salut, qu'on ne la retrouvait nulle part,

j'allai rejoindre M. James à l'endroit où il avait été convenu que

je devais lui écrire, et je l'informai de ce qui s'était passé. Il

y eut une discussion entre nous, et je crus me devoir à moi-même

de le quitter. Je pouvais supporter, et j'avais supporté bien des

choses; mais M. James avait poussé l'insulte jusqu'à me frapper:

c'était trop fort. Sachant donc le malheureux dissentiment qui

existait entre sa mère et lui, et l'angoisse où elle devait être,

je pris la liberté de revenir en Angleterre, pour lui conter...

-- Ne l'écoutez pas; je l'ai payé pour cela, me dit miss Dartle.

-- Précisément, madame... pour lui conter ce que je savais. Je ne

crois pas, dit M. Littimer, après un moment de réflexion, avoir

autre chose à dire. Je suis maintenant sans emploi, et je serais

heureux de trouver quelque part une situation respectable.»

Miss Dartle me regarda, comme pour me demander si je n'avais pas

quelque question à faire. Il m'en était venu une à l'esprit, et je

répondis:

«Je voudrais demander à... cet individu (il me fut impossible de

prononcer un mot plus poli), si on n'a pas intercepté une lettre

écrite à cette malheureuse fille par ses parents, ou s'il suppose

qu'elle l'ait reçue.»

Il resta calme et silencieux, les yeux fixés sur le sol, et le

bout des doigts de sa main gauche délicatement arc-boutés sur le

bout des doigts de sa main droite.

Miss Dartle tourna vers lui la tête d'un air de dédain.

«Je vous demande pardon, mademoiselle; mais, malgré toute ma

soumission pour vous, je connais ma position, bien que je ne sois

qu'un domestique. M. Copperfield et vous, mademoiselle, ce n'est

pas la même chose. Si M. Copperfield désire savoir quelque chose

de moi, je prends la liberté de lui rappeler que, s'il veut une

réponse, il peut m'adresser à moi-même ses questions. J'ai ma

position à garder.»

Je fis un violent effort sur mon mépris, et, me tournant vers lui,

je lui dis:

«Vous avez entendu ma question. Mettez, si vous voulez, que c'est

à vous qu'elle s'adresse. Que me répondrez-vous?

-- Monsieur, reprit-il en joignant et en écartant alternativement

le bout de ses doigts, je ne peux pas répondre à la légère. Trahir

la confiance de M. James vis-à-vis de sa mère, ou vis-à-vis de

vous, c'est bien différent. Il n'était pas probable, je crois, que

M. James voulût encourager une correspondance propre à redoubler

l'abattement ou les reproches de mademoiselle; mais, monsieur, je

désire ne pas aller plus loin.

-- Est-ce tout?» me demanda miss Dartle.

Je répondis que je n'avais rien de plus à ajouter.

«Seulement, repris-je en le voyant s'éloigner, je comprends le

rôle qu'a joué ce misérable dans toute cette coupable affaire, et

je vais le faire savoir à celui qui a servi de père à Émilie

depuis son enfance. Si j'ai un conseil à donner à ce drôle, c'est

de ne pas trop se montrer en public.»

Il s'était arrêté en m'entendant parler, pour m'écouter avec son

calme habituel.

«Merci, monsieur, mais permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'il

n'y a dans ce pays ni esclaves ni maîtres d'esclaves, et que

personne ici n'a le droit de se faire justice lui-même; quand on

s'avise de le faire, je crois qu'on n'en est pas le bon marchand.

C'est pour vous dire, monsieur, que j'irai où bon me semblera.»

Il me salua poliment, en fit autant à miss Dartle, et sortit par

le sentier qu'il avait pris en venant. Miss Dartle et moi nous

nous regardâmes un moment sans mot dire; elle paraissait dans la

même disposition d'esprit que lorsqu'elle avait fait paraître cet

homme devant moi.

