CHAPITRE XIV.

Notre ménage.

Ce ne fut pas sans étonnement qu'une fois la lune de miel écoulée,

et les demoiselles d'honneur rentrées au logis, nous nous

retrouvâmes seuls dans notre petite maison, Dora et moi; désormais

destitués pour ainsi dire du charmant et délicieux emploi qui

consiste à faire ce qu'on appelle sa cour.

Je trouvais si extraordinaire d'avoir toujours Dora près de moi;

il me semblait si étrange de ne pas avoir à sortir pour aller la

voir; de ne plus avoir à me tourmenter l'esprit à son sujet; de ne

plus avoir à lui écrire, de ne plus me creuser la tête pour

chercher quelque occasion d'être seul avec elle! Parfois le soir,

quand je quittais un moment mon travail, et que je la voyais

assise en face de moi, je m'appuyais sur le dossier de ma chaise

et je me mettais à penser que c'était pourtant bien drôle que nous

fussions là, seuls ensemble, comme si c'était la chose du monde la

plus naturelle que personne n'eût plus à se mêler de nos affaires;

que tout le roman de nos fiançailles fut bien loin derrière nous,

que nous n'eussions plus qu'à nous plaire mutuellement, qu'à nous

plaire toute la vie.

Quand il y avait à la Chambre des communes un débat qui me

retenait tard, il me semblait si étrange, en reprenant le chemin

du logis, de songer que Dora m'y attendait! Je trouvais si

merveilleux de la voir s'asseoir doucement près de moi pour me

tenir compagnie, tandis que je prenais mon souper! Et de savoir

qu'elle mettait des papillottes! Bien mieux que ça, de les lui

voir mettre tous les soirs. N'était-ce pas bien extraordinaire?

Je crois que deux tout petits oiseaux en auraient su autant sur la

tenue d'un ménage, que nous en savions, ma chère petite Dora et

moi. Nous avions une servante, et, comme de raison, c'était elle

qui tenait notre ménage. Je suis encore intérieurement convaincu

que ce devait être une fille de mistress Crupp déguisée. Comme

elle nous rendait la vie dure. Marie-Jeanne!

Son nom était Parangon. Lorsque nous la prîmes à notre service, on

nous assura que ce nom n'exprimait que bien faiblement ses

qualités: c'était le parangon de toutes les vertus. Elle avait un

certificat écrit, grand comme une affiche; à en croire ce

document, elle savait faire tout au monde, et bien d'autres choses

encore. C'était une femme dans la force de l'âge, d'une

physionomie rébarbative, et sujette à une sorte de rougeole

perpétuelle, surtout sur les bras, qui la mettait en combustion.

Elle avait un cousin dans les gardes, avec de si longues jambes

qu'il avait l'air d'être l'ombre de quelque autre personne, vue au

soleil, après midi. Sa veste était beaucoup trop petite pour lui,

comme il était beaucoup trop grand pour notre maison; il la

faisait paraître dix fois plus petite qu'elle n'était réellement.

En outre, les murs n'étaient pas épais, et toutes les fois qu'il

passait la soirée chez nous, nous en étions avertis par une sorte

de grognement continu que nous entendions dans la cuisine.

On nous avait garanti que notre trésor était sobre et honnête. Je

suis donc disposé à croire qu'elle avait une attaque de nerfs, le

jour où je la trouvai couchée sous la marmite, et que c'était le

boueur qui avait mis de la négligence à ne pas nous rendre les

cuillers à thé qui nous manquaient.

Mais elle nous faisait une peur terrible. Nous sentions notre

inexpérience, et nous étions hors d'état de nous tirer d'affaire:

je dirais que nous étions à sa merci, si le mot merci ne rappelait

pas l'indulgence, et c'était une femme sans pitié. C'est elle qui

fut la cause de la première castille que j'eus avec Dora.

«Ma chère amie, lui dis-je un jour, croyez-vous que Marie-Jeanne

connaisse l'heure?

-- Pourquoi, David? demanda Dora, en levant innocemment la tête.

-- Mon amour, parce qu'il est cinq heures, et que nous devions

dîner à quatre.»

Dora regarda la pendule d'un petit air inquiet, et insinua qu'elle

croyait bien que la pendule avançait.

«Au contraire, mon amour, lui dis-je en regardant à ma montre,

elle retarde de quelques minutes.»

Ma petite femme vint s'asseoir sur mes genoux, pour essayer de me

câliner, et me fit une ligne au crayon sur le milieu du nez,

c'était charmant, mais cela ne me donnait pas à dîner.

«Ne croyez-vous pas, ma chère, que vous feriez bien d'en parler à

Marie-Jeanne?

-- Oh, non, je vous en prie, David! Je ne pourrais jamais, dit

Dora.

-- Pourquoi donc, mon amour? lui demandai-je doucement.

-- Oh, parce que je ne suis qu'une petite sotte, dit Dora, et

qu'elle le sait bien!»

Cette opinion de Marie-Jeanne me paraissait si incompatible avec

la nécessité, selon moi, de la gronder que je fronçai le sourcil.

«Oh! la vilaine ride sur le front! méchant que vous êtes!» dit

Dora, et toujours assise sur mon genou, elle marqua ces odieuses

rides avec son crayon, qu'elle portait à ses lèvres roses pour le

faire mieux marquer; puis elle faisait semblant de travailler

sérieusement sur mon front, d'un air si comique, que j'en riais en

dépit de tous mes efforts.

«À la bonne heure, voilà un bon garçon! dit Dora; vous êtes bien

plus joli quand vous riez.

-- Mais, mon amour...

-- Oh non, non! je vous en prie! cria Dora en m'embrassant. Ne

faites pas la Barbe-Bleue, ne prenez pas cet air sérieux!

-- Mais, ma chère petite femme, lui dis-je, il faut pourtant être

sérieux quelquefois. Venez-vous asseoir sur cette chaise tout près

de moi! Donnez-moi ce crayon! Là! Et parlons un peu raison. Vous

savez, ma chérie (quelle bonne petite main à tenir dans là mienne!

et quel précieux anneau à voir au doigt de ma nouvelle mariée!),

vous savez, ma chérie, qu'il n'est pas très-agréable d'être obligé

de s'en aller sans avoir dîné. Voyons, qu'en pensez-vous?

-- Non, répondit faiblement Dora.

-- Mon amour, comme vous tremblez!

-- Parce que je sais que vous allez me gronder, s'écria Dora, d'un

ton lamentable.

-- Mon amour, je vais seulement tâcher de vous parler raison.

-- Oh! mais c'est bien pis que de gronder! s'écria Dora, au

désespoir. Je ne me suis pas mariée pour qu'on me parle raison. Si

vous voulez raisonner avec une pauvre petite chose comme moi, vous

auriez dû m'en prévenir, méchant que vous êtes!»

J'essayai de calmer Dora, mais elle se cachait le visage et elle

secouait de temps en temps ses boucles, en disant: «Oh! méchant!

méchant que vous êtes!» Je ne savais plus que faire: je me mis à

marcher dans la chambre, puis je me rapprochai d'elle.

«Dora, ma chérie!

-- Non, je ne suis pas votre chérie. Vous êtes certainement fâché

de m'avoir épousée, sans cela vous ne voudriez pas me parler

raison!»

Ce reproche me parut d'une telle inconséquence, que cela me donna

le courage de lui dire:

«Allons, ma Dora, ne soyez pas si enfant, vous dites là des choses

qui n'ont pas de bon sens. Vous vous rappelez certainement qu'hier

j'ai été obligé de sortir avant la fin du dîner et que la veille,

le veau m'a fait mal, parce qu'il n'était pas cuit et que j'ai été

obligé de l'avaler en courant; aujourd'hui je ne dîne pas du tout,

et je n'ose pas dire combien de temps nous avons attendu le

déjeuner; et encore l'eau ne bouillait seulement pas pour le thé.

Je ne veux pas vous faire de reproches, ma chère petite! mais tout

ça n'est pas très-agréable.

-- Oh, méchant, méchant que vous êtes, comment pouvez-vous me dire

que je suis une femme désagréable!

-- Ma chère Dora, vous savez bien que je n'ai jamais dit ça!

-- Vous avez dit que tout ça n'était pas très-agréable.

-- J'ai dit que la manière dont on tenait notre ménage n'était pas

agréable.

-- C'est exactement la même chose!» cria Dora. Et évidemment elle

le croyait, car elle pleurait amèrement.

Je fis de nouveau quelques pas dans la chambre, plein d'amour pour

ma jolie petite femme, et tout prêt à me casser la tête contre les

murs, tant je sentais de remords. Je me rassis, et je lui dis:

«Je ne vous accuse pas, Dora. Nous avons tous deux beaucoup à

apprendre. Je voudrais seulement vous prouver qu'il faut

véritablement, il le faut (j'étais décidé à ne point céder sur ce

point), vous habituer à surveiller Marie-Jeanne, et aussi un peu à

agir par vous-même dans votre intérêt comme dans le mien.

-- Je suis vraiment étonnée de votre ingratitude, dit Dora, en

sanglotant. Vous savez bien que l'autre jour vous aviez dit que

vous voudriez bien avoir un petit morceau de poisson et que j'ai

été moi-même, bien loin, en commander pour vous faire une

surprise.

-- C'était très-gentil à vous, ma chérie, et j'en ai été si

reconnaissant que je me suis bien gardé de vous dire que vous

aviez eu tort d'acheter un saumon, parce que c'est beaucoup trop

gros pour deux personnes: et qu'il avait coûté une livre six

shillings, ce qui était trop cher pour nous.

-- Vous l'avez trouvé très-bon, dit Dora, en pleurant toujours, et

vous étiez si content que vous m'avez appelée votre petite chatte.

-- Et je vous appellerai encore de même, bien des fois, mon

amour.» répondis-je.

Mais j'avais blessé ce tendre petit coeur, et il n'y avait pas

moyen de la consoler. Elle pleurait si fort, elle avait le coeur

si gros, qu'il me semblait que je lui avais dit je ne sais pas

quoi d'horrible qui avait dû lui faire de la peine. J'étais obligé

de partir bien vite: je ne revins que très-tard, et pendant toute

la nuit, je me sentis accablé de remords. J'avais la conscience

bourrelée comme un assassin; j'étais poursuivi par le sentiment

vague d'un crime énorme dont j'étais coupable.

Il était plus de deux heures du matin. Quand je rentrai, je

trouvai chez moi ma tante qui m'attendait.

«Est-ce qu'il y a quelque chose, ma tante, lui dis-je, avec

inquiétude.

-- Non, Trot, répondit-elle. Asseyez-vous, asseyez-vous. Seulement

petite Fleur était un peu triste, et je suis restée pour lui tenir

compagnie, voilà tout.»

J'appuyai ma tête sur ma main, et demeurai les yeux fixés sur le

feu; je me sentais plus triste et plus abattu que je ne l'aurais

cru possible, sitôt, presque au moment où venaient de s'accomplir

mes plus doux rêves. Je rencontrai enfin les yeux de ma tante

fixés sur moi. Elle avait l'air inquiet, mais son visage devint

bientôt serein.

«Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que j'ai été malheureux

toute la nuit, de penser que Dora avait du chagrin. Mais je

n'avais d'autre intention que de lui parler doucement et

tendrement de nos petites affaires.»

Ma tante fit un signe de tête encourageant.

«Il faut y mettre de la patience, Trot, dit-elle.

-- Certainement. Dieu sait que je ne veux pas être déraisonnable,

ma chère tante.

-- Non, non, dit ma tante, mais petite Fleur est très-délicate, il

faut que le vent souffle doucement sur elle.»

Je remerciai, au fond du coeur, ma bonne tante de sa tendresse

pour ma femme, et je suis sûr qu'elle s'en aperçut bien.

«Ne croyez-vous pas, ma tante, lui dis-je après avoir de nouveau

contemplé le feu, que vous puissiez de temps en temps donner

quelques conseils à Dora. Cela nous serait bien utile.

-- Trot, reprit ma tante, avec émotion. Non! Ne me demandez jamais

cela!»

Elle parlait d'un ton si sérieux que je levai les yeux avec

surprise.

«Voyez-vous, mon enfant, me dit ma tante, quand je regarde en

arrière dans ma vie passée, je me dis qu'il y a maintenant dans

leur tombe des personnes avec lesquelles j'aurais mieux fait de

vivre en bons termes. Si j'ai jugé sévèrement les erreurs d'autrui

en fait de mariage, c'est peut-être parce que j'avais de tristes

raisons d'en juger sévèrement pour mon propre compte. N'en parlons

plus. J'ai été pendant bien des années une vieille femme grognon

et insupportable. Je le suis encore. Je le serai toujours. Mais

nous nous sommes fait mutuellement du bien, Trot; du moins vous

m'en avez fait, mon ami, et il ne faut pas que maintenant la

division vienne se mettre entre nous.

-- La division entre nous! m'écriai-je.

-- Mon enfant, mon enfant, dit ma tante, en lissant sa robe avec

sa main, il n'y a pas besoin d'être prophète pour prévoir combien

cela serait facile, ou combien je pourrais rendre notre petite

Fleur malheureuse, si je me mêlais de votre ménage; je veux que ce

cher bijou m'aime et qu'elle soit gaie comme un papillon.

Rappelez-vous votre mère et son second mariage; et ne me faites

jamais une proposition qui me rappelle pour elle et pour moi de

trop cruels souvenirs.»

Je compris tout de suite que ma tante avait raison, et je ne

compris pas moins toute l'étendue de ses scrupules généreux pour

ma chère petite femme.

«Vous en êtes au début, Trot, continua-t-elle, et Paris ne s'est

pas fait en un jour, ni même en un an. Vous avez fait votre choix

en toute liberté vous-même (et ici je crus voir un nuage se

répandre un moment sur sa figure). Vous avez même choisi une

charmante petite créature qui vous aime beaucoup. Ce sera votre

devoir, et ce sera aussi votre bonheur, je n'en doute pas, car je

ne veux pas avoir l'air de vous faire un sermon, ce sera votre

devoir, comme aussi votre bonheur, de l'apprécier, telle que vous

l'avez choisie, pour les qualités qu'elle a, et non pour les

qualités qu'elle n'a pas. Tâchez de développer celles qui lui

manquent. Et si vous ne réussissez pas, mon enfant (ici ma tante

se frotta le nez), il faudra vous accoutumer à vous en passer.

Mais rappelez-vous, mon ami, que votre avenir est une affaire à

régler entre vous deux. Personne ne peut vous aider; c'est à vous

à faire comme pour vous. C'est là le mariage, Trot, et que Dieu

vous bénisse l'un et l'autre, car vous êtes un peu comme deux

babies perdus au milieu des bois!»

Ma tante me dit tout cela d'un ton enjoué, et finit par un baiser

pour ratifier la bénédiction.

«Maintenant, dit-elle, allumez-moi une petite lanterne, et

conduisez-moi jusqu'à ma petite niche par le sentier du jardin:

car nos deux maisons communiquaient par là. Présentez à petite

Fleur toutes les tendresses de Betsy Trotwood, et, quoiqu'il

arrive, Trot, ne vous mettez plus dans la tête de faire de Betsy

un épouvantail, car je l'ai vue assez souvent dans la glace, pour

pouvoir vous dire qu'elle est déjà naturellement bien assez

maussade et assez rechignée comme cela.»

Là-dessus ma tante noua un mouchoir autour de sa tête selon sa

coutume, et je l'escortai jusque chez elle. Quand elle s'arrêta

dans son jardin, pour éclairer mes pas au retour avec sa petite

lanterne, je vis bien qu'elle me regardait de nouveau d'un air

soucieux, mais je n'y fis pas grande attention, j'étais trop

occupé à réfléchir sur ce qu'elle m'avait dit, trop pénétré, pour

la première fois, de la pensée que nous avions à faire nous-mêmes

notre avenir à nous deux, Dora et moi, et que personne ne pourrait

nous venir en aide.

Dora descendit tout doucement en pantoufles, pour me retrouver

maintenant que j'étais seul; elle se mit à pleurer sur mon épaule,

et me dit que j'avais été bien dur, et qu'elle avait été aussi

bien méchante; je lui en dis, je crois, à peu près autant de mon

côté, et cela fut fini; nous décidâmes que cette petite dispute

serait la dernière, et que nous n'en aurions plus jamais, quand

nous devrions vivre cent ans.

Quelle épreuve que les domestiques! C'est encore là l'origine de

la première querelle que nous eûmes après. Le cousin de Marie-

Jeanne déserta, et vint se cacher chez nous dans le trou au

charbon; il en fut retiré, à notre grand étonnement, par un piquet

de ses camarades qui l'emmenèrent les fers aux mains; notre jardin

en fut couvert de honte. Cela me donna le courage de me

débarrasser de Marie-Jeanne, qui prit si doucement, si doucement

son renvoi que j'en fus surpris: mais bientôt je découvris où

avaient passé nos cuillers; et de plus on me révéla qu'elle avait

l'habitude d'emprunter, sous mon nom, de petites sommes à nos

fournisseurs. Elle fut remplacée momentanément par mistress

Kidgerbury, vieille bonne femme de Kentishtown qui allait faire

des ménages au dehors, mais qui était trop faible pour en venir à

bout; puis nous trouvâmes un autre trésor, d'un caractère

charmant; mais malheureusement ce trésor-là ne faisait pas autre

chose que de dégringoler du haut en bas de l'escalier avec le

plateau dans les mains, ou de faire le plongeon par terre dans le

salon avec le service à thé, comme on pique une tête dans un bain.

Les ravages commis par cette infortunée nous obligèrent à la

renvoyer; elle fut suivie, avec de nombreux intermèdes de mistress

Kidgerbury, d'une série d'êtres incapables. À la fin nous tombâmes

sur une jeune fille de très-bonne mine qui se rendit à la foire de

Greenwich, avec le chapeau de Dora. Ensuite je ne me rappelle plus

qu'une foule d'échecs successifs.

Nous semblions destinés à être attrapés par tout le monde. Dès que

nous paraissions dans une boutique, on nous offrait des

marchandises avariées. Si nous achetions un homard, il était plein

d'eau. Notre viande était coriace, et nos pains n'avaient que de

la mie. Dans le but d'étudier le principe de la cuisson d'un

rosbif pour qu'il soit rôti à point, j'eus moi-même recours au

livre de cuisine, et j'y appris qu'il fallait accorder un quart

d'heure de broche par livre de viande, plus un quart d'heure en

sus pour le tout. Mais il fallait que nous fussions victimes d'une

bizarre fatalité, car jamais nous ne pouvions attraper le juste

milieu entre de la viande saignante ou de la viande calcinée.

J'étais bien convaincu que tous ces désastres nous coûtaient

beaucoup plus cher que si nous avions accompli une série de

triomphes. En étudiant nos comptes, je m'apercevais que nous

avions dépensé du beurre de quoi bitumer le rez-de-chaussée de

notre maison. Quelle consommation! Je ne sais si c'est que les

contributions indirectes de cette année-là avaient fait renchérir

le poivre, mais, au train dont nous y allions, il fallut, pour

entretenir nos poivrières, que bien des familles fussent obligées

de s'en passer, pour nous céder leur part. Et ce qu'il y avait de

plus merveilleux dans tout cela, c'est que nous n'avions jamais

rien dans la maison.

Il nous arriva aussi plusieurs fois que la blanchisseuse mît notre

linge en gage, et vint dans un état d'ivresse pénitente implorer

notre pardon; mais je suppose que cela a dû arriver à tout le

monde. Nous eûmes encore à subir un feu de cheminée, la pompe de

la paroisse et le faux serment du bedeau qui nous mit en frais;

mais ce sont encore là des malheurs ordinaires. Ce qui nous était

personnel, c'était notre guignon en fait de domestiques; l'une

d'entre elles avait une passion pour les liqueurs fortes, qui

augmentait singulièrement notre compte de _porter_ et de

spiritueux au café qui nous les fournissait. Nous trouvions sur

les mémoires des articles inexplicables, comme «un quart de litre

de rhum (Mistress C.),» et «un demi-quart de genièvre (Mistress

C.),» et «un verre de rhum et d'eau-de-vie de lavande (Mistress

C.);» la parenthèse s'appliquait toujours à Dora, qui passait, à

ce que nous apprîmes ensuite, pour avoir absorbé tous ces

liquides.

L'un de nos premiers exploits, ce fut de donner à dîner à

Traddles. Je le rencontrai un matin, et je l'engageai à venir nous

trouver dans la soirée. Il y consentit volontiers, et j'écrivis un

mot à Dora, pour lui dire que j'amènerais notre ami. Il faisait

beau, et en chemin nous causâmes tout le temps de mon bonheur.

Traddles en était plein, et il me disait que, le jour où il

saurait que Sophie l'attendait le soir dans une petite maison

comme la nôtre, rien ne manquerait à son bonheur.

Je ne pouvais souhaiter d'avoir une plus charmante petite femme

que celle qui s'assit ce soir-là en face de moi; mais ce que

j'aurais bien pu désirer, c'est que la chambre fût un peu moins

petite. Je ne sais pas comment cela se faisait, mais nous avions

beau n'être que deux, nous n'avions jamais de place, et pourtant

la chambre était assez grande pour que notre mobilier pût s'y

perdre: Je soupçonne que c'était parce que rien n'avait de place

marquée, excepté la pagode de Jip qui encombrait toujours la voie

publique. Ce soir-là, Traddles était si bien enfermé entre la

pagode, la boîte à guitare, le chevalet de Dora et mon bureau, que

je craignais toujours qu'il n'eût pas assez de place pour se

servir de son couteau et de sa fourchette; mais il protestait avec

sa bonne humeur habituelle, et me répétait: «J'ai beaucoup de

place, Copperfield! beaucoup de place, je vous assure!»

Il y avait une autre chose que j'aurais voulu empêcher; j'aurais

voulu qu'on n'encourageât pas la présence de Jip sur la nappe

pendant le dîner. Je commençais à trouver peu convenable qu'il y

vînt jamais, quand même il n'aurait pas eu la mauvaise habitude de

fourrer la patte dans le sel ou dans le beurre. Cette fois-là, je

ne sais pas si c'est qu'il se croyait spécialement chargé de

donner la chasse à Traddles, mais il ne cessait d'aboyer après lui

et de sauter sur son assiette mettant à ces diverses manoeuvres

une telle obstination, qu'il accaparait à lui seul toute la

conversation.

Mais je savais combien ma chère Dora avait la coeur tendre à

l'endroit de son favori; aussi je ne fis aucune objection: je ne

me permis même pas une allusion aux assiettes dont Jip faisait

carnage sur le parquet, ni au défaut de symétrie dans

l'arrangement des salières qui étaient toutes groupées par trois

ou quatre, va comme je te pousse; je ne voulus pas non plus faire

observer que Traddles était absolument bloqué par des plats de

légumes égarés et par les carafes. Seulement je ne pouvais

m'empêcher de me demander en moi-même, tout en contemplant le

gigot à l'eau que j'allais découper, comment il se faisait que nos

gigots avaient toujours des formes si extraordinaires, comme si

notre boucher n'achetait que des moutons contrefaits; mais je

gardai pour moi mes réflexions.

«Mon amour, dis-je à Dora, qu'avez-vous dans ce plat?»

Je ne pouvais comprendre pourquoi Dora me faisait depuis un moment

de gentilles petites grimaces, comme si elle voulait m'embrasser.

«Des huîtres, mon ami, dit-elle timidement.

-- Est-ce de votre invention? dis-je d'un ton ravi.

-- Oui, David, dit Dora.

-- Quelle bonne idée! m'écriai-je en posant le grand couteau et la

fourchette pour découper notre gigot. Il n'y a rien que Traddles

aime autant.

-- Oui, oui, David, dit Dora; j'en ai acheté un beau petit baril

tout entier, et l'homme m'a dit qu'elles étaient très-bonnes. Mais

j'ai... j'ai peur qu'elles n'aient quelque chose

d'extraordinaire.» Ici Dora secoua la tête et des larmes

brillèrent dans ses yeux.

«Elles ne sont ouvertes qu'à moitié, lui dis-je; ôtez l'écaille du

dessus, ma chérie.

-- Mais elle ne veut pas s'en aller, dit Dora qui essayait de

toutes ses forces, de l'air le plus infortuné.

-- Savez-vous, Copperfield? dit Traddles en examinant gaiement le

plat, je crois que c'est parce que... ces huîtres sont

parfaites... mais je crois que c'est parce que... parce qu'on ne

les a jamais ouvertes.»

En effet, on ne les avait jamais ouvertes; et nous n'avions pas de

couteaux pour les huîtres; d'ailleurs nous n'aurions pas su nous

en servir; nous regardâmes donc les huîtres, et nous mangeâmes le

mouton: du moins nous mangeâmes tout ce qui était cuit, en

l'assaisonnant avec des câpres. Si je le lui avais permis, je

crois que Traddles, passant à l'état sauvage, se serait volontiers

fait cannibale, et nourri de viande presque crue, pour exprimer

combien il était satisfait du repas; mais j'étais décidé à ne pas

lui permettre de s'immoler ainsi sur l'autel de l'amitié, et nous

eûmes au lieu de cela un morceau de lard; fort heureusement il y

avait du lard froid dans le garde-manger.

Ma pauvre petite femme était tellement désolée à la pensée que je

serais contrarié, et sa joie fut si vive quand elle vit qu'il n'en

était rien, que j'oubliai bien vite mon ennui d'un moment. La

soirée se passa à merveille; Dora était assise près de moi, son

bras appuyé sur mon fauteuil, tandis que Traddles et moi nous

discutions sur la qualité de mon vin, et à chaque instant elle se

penchait vers mon oreille pour me remercier de n'avoir pas été

grognon et méchant. Ensuite elle nous fit du thé, et j'étais si

ravi de la voir à l'oeuvre, comme si elle faisait la dînette de sa

poupée, que je ne fis pas le difficile sur la qualité douteuse du

breuvage. Ensuite, Traddles et moi, nous jouâmes un moment aux

cartes, tandis que Dora chantait en s'accompagnant sur la guitare,

et il me semblait que notre mariage n'était qu'un beau rêve et que

j'en étais encore à la première soirée où j'avais prêté l'oreille

à sa douce voix.

Quand Traddles fut parti, je l'accompagnai jusqu'à la porte puis

je rentrai dans le salon; ma femme vint mettre sa chaise tout près

de la mienne.

«Je suis si fâchée! dit-elle. Voulez-vous m'enseigner un peu à

faire quelque chose, David?

-- Mais d'abord il faudrait que j'apprisse moi-même, Dora, lui

dis-je. Je n'en sais pas plus long que vous, ma petite.

-- Oh! mais vous, vous pouvez apprendre, reprit-elle, vous avez

tant d'esprit!

-- Quelle folie, ma petite chatte!

-- J'aurais dû, reprit-elle après un long silence, j'aurais dû

aller m'établir à la campagne, et passer un an avec Agnès!»

Ses mains jointes étaient placées sur mon épaule, elle y reposait

sa tête, et me regardait doucement de ses grands yeux bleus.

«Pourquoi donc? demandai-je.

-- Je crois qu'elle m'aurait fait du bien, et qu'avec elle

j'aurais pu apprendre bien des choses.

-- Tout vient en son temps, mon amour. Depuis de longues années,

vous savez, Agnès a eu à prendre soin de son père: même dans le

temps où ce n'était encore qu'une toute petite fille, c'était déjà

l'Agnès que vous connaissez.

-- Voulez-vous m'appeler comme je vais vous le demander? demanda

Dora sans bouger.

-- Comment donc? lui dis-je en souriant.

-- C'est un nom stupide, dit-elle en secouant ses boucles, mais

c'est égal, appelez-moi votre _femme-enfant_.»

Je demandai en riant à ma femme-enfant pourquoi elle voulait que

je l'appelasse ainsi. Elle me répondit sans bouger, seulement mon

bras passé autour de sa taille rapprochait encore de moi ses beaux

yeux bleus:

«Mais, êtes-vous nigaud! Je ne vous demande pas de me donner ce

nom-là, au lieu de m'appeler Dora. Je vous prie seulement, quand

vous songez à moi, de vous dire que je suis votre femme-enfant.

Quand vous avez envie de vous fâcher contre moi, vous n'avez qu'à

vous dire: «Bah! c'est ma femme-enfant.» Quand je vous mettrai la

tête à l'envers, dites-vous encore: «Ne savais-je pas bien depuis

longtemps que ça ne ferait jamais qu'une petite femme-enfant!»

Quand je ne serai pas pour vous tout ce que je voudrais être, et

ce que je ne serai peut-être jamais, dites-vous toujours: «Cela

n'empêche pas que cette petite sotte de femme-enfant m'aime tout

de même,» car c'est la vérité, David, je vous aime bien.»

Je ne lui avais pas répondu sérieusement; l'idée ne m'était pas

venue jusque-là qu'elle parlât sérieusement elle-même. Mais elle

fut si heureuse de ce que je lui répondis, que ses yeux n'étaient

pas encore secs qu'elle riait déjà. Et bientôt je vis ma femme-

enfant assise par terre, à côté de la pagode chinoise, faisant

sonner toutes les petites cloches les unes après les autres, pour

punir Jip de sa mauvaise conduite, et Jip restait nonchalamment

étendu sur le seuil de sa niche, la regardant du coin de l'oeil

comme pour lui dire: «Faites, faites, vous ne parviendrez pas à me

faire bouger de là avec toutes vos taquineries: je suis trop

paresseux, je ne me dérange pas pour si peu.»

Cet appel de Dora fit sur moi une profonde impression. Je me

reporte à ce temps lointain; je me représente cette douce créature

que j'aimais tant; je la conjure de sortir encore une fois des

ombres du passé, et de tourner vers moi son charmant visage, et je

puis assurer que son petit discours résonnait sans cesse dans mon

coeur. Je n'en ai peut-être pas tiré le meilleur parti possible,

j'étais jeune et sans expérience; mais jamais son innocente prière

n'est venue frapper en vain mon oreille.

Dora me dit, quelques jours après, qu'elle allait devenir une

excellente femme de ménage. En conséquence, elle sortit du tiroir

son ardoise, tailla son crayon, acheta un immense livre de

comptes, rattacha soigneusement toutes les feuilles du livre de

cuisine que Jip avait déchirées, et fit un effort désespéré «pour

être sage,» comme elle disait. Mais les chiffres avaient toujours

le même défaut: ils ne voulaient pas se laisser additionner. Quand

elle avait accompli deux ou trois colonnes de son livre de

comptes, et ce n'était pas sans peine, Jip venait se promener sur

la page et barbouiller tout avec sa queue; et puis, elle imbibait

d'encre son joli doigt jusqu'à l'os: c'est ce qu'il y avait de

plus clair dans l'affaire.

Quelquefois le soir, quand j'étais rentré et à l'ouvrage (car

j'écrivais beaucoup et je commençais à me faire un nom comme

auteur), je posais ma plume et j'observais ma femme-enfant qui

tâchait «d'être sage.» D'abord elle posait sur la table son

immense livre de comptes, et poussait un profond soupir; puis elle

l'ouvrait à l'endroit effacé par Jip la veille au soir, et

appelait Jip pour lui montrer les traces de son crime: c'était le

signal d'une diversion en faveur de Jip, et on lui mettait de

l'encre sur le bout du nez, comme châtiment. Ensuite elle disait à

Jip de se coucher sur la table, «tout de suite, comme un lion,»

c'était un de ses tours de force, bien qu'à mes yeux l'analogie ne

fût pas frappante. S'il était de bonne humeur, Jip obéissait.

Alors elle prenait une plume et commençait à écrire, mais il y

avait un cheveu dans sa plume; elle en prenait donc une autre et

commençait à écrire; mais celle-là faisait des pâtés; alors elle

en prenait une troisième et recommençait à écrire, en se disant à

voix basse: «Oh! mais, celle-là grince, elle va déranger David!»

Bref, elle finissait par y renoncer et par reporter le livre de

comptes à sa place, après avoir fait mine de le jeter à la tête du

lion.

Une autre fois, quand elle se sentait d'humeur plus grave, elle

prenait son ardoise et un petit panier plein de notes et d'autres

documents qui ressemblaient plus à des papillotes qu'à toute autre

chose, et elle essayait d'en tirer un résultat quelconque. Elle

les comparait très-sérieusement, elle posait sur l'ardoise des

chiffres qu'elle effaçait, elle comptait dans tous les sens les

doigts de sa main gauche, après quoi elle avait l'air si vexé, si

découragé et si malheureux, que j'avais du chagrin de voir

s'assombrir, pour me satisfaire, ce charmant petit visage; alors

je m'approchais d'elle tout doucement, et je lui disais:

«Qu'est-ce que vous avez, Dora?»

Elle me regardait d'un air désolé et répondait: «Ce sont ces

vilains comptes qui ne veulent pas aller comme il faut; j'en ai la

migraine: ils s'obstinent à ne pas faire ce que je veux!»

Alors je lui disais: «Essayons un peu ensemble; je vais vous

montrer, ma Dora.»

Puis je commençais une démonstration pratique; Dora m'écoutait

pendant cinq minutes avec la plus profonde attention, auprès quoi

elle commençait à se sentir horriblement fatiguée, et cherchait à

s'égayer en roulant mes cheveux autour de ses doigts, ou en

rabattant le col de ma chemise pour voir si cela m'allait bien.

Quand je voulais un peu réprimer son enjouement et que je

continuais mes raisonnements, elle avait l'air si désolé et si

effarouché, que je me rappelais tout à coup comme un reproche, en

la voyant si triste, sa gaieté naturelle le jour où je l'avais vue

pour la première fois: je laissais tomber le crayon en me répétant

que c'était une femme-enfant, et je la priais de prendre sa

guitare.

J'avais beaucoup à travailler et de nombreux soucis, mais je

gardais tout cela pour moi. Je suis loin de croire maintenant que

j'aie eu raison d'agir ainsi, mais je le faisais par tendresse

pour ma femme-enfant. J'examine mon coeur, et c'est sans la

moindre réserve que je confie à ces pages mes plus secrètes

pensées. Je sentais bien qu'il me manquait quelque chose, mais

cela n'allait pas jusqu'à altérer le bonheur de ma vie. Quand je

me promenais seul par un beau soleil, et que je songeais aux jours

d'été où la terre entière semblait remplie de ma jeune passion, je

sentais que mes rêves ne s'étaient pas parfaitement réalisés, mais

je croyais que ce n'était qu'une ombre adoucie de la douce gloire

du passé. Parfois, je me disais bien que j'aurais préféré trouver

chez ma femme un conseiller plus sûr, plus de raison, de fermeté

et de caractère; j'aurais désiré qu'elle pût me soutenir et

m'aider, qu'elle possédât le pouvoir de combler les lacunes que je

sentais en moi, mais je me disais aussi qu'un tel bonheur n'était

pas de ce monde, et qu'il ne devait pas, ne pouvait pas exister.

J'étais encore, pour l'âge, un jeune garçon plutôt qu'un mari. Je

n'avais connu, pour me former par leur salutaire influence,

d'autres chagrins que ceux qu'on a pu lire dans ce récit. Si je me

trompais, et cela m'arrivait peut-être bien souvent, c'étaient mon

amour et mon peu d'expérience qui m'égaraient. Je dis l'exacte

vérité. À quoi me servirait maintenant la dissimulation?

C'était donc sur moi que retombaient toutes les difficultés et les

soucis de notre vie; elle n'en prenait pas sa part. Notre ménage

était à peu près dans le même gâchis qu'au début; seulement je m'y

étais habitué, et j'avais au moins le plaisir de voir que Dora

n'avait presque jamais de chagrin. Elle avait retrouvé toute sa

gaieté folâtre; elle m'aimait de tout son coeur et s'amusait comme

autrefois c'est-à-dire comme un enfant.

Quand les débats des Chambres avaient été assommants (je ne parle

que de leur longueur, et non de leur qualité, car, sous ce dernier

rapport, ils n'étaient jamais autrement), et que je rentrais tard,

Dora ne voulait jamais s'endormir avant que je fusse rentré, et

descendait toujours pour me recevoir. Quand je n'avais pas à

m'occuper du travail qui m'avait coûté tant de labeur

sténographique, et que je pouvais écrire pour mon propre compte,

elle venait s'asseoir tranquillement près de moi, si tard que ce

pût être, et elle était tellement silencieuse que souvent je la

croyais endormie. Mais en général, quand je levais la tête, je

voyais ses yeux bleus fixés sur moi avec l'attention tranquille

dont j'ai déjà parlé.

«Ce pauvre garçon! doit-il être fatigué! dit-elle un soir, au

moment où je fermais mon pupitre.

-- Cette pauvre petite fille! doit-elle être fatiguée! répondis-

je. Ce serait à moi à vous dire cela, Dora. Une autre fois, vous

irez vous coucher, mon amour; il est beaucoup trop tard pour vous.

-- Oh! non! ne m'envoyez pas coucher, dit Dora d'un ton suppliant.

Je vous en prie, ne faites pas ça!

-- Dora!»

À mon grand étonnement, elle pleurait sur mon épaule.

«Vous n'êtes donc pas bien, ma petite; vous n'êtes pas heureuse?

-- Si, je suis très-bien, et très-heureuse, dit Dora. Mais

promettez-moi que vous me laisserez rester près de vous pour vous

voir écrire.

-- Voyez un peu la belle vue pour ces jolis yeux, et à minuit

encore! répondis-je.

-- Vrai? est-ce que vous les trouvez jolis? reprit Dora en riant;

je suis si contente qu'ils soient jolis!

-- Petite glorieuse!» lui dis-je.

Mais non, ce n'était pas de la vanité, c'était une joie naïve de

se sentir admirée par moi. Je le savais bien avant qu'elle me le

dit:

«Si vous les trouvez jolis, dites-moi que vous me permettrez

toujours de vous regarder écrire! dit Dora; les trouvez-vous

jolis?

-- Très-jolis!

-- Alors laissez-moi vous regarder écrire.

-- J'ai peur que cela ne les embellisse pas, Dora.

-- Mais si certainement! parce que voyez-vous, monsieur le savant,

cela vous empêchera de m'oublier, pendant que vous êtes plongé

dans vos méditations silencieuses. Est-ce que vous serez fâché si

je vous dis quelque chose de bien niais, plus niais encore qu'à

l'ordinaire?

-- Voyons donc cette merveille?

-- Laissez-moi vous donner vos plumes à mesure que vous en aurez

besoin, me dit Dora. J'ai envie d'avoir quelque chose à faire pour

vous pendant ces longues heures où vous êtes si occupé. Voulez-

vous que je les prenne pour vous les donner?»

Le souvenir de sa joie charmante quand je lui dis oui me fait

venir les larmes aux yeux. Lorsque je me remis à écrire le

lendemain, elle était établie près de moi avec un gros paquet de

plumes; cela se renouvela régulièrement chaque fois. Le plaisir

qu'elle avait à s'associer ainsi à mon travail, et son ravissement

chaque fois que j'avais besoin d'une plume, ce qui m'arrivait sans

cesse, me donnèrent l'idée de lui donner une satisfaction plus

grande encore. Je faisais semblant, de temps à autre, d'avoir

besoin d'elle pour me copier une ou deux pages de mon manuscrit.

Alors elle était dans toute sa gloire. Il fallait la voir se

préparer pour cette grande entreprise, mettre son tablier,

emprunter des chiffons à la cuisine pour essuyer sa plume, et le

temps qu'elle y mettait, et le nombre de fois qu'elle en lisait

des passages à Jip, comme s'il pouvait comprendre; puis enfin elle

signait sa page comme si l'oeuvre fût restée incomplète sans le

nom du copiste, et me l'apportait, toute joyeuse d'avoir achevé

son devoir, en me jetant les bras autour du cou. Souvenir charmant

pour moi, quand les autres n'y verraient que des enfantillages!

Peu de temps après, elle prit possession des clefs, qu'elle

promenait par toute la maison dans un petit panier attaché à sa

ceinture. En général, les armoires auxquelles elles appartenaient

n'étaient pas fermées, et les clefs finirent par ne plus servir

qu'à amuser Jip, mais Dora était contente, et cela me suffisait.

Elle était convaincue que cette mesure devait produire le meilleur

effet, et nous étions joyeux comme deux enfants qui font tenir

ménage à leur poupée pour de rire.

C'est ainsi que se passait notre vie; Dora témoignait presque

autant de tendresse à ma tante qu'à moi, et lui parlait souvent du

temps où elle la regardait comme «une vieille grognon.» Jamais ma

tante n'avait pris autant de peine pour personne. Elle faisait la

cour à Jip, qui n'y répondait nullement; elle écoutait tous les

jours Dora jouer de la guitare, elle qui n'aimait pas la musique;

elle ne parlait jamais mal de notre série d'_Incapables_, et

pourtant la tentation devait être bien grande pour elle; elle

faisait à pied des courses énormes pour rapporter à Dora toutes

sortes de petites choses dont elle avait envie, et chaque fois

qu'elle nous arrivait par le jardin et que Dora n'était pas en

bas, on l'entendait dire, au bas de l'escalier, d'une voix qui

retentissait joyeusement par toute la maison:

«Mais où est donc Petite-Fleur?»

David Copperfield - Tome II · 第 21 / 53 题