CHAPITRE XIII.

Encore un regard en arrière.

Permettez-moi, encore une fois, de m'arrêter sur un moment si

mémorable de ma vie. Laissez-moi me ranger pour voir défiler

devant moi dans une procession fantastique l'ombre de ce que je

fus, escorté par les fantômes des jours qui ne sont plus.

Les semaines, les mois, les saisons s'écoulent. Elles ne

m'apparaissent guère que comme un jour d'été et une soirée

d'hiver. Tantôt la prairie que je foule aux pieds avec Dora est

tout en fleurs, c'est un tapis parsemé d'or; et tantôt nous sommes

sur une bruyère aride ensevelie sous des monticules de neige.

Tantôt la rivière qui coule le long de notre promenade du dimanche

étincelle aux rayons du soleil d'été, tantôt elle s'agite sous le

souffle du vent d'hiver et s'épaissit au contact des blocs de

glace qui viennent envahir son cours. Elle bondit, elle se

précipite, elle s'élance vers la mer plus vite que ne saurait le

faire aucune autre rivière au monde.

Il n'y a rien de changé dans la maison des deux vieilles petites

dames. La pendule fait tic tac sur la cheminée, le baromètre est

suspendu dans le vestibule. La pendule ni le baromètre ne vont

jamais bien, mais la foi nous sauve.

J'ai atteint ma majorité! J'ai vingt et un ans. Mais c'est là une

sorte de dignité qui peut être le partage de tout le monde; voyons

plutôt ce que j'ai fait par moi-même.

J'ai apprivoisé cet art sauvage qu'on appelle la sténographie:

j'en tire un revenu très-respectable. J'ai acquis une grande

réputation dans cette spécialité, et je suis au nombre des douze

sténographes qui recueillent les débats du parlement pour un

journal de matin. Tous les soirs je prends note de prédictions qui

ne s'accompliront jamais; de professions de foi auxquelles on

n'est jamais fidèle; d'explications qui n'ont pas d'autre but que

de mystifier le bon public. Je n'y vois plus que du feu. La

Grande-Bretagne, cette malheureuse vierge qu'on met à toute sauce,

je la vois toujours devant moi comme une volaille à la broche,

bien plumée et bien troussée, traversée de part en part avec des

plumes de fer et ficelée bel et bien avec une faveur rouge. Je

suis assez au courant des mystères de la coulisse pour apprécier à

sa valeur la vie politique: aussi je suis à cet égard un incrédule

fini; jamais on ne me convertira là-dessus.

Mon cher ami Traddles s'est essayé au même travail, mais ce n'est

pas son affaire. Il prend son échec de la meilleure humeur du

monde, et me rappelle qu'il a toujours eu la tête dure. Les

éditeurs de mon journal l'emploient parfois à recueillir des

faits, qu'ils donnent ensuite à des metteurs en oeuvre plus

habiles. Il entre au barreau, et, à force de patience et de

travail, il parvient à réunir cent livres sterling, pour offrir à

un procureur dont il fréquente l'étude. On a consommé bien du vin

de Porto pour son jour de bienvenue, et je crois que les étudiants

du Temple ont dû bien se régaler à ses dépens, ce jour-là.

J'ai fait une autre tentative: j'ai tâté avec crainte et

tremblement du métier d'auteur. J'ai envoyé mon premier essai à

une revue, qui l'a publié. Depuis lors, j'ai pris courage, et j'ai

publié quelques autres petits travaux; ils commencent à me

rapporter quelque chose. En tout, mes affaires marchent bien, et

quand je compte mon revenu sur les doigts de ma main gauche, je

passe le troisième doigt et je m'arrête à la seconde jointure du

quatrième; trois cent cinquante livres sterling, ce n'est, ma foi,

pas une plaisanterie.

Nous avons quitté Buckingham-Street pour nous établir dans une

jolie petite maison, tout près de celle que j'admirais tant jadis.

Ma tante a bien vendu sa maison de Douvres, mais elle ne compte

pourtant pas rester avec nous, elle veut aller s'installer dans un

cottage du voisinage, plus modeste que le nôtre. Qu'est-ce que

tout cela veut dire? s'agirait-il de mon mariage? Oui-da!

