CHAPITRE XII.

Une noirceur.

Je sais qu'il ne m'appartient pas de raconter, bien que ce

manuscrit ne soit destiné qu'à moi seul, avec quelle ardeur je

m'appliquai à faire des progrès dans tous les menus détails de

cette malheureuse sténographie, pour répondre à l'attente de Dora

et à la confiance de ses tantes. J'ajouterai seulement, à ce que

j'ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente

énergie qui commençait alors à devenir le fond de mon caractère,

que c'est à ces qualités surtout que j'ai dû plus tard le bonheur

de réussir. J'ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette

vie; bien des gens ont travaillé plus que moi, sans avoir autant

de succès; mais je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans

les habitudes de ponctualité, d'ordre et de diligence que je

commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j'acquis

alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la

fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être

à l'instant même. Dieu sait que je n'écris pas cela pour me

vanter! Il faudrait être véritablement un saint pour n'avoir pas à

regretter, en repassant toute sa vie comme je le fais ici, page

par page, bien des talents négligés, bien des occasions favorables

perdues, bien des erreurs et bien des fautes. Il est probable que

j'ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j'avais reçus.

Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-là,

tout ce que j'ai eu à faire dans ce monde, j'ai essayé de le bien

faire; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris,

et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai

toujours sérieusement marché à mon but. Je ne crois pas qu'il soit

possible, même à ceux qui ont de grandes familles, de réussir

s'ils n'unissent pas à leur talent naturel des qualités simples,

solides, laborieuses, et surtout une légitime confiance dans le

succès: il n'y a rien de tel en ce monde que de vouloir. Des

talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi

dire les deux montants de l'échelle où il faut grimper, mais,

avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et résistant;

rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et

sincère. Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je

m'y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n'ai

jamais affecté de la déprécier. Voilà des règles dont je me suis

trouvé bien.

Je ne veux pas répéter ici combien je dois à Agnès de

reconnaissance dans la pratique de ces préceptes. Mon récit

m'entraîne vers elle comme ma reconnaissance et mon amour.

Elle vint faire chez le docteur une visite de quinze jours.

M. Wickfield était un vieil ami de cet excellent homme qui

désirait le voir pour tâcher de lui faire du bien. Agnès lui avait

parlé de son père à sa dernière visite à Londres, et ce voyage

était le résultat de leur conversation. Elle accompagna

M. Wickfield. Je ne fus pas surpris d'apprendre qu'elle avait

promis à mistress Heep de lui trouver un logement dans le

voisinage; ses rhumatismes exigeaient, disait-elle, un changement

d'air, et elle serait charmée de se trouver en si bonne compagnie.

Je ne fus pas surpris non plus de voir le lendemain Uriah arriver,

comme un bon fils qu'il était, pour installer sa respectable mère.

«Voyez-vous, maître Copperfield, dit-il en m'imposant sa société

tandis que je me promenais dans le jardin du docteur, quand on

aime, on est jaloux, ou tout au moins on désire pouvoir veiller

sur l'objet aimé.

-- De qui donc êtes-vous jaloux, maintenant? lui dis-je.

-- Grâce à vous, maître Copperfield, reprit-il, de personne en

particulier pour le moment, pas d'un homme, au moins!

-- Seriez-vous par hasard jaloux d'une femme?»

Il me lança un regard de côté avec ses sinistres yeux rouges et se

mit à rire.

«Réellement, maître Copperfield, dit-il... je devrais dire

monsieur Copperfield, mais vous me pardonnerez cette habitude

invétérée; vous êtes si adroit, vrai, vous me débouchez comme avec

un tire-bouchon! Eh bien! je n'hésite pas à vous le dire, et il

posa sur moi sa main gluante et poissée, je n'ai jamais été

l'enfant chéri des dames, je n'ai jamais beaucoup plu à mistress

Strong.»

Ses yeux devenaient verts, tandis qu'il me regardait avec une ruse

infernale.

«Que voulez-vous dire? lui demandai-je.

-- Mais bien que je sois procureur, maître Copperfield, reprit-il

avec un petit rire sec, je veux dire, pour le moment, exactement

ce que je dis.

-- Et que veut dire votre regard? continuai-je avec calme.

-- Mon regard? Mais Copperfield, vous devenez bien exigeant. Que

veut dire mon regard?

-- Oui, dis-je, votre regard?»

Il parut enchanté, et rit d'aussi bon coeur qu'il savait rire.

Après s'être gratté le menton, il reprit lentement et les yeux

baissés:

«Quand je n'étais qu'un humble commis, elle m'a toujours méprisé.

Elle voulait toujours attirer mon Agnès chez elle, et elle avait

bien de l'amitié pour vous, maître Copperfield. Mais moi, j'étais

trop au-dessous d'elle pour qu'elle me remarquât.

-- Eh bien! dis-je, quand cela serait?

-- Et au-dessous de _lui_ aussi, poursuivit Uriah très-

distinctement et d'un ton de réflexion, tout en continuant à se

gratter le menton.

-- Vous devriez connaître assez le docteur, dis-je, pour savoir

qu'avec son esprit distrait il ne songeait pas à vous quand vous

n'étiez pas sous ses yeux.»

Il me regarda de nouveau de côté, allongea son maigre visage pour

pouvoir se gratter plus commodément, et me répondit:

«Oh! je ne parle pas du docteur; oh! certes non; pauvre homme! Je

parle de M. Maldon.»

Mon coeur se serra; tous mes doutes, toutes mes appréhensions sur

ce sujet, toute la paix et tout le bonheur du docteur, tout ce

mélange d'innocence et d'imprudence dont je n'avais pu pénétrer le

mystère, tout cela, je vis en un moment que c'était à la merci de

ce misérable grimacier.

«Jamais il n'entrait dans le bureau sans me dire de m'en aller et

me pousser dehors, dit Uriah; ne voilà-t-il pas un beau monsieur!

Moi j'étais doux et humble comme je le suis toujours. Mais, c'est

égal, je n'aimais pas ça dans ce temps-là, pas plus que je ne

l'aime aujourd'hui.»

Il cessa de se gratter le menton et se mit à sucer ses joues de

manière qu'elles devaient se toucher à l'intérieur, toujours en me

jetant le même regard oblique et faux.

«C'est ce que vous appelez une jolie femme, continua-t-il quand sa

figure eut repris peu à peu sa forme naturelle; et je comprends

qu'elle ne voie pas d'un très-bon oeil un homme comme moi. Elle

aurait bientôt, j'en suis sûr, donné à mon Agnès le désir de viser

plus haut; mais si je ne suis pas un godelureau à plaire aux

dames, maître Copperfield, cela n'empêche pas qu'on ait des yeux

pour voir. Nous autres, avec notre humilité, en général, nous

avons des yeux, et nous nous en servons!»

