Les tantes de Dora.
À la fin, je reçus une réponse des deux vieilles dames. Elles
présentaient leurs compliments à M. Copperfield et l'informaient
qu'elles avaient lu sa lettre avec la plus sérieuse attention,
«dans l'intérêt des deux parties.» Cette expression me parut assez
alarmante, non-seulement parce qu'elles s'en étaient déjà servies
autrefois dans leur discussion avec leur frère, mais aussi parce
que j'avais remarqué que les phrases de convention sont comme ces
bouquets de feu d'artifice dont on ne peut prévoir, au départ, la
variété de formes et de couleurs qui les diversifient, sans le
moindre égard pour leur forme originelle. Ces demoiselles
ajoutaient qu'elles ne croyaient pas convenable d'exprimer, «par
lettre,» leur opinion sur le sujet dont les avait entretenues
M. Copperfield; mais que si M. Copperfield voulait leur faire
l'honneur d'une visite, à un jour désigné, elles seraient
heureuses d'en converser avec lui; M. Copperfield pouvait, s'il le
jugeait à propos, se faire accompagner d'une personne de
confiance.
M. Copperfield répondit immédiatement à cette lettre qu'il
présentait à mesdemoiselles Spenlow ses compliments respectueux,
qu'il aurait l'honneur de leur rendre visite au jour désigné, et
qu'il serait accompagné, comme elles avaient bien voulu le lui
permettre, de son ami M. Thomas Traddles, du Temple. Une fois
cette lettre expédiée, M. Copperfield tomba dans un état
d'agitation nerveuse qui dura jusqu'au jour fixé.
Ce qui augmentait beaucoup mon inquiétude, c'était de ne pouvoir,
dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables
services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre à tâche
de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au
même). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrême, en se
mettant dans la tête de partir pour les Indes. Je vous demande un
peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'était pour me
vexer? Vous me direz à cela qu'il n'avait rien à faire dans aucune
autre partie du monde, et que celle-là l'intéressait
particulièrement, puisque tout son commerce se faisait avec
l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait être ce commerce (j'avais,
sur ce sujet, des notions assez vagues de châles lamés d'or et de
dents d'éléphants); il avait été à Calcutta dans sa jeunesse, et
il voulait retourner s'y établir, en qualité d'associé résident.
Mais tout cela m'était bien égal: il n'en était pas moins vrai
qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia était en
voyage pour dire adieu à sa famille; leur maison était affichée à
vendre ou à louer; leur mobilier (la machine à lessive comme le
reste) devait se vendre sur estimation. Voilà donc encore un
tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore
bien remis du premier.
J'hésitais fort sur la question de savoir comment je devais
m'habiller pour le jour solennel: j'étais partagé entre le désir
de paraître à mon avantage, et la crainte que quelque apprêt dans
ma toilette ne vînt altérer ma réputation d'homme sérieux aux yeux
des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureux _mezzo termine_ dont
ma tante approuva l'idée, et, pour assurer le succès de notre
entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta
son soulier en l'air derrière Traddles et moi, comme nous
descendions l'escalier.
Malgré toute mon estime pour les bonnes qualités de Traddles, et
malgré toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais
m'empêcher, dans une occasion aussi délicate, de souhaiter qu'il
n'eût pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il
faisait toujours: ses cheveux, dressés en l'air sur sa tête, lui
donnaient un air effaré, je pourrais même dire une mine de balai
de crin dont mes appréhensions superstitieuses ne me faisaient
augurer rien de bon.
Je pris la liberté de le lui dire en chemin et de lui insinuer
que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu...
«Mon cher Copperfield, dit Traddles en ôtant son chapeau, et en
lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'être
plus agréable, mais ils ne veulent pas.
-- Ils ne veulent pas se tenir lisses?
-- Non, dit Traddles. Rien ne peut les y décider. J'aurais beau
porter sur ma tête un poids de cinquante livres d'ici à Putney,
que mes cheveux se redresseraient aussitôt derechef, dès que le
poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur
entêtement, Copperfield. Je suis comme un porc-épic en colère.»