Oui! Je vais épouser Dora! miss Savinia et miss Clarissa ont donné

leur consentement, et si jamais vous avez vu des petits serins se

trémousser, ce sont elles. Miss Savinia s'est chargée de la

surintendance du trousseau de ma chère petite; elle passe son

temps à couper la ficelle d'une foule de paquets enveloppés de

papier gris, et à se disputer avec quelque jeune Calicot de l'air

le plus respectable, qui porte un gros paquet avec son mètre sous

le bras. Il y a dans la maison une couturière dont le sein est

toujours transpercé d'une aiguille enfilée, piquée à sa robe; elle

mange et couche dans la maison, et je crois, en vérité, qu'elle

garde son dé pour dîner, pour boire, pour dormir. Elles font de ma

petite Dora un vrai mannequin. On est toujours à l'appeler pour

venir essayer quelque chose. Nous ne pouvons pas être ensemble

cinq minutes, le soir, sans que quelque femme importune vienne

taper à la porte.

«Miss Dora, pourriez-vous monter un moment?»

Miss Clarissa et ma tante parcourent tous les magasins de Londres

pour nous mener ensuite voir quelques articles mobiliers après

elles. Elles feraient bien mieux de les choisir elles-mêmes, sans

nous obliger, Dora et moi, à aller les inspecter en cérémonie, car

en allant examiner des casseroles ou un garde-feu, Dora aperçoit

un petit pavillon chinois pour Jip, avec des petites clochettes en

haut, et l'achète de préférence. Jip est très-long à s'habituer à

sa nouvelle résidence, il ne peut pas entrer dans sa niche ou en

sortir sans que les petites clochettes se mettent en branle, ce

qui lui fait une peur horrible.

Peggotty arrive pour se rendre utile, et elle se met aussitôt à

l'oeuvre. Son département, c'est le nettoyage à perpétuité; elle

frotte tout ce qu'on peut frotter, jusqu'à ce qu'elle le voie

reluire, bon gré, mal gré, comme son front luisant. Et de temps à

autre, je vois son frère errer seul le soir à travers les rues

sombres, où il s'arrête pour regarder toutes les femmes qui

passent. Je ne lui parle jamais à cette heure-là: je ne sais que

trop, quand je le rencontre grave et solitaire, ce qu'il cherche

et ce qu'il redoute de trouver.

Pourquoi Traddles a-t-il l'air si important ce matin en venant me

trouver aux _Doctors' Commons_, où je vais encore parfois, quand

j'ai le temps? C'est que mes rêves d'autrefois vont se réaliser,

je vais prendre une licence de mariage.

Jamais si petit document n'a représenté tant de choses; et

Traddles le contemple sur mon pupitre avec une admiration mêlée

d'épouvante. Voilà bien ces noms enlacés selon l'usage des vieux

temps, comme leurs deux coeurs, David Copperfield et Dora Spenlow

avec un trait d'union; voilà, dans le coin l'institution

paternelle du timbre qui ne dédaigne pas de jeter un regard sur

notre hymen, elle s'intéresse avec tant de bonté à toutes les

cérémonies de la vie humaine! voilà l'archevêque de Canterbury qui

nous donne sa bénédiction imprimée, à aussi bas prix que possible.

Et cependant, c'est un rêve pour moi, un rêve agité, heureux,

rapide. Je ne puis croire que ce soit vrai: pourtant il me semble

que tous ceux que je rencontre dans la rue doivent s'apercevoir

que je vais me marier après-demain. Le délégué de l'archevêque me

reconnaît quand je vais pour prêter serment, et me traite avec

autant de familiarité que s'il y avait entre nous quelque lien de

franc-maçonnerie. Traddles n'est nullement nécessaire, mais il

m'accompagne partout, comme mon ombre.

«J'espère, mon cher ami, dis-je à Traddles, que la prochaine fois

vous viendrez ici pour votre compte, et que ce sera bientôt.

-- Merci de vos bons souhaits, mon cher Copperfield, répond-il, je

l'espère aussi. C'est toujours une satisfaction de savoir qu'elle

m'attendra tant que cela sera nécessaire et que c'est bien la

meilleure fille du monde.

-- À quelle heure allez-vous l'attendre à la voiture ce soir?

-- À sept heures, dit Traddles, en regardant à sa vieille montre

d'argent, cette montre dont jadis, à la pension, il avait enlevé

une roue pour en faire un petit moulin. Miss Wickfield arrive à

peu près à la même heure, n'est-ce pas?

-- Un peu plus tard, à huit heures et demie.