J'essayai de prendre un air libre et dégagé, mais je voyais bien,

à sa figure, que je ne lui donnais pas le change sur mes

inquiétudes.

«Je ne veux pas me laisser battre, Copperfield, continua-t-il tout

en fronçant, avec un air diabolique, l'endroit où auraient dû se

trouver ses sourcils roux, s'il avait eu des sourcils, et je ferai

ce que je pourrai pour mettre un terme à cette liaison. Je ne

l'approuve pas. Je ne crains pas de vous avouer que je ne suis

pas, de ma nature, un mari commode, et que je veux éloigner les

intrus. Je n'ai pas envie de m'exposer à ce qu'on vienne comploter

contre moi.

-- C'est vous qui complotez toujours, et vous vous figurez que

tout le monde fait comme vous, lui dis-je.

-- C'est possible, maître Copperfield, répondit-il; mais j'ai un

but, comme disait toujours mon associé, et je ferai des pieds et

des mains pour y parvenir. J'ai beau être humble, je ne veux pas

me laisser faire. Je n'ai pas envie qu'on vienne en mon chemin.

Tenez, réellement, il faudra que je leur fasse tourner les talons,

maître Copperfield.

-- Je ne vous comprends pas, dis-je.

-- Vraiment! répondit-il avec un de ses soubresauts habituels.

Cela m'étonne, maître Copperfield, vous qui avez tant d'esprit. Je

tâcherai d'être plus clair une autre fois. Tiens! n'est-ce pas

M. Maldon que je vois là-bas à cheval? Il va sonner à la grille,

je crois!

-- Il en a l'air,» répondis-je aussi négligemment que je pus.

Uriah s'arrêta tout court, mit ses mains entre ses genoux, et se

courba en deux, à force de rire; c'était un rire parfaitement

silencieux: on n'entendait rien. J'étais tellement indigné de son

odieuse conduite, et surtout de ses derniers propos, que je lui

tournai le dos sans plus de cérémonie, le laissant là, courbé en

deux, rire à son aise dans le jardin, où il avait l'air d'un

épouvantail pour les moineaux.

Ce ne fut pas ce soir-là, mais deux jours après, un samedi, je me

le rappelle bien, que je menai Agnès voir Dora. J'avais arrangé

d'avance la visite avec miss Savinia, et on avait invité Agnès à

prendre le thé.

J'étais également fier et inquiet, fier de ma chère petite

fiancée, inquiet de savoir si elle plairait à Agnès. Tout le long

de la route de Putney (Agnès était dans l'omnibus et moi sur

l'impériale) je cherchais à me représenter Dora sous un de ces

charmants aspects que je lui connaissais si bien; tantôt je me

disais que je voudrais la trouver exactement comme elle était tel

jour; puis je me disais que j'aimerais peut-être mieux la voir

comme tel autre; je m'en donnais la fièvre.

En tout cas, j'étais sûr qu'elle serait très-jolie; mais il arriva

que jamais elle ne m'avait paru si charmante. Elle n'était pas

dans le salon quand je présentai Agnès à ses deux petites tantes;

elle s'était sauvée par timidité. Mais maintenant, je savais où il

fallait aller la chercher, et je la retrouvai qui se bouchait les

oreilles, la tête appuyée contre le même mur que le premier jour.

D'abord elle me dit qu'elle ne voulait pas venir, puis elle me

demanda de lui accorder cinq minutes à ma montre. Puis enfin elle

passa son bras dans le mien; son gentil petit minois était couvert

d'une modeste rougeur; jamais elle n'avait été si jolie; mais,

quand nous entrâmes dans le salon, elle devint toute pâle, ce qui

la rendait dix fois plus jolie encore.

Dora avait peur d'Agnès. Elle m'avait dit qu'elle savait bien

qu'Agnès «avait trop d'esprit.» Mais quand elle la vit qui la

regardait de ses yeux à la fois si sérieux et si gais, si pensifs

et si bons, elle poussa un petit cri de joyeuse surprise, se jeta

dans les bras d'Agnès, et posa doucement sa joue innocente contre

la sienne.

Jamais je n'avais été si heureux, jamais je n'avais été si content

que quand je les vis s'asseoir tout près l'une de l'autre. Quel

plaisir de voir ma petite chérie regarder si simplement les yeux

si affectueux d'Agnès! Quelle joie de voir la tendresse avec

laquelle Agnès la couvait de son regard incomparable.

Miss Savinia et miss Clarissa partageaient ma joie à leur manière;

jamais vous n'avez vu un thé si gai. C'était miss Clarissa qui y

présidait; moi je coupais et je faisais circuler le pudding glacé

au raisin de Corinthe: les deux petites soeurs aimaient, comme les

oiseaux, à en becqueter les grains et le sucre; miss Savinia nous

regardait d'un air de bienveillante protection, comme si notre

amour et notre bonheur étaient son ouvrage; nous étions tous

parfaitement contents de nous et des autres.

La douce sérénité d'Agnès leur avait gagné le coeur à toutes. Elle

semblait être venue compléter notre heureux petit cercle. Avec

quel tranquille intérêt elle s'occupait de tout ce qui intéressait

Dora! avec quelle gaieté elle avait su se faire bien venir tout de

suite de Jip! avec quel aimable enjouement elle plaisantait Dora,

qui n'osait pas venir s'asseoir à côté de moi! avec quelle grâce

modeste et simple elle arrachait à Dora enchantée une foule de

petites confidences qui la faisaient rougir jusque dans le blanc

des yeux!

«Je suis si contente que vous m'aimiez, dit Dora quand nous eûmes

fini de prendre le thé! Je n'en étais pas sûre, et maintenant que

Julia Mills est partie, j'ai encore plus besoin qu'on m'aime.»

Je me rappelle que j'ai oublié d'annoncer ce fait important. Miss

Mills s'était embarquée, et nous avions été, Dora et moi, lui

rendre visite à bord du bâtiment en rade à Gravesend; on nous

avait donné, pour le goûter, du gingembre confit, du guava, et

toute sorte d'autres friandises de ce genre; nous avions laissé

miss Mills en larmes, assise sur un pliant à bord. Elle avait sous

le bras un gros registre où elle se proposait de consigner jour

par jour, et de soigneusement renfermer sous clef, les réflexions

que lui inspirerait le spectacle de l'océan.

Agnès dit qu'elle avait bien peur que je n'eusse fait d'elle un

portrait peu agréable, mais Dora l'assura aussitôt du contraire.

«Oh! non, dit-elle en secouant ses jolies petites boucles, au

contraire, il ne tarissait pas en louanges sur votre compte. Il

fait même tant de cas de votre opinion, que je la redoutais

presque pour moi.