«Il dit de plus, remarqua-t-elle en serrant lentement les lèvres,

que son maître voyage sur les côtes d'Espagne, et qu'il continuera

probablement longtemps ses excursions maritimes. Mais cela ne vous

intéresse pas. Il y a entre ces deux natures orgueilleuses, entre

cette mère et ce fils, un abîme plus profond que jamais, et qui ne

saurait se combler, car ils sont de la même race; le temps ne fait

que les rendre plus obstinés et plus impérieux. Mais cela ne vous

intéresse pas davantage. Voici ce que je voulais vous dire. Ce

démon, dont vous faites un ange; cette basse créature qu'il a

tirée de la boue, et elle tournait vers moi ses yeux noirs pleins

de passion, elle vit peut-être encore. Ces viles créatures-là, ça

a la vie dure. Si elle n'est pas morte, vous tiendrez certainement

à retrouver cette perle précieuse pour l'enchâsser dans un écrin.

Nous le désirons aussi, pour qu'il ne puisse jamais redevenir sa

proie. Ainsi donc nous avons le même intérêt, et voilà pourquoi,

moi qui voudrais lui faire tout le mal auquel peut être sensible

une si méprisable créature, je vous ai prié de venir entendre ce

que vous avez entendu.»

Je vis, au changement de son expression, que quelqu'un s'avançait

derrière moi. C'était mistress Steerforth qui me tendit la main

plus froidement que de coutume, et d'un air plus solennel encore

qu'autrefois; mais pourtant je m'aperçus, non sans émotion,

qu'elle ne pouvait oublier ma vieille amitié pour son fils. Elle

était très-changée. Sa noble taille s'était courbée, de profondes

rides sillonnaient son beau visage, et ses cheveux étaient presque

blancs, mais elle était encore belle, et je retrouvais en elle les

yeux étincelants et l'air imposant qui jadis faisaient

l'admiration de mes rêves enfantins, à la pension.

«Monsieur Copperfield sait-il tout, Rosa?

-- Oui.

-- Il a vu Littimer?

-- Oui; et je lui ai dit pourquoi vous en aviez exprimé le désir.

-- Vous êtes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai

vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en

s'adressant à moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de

son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que

Rosa vous a fait connaître. Si l'on peut en même temps consoler

les peines du brave homme que vous m'avez amené, car je ne lui en

veux pas, et c'est déjà beau de ma part, et sauver mon fils du

danger de retomber dans les pièges de cette intrigante, à la bonne

heure!»

Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien

loin, bien loin.

«Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous

assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs;

mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette

malheureuse famille, que vous vous méprenez. Si vous vous imaginez

que cette pauvre fille, indignement traitée, n'a pas été

cruellement trompée, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux

mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de

votre fils, vous faites là une terrible méprise.

-- Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa

compagne allait répliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me

dit, monsieur, que vous êtes marié?»

Je répondis qu'en effet je m'étais marié l'année précédente.

«Et que vous réussissez? je vis si loin du monde que je ne sais

que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez à devenir

célèbre.

-- J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a déjà quelque

réputation.

-- Vous n'avez pas de mère? dit-elle d'une voix plus douce.

-- Non.

-- C'est dommage, reprit-elle, elle aurait été fière de vous.

Adieu.»

Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignité mêlée de

raideur; elle était aussi calme de visage que si son âme avait été

en repos. Son orgueil était assez fort pour imposer silence aux

battements mêmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le

voile d'insensibilité menteuse à travers lequel elle regardait, du

siège où elle était assise, tout droit devant elle, bien loin,

bien loin.

En m'éloignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus

m'empêcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux

restaient fixés sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles.

Çà et là, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine

cité, une clarté rougeâtre éclairait encore l'orient de ses

reflets; mais il s'élevait dans la vallée un brouillard qui se

répandait comme la mer au milieu des ténèbres, pour envelopper

dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de

quitter. Je ne pus y songer sans épouvante, car lorsque je les

revis, une mer en furie s'était véritablement soulevée sous leurs

pieds.

En réfléchissant à ce que je venais d'entendre, je crus devoir en

faire part à M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai à Londres pour

le voir. Il errait sans cesse d'une ville à l'autre, toujours

uniquement préoccupé de la même idée; mais il restait à Londres

plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de

la nuit traverser les rues, pour découvrir parmi les rares ombres

qui avaient l'air de chercher fortune à ces heures indues, ce

qu'il redoutait de trouver!