-- Je vous assure, mon cher ami, me dit Traddles, que je suis

presque aussi content que si j'allais me marier moi-même. Et puis,

je ne sais comment vous remercier de la bonté que vous avez mise à

associer personnellement Sophie à ce joyeux événement, en

l'invitant à venir servir de demoiselle d'honneur avec miss

Wickfield. J'en suis bien touché.»

Je l'écoute et je lui serre la main; nous causons, nous nous

promenons, et nous dînons. Mais je ne crois pas un mot de tout

cela; je sais bien que c'est un rêve.

Sophie arrive chez les tantes de Dora, à l'heure convenue. Elle a

une figure charmante; elle n'est pas positivement belle, mais

extrêmement agréable; je n'ai jamais vu personne de plus naturel,

de plus franc, de plus attachant. Traddles nous la présente avec

orgueil; et, pendant dix minutes, il se frotte les mains devant la

pendule, tous ses cheveux hérissés en brosse sur sa tête de loup,

tandis que je le félicite de son choix.

Agnès est aussi arrivée de Canterbury, et nous revoyons parmi nous

ce beau et doux visage. Agnès a un grand goût pour Traddles; c'est

un plaisir de les voir se retrouver et d'observer comme Traddles

est fier de faire faire sa connaissance à la meilleure fille du

monde.

C'est égal, je ne crois pas un mot de tout cela. Toujours ce rêve!

Nous passons une soirée charmante, nous sommes heureux, ravis; il

ne me manque que d'y croire. Je ne sais plus où j'en suis. Je ne

peux contenir ma joie. Je me sens dans une sorte de rêvasserie

nébuleuse, comme si je m'étais levé de très-grand matin il y a

quinze jours, et que je ne me fusse pas recouché depuis. Je ne

puis pas me rappeler s'il y a bien longtemps que c'était hier. Il

me semble que voilà des mois que je suis à faire le tour du monde,

avec une licence de mariage dans ma poche.

Le lendemain, quand nous allons, tous en corps, voir la maison,

notre maison, la maison de Dora et la mienne, je ne m'en considère

nullement comme le propriétaire. Il me semble que j'y suis par la

permission de quelqu'un. Je m'attends à voir le maître, le

véritable possesseur, paraître tout à l'heure, pour me dire qu'il

est bien aise de me voir chez lui. Une si belle petite maison!

Tout y est si gai et si neuf! Les fleurs du tapis ont l'air de

s'épanouir et le feuillage du papier est comme s'il venait de

pousser sur les branches. Voilà des rideaux de mousseline blanche

et des meubles de perse rose! Voilà le chapeau de jardin de Dora,

déjà accroché le long du mur! Elle en avait un tout pareil quand

je l'ai vue pour la première fois! La guitare se carre déjà à sa

place dans son coin, et tout le monde va se cogner, au risque de

se jeter par terre, contre la pagode de Jip, qui est beaucoup trop

grande pour notre établissement.

Encore une heureuse soirée, un rêve de plus, comme tout le reste;

je me glisse comme de coutume dans la salle à manger avant de

partir. Dora n'y est pas. Je suppose qu'elle est encore à essayer

quelque chose. Miss Savinia met la tête à la porte et m'annonce

d'un air de mystère que ce ne sera pas long. C'est pourtant très-

long; mais j'entends enfin le frôlement d'une robe à la porte; on

tape.

Je dis: «Entrez!» On tape encore. Je vais ouvrir la porte, étonné

qu'on n'entre pas, et là j'aperçois deux yeux très-brillants et

une petite figure rougissante: c'est Dora. Miss Savinia lui a mis

sa robe de noce, son chapeau, etc., etc., pour me la faire voir en

toilette de mariée. Je serre ma petite femme sur mon coeur, et

miss Savinia pousse un cri parce que je la chiffonne, et Dora rit

et pleure tout à la fois de me voir si content; mais je crois à

tout cela moins que jamais.

«Trouvez-vous cela joli, mon cher Dody? me dit Dora.

-- Joli! je le crois bien que je le trouve joli!

-- Et êtes-vous bien sûr de m'aimer beaucoup?» dit Dora.

Cette question fait courir de tels dangers au chapeau que miss

Savinia pousse un autre petit cri, et m'avertit que Dora est là

seulement pour que je la regarde, mais que, sous aucun prétexte,

il ne faut y toucher. Dora reste donc devant moi, charmante et

confuse, tandis que je l'admire; puis elle ôte son chapeau (comme

elle a l'air gentil sans ce chapeau) et elle se sauve en

l'emportant; puis elle revient dans sa robe de tous les jours, et

elle demande à Jip si j'ai une belle petite femme, et s'il

pardonne à sa maîtresse de se marier; et, pour la dernière fois de

sa vie de jeune fille, elle se met à genoux pour le faire tenir

debout sur le livre de cuisine.