-- Ma bonne opinion ne peut rien ajouter à son affection pour

certaines personnes, dit Agnès en souriant: il n'en a que faire.

-- Oh! mais, dites-le-moi tout de même, reprit Dora de sa voix la

plus caressante, si cela se peut.»

Nous nous divertîmes fort de ce que Dora tenait tant à ce qu'on

l'aimât.

Là-dessus, pour se venger, elle me dit des sottises, déclarant

qu'elle ne m'aimait pas du tout; et, dans tous ces heureux

enfantillages, la soirée nous sembla bien courte. L'omnibus allait

passer, il fallait partir. J'étais tout seul devant le feu. Dora

entra tout doucement pour m'embrasser avant mon départ, selon sa

coutume.

«N'est-ce pas, Dody, que si j'avais eu une pareille amie depuis

bien longtemps, me dit-elle avec ses yeux pétillants et sa petite

main occupée après les boutons de mon habit, n'est-ce pas que

j'aurais peut-être plus d'esprit que je n'en ai?

-- Mon amour! lui dis-je; quelle folie!

-- Croyez-vous que ce soit une folie? reprit Dora sans me

regarder. En êtes-vous bien sûr?

-- Mais parfaitement sûr!

-- J'ai oublié, dit Dora tout en continuant à tourner et retourner

mon bouton, quel est votre degré de parenté avec Agnès, méchant?

-- Elle n'est pas ma parente, répondis-je, mais nous avons été

élevés ensemble, comme frère et soeur.

-- Je me demande comment vous avez jamais pu devenir amoureux de

moi, dit Dora, en s'attaquant à un autre bouton de mon habit.

-- Peut-être parce qu'il n'était pas possible de vous voir sans

vous aimer, Dora.

-- Mais si vous ne m'aviez jamais vue? dit Dora, en passant à un

autre bouton.

-- Mais si nous n'étions nés ni l'un ni l'autre, lui répondis-je

gaiement.»

Je me demandais à quoi elle pensait, tandis que j'admirais en

silence la douce petite main qui passait en revue successivement

tous les boutons de mon habit, les boucles ondoyantes qui

tombaient sur mon épaule, ou les longs cils qui abritaient ses

yeux baissés. À la fin elle les leva vers moi, se dressa sur la

pointe des pieds pour me donner, d'un air plus pensif que de

coutume, son précieux petit baiser une fois, deux fois, trois

fois; puis elle sortit de la chambre.

Tout le monde rentra cinq minutes après: Dora avait repris sa

gaieté habituelle. Elle était décidée à faire exécuter à Jip tous

ses exercices avant l'arrivée de l'omnibus. Cela fut si long (non

pas par la variété des évolutions, mais par la mauvaise volonté de

Jip) que la voiture était devant la porte avant qu'on en eût vu

seulement la moitié. Agnès et Dora se séparèrent à la hâte, mais

fort tendrement; il fut convenu que Dora écrirait à Agnès (à

condition qu'elle ne trouverait pas ses lettres trop niaises) et

qu'Agnès lui répondrait. Il y eut de nouveaux adieux à la porte de

l'omnibus, qui se répétèrent quand Dora, en dépit des remontrances

de miss Savinia, courut encore une fois à la portière de la

voiture, pour rappeler à Agnès sa promesse, et pour faire voltiger

devant moi ses charmantes petites boucles.

L'omnibus devait nous déposer près de Covent-Garden, et là nous

avions à prendre une autre voiture pour arriver à Highgate.

J'attendais impatiemment le moment où je me trouverais seul avec

Agnès, pour savoir ce qu'elle me dirait de Dora. Ah! quel éloge

elle m'en fit! avec quelle tendresse et quelle bonté elle me

félicita d'avoir gagné le coeur de cette charmante petite

créature, qui avait déployé devant elle toute sa grâce innocente!

avec quel sérieux elle me rappela, sans en avoir l'air, la

responsabilité qui pesait sur moi!

Jamais, non jamais, je n'avais aimé Dora si profondément ni si

efficacement que ce jour-là. Lorsque nous fûmes descendus de

voiture, et que nous fûmes entrés dans le tranquille sentier qui

conduisait à la maison du docteur, je dis à Agnès que c'était à

elle que je devais ce bonheur.

«Quand vous étiez assise près d'elle, lui dis-je, vous aviez l'air

d'être son ange gardien, comme vous êtes le mien, Agnès.

-- Un pauvre ange, reprit-elle, mais fidèle.»

La douceur de sa voix m'alla au coeur; je repris tout

naturellement:

«Vous semblez avoir retrouvé toute cette sérénité qui n'appartient

qu'à vous, Agnès; cela me fait espérer que vous êtes plus heureuse

dans votre intérieur.

-- Je suis plus heureuse dans mon propre coeur, dit-elle; il est

tranquille et joyeux.»

Je regardai ce beau visage à la lueur des étoiles: il me parut

plus noble encore.

«Il n'y a rien de changé chez nous, dit Agnès, après un moment de

silence.

-- Je ne voudrais pas faire une nouvelle allusion... je ne

voudrais pas vous tourmenter, Agnès, mais je ne puis m'empêcher de

vous demander... vous savez bien ce dont nous avons parlé la

dernière fois que je vous ai vue?

-- Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-elle.

-- J'ai tant pensé à tout cela!

-- Pensez-y moins. Rappelez-vous que j'ai confiance dans

l'affection simple et fidèle: ne craignez rien pour moi, Trotwood,

ajouta-t-elle au bout d'un moment; je ne ferai jamais ce que vous

craignez de me voir faire.»

Je ne l'avais jamais craint dans les moments de tranquille

réflexion, et pourtant ce fut pour moi un soulagement inexprimable

que d'en recevoir l'assurance de cette bouche candide et sincère.

Je le lui dis avec vivacité.

«Et quand cette visite sera finie, lui dis-je, car nous ne sommes

pas sûrs de nous retrouver seuls une autre fois; serez-vous bien

longtemps sans revenir à Londres, ma chère Agnès?

-- Probablement, répondit-elle. Je crois qu'il vaut mieux, pour

mon père que nous restions chez nous. Nous ne nous verrons donc

pas souvent d'ici à quelque temps, mais j'écrirai à Dora, et

j'aurai par elle de vos nouvelles.»

Nous arrivions dans la cour de la petite maison du docteur. Il

commentait à être tard. On voyait briller une lumière à la fenêtre

de la chambre de mistress Strong, Agnès me la montra et me dit

bonsoir.

«Ne soyez pas troublé, me dit-elle en me donnant la main; par la

pensée de nos chagrins et de nos soucis. Rien ne peut me rendre

plus heureuse que votre bonheur. Si jamais vous pouvez me venir en

aide, soyez sûr que je vous le demanderai. Que Dieu continue de

vous bénir!»