J'avoue que je fus un peu désappointé, tout en lui sachant gré de
sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractère, et que
certainement il fallait que tout l'entêtement qu'on peut avoir
dans sa personne eût passé dans ses cheveux, car pour lui, il ne
lui en restait pas trace.
«Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que
j'ai à me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon
oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que ça
l'exaspérait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les
commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais
beaucoup!
-- Vos cheveux lui déplaisaient?
-- Pas à elle, reprit Traddles, mais, sa soeur aînée, la beauté de
la famille, ne pouvait se lasser d'en rire, à ce qu'il paraît. Le
fait est que toutes ses soeurs en font des gorges chaudes.
-- C'est agréable!
-- Oh! oui, reprit Traddles avec une innocence adorable, cela nous
amuse tous. Elles prétendent que Sophie a une mèche de mes cheveux
dans son pupitre, et que, pour les tenir aplatis, elle est obligée
de les enfermer dans un livre à fermoir. Nous en rions bien,
allez!
-- À propos, mon cher Traddles, votre expérience pourra m'être
utile. Quand vous avez été fiancé à la jeune personne dont vous
venez de me parler, avez-vous eu à faire à la famille une
proposition en forme? Par exemple, avez-vous eu à accomplir la
cérémonie par laquelle nous allons passer aujourd'hui? ajoutai-je
d'une voix émue.
-- Voyez-vous, Copperfield, dit Traddles, et son visage devint
plus sérieux, c'est une affaire qui m'a donné bien du tourment.
Vous comprenez, Sophie est si utile dans sa famille qu'on ne
pouvait pas supporter l'idée qu'elle pût jamais se marier. Ils
avaient même décidé, entre eux, qu'elle ne se marierait jamais, et
on l'appelait d'avance la vieille fille. Aussi, quand j'en ai dit
un mot à mistress Crewler, avec toutes les précautions
imaginables...
-- C'est la mère?
-- Oui; son père est le révérend Horace Crewler. Quand j'ai dit un
mot à mistress Crewler, en dépit de toutes mes précautions
oratoires, elle a poussé un grand cri, et s'est évanouie. Il m'a
fallu attendre des mois entiers avant de pouvoir aborder le même
sujet.
-- Mais à la fin, pourtant, vous y êtes revenu?
-- C'est le révérend Horace, dit Traddles; l'excellent homme!
exemplaire dans tous ses rapports; il lui a représenté que, comme
chrétienne, elle devait se soumettre à ce sacrifice, d'autant plus
que ce n'en était peut-être pas un, et se garder de tout sentiment
contraire à la charité à mon égard. Quant à moi, Copperfield, je
vous en donne ma parole d'honneur, je me faisais horreur: je me
regardais comme un vautour qui venait de fondre sur cette
estimable famille.
-- Les soeurs ont pris votre parti, Traddles, j'espère?
-- Mais je ne peux pas dire ça. Quand mistress Crewler fut un peu
réconciliée avec cette idée, nous eûmes à l'annoncer à Sarah. Vous
vous rappelez ce que je vous ai dit de Sarah? c'est celle qui a
quelque chose dans l'épine dorsale!
-- Oh! parfaitement.
-- Elle s'est mise à croiser les mains avec angoisse, en me
regardant d'un air désolé; puis elle a fermé les yeux, elle est
devenue toute verte; son corps était roide comme un bâton, et
pendant deux jours elle n'a pu prendre que de l'eau panée, par
cuillerées à café.
-- C'est donc une fille insupportable, Traddles?
-- Je vous demande pardon, Copperfield. C'est une personne
charmante, mais elle a tant de sensibilité! Le fait est qu'elles
sont toutes comme ça. Sophie m'a dit ensuite que rien ne pourrait
jamais me donner une idée des reproches qu'elle s'était adressés à
elle-même, tandis qu'elle soignait Sarah. Je suis sûr qu'elle en a
dû bien souffrir, Copperfield; j'en juge par moi, car j'étais là
comme un vrai criminel. Quand Sarah a été guérie, il a fallu
l'annoncer aux huit autres, et sur chacune d'elles l'effet a été
des plus attendrissants. Les deux petites que Sophie élève
commencent seulement maintenant à ne pas me détester.
-- Mais enfin, ils sont tous maintenant réconciliés avec cette
idée, j'espère?