Je vais me coucher, plus incrédule que jamais, dans une petite

chambre que j'ai là tout près; et le lendemain matin je me lève de

très-bonne heure pour aller à Highgate, chercher ma tante.

Jamais je n'avais vu ma tante dans une pareille tenue. Elle a une

robe de soie gris perle, avec un chapeau bleu; elle est superbe.

C'est Jeannette qui l'a habillée, et elle reste là à me regarder.

Peggotty est prête à partir pour l'église, et compte voir la

cérémonie du haut des tribunes. M. Dick, qui doit servir de père à

Dora, et me la «donner pour femme» au pied de l'autel, s'est fait

friser. Traddles, qui est venu me trouver à la barrière, m'éblouit

par le plus éclatant mélange de couleur de chair et de bleu de

ciel; M. Dick et lui me font l'effet d'avoir des gants de la tête

aux pieds.

Sans doute je vois ainsi les choses, parce que je sais que c'est

toujours comme cela; mais ce n'en est pas moins un rêve, et tout

ce que je vois n'a rien de réel. Et pourtant, pendant que nous

nous dirigeons vers l'église en calèche découverte, ce mariage

féerique est assez réel pour me remplir d'une sorte de compassion

pour les infortunés qui ne se marient pas comme moi et qui sont là

à balayer le devant de leurs boutiques, ou qui se rendent à leurs

travaux accoutumés.

Ma tante tient, tout le long du chemin, ma main dans la sienne.

Quand nous nous arrêtons à une petite distance de l'église, pour

faire descendre Peggotty qui est venue sur le siège, elle

m'embrasse bien fort.

«Que Dieu vous bénisse, Trot! Je n'aimerais pas davantage mon

propre fils. Je pense bien à votre mère, la pauvre petite, ce

matin.

-- Et moi aussi: et à tout ce que je vous dois, ma chère tante.

-- Bah, bah!» dit ma tante; et, dans son excès d'affection, elle

tend la main à Traddles, qui la tend à M. Dick, qui me la tend, et

je la tends à Traddles; enfin nous voilà à la porte de l'église.

L'église est bien calme certainement, mais il faudrait, pour me

calmer, une machine à forte pression; je suis trop ému pour cela.

Tout le reste me semble un rêve plus ou moins incohérent.

Je rêve bien sûr que les voilà qui entrent avec Dora; que

l'ouvreuse des bancs nous aligne devant l'autel comme un vieux

sergent; je rêve que je me demande pourquoi ce genre de femme-là

est toujours si maussade. La bonne humeur serait elle donc d'une

si dangereuse contagion pour le sentiment religieux qu'il soit

nécessaire de placer ces vases de fiel et de vinaigre sur la route

du paradis.

Je rêve que le pasteur et son clerc font leur entrée, que quelques

bateliers et quelques autres personnes viennent flâner par là, que

j'ai derrière moi un vieux marin qui parfume toute l'église d'une

forte odeur de rhum; que l'on commence d'une voix grave à lire le

service, et que nous sommes tous recueillis.

Que miss Savinia, qui joue le rôle de demoiselle d'honneur

supplémentaire, est la première qui se mette à pleurer, rendant

hommage par ses sanglots, autant que je puis croire, à la mémoire

de Pidger; que miss Clarissa lui met sous le nez son flacon;

qu'Agnès prend soin de Dora; que ma tante fait tout ce qu'elle

peut pour se donner un air inflexible, tandis que des larmes

coulent le long de ses joues; que ma petite Dora tremble de toutes

ses forces, et qu'on l'entend murmurer faiblement ses réponses.

Que nous nous agenouillons à côté l'un de l'autre: que Dora

tremble un peu moins, mais qu'elle ne lâche pas la main d'Agnès;

que le service continue sérieux et tranquille; que lorsqu'il est

fini, nous nous regardons à travers nos larmes et nos sourires;

que, dans la sacristie, ma chère petite femme sanglote, en

appelant son papa, son pauvre papa!

Que bientôt elle se remet, et que nous signons sur le grand livre

chacun notre tour; que je vais chercher Peggotty dans les tribunes

pour qu'elle vienne signer aussi, et qu'elle m'embrasse dans un

coin, en me disant qu'elle a vu marier ma pauvre mère; que tout

est fini et que nous nous en allons.

Que je sors de l'église joyeux et fier, en donnant le bras à ma

charmante petite femme; que j'entrevois, à travers un nuage, des

visages amis, et la chaire, et les tombeaux, et les bancs, et

l'orgue, et les vitraux de l'église, et qu'à tout cela vient se

mêler le souvenir de l'église où j'allais avec ma mère, quand

j'étais enfant; ah! qu'il y a longtemps!

Que j'entends dire tout bas aux curieux, en nous voyant passer:

«Ah! le jeune et beau petit couple! quelle jolie petite mariée!»

Que nous sommes tous gais et expansifs, tandis que nous retournons

à Putney; que Sophie nous raconte comme quoi elle a manqué de se

trouver mal, quand on a demandé à Traddles la licence que je lui

avais confiée; elle était convaincue qu'il se la serait laissé

voler dans sa poche s'il ne l'avait pas perdue avant; qu'Agnès rit

de tout son coeur, et que Dora l'aime tant qu'elle ne veut pas se

séparer d'elle, et lui tient toujours la main.

Qu'il y a un grand déjeuner avec une foule de bonnes et de jolies

choses, dont je mange, sans me douter le moins du monde du goût

qu'elles peuvent avoir (c'est naturel, quand on rêve); que je ne

mange et ne bois, pour ainsi dire, qu'amour et mariage; car je ne

crois pas plus à la solidité des comestibles qu'à la réalité du

reste.

Que je fais un discours dans le genre des rêves, sans avoir la

moindre idée de ce que je veux dire: je suis même convaincu que je

n'ai rien dit du tout, que nous sommes tout simplement et tout

naturellement aussi heureux qu'on peut l'être, en rêve, bien

entendu; que Jip mange de notre gâteau de noces, ce qui plus tard

ne lui réussit pas merveilleusement.

Que les chevaux de poste sont prêts; que Dora va changer de robe;

que ma tante et miss Clarissa restent avec nous; que nous nous

promenons dans le jardin; que ma tante a fait, à déjeuner, un vrai

petit discours sur les tantes de Dora; qu'elle est ravie, et même

un peu fière de ce tour de force.

Que Dora est toute prête, que miss Savinia voltige partout autour

d'elle, regrettant de perdre le charmant jouet qui lui a donné,

depuis quelque temps, une occupation si agréable; qu'à sa grande

surprise, Dora découvre à chaque instant qu'elle a oublié une

quantité de petites choses, et que tout le monde court de tout

côté pour aller les lui chercher.

Qu'on entoure Dora, qu'elle commence à dire adieu; qu'elles ont

toutes l'air d'une corbeille de fleurs, avec leurs rubans si frais

et leurs couleurs si gaies; qu'on étouffe à moitié ma chère petite

femme, au milieu de toutes ces fleurs embrassantes et qu'elle

vient se jeter dans mes bras jaloux, riant et pleurant tout à la

fois.

Que je veux emporter Jip (qui doit nous accompagner) et que Dora

dit que non: parce que c'est elle qui le portera; sans cela, il

croira qu'elle ne l'aime plus, à présent qu'elle est mariée, ce

qui lui brisera le coeur; que nous sortons, bras dessus bras

dessous; que Dora s'arrête et se retourne pour dire: «Si j'ai

jamais été maussade ou ingrate pour vous, ne vous le rappelez pas,

je vous en prie!» et qu'elle fond en larmes.

Qu'elle agite sa petite main, et que, pour la vingtième fois, nous

allons partir; qu'elle s'arrête encore, se retourne encore, court

encore vers Agnès, car c'est à elle qu'elle veut donner ses

derniers baisers, adresser ses derniers adieux.

Enfin nous voilà en voiture, à côté l'un de l'autre. Nous voilà

partis. Je sors de mon rêve; j'y crois maintenant. Oui, c'est bien

là ma chère, chère petite femme qui est à côté de moi, elle que

j'aime tant!

«Êtes-vous heureux, maintenant, méchant garçon? me dit Dora. Et

êtes-vous bien sûr de ne pas vous repentir?»

Je me suis rangé pour voir défiler devant moi les fantômes de ces

jours qui ne sont plus. Maintenant qu'ils sont disparus je

reprends le voyage de ma vie!

David Copperfield - Tome II · 第 20 / 53 题