Il avait loué une chambre au-dessus de la petite boutique du

marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai déjà eu

occasion de parler. C'était de là qu'il était parti la première

fois, lorsqu'il entreprit son pieux pèlerinage. J'allai l'y

chercher. On me dit qu'il n'était pas encore sorti, et que je le

trouverais dans sa chambre.

Il était assis près d'une fenêtre où il cultivait quelques fleurs.

La chambre était propre et bien rangée. Je vis en un clin d'oeil

que tout était prêt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais

sans se dire que peut-être il la ramènerait là le soir. Il ne

m'avait pas entendu frapper à la porte, et il ne leva les yeux que

quand je posai la main sur son épaule.

«Maître Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite!

Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.

-- Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il

m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai

appris quelque chose.

-- Sur Émilie?»

Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fiévreuse, et,

les yeux fixés sur moi, il devint d'une pâleur mortelle.

«Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit où elle se trouve,

mais enfin elle n'est plus avec lui.»

Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus

profond silence tout ce que j'avais à lui dire. Je n'oublierai

jamais la dignité de ce grave et patient visage; il m'écoutait,

puis, les yeux baissés, il appuyait sa tête sur sa main; il resta

tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il

semblait qu'il n'y eût dans tout cela qu'une figure qu'il

poursuivait à travers mon récit; il laissait passer à mesure

toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se

souciait point.

Quand j'eus fini, il se cacha la tête un moment entre ses deux

mains et garda le silence. Je me tournai du côté de la fenêtre

comme pour examiner les pots de fleurs.

«Qu'en pensez-vous, maître Davy? me demanda-t-il enfin.

-- Je crois qu'elle vit, répondis-je.

-- Je ne sais pas. Peut-être le premier choc a-t-il été trop rude,

et dans l'angoisse de son âme!... cette mer bleue dont elle

parlait tant, peut-être n'y pensait-elle depuis si longtemps que

parce que ce devait être son tombeau!»

Il parlait d'une voix basse et émue en marchant dans la chambre.

«Et pourtant, maître Davy, ajouta-t-il, j'étais bien sûr qu'elle

vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la

retrouverais; cela m'a donné tant de force, tant de confiance, que

je ne crois pas m'être trompé. Non, non, Émilie est vivante!»

Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hâlé prit

une expression de résolution indicible.

«Ma nièce Émilie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton énergique.

Je ne sais ni d'où cela me vient ni comment cela se fait, mais

j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!»

Il avait presque l'air inspiré en disant cela. J'attendis un

moment qu'il fût en état de m'écouter; puis je cherchai à lui

suggérer une idée qui m'était venue la veille au soir.

«Mon cher ami, lui dis-je.

-- Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les

siennes.

-- Si elle venait à Londres, ce qui est probable, car elle ne peut

espérer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette

grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux

yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous...

-- Elle ne retournera pas chez moi, répondit-il en secouant

tristement la tête. Si elle était partie de son plein gré, peut-

être y reviendrait-elle, mais pas comme ça, monsieur.

-- Si elle venait à Londres, dis-je, il y a, je crois, une

personne qui aurait plus de chance de la découvrir que toute autre

au monde. Vous rappelez-vous... écoutez-moi avec fermeté, songez à

votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?

-- Notre payse?»

Je n'avais pas besoin de réponse, il suffisait de le regarder.

«Savez-vous qu'elle est à Londres?

-- Je l'ai vue dans les rues, me répondit-il en frissonnant.

-- Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'Émilie a été pleine de bonté

pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait

abandonné votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir

où je vous ai rencontré et où nous avons causé dans cette chambre,

là-bas, de l'autre côté de la rue, elle écoutait à la porte.

-- Maître Davy? répondit-il avec étonnement. Le soir où il

neigeait si fort?

-- Précisément. Je ne l'ai pas revue depuis. Après vous avoir

quitté, je l'ai cherchée, mais elle était partie. Je ne voulais

pas vous parler d'elle: aujourd'hui même, je ne le fais qu'avec

répugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est à elle

qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?»