Son sourire était si tendre, sa voix était si gaie qu'il me

semblait encore voir et entendre auprès d'elle ma petite Dora. Je

restai un moment sous le portique, les yeux fixés sur les étoiles,

le coeur plein d'amour et de reconnaissance, puis je rentrai

lentement. J'avais loué une chambre tout près, et j'allais passer

la grille, lorsque, en tournant par hasard la tête, je vis de la

lumière dans le cabinet du docteur. Il me vint à l'esprit que

peut-être il avait travaillé au Dictionnaire sans mon aide. Je

voulus m'en assurer, et, en tout cas, lui dire bonsoir, pendant

qu'il était encore au milieu de ses livres; traversant donc

doucement le vestibule, j'entrai dans son cabinet.

La première personne que je vis à la faible lueur de la lampe, ce

fut Uriah. J'en fus surpris. Il était debout près de la table du

docteur, avec une de ses mains de squelette étendue sur sa bouche.

Le docteur était assis dans son fauteuil, et tenait sa tête cachée

dans ses mains. M. Wickfield, l'air cruellement troublé et

affligé, se penchait en avant, osant à peine toucher le bras de

son ami.

Un instant, je crus que le docteur était malade. Je fis un pas

vers lui avec empressement, mais je rencontrai le regard d'Uriah;

alors je compris de quoi il s'agissait. Je voulais me retirer,

mais le docteur fit un geste pour me retenir: je restai.

«En tout cas, dit Uriah, se tordant d'une façon horrible, nous

ferons aussi bien de fermer la porte: il n'y a pas besoin d'aller

crier ça par-dessus les toits.»

En même temps, il s'avança vers la porte sur la pointe du pied, et

la ferma soigneusement. Il revint ensuite reprendre la même

position. Il y avait dans sa voix et dans toutes ses manières un

zèle et une compassion hypocrites qui m'étaient plus intolérables

que l'impudence la plus hardie.

«J'ai cru de mon devoir, maître Copperfield, dit Uriah, de faire

connaître au docteur Strong ce dont nous avons déjà causé, vous et

moi, vous savez, le jour où vous ne m'avez pas parfaitement

compris?»

Je lui lançai un regard sans dire un seul mot, et je m'approchai

de mon bon vieux maître pour lui murmurer quelques paroles de

consolation et d'encouragement. Il posa sa main sur mon épaule,

comme il avait coutume de le faire quand je n'étais qu'un tout

petit garçon, mais il ne releva pas sa tête blanchie.

«Comme vous ne m'avez pas compris, maître Copperfield, reprit

Uriah du même ton officieux, je prendrai la liberté de dire

humblement ici, où nous sommes entre amis, que j'ai appelé

l'attention du docteur Strong sur la conduite de mistress Strong.

C'est bien malgré moi, je vous assure, Copperfield, que je me

trouve mêlé à quelque chose de si désagréable; mais le fait est

qu'on se trouve toujours mêlé à ce qu'on voudrait éviter. Voilà ce

que je voulais dire, monsieur, le jour où vous ne m'avez pas

compris.»

Je ne sais comment je résistai au désir de le prendre au collet et

de l'étrangler.

«Je ne me suis probablement pas bien expliqué, ni vous non plus,

continua-t-il. Naturellement, nous n'avions pas grande envie de

nous étendre sur un pareil sujet. Cependant, j'ai enfin pris mon

parti de parler clairement, et j'ai dit au docteur Strong que...

Ne parliez-vous pas, monsieur?»

Ceci s'adressait au docteur, qui avait fait entendre un

gémissement. Nul coeur n'aurait pu s'empêcher d'en être touché!

excepté pourtant celui d'Uriah.

«Je disais au docteur Strong, reprit-il, que tout le monde pouvait

s'apercevoir qu'il y avait trop d'intimité entre M. Meldon et sa

charmante cousine. Réellement le temps est venu (puisque nous nous

trouvons mêlés à des choses qui ne devraient pas être) où le

docteur Strong doit apprendre que cela était clair comme le jour

pour tout le monde, dès avant le départ de M. Meldon pour les

Indes; que M. Meldon n'est pas revenu pour autre chose, et que ce

n'est pas pour autre chose qu'il est toujours ici. Quand vous êtes

entré, monsieur, je priais mon associé, et il se tourna vers

M. Wickfield, de bien vouloir dire en son âme et conscience, au

docteur Strong, s'il n'avait pas été depuis longtemps du même

avis. M. Wickfield, voulez-vous être assez bon pour nous le dire?

Oui, ou non, monsieur? Allons, mon associé!

-- Pour l'amour de Dieu, mon cher ami, dit M. Wickfield en posant

de nouveau sa main d'un air indécis sur le bras du docteur,

n'attachez pas trop d'importance à des soupçons que j'ai pu

former.

-- Ah! cria Uriah, en secouant la tête, quelle triste confirmation

de mes paroles, n'est-ce pas? lui! un si ancien ami! Mais,

Copperfield, je n'étais encore qu'un petit commis dans ses

bureaux, que je le voyais déjà, non pas une fois, mais vingt fois,

tout troublé (et il avait bien raison en sa qualité de père, ce

n'est pas moi qui l'en blâmerai) à la pensée que miss Agnès se

trouvait mêlée avec des choses qui ne doivent pas être.

-- Mon cher Strong, dit M. Wickfield d'une voix tremblante, mon

bon ami, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai toujours eu le

défaut de chercher chez tout le monde un mobile dominant, et de

juger toutes les actions des hommes par ce principe étroit. C'est

peut-être bien ce qui m'a trompé encore dans cette circonstance,

en me donnant des doutes téméraires.

-- Vous avez eu des doutes, Wickfield, dit le docteur, sans

relever la tête, vous avez eu des doutes?

-- Parlez, mon associé, dit Uriah.

-- J'en ai eu certainement quelquefois, dit M. Wickfield, mais,

... que Dieu me pardonne, je croyais que vous en aviez aussi.

-- Non, non, non! répondit le docteur du ton le plus pathétique.

-- J'avais cru, dit M. Wickfield, que, lorsque vous aviez désiré

envoyer Meldon à l'étranger, c'était dans le but d'amener une

séparation désirable.

-- Non, non, non! répondit le docteur, c'était pour faire plaisir

à Annie, que j'ai cherché à caser le compagnon de son enfance.

Rien de plus.

-- Je l'ai bien vu après, dit M. Wickfield, et je n'en pouvais

douter, mais je croyais... rappelez-vous, je vous prie, que j'ai

toujours eu le malheur de tout juger à un point de vue trop

étroit... je croyais que, dans un cas où il y avait une telle

différence d'âge...