-- Oui... oui, à tout prendre, je crois qu'ils se sont résignés,
dit Traddles d'un ton de doute. À vrai dire, nous évitons d'en
parler: ce qui les console beaucoup, c'est l'incertitude de mon
avenir et la médiocrité de ma situation. Mais, si jamais nous nous
marions, il y aura une scène déplorable. Cela ressemblera bien
plus à un enterrement qu'à une noce, et ils m'en voudront tous à
la mort de la leur ravir.»
Son visage avait une expression de candeur à la fois sérieuse et
comique, dont le souvenir me frappe peut-être plus encore à
présent que sur le moment, car j'étais alors dans un tel état
d'anxiété et de tremblement pour moi-même, que j'étais tout à fait
incapable de fixer mon attention sur quoi que ce fût. À mesure que
nous approchions de la maison des demoiselles Spenlow, je me
sentais si peu rassuré sur mes dehors personnels et sur ma
présence d'esprit, que Traddles me proposa, pour me remettre, de
boire quelque chose de légèrement excitant, comme un verre d'ale.
Il me conduisit à un café voisin, puis, au sortir de là, je me
dirigeai d'un pas tremblant vers la porte de ces demoiselles.
J'eus comme une vague sensation que nous étions arrivés, quand je
vis une servante nous ouvrir la porte. Il me sembla que j'entrais
en chancelant dans un vestibule où il y avait un baromètre, et qui
donnait sur un tout petit salon au rez-de-chaussée. Le salon
ouvrait sur un joli petit jardin. Puis, je crois que je m'assis
sur un canapé, que Traddles ôta son chapeau, et que ses cheveux,
en se redressant, lui donnèrent l'air d'une de ces petites figures
d'épouvantail à ressort qui sortent d'une boîte quand on lève le
couvercle. Je crois avoir entendu une vieille pendule rococo qui
ornait la cheminée faire tic tac, et que j'essayai de mettre celui
de mon coeur à l'unisson; mais bah! il battait trop fort. Je crois
que je cherchai des yeux quelque chose qui me rappelât Dora, et
que je ne vis rien. Je crois aussi que j'entendis Jip aboyer dans
le lointain et que quelqu'un étouffa aussitôt ses cris. Enfin, je
manquai de pousser du coup Traddles dans la cheminée, en faisant
la révérence, avec une extrême confusion, à deux vieilles petites
dames habillées en noir, qui ressemblaient à deux diminutifs
ratatinés de feu M. Spenlow.
«Asseyez-vous, je vous prie, dit l'une des deux petites dames.»
Quand j'eus cessé de faire tomber Traddles et que j'eus trouvé un
autre siège qu'un chat sur lequel je m'étais premièrement
installé, je recouvrai suffisamment mes sens pour m'apercevoir que
M. Spenlow devait évidemment être le plus jeune de la famille; il
devait y avoir six ou huit ans de différence entre les deux
soeurs. La plus jeune paraissait chargée de diriger la conférence,
d'autant qu'elle tenait ma lettre à la main (ma pauvre lettre! je
la reconnaissais bien, et pourtant je tremblais de la
reconnaître), et qu'elle la consultait de temps en temps avec son
lorgnon. Les deux soeurs étaient habillées de même, mais la plus
jeune avait pourtant dans sa personne je ne sais quoi d'un peu
plus juvénile; et aussi dans sa toilette quelque dentelle de plus
à son col ou à sa chemisette, peut-être une broche ou un bracelet,
ou quelque chose comme cela qui lui donnait un air plus lutin.
Toutes deux étaient roides, calmes et compassées. La soeur qui ne
tenait pas ma lettre avait les bras croisés sur la poitrine, comme
une idole.
«M. Copperfield, je pense? dit la soeur qui tenait ma lettre, en
s'adressant à Traddles.»
Quel effroyable début! Traddles, obligé d'expliquer que c'était
moi qui étais M. Copperfield, et moi réduit à réclamer ma
personnalité! et elles forcées à leur tour de se défaire d'une
opinion préconçue que Traddles était M. Copperfield. Jugez comme
c'était agréable! et par-dessus le marché nous entendions très-
distinctement deux petits aboiements de Jip, puis sa voix fut
encore étouffée.