-- Je ne comprends que trop, monsieur,» répondit-il. Nous parlions

à voix basse l'un et l'autre.

«Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver?

car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.

-- Je crois, maître Davy, que je sais où il faut la chercher.

-- Il fait nuit. Puisque nous voilà, voulez-vous que nous

essayions ce soir de la trouver?»

Il y consentit et se prépara à m'accompagner. Sans avoir l'air de

remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la

petite chambre; il prépara une bougie et mit des allumettes sur la

table, tint le lit tout prêt, sortit d'un tiroir une robe que je

me souvenais d'avoir vu jadis porter à Émilie, la plia

soigneusement avec quelques autres vêtements de femme, mit à côté

un chapeau et déposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit

pas la moindre allusion à ces préparatifs, et je me tus comme lui.

Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait,

chaque soir, Émilie!

«Autrefois, maître Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je

regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de

mon Émilie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus là,

aujourd'hui!»

Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'était un moyen de le

forcer à causer, et en même temps je désirais savoir des nouvelles

de ce pauvre garçon. Il me répéta, presque dans les mêmes termes

qu'auparavant, que Ham était toujours de même, «qu'il usait sa vie

sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et

qu'il se faisait aimer de tout le monde.»

Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham à l'égard de

l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas à craindre quelque

chose de ce côté?

«Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard,

avec Steerforth?

-- Je n'en sais rien, monsieur, répondit-il. J'y ai pensé souvent,

et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que ça fait?»

Je lui rappelai le jour où nous avions parcouru tous trois la

grève, le lendemain du départ d'Émilie.

«Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la façon dont il regardait la

mer et comme il murmurait entre ses dents: «On verra comment tout

ça finira!»

-- Certainement, je m'en souviens!

-- Que croyez-vous qu'il voulût dire?

-- Maître Davy, répondit-il, je me le suis demandé bien souvent et

jamais je n'ai trouvé de réponse satisfaisante. Ce qu'il y a de

curieux, c'est qu'en dépit de toute sa douceur, je crois que

jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus

petit mot qui s'écartât du respect le plus profond, et il n'est

guère probable qu'il voulût commencer aujourd'hui; mais ce n'est

pas une eau tranquille que celle où dorment de telles pensées.

C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y

a au fond.

-- Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquiète

quelquefois.

-- Et moi aussi, monsieur Davy, répliqua-t-il. Cela me tourmente

encore plus, je vous assure, que ses goûts aventureux, et pourtant

tout cela vient de la même source. Je ne puis dire à quelles

extrémités il se porterait en pareil cas, mais j'espère que ces

deux hommes ne se rencontreront jamais.»

Nous étions arrivés dans la Cité. Nous ne causions plus; il

marchait à côté de moi, absorbé dans une seule pensée, dans une

préoccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au

milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'étions pas loin du

pont de Black-Friars, quand il tourna la tête pour me montrer du

regard une femme qui marchait seule de l'autre côté de la rue. Je

reconnus aussitôt celle que nous cherchions.

Nous traversâmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me

vint à l'esprit qu'elle serait peut-être plus disposée à nous

laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous

lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule.

Je conseillai donc à mon compagnon de la suivre sans lui parler;

d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je désirais savoir où

elle allait.

Il y consentit, et nous la suivîmes de loin, sans jamais la perdre

de vue, mais sans non plus l'approcher de très-près; à chaque

instant elle regardait de côté et d'autre. Une fois, elle s'arrêta

pour écouter une troupe de musiciens. Nous nous arrêtâmes aussi.

Elle marchait toujours: nous la suivions. Il était évident qu'elle

se rendait en un lieu déterminé; cette circonstance, jointe au

soin que je lui voyais prendre de continuer à suivre les rues

populeuses, et peut-être une espèce de fascination étrange que

m'inspirait cette mystérieuse poursuite, me confirmèrent de plus

en plus dans ma résolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra

dans une rue sombre et triste; là il n'y avait plus ni monde ni

bruit; je dis à M. Peggotty: «Maintenant, nous pouvons lui

parler,» et pressant le pas, nous la suivîmes de plus près.

David Copperfield - Tome II · 第 24 / 53 题