-- C'est comme cela qu'il faut envisager la chose, n'est-ce pas,

maître Copperfield? fit observer Uriah, avec une hypocrite et

insolente pitié.

-- Il ne me semblait pas impossible qu'une personne si jeune et si

charmante, pût, malgré tout son respect pour vous, avoir cédé, en

vous épousant, à des considérations purement mondaines. Je ne

songeais pas à une foule d'autres raisons et de sentiments qui

pouvaient l'avoir décidée. Pour l'amour du ciel, n'oubliez pas

cela!

-- Quelle charité d'interprétation! dit Uriah, en secouant ta

tête.

-- Comme je ne la considérais qu'à mon point de vue, dit

M. Wickfield, au nom de tout ce qui vous est cher, mon vieil ami,

je vous supplie de bien y réfléchir par vous-même; je suis forcé

de vous avouer, car je ne puis m'en empêcher...

-- Non, c'est impossible, monsieur Wickfield, dit Uriah, une fois

que vous en êtes venu là.

-- Je suis forcé d'avouer, dit M. Wickfield, en regardant son

associé d'un air piteux et désolé, que j'ai eu des doutes sur

elle, que j'ai cru qu'elle manquait à ses devoirs envers vous; et

que, s'il faut tout vous dire, j'ai été parfois inquiet de la

pensée qu'Agnès était assez liée avec elle pour voir ce que je

voyais, ou du moins ce que croyait voir mon esprit prévenu. Je ne

l'ai jamais dit à personne. Je me serais bien gardé d'en donner

l'idée à personne. Et, quelque terrible que cela puisse être pour

vous à entendre, dit M. Wickfield, vaincu par son émotion, si vous

saviez quel mal cela me fait de vous le dire, vous auriez pitié de

moi!»

Le docteur, avec sa parfaite bonté, lui tendit la main.

M. Wickfield la tint un moment dans les siennes, et resta la tête

baissée tristement.

«Ce qu'il y a de bien sûr, dit Uriah qui, pendant tout ce temps-

là, se tortillait en silence comme une anguille, c'est que c'est

pour tout le monde un sujet fort pénible. Mais, puisque nous avons

été aussi loin, je prendrai la liberté de faire observer que

Copperfield s'en était également aperçu.»

Je me tournai vers lui, et je lui demandai comment il osait me

mettre en jeu.

«Oh! c'est très-bien à vous, Copperfield, reprit Uriah, et nous

savons tous combien vous êtes bon et aimable; mais vous savez que

l'autre soir, quand je vous en ai parlé, vous avez compris tout de

suite ce que je voulais dire. Vous le savez, Copperfield, ne le

niez pas! Je sais bien que, si vous le niez, c'est dans

d'excellentes intentions; mais ne le niez pas, Copperfield!»

Je vis s'arrêter un moment sur moi le doux regard du bon vieux

docteur, et je sentis qu'il ne pourrait lire que trop clairement

sur mon visage l'aveu de mes soupçons et de mes doutes. Il était

inutile de dire le contraire; je n'y pouvais rien; je ne pouvais

pas me contredire moi-même.

Tout le monde s'était tu: le docteur se leva et traversa deux ou

trois fois la chambre, puis il se rapprocha de l'endroit où était

son fauteuil, et s'appuya sur le dossier, enfin, essuyant de temps

en temps ses larmes, il nous dit avec une droiture simple qui lui

faisait, selon moi, beaucoup plus d'honneur que s'il avait cherché

à cacher son émotion:

«J'ai eu de grands torts. Je crois sincèrement que j'ai eu de

grands torts. J'ai exposé une personne qui tient la première place

dans mon coeur, à des difficultés et à des soupçons dont, sans

moi, elle n'aurait jamais été l'objet.»

Uriah Heep fit entendre une sorte de reniflement: Je suppose que

c'était pour exprimer sa sympathie.

«Jamais, sans moi, dit le docteur, mon Annie n'aurait été exposés

à de tels soupçons. Je suis vieux, messieurs, vous le savez; je

sens, ce soir, que je n'ai plus guère de liens qui me rattachent à

la vie. Mais, je réponds sur ma vie, oui, sur ma vie, de la

fidélité et de l'honneur de la chère femme qui a été le sujet de

cette conversation!»

Je ne crois pas qu'on eut pu trouver ni parmi les plus nobles

chevaliers, ni parmi les plus beaux types inventés jamais par

l'imagination des peintres, un vieillard capable de parler avec

une dignité plus émouvante que ce bon vieux docteur.

«Mais, continua-t-il, si j'ai pu me faire illusion auparavant là-

dessus, je ne puis me dissimuler maintenant, en y réfléchissant,

que c'est moi qui ai eu le tort de faire tomber cette jeune femme

dans les dangers d'un mariage imprudent et funeste. Je n'ai pas

l'habitude de remarquer ce qui se passe, et je suis forcé de

croire que les observations de diverses personnes, d'âge et de

position différentes, qui, toutes, ont cru voir la même chose,

valent naturellement mieux que mon aveugle confiance.»

J'avais souvent admiré, je l'ai déjà dit, la bienveillance de ses

manières envers sa jeune femme, mais, à mes yeux, rien ne pouvait

être plus touchant que la tendresse respectueuse avec laquelle il

parlait d'elle dans cette occasion, et la noble assurance avec

laquelle il rejetait loin de lui le plus léger doute sur sa

fidélité.

«J'ai épousé cette jeune femme, dit le docteur, quand elle était

encore presque enfant. Je l'ai prise avant que son caractère fût

seulement formé. Les progrès qu'elle avait pu faire, j'avais eu le

bonheur d'y contribuer. Je connaissais beaucoup son père; je la

connaissais beaucoup elle-même. Je lui avais enseigné tout ce que

j'avais pu, par amour pour ses belles et grandes qualités. Si je

lui ai fait du mal, comme je le crains, en abusant, sans le

vouloir, de sa reconnaissance et de son affection, je lui en

demande pardon du fond du coeur!»

Il traversa la chambre, puis revint à la même place; sa main

serrait son fauteuil en tremblant: sa voix vibrait d'une émotion

contenue.

«Je me considérais comme propre à lui servir de refuge contre les

dangers et les vicissitudes de la vie; je me figurais que, malgré

l'inégalité de nos âges, elle pourrait vivre tranquille et

heureuse auprès de moi. Mais, ne croyez pas que j'aie jamais perdu

de vue qu'un jour viendrait où je la laisserais libre, encore

belle et jeune; j'espérais seulement qu'alors je la laisserais

aussi avec un jugement plus mûr pour la diriger dans son choix.

Oui, messieurs, voilà la vérité, sur mon honneur!»

Son honnête visage s'animait et rajeunissait sous l'inspiration de

tant de noblesse et de générosité. Il y avait dans chacune de ses

paroles, une force et une grandeur que la hauteur de ces

sentiments pouvait seule leur donner.

«Ma vie avec elle a été bien heureuse. Jusqu'à ce soir, j'ai

constamment béni le jour où j'ai commis envers elle, à mon insu,

une si grande injustice.»

Sa voix tremblait toujours de plus en plus; il s'arrêta un moment,

puis reprit:

«Une fois sorti de ce beau rêve (de manière ou d'autre j'ai

beaucoup rêvé dans ma vie), je comprends qu'il est naturel qu'elle

songe avec un peu de regret à son ancien ami, à son camarade

d'enfance. Il n'est que trop vrai, j'en ai peur, qu'elle pense à

lui avec un peu d'innocent regret, qu'elle songe parfois à ce qui

aurait pu être, si je ne m'étais pas trouvé là. Durant cette heure

si douloureuse que je viens de passer avec vous, je me suis

rappelé et j'ai compris bien des choses auxquelles je n'avais pas

fait attention auparavant. Mais, messieurs, souvenez-vous que pas

un mot, pas un souffle de doute ne doit souiller le nom de cette

jeune femme.»

Un instant son regard s'enflamma, sa voix s'affermit, puis il se

tut de nouveau. Ensuite, il reprit:

«Il ne me reste plus qu'à supporter avec autant de soumission que

je pourrai, le sentiment du malheur dont je suis cause. C'est à

elle de m'adresser des reproches; ce n'est pas à moi à lui en

faire. Mon devoir, à cette heure, ce sera de la protéger contre

tout jugement téméraire, jugement cruel dont mes amis eux-mêmes

n'ont pas été à l'abri. Plus nous vivrons loin du monde, et plus

ce devoir me sera facile. Et quand viendra le jour (que le

Seigneur ne tarde pas trop, dans sa grande miséricorde!), où ma

mort la délivrera de toute contrainte, je fermerai mes yeux après

avoir encore contemplé son cher visage, avec une confiance et un

amour sans bornes, et je la laisserai, sans tristesse alors, libre

de vivre plus heureuse et plus satisfaite!»

Mes larmes m'empêchaient de le voir; tant de bonté, de simplicité

et de force m'avaient ému jusqu'au fond du coeur. Il se dirigeait

vers la porte, quand il ajouta:

«Messieurs, je vous ai montré tout mon coeur. Je suis sûr que vous

le respecterez. Ce que nous avons dit ce soir ne doit jamais se

répéter. Wickfield, mon vieil ami, donnez-moi le bras pour

remonter.»

M. Wickfield s'empressa d'accourir vers lui. Ils sortirent

lentement sans échanger une seule parole, Uriah les suivait des

yeux.

«Eh bien! maître Copperfield! dit-il en se tournant vers moi d'un

air bénin. La chose n'a pas tourné tout à fait comme on aurait pu

s'y attendre, car ce vieux savant, quel excellent homme! il est

aveugle comme une chauve-souris; mais, c'est égal, voilà une

famille à laquelle j'ai fait tourner les talons.»

Je n'avais besoin que d'entendre le son de sa voix pour entrer

dans un tel accès de rage que je n'en ai jamais eu de pareil ni

avant, ni après.

«Misérable! lui dis-je, pourquoi prétendez-vous me mêler à vos

perfides intrigues? Comment avez-vous osé, tout à l'heure, en

appeler à mon témoignage, vil menteur, comme si nous avions

discuté ensemble la question?»

Nous étions en face l'un de l'autre. Je lisais clairement sur son

visage son secret triomphe: je ne savais que trop qu'il m'avait

forcé à l'entendre uniquement pour me désespérer, et qu'il m'avait

exprès attiré dans un piège. C'en était trop: sa joue flasque

était à ma portée; je lui donnai un tel soufflet que mes doigts en

frissonnèrent, comme si je venais de les mettre dans le feu.

Il saisit la main qui l'avait frappé, et nous restâmes longtemps à

nous regarder en silence, assez longtemps pour que les traces

blanches que mes doigts avaient imprimées sur sa joue fussent

remplacées par des marques d'un rouge violet.

«Copperfield, dit-il enfin, d'une voix étouffée, avez-vous perdu

l'esprit?

-- Laissez-moi, lui dis-je, en arrachant ma main de la sienne,

laissez-moi, chien que vous êtes, je ne vous connais plus.

-- Vraiment! dit-il, en posant sa main sur sa joue endolorie, vous

aurez beau faire; vous ne pourrez peut-être pas vous empêcher de

me connaître. Savez-vous que vous êtes un ingrat?

-- Je vous ai assez souvent laissé voir, dis-je, que je vous

méprise. Je viens de vous le prouver plus clairement que jamais.

Pourquoi craindrais-je encore, en vous traitant comme vous le

méritez, de vous pousser à nuire à tous ceux qui vous entourent?

ne leur faites-vous pas déjà tout le mal que vous pouvez leur

faire?»

Il comprit parfaitement cette allusion aux motifs qui jusque-là

m'avaient forcé à une certaine modération dans mes rapports avec

lui. Je crois que je ne me serais laissé aller ni à lui parler

ainsi, ni à le châtier de ma propre main, si je n'avais reçu, ce

soir-là, d'Agnès, l'assurance qu'elle ne serait jamais à lui. Mais

peu importe!

Il y eut encore un long silence. Tandis qu'il me regardait, ses

yeux semblaient prendre les nuances les plus hideuses qui paissent

enlaidir des yeux.

«Copperfield, dit-il en cessant d'appuyer la main sur sa joue,

vous m'avez toujours été opposé. Je sais que chez M. Wickfield,

vous étiez toujours contre moi.

-- Vous pouvez croire ce que bon vous semble, lui dis-je avec

colère. Si ce n'est pas vrai, vous n'en êtes encore que plus

coupable.

-- Et pourtant, je vous ai toujours aimé, Copperfield, reprit-il.»

Je ne daignai pas lui répondre, et je prenais mon chapeau pour

sortir de la chambre, quand il vint se planter entre moi et la

porte.

«Copperfield, dit-il, pour se disputer, il faut être deux. Je ne

veux pas être un de ces deux-là.

-- Allez au diable!

-- Ne dites pas ça! répondit-il, vous en seriez fâché plus tard.

Comment pouvez-vous me donner sur vous tout l'avantage, en

montrant à mon égard un si mauvais caractère? Mais je vous

pardonne!

-- Vous me pardonnez! répétai-je avec dédain.

-- Oui, et vous ne pouvez pas m'en empêcher, répondit Uriah. Quand

on pense que vous venez m'attaquer, moi qui ai toujours été pour

vous un ami véritable! Mais, pour se disputer, il faut être deux,

et je ne veux pas être un de ces deux-là. Je veux être votre ami,

en dépit de vous. Maintenant, vous connaissez mes sentiments, et

ce que vous avez à en attendre.»

Nous étions forcés de baisser la voix pour ne pas troubler la

maison à cette heure avancée, et jusque-là, plus sa voix était

humble, plus la mienne était ardente, et cette nécessité de me

contenir n'était guère propre à me rendre de meilleure humeur;

pourtant ma passion commençait à se calmer. Je lui dis tout

simplement que j'attendrais de lui ce que j'en avais toujours

attendu, et que jamais il ne m'avait trompé. Puis j'ouvris la

porte par-dessus lui, comme s'il eût été une grosse noix que je

voulusse écraser contre le mur, et je quittai la maison. Mais il

allait aussi coucher dehors dans l'appartement de sa mère, et je

n'avais pas fait cent pas, que je l'entendis marcher derrière moi.

«Vous savez bien, Copperfield, me dit-il, en se penchant vers moi,

car je ne retournais pas même la tête, vous savez bien que vous

vous mettez dans une mauvaise situation.»

Je sentais que c'était vrai, et cela ne faisait que m'irriter

davantage.

«Vous ne pouvez pas faire que ce soit là une action qui vous fasse

honneur, et vous ne pouvez pas m'empêcher de vous pardonner. Je ne

compte pas en parler à ma mère, ni à personne au monde. Je suis

décidé à vous pardonner, mais je m'étonne que vous ayez levé la

main contre quelqu'un que vous connaissiez si humble.»

Je me sentais presque aussi méprisable que lui. Il me connaissait

mieux que je ne me connaissais moi-même. S'il s'était plaint

amèrement, ou qu'il eût cherché à m'exaspérer, cela m'aurait un

peu soulagé et justifié à mes propres yeux; mais il me faisait

brûler à petit feu, et je fus sur le gril plus de la moitié de la

nuit.

Le lendemain quand je sortis, la cloche sonnait pour appeler à

l'église; il se promenait en long et en large avec sa mère. Il me

parla comme s'il ne s'était rien passé, et je fus bien obligé de

lui répondre. Je l'avais frappé assez fort, je crois, pour lui

donner une rage de dents. En tout cas, il avait le visage

enveloppé d'un mouchoir de soie noire, avec son chapeau perché sur

le tout: ce n'était pas fait pour l'embellir. J'appris, le lundi

matin, qu'il était allé à Londres se faire arracher une dent.

J'espère bien que c'était une grosse dent.

Le docteur nous avait fait dire qu'il n'était pas bien, et resta

seul, pendant une grande partie du temps que dura encore notre

séjour. Agnès et son père étaient partis depuis une huitaine,

quand nous reprîmes notre travail accoutumé. La veille du jour où

nous nous remîmes à l'oeuvre, le docteur me donna lui-même un

billet qui n'était pas cacheté, et qui m'était adressé. Il m'y

suppliait, dans les termes les plus affectueux, de ne jamais faire

allusion au sujet de la conversation qui avait eu lieu entre nous

quelques jours auparavant. Je l'avais confié à ma tante, mais je

n'en avais rien dit à personne autre. C'était une question que je

ne pouvais pas discuter avec Agnès; et elle n'avait certainement

pas le plus léger soupçon de ce qui s'était passé.

Mistress Strong ne s'en doutait pas non plus, j'en suis convaincu.

Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que je visse en elle le

moindre changement. Cela vint lentement, comme un nuage, quand il

n'y a pas de vent. D'abord, elle sembla s'étonner de la tendre

compassion avec laquelle le docteur lui parlait, et du désir qu'il

lui exprimait qu'elle fit venir sa mère auprès d'elle, pour rompre

un peu la monotonie de sa vie. Souvent, quand nous étions au

travail et qu'elle était assise près de nous, je la voyais

s'arrêter pour regarder son mari, avec une expression d'étonnement

et d'inquiétude. Puis, je la voyais quelquefois se lever et sortir

de la chambre, les yeux pleins de larmes. Peu à peu, une ombre de

tristesse vint planer sur son beau visage, et cette tristesse

augmentait chaque jour. Mistress Markleham était installée chez le

docteur, mais elle parlait tant qu'elle n'avait le temps de rien

voir.

À mesure qu'Annie changeait ainsi, elle qui jadis était comme un

rayon de soleil dans la maison du docteur, le docteur devenait

plus vieux d'apparence, et plus grave; mais la douceur de son

caractère, la tranquille bonté de ses manières, et sa

bienveillante sollicitude pour elle, avaient encore augmenté, si

c'était possible. Je le vis encore une fois, le matin de

l'anniversaire de sa femme, s'approcher de la fenêtre où elle

était assise pendant que nous travaillions (c'était jadis son

habitude, mais maintenant elle ne prenait cette place que d'un air

timide et incertain qui me fendait le coeur); il prit la tête

d'Annie entre ses mains, l'embrassa, et s'éloigna rapidement, pour

lui cacher son émotion. Je la vis rester immobile, comme une

statue, à l'endroit où il l'avait laissée; puis elle baissa la

tête, joignit les mains, et se mit à pleurer avec angoisse.

Quelques jours après, il me sembla qu'elle désirait me parler,

dans les moments où nous nous trouvions seuls, mais elle ne me dit

jamais un mot. Le docteur inventait toujours quelque nouveau

divertissement pour l'éloigner de chez elle, et sa mère qui aimait

beaucoup à s'amuser, ou plutôt qui n'aimait que cela, s'y

associait de grand coeur, et ne tarissait pas en éloges de son

gendre. Quant à Annie, elle se laissait conduire où on voulait la

mener, d'un air triste et abattu; mais elle semblait ne prendre

plaisir à rien.

Je ne savais que penser. Ma tante n'était pas plus habile, et je

suis sûr que cette incertitude lui a fait faire plus de trente

lieues dans sa chambre. Ce qu'il y avait de plus bizarre, c'est

que la seule personne qui semblât apporter un peu de véritable

soulagement au milieu de tout ce chagrin intérieur et mystérieux,

c'était M. Dick.

Il m'aurait été tout à fait impossible, et peut-être à lui-même,

d'expliquer ce qu'il pensait de tout cela, ou les observations

qu'il avait pu faire. Mais, comme je l'ai déjà rapporté en

racontant ma vie de pension, sa vénération pour le docteur était

sans bornes; et il y a, dans une véritable affection, même de la

part de quelque pauvre petit animal, un instinct sublime et

délicat, qui laisse bien loin derrière elle l'intelligence la plus

élevée. M. Dick avait ce qu'on pourrait appeler l'esprit du coeur,

et c'est avec cela qu'il entrevoyait quelque rayon de la vérité.

Il avait repris l'habitude, dans ses heures de loisir, d'arpenter

le petit jardin avec le docteur, comme jadis il arpentait avec lui

la grande allée du jardin de Canterbury. Mais les choses ne furent

pas plutôt dans cet état, qu'il consacra toutes ses heures de

loisir (qu'il allongeait exprès en se levant de meilleure heure) à

ces excursions. Autrefois il n'était jamais aussi heureux que

quand le docteur lui lisait son merveilleux ouvrage, le

Dictionnaire; maintenant il était positivement malheureux tant que

le docteur n'avait pas tiré le Dictionnaire de sa poche pour

reprendre sa lecture. Lorsque nous étions occupés, le docteur et

moi, il avait pris l'habitude de se promener avec mistress Strong,

de l'aider à soigner ses fleurs de prédilection ou à nettoyer ses

plates-bandes. Ils ne se disaient pas, j'en suis sûr, plus de

douze paroles par heure, mais son paisible intérêt et son

affectueux regard trouvaient toujours un écho tout prêt dans leurs

deux coeurs; chacun d'eux savait que l'autre aimait M. Dick, et

que lui, il les aimait aussi tous deux; c'est comme cela qu'il

devint ce que nul autre ne pouvait être..., un lien entre eux.

Quand je pense à lui et que je le vois, avec sa figure

intelligente, mais impénétrable, marchant en long et en large à

côté du docteur, ravi de tous les mots incompréhensibles du

Dictionnaire, portant pour Annie d'immenses arrosoirs, ou bien, à

quatre pattes avec des gants fabuleux, pour nettoyer avec une

patience d'ange de petites plantes microscopiques; faisant

comprendre délicatement à mistress Strong, dans chacune de ses

actions, le désir de lui être agréable, avec une sagesse que nul

philosophe n'aurait su égaler; faisant jaillir de chaque petit

trou de son arrosoir, sa sympathie, sa fidélité et son affection;

quand je me dis que, dans ces moments-là, son âme, tout entière au

muet chagrin de ses amis, ne s'égara plus dans ses anciennes

folies, et qu'il n'introduisit pas une fois dans la jardin

l'infortuné roi Charles; qu'il ne broncha pas un moment dans sa

bonne volonté reconnaissante; que jamais il n'oublia qu'il y avait

là quelque malentendu qu'il fallait réparer, je me sens presque

confus d'avoir pu croire qu'il n'avait pas toujours son bon sens,

surtout en songeant au bel usage que j'ai fait de ma raison, moi

qui me flatte de ne pas l'avoir perdue.

«Personne que moi ne sait ce que vaut cet homme, Trot! me disait

fièrement ma tante, quand nous en causions. Dick se distinguera

quelque jour!»

Il faut qu'avant de finir ce chapitre je passe à un autre sujet.

Tandis que le docteur avait encore ses hôtes chez lui, je

remarquai que le facteur apportait tous les matins deux ou trois

lettres à Uriah Heep, qui était resté à Highgate aussi longtemps

que les autres, vu que c'était le moment des vacances, l'adresse

était toujours de l'écriture officielle de M. Micawber, il avait

adopté la ronde pour les affaires. J'avais conclu avec plaisir, de

ces légers indices, que M. Micawber allait bien; je fus donc très-

surpris de recevoir un jour la lettre suivante de son aimable

femme:

«Canterbury, lundi soir.

«Vous serez certainement bien étonné, mon cher M. Copperfield, de

recevoir cette lettre. Peut-être le serez-vous encore plus du

contenu, et peut-être plus encore de la demande de secret absolu

que je vous adresse. Mais, en ma double qualité d'épouse et de

mère, j'ai besoin d'épancher mon coeur, et comme je ne veux pas

consulter ma famille (déjà peu favorable à M. Micawber), je ne

connais personne à qui je puisse m'adresser avec plus de confiance

qu'à mon ami et ancien locataire.

«Vous savez peut-être, mon cher monsieur Copperfield, qu'il y a

toujours eu une parfaite confiance entre moi et M. Micawber (que

je n'abandonnerai jamais). Je ne dis pas que M. Micawber n'a pas

parfois signé un billet sans me consulter, ou ne m'a pas induit en

erreur sur l'époque de l'échéance. C'est possible, mais en général

M. Micawber n'a rien eu de caché pour le giron de son affection

(c'est sa femme dont je parle), il a toujours, à l'heure de notre

repos, récapitulé devant elle les événements de sa journée.

«Vous pouvez vous représenter, mon cher monsieur Copperfield,

toute l'amertume de mon coeur, quand je vous apprendrai que

M. Micawber est entièrement changé. Il fait le réservé. Il fait le

discret. Sa vie est un mystère pour la compagne de ses joies et de

ses chagrins (c'est encore de sa femme que je parle), et je puis

vous dire que je ne sais pas plus ce qu'il fait tout le jour dans

son bureau, que je ne suis au courant de l'existence de cet homme

miraculeux, dont on raconte aux petits enfants qu'il vivait de

lécher les murs. Encore sait-on bien que ceci n'est qu'une fable

populaire, tandis que ce que je vous raconte de M. Micawber n'est

malheureusement que trop vrai.

«Mais ce n'est pas tout: M. Micawber est morose; il est sévère; il

vit éloigné de notre fils aîné, de notre fille; il ne parle plus

avec orgueil de ses jumeaux; il jette même un regard glacial sur

l'innocent étranger qui est venu dernièrement s'ajouter à notre

cercle de famille. Je n'obtiens de lui qu'avec la plus grande

difficulté les ressources pécuniaires qui me sont indispensables

pour subvenir à des dépenses bien réduites, je vous assure; il me

menace sans cesse d'aller se faire planteur (c'est son

expression), et il refuse avec barbarie de me donner la moindre

raison d'une conduite qui me navre.

«C'est bien dur à supporter; mon coeur se brise. Si vous voulez me

donner quelques avis, vous ajouterez une obligation de plus à

toutes celles que je vous ai déjà. Vous connaissez mes faibles

ressources: dites-moi comment je puis les employer dans une

situation si équivoque. Mes enfants me chargent de mille

tendresses; le petit étranger qui a le bonheur, hélas! d'ignorer

encore toutes choses, vous sourit, et moi, mon cher

M. Copperfield, je suis

«Votre amie bien affligée,

«EMMA MICAWBER.»

Je ne me sentais pas le droit de donner à une femme aussi pleine

d'expérience que mistress Micawber d'autre conseil que celui de

chercher à regagner la confiance de M. Micawber à force de

patience et de bonté (et j'étais bien sûr qu'elle n'y manquerait

pas), mais cette lettre ne m'en donnait pas moins à penser.

David Copperfield - Tome II · 第 19 / 53 题