«Monsieur Copperfield!» dit la soeur qui tenait la lettre.
Je fis je ne sais quoi, je saluai probablement, puis je prêtai
l'oreille la plus attentive à ce que me dit l'autre soeur.
«Ma soeur Savinia étant plus versée que moi dans de pareilles
matières va vous dire ce que nous croyons qu'il y ait de mieux à
faire dans l'intérêt des deux parties.»
Je découvris plus tard que miss Savinia faisait autorité pour les
affaires de coeur, parce qu'il avait existé jadis un certain
M. Pidger, qui jouait au whist, et qui avait été, à ce qu'on
croyait, amoureux d'elle. Mon opinion personnelle, c'est que la
supposition était entièrement gratuite et que Pidger était
parfaitement innocent d'un tel sentiment; ce qu'il y a de sûr,
c'est que je n'ai jamais entendu dire qu'il en eût donné la
moindre atteinte. Mais enfin, miss Savinia et miss Clarissa
croyaient comme un article de foi qu'il aurait déclaré sa passion
s'il n'avait été emporté, à la fleur de l'âge (il avait environ
soixante ans), par l'abus des liqueurs fortes, corrigé ensuite mal
à propos par l'abus des eaux de Bath, comme antidote. Elles
avaient même un secret soupçon qu'il était mort d'un amour rentré,
celui qu'il portait à Savinia. Je dois dire que le portrait
qu'elles avaient conservé de lui présentait un nez cramoisi qui ne
paraissait pas avoir autrement souffert de cet amour dissimulé.
«Nous ne voulons pas, dit miss Savinia, remonter dans le passé
jusqu'à l'origine de la chose. La mort de notre pauvre frère
Francis a effacé tout cela.
-- Nous n'avions pas, dit miss Clarissa, de fréquents rapports
avec notre frère Francis; mais il n'y avait point de division ni
de désunion positive entre nous. Francis est resté de son côté,
nous du nôtre. Nous avons trouvé que c'était ce qu'il y avait de
mieux à faire dans l'intérêt des deux parties, et c'était vrai.»
Les deux soeurs se penchaient également en avant pour parler, puis
elles secouaient la tête et se redressaient quand elles avaient
fini. Miss Clarissa ne remuait jamais les bras. Elle jouait
quelquefois du piano dessus avec ses doigts, des menuets et des
marches, je suppose, mais ses bras n'en restaient pas moins
immobiles.
«La position de notre nièce, du moins sa position supposée, est
bien changée depuis la mort de notre frère Francis. Nous devons
donc croire, dit miss Savinia, que l'avis de notre frère sur la
position de sa fille n'a plus la même importance. Nous n'avons pas
de raison de douter, M. Copperfield, que vous ne possédiez une
excellente réputation et un caractère honorable, ni que vous ayez
de l'attachement pour notre nièce, ou du moins que vous ne croyiez
fermement avoir de l'attachement pour elle.»
Je répondis, comme je n'avais garde en aucun cas d'en laisser
échapper l'occasion, que jamais personne n'avait aimé quelqu'un
comme j'aimais Dora. Traddles me prêta main-forte par un murmure
confirmatif.
Miss Savinia allait faire quelque remarque quand miss Clarissa,
qui semblait poursuivie sans cesse du besoin de faire allusion à
son frère Francis, reprit la parole.
«Si la mère de Dora, dit-elle, nous avait dit, le jour où elle
épousa notre frère Francis, qu'il n'y avait pas de place pour nous
à sa table, cela aurait mieux valu dans l'intérêt des deux
parties.
-- Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, peut-être vaudrait-il
mieux laisser cela de côté.
-- Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, cela a rapport au sujet.
Je ne me permettrai pas de me mêler de la branche du sujet qui
vous regarde. Vous seule êtes compétente pour en parler. Mais,
quant à cette autre branche du sujet, je me réserve ma voix et mon
opinion. Il aurait mieux valu, dans l'intérêt des deux parties,
que la mère de Dora nous exprimât clairement ses intentions le
jour où elle a épousé notre frère Francis. Nous aurions su à quoi
nous en tenir. Nous lui aurions dit: «Ne prenez pas la peine de
nous inviter jamais,» et tout malentendu aurait été évité.»
Quand miss Clarissa eut fini de secouer la tête, miss Savinia
reprit la parole, tout en consultant ma lettre à travers son
lorgnon. Les deux soeurs avaient de petits yeux ronds et brillants
qui ressemblaient à des yeux d'oiseau. En général, elles avaient
beaucoup de rapport avec de petits oiseaux, et il y avait dans
leur ton bref, prompt et brusque, comme aussi dans le soin propret
avec lequel elles rajustaient leur toilette, quelque chose qui
rappelait la nature et les moeurs des canaris.
Miss Savinia reprit donc la parole.
«Vous nous demandez, monsieur Copperfield, à ma soeur Clarissa et
à moi, l'autorisation de venir nous visiter, comme fiancé de notre
nièce?
-- S'il a convenu à notre frère Francis, dit miss Clarissa qui
éclata de nouveau (si tant est qu'on puisse dire éclater en
parlant d'une interruption faite d'un air si calme), s'il lui a
plu de s'entourer de l'atmosphère des _Doctors'-Commons_, avions-
nous le droit ou le désir de nous y opposer? Non, certainement.
Nous n'avons jamais cherché à nous imposer à personne. Mais
pourquoi ne pas le dire? mon frère Francis et sa femme étaient
bien maîtres de choisir leur société, comme ma soeur Clarissa et
moi de choisir la nôtre. Nous sommes assez grandes pour ne pas
nous en laisser manquer, je suppose!»
Comme cette apostrophe semblait s'adresser à Traddles et à moi,
nous nous crûmes obligés d'y faire quelque réponse. Traddles parla
trop bas, on ne put l'entendre; moi, je dis, à ce que je crois,
que cela faisait le plus grand honneur à tout le monde. Je ne sais
pas du tout ce que je voulais dire par là.
«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa maintenant qu'elle venait de
se soulager le coeur, continuez.»
Miss Savinia continua:
«Monsieur Copperfield, ma soeur Clarissa et moi nous avons
mûrement réfléchi au sujet de votre lettre; et, avant d'y
réfléchir, nous avons commencé par la montrer à notre nièce et par
la discuter avec elle. Nous ne doutons pas que vous ne croyiez
l'aimer beaucoup.
-- Si je crois l'aimer, madame! oh!...»
J'allais entrer en extase; mais miss Clarissa me lança un tel
regard (exactement celui d'un petit serin), comme pour me prier de
ne pas interrompre l'oracle, que je me tus en demandant pardon.
«L'affection, dit miss Savinia en regardant sa soeur comme pour
lui demander de l'appuyer de son assentiment, et miss Clarissa n'y
manquait pas à la fin de chaque phrase par un petit hochement de
tête _ad hoc_, l'affection solide, le respect, le dévouement ont
de la peine à s'exprimer. Leur voix est faible. Modeste et
réservé, l'amour se cache, il attend, il attend toujours. C'est
comme un fruit qui attend sa maturité. Souvent la vie se passe, et
il reste encore à mûrir à l'ombre.»
Naturellement, je ne compris pas alors que c'était une allusion
aux souffrances présumées du malheureux Pidger; je vis seulement,
à la gravité avec laquelle miss Clarissa remuait la tête, qu'il y
avait un grand sens dans ces paroles.
«Les inclinations légères (car je ne saurais les comparer avec les
sentiments solides dont je parle), continua miss Savinia, les
inclinations légères des petits jeunes gens ne sont auprès de cela
que ce que la poussière est au roc. Il est si difficile de savoir
si elles ont un fondement solide, que ma soeur Clarissa et moi
nous ne savions que faire, en vérité, monsieur Copperfield, et
vous monsieur...
-- Traddles, dit mon ami en voyant qu'on le regardait.
-- Je vous demande pardon, monsieur Traddles du Temple, je crois?
dit miss Clarissa en lorgnant encore la lettre.
-- Précisément,» dit Traddles, et il devint rouge comme un coq.
«Je n'avais encore reçu aucun encouragement positif, mais il me
semblait remarquer que les deux petites soeurs, et surtout miss
Savinia, se complaisaient dans cette nouvelle question d'intérêt
domestique; qu'elles cherchaient à en tirer tout le parti
possible, à la faire durer le plus possible, et cela me donnait
bon espoir. Je croyais voir que miss Savinia serait ravie d'avoir
à gouverner deux jeunes amants, comme Dora et moi, et que miss
Clarissa serait presque aussi contente de la voir nous gouverner,
en se donnant de temps à autre le plaisir de disserter sur la
branche de la question qu'elle s'était réservée pour sa part. Cela
me donna le courage de déclarer avec la plus grande chaleur que
j'aimais Dora plus que je ne pouvais le dire, ou qu'on ne pouvait
le croire; que tous mes amis savaient combien je l'aimais; que ma
tante, Agnès, Traddles, tous ceux qui me connaissaient, savaient
combien mon amour pour elle m'avait rendu sérieux. J'appelai
Traddles en témoignage. Traddles prit feu comme s'il se plongeait
à corps perdu dans un débat parlementaire, et vint noblement à mon
aide; évidemment, ses paroles simples, sensées et pratiques
produisirent une impression favorable.
«J'ai, s'il m'est permis de le dire, une certaine expérience en
cette matière, dit Traddles; je suis fiancé à une jeune personne
qui est l'aînée de dix enfants, en Devonshire, et même pour le
moment je ne vois aucune probabilité que nous puissions nous
marier.
-- Vous pourrez donc confirmer ce que j'ai dit, M. Traddles,
repartit miss Savinia, à laquelle il inspirait évidemment un
intérêt tout nouveau, sur l'affection modeste et réservée qui sait
attendre, et toujours attendre.
-- Entièrement,» madame, dit Traddles.
Miss Clarissa regarda miss Savinia en lui faisant un signe de tête
plein de gravité. Miss Savinia regarda miss Clarissa d'un air
sentimental et poussa un léger soupir.
«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, prenez mon flacon.»
Miss Savinia se réconforta au moyen des sels de sa soeur, puis
elle continua d'une voix plus faible, tandis que Traddles et moi
nous la regardions avec sollicitude.
«Nous avons eu de grands doutes, ma soeur et moi, monsieur
Traddles, sur la marche qu'il convenait de suivre quant à
l'attachement, ou du moins quant à l'attachement supposé de deux
petite jeunes gens comme votre ami M. Copperfield et notre nièce.
-- L'enfant de notre frère Francis, fit remarquer miss Clarissa.
Si la femme de notre frère Francis avait, de son vivant, jugé
convenable (bien qu'elle eût certainement le droit d'agir
différemment) d'inviter la famille à dîner chez elle, nous
connaîtrions mieux aujourd'hui l'enfant de notre frère Francis. Ma
soeur Savinia, continuez.»
Miss Savinia retourna ma lettre, pour en remettre l'adresse sous
ses yeux, puis elle parcourut avec son lorgnon quelques notes bien
alignées qu'elle y avait inscrites.
«Il nous semble prudent, monsieur Traddles, dit-elle, de juger par
nous-mêmes de la profondeur de tels sentiments. Pour le moment
nous n'en savons rien, et nous ne pouvons savoir ce qu'il en est
réellement; tout ce que nous croyons donc pouvoir faire, c'est
d'autoriser M. Copperfield à nous venir voir.
-- Je n'oublierai jamais votre bonté, mademoiselle, m'écriai-je,
le coeur soulagé d'un grand poids.
-- Mais, pour le moment, reprit miss Savinia, nous désirons,
monsieur Traddles, que ces visites s'adressent à nous. Nous ne
voulons sanctionner aucun engagement positif entre M. Copperfield
et notre nièce, avant que nous ayons eu l'occasion...
-- Avant que vous ayez eu l'occasion, ma soeur Savinia, dit miss
Clarissa.
-- Je le veux bien, répondit miss Savinia, avec un soupir, avant
que j'aie eu l'occasion d'en juger.
-- Copperfield, dit Traddles en se tournant vers moi, vous sentez,
j'en suis sûr, qu'on ne saurait rien dire de plus raisonnable ni
de plus sensé.
-- Non, certainement, m'écriai-je, et j'y suis on ne peut plus
sensible.
-- Dans l'état actuel des choses, dit miss Savinia, qui eut de
nouveau recours à ses notes, et une fois qu'il est établi sur quel
pied nous autorisons les visites de M. Copperfield, nous lui
demandons de nous donner sa parole d'honneur qu'il n'aura avec
notre nièce aucune communication, de quelque espèce que ce soit,
sans que nous en soyons prévenues; et qu'il ne formera, par
rapport à notre nièce, aucun projet, sans nous le soumettre
préalablement...
-- Sans vous le soumettre, ma soeur Savinia, interrompit miss
Clarissa.
-- Je le veux bien, Clarissa, répondit miss Savinia d'un ton
résigné, à moi personnellement... et sans qu'il ait obtenu notre
approbation. Nous en faisons une condition expresse et absolue qui
ne devra être enfreinte sous aucun prétexte. Nous avions prié
M. Copperfield de se faire accompagner aujourd'hui d'une personne
de confiance (et elle se tourna vers Traddles qui salua), afin
qu'il ne pût y avoir ni doute ni malentendu sur ce point.
M. Copperfield, si vous ou M. Traddles vous avez le moindre
scrupule à nous faire cette promesse, je vous prie de prendre du
temps pour y réfléchir.»
Je m'écriai, dans mon enthousiasme, que je n'avais pas besoin d'y
réfléchir un seul instant de plus. Je jurai solennellement, et, du
ton le plus passionné, j'appelai Traddles à me servir de témoin;
je me déclarai d'avance le plus atroce et le plus pervers des
hommes si jamais je manquais le moins du monde à cette promesse.
«Attendez, dit miss Savinia en levant la main: avant d'avoir le
plaisir de vous recevoir, messieurs, nous avions résolu de vous
laisser seuls un quart d'heure, pour vous donner le temps de
réfléchir à ce sujet. Permettez-nous de nous retirer.»
En vain je répétai que je n'avais pas besoin d'y réfléchir; elles
persistèrent à se retirer pour un quart d'heure. Les deux petits
oiseaux s'en allèrent en sautillant avec dignité, et nous restâmes
seuls: moi, transporté dans des régions délicieuses, et Traddles
occupé à m'accabler de ses félicitations. Au bout du quart
d'heure, ni plus ni moins, elles reparurent, toujours avec la même
dignité! À leur sortie le froissement de leurs robes avait fait un
léger bruissement comme si elles étaient composées de feuilles
d'automne; quand elles revinrent, le même frémissement se fit
encore entendre.
Je promis de nouveau d'observer fidèlement la prescription.
«Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, le reste vous regarde.»
Miss Clarissa cessa, pour la première fois, de laisser ses bras
croisés, prit ses notes et les regarda.
«Nous serons heureux, dit miss Clarissa, de recevoir
M. Copperfield à dîner tous les dimanches, si cela lui convient.
Nous dînons à trois heures.»
Je saluai.
«Dans le courant de la semaine, dit miss Clarissa, nous serons
charmées que M. Copperfield vienne prendre le thé avec nous. Nous
prenons le thé à six heures et demie.»
Je saluai de nouveau.
«Deux fois par semaine, dit miss Clarissa, mais pas plus souvent.»
Je saluai de nouveau.
«Miss Trotwood, dont M. Copperfield fait mention dans sa lettre,
dit miss Clarissa, viendra peut-être nous voir. Quand les visites
sont utiles, dans l'intérêt des deux parties, nous sommes charmées
de recevoir des visites et de les rendre. Mais quand il vaut
mieux, dans l'intérêt des deux parties, qu'on ne se fasse point de
visites (comme cela nous est arrivé avec mon frère Francis et sa
famille) alors c'est tout à fait différent.»
J'assurai que ma tante serait heureuse et fière de faire leur
connaissance, et pourtant je dois dire que je n'étais pas bien
certain qu'elles dussent toujours s'entendre parfaitement. Toutes
les conditions étant donc arrêtées, j'exprimai mes remercîments
avec chaleur, et prenant la main, d'abord de miss Clarissa, puis
de miss Savinia, je les portai successivement à mes lèvres.
Miss Savinia se leva alors, et priant M. Traddles de nous attendre
un instant, elle me demanda de la suivre. J'obéis en tremblant;
elle me conduisit dans une antichambre. Là je trouvai ma bien-
aimée Dora, la tête appuyée contre le mur, et Jip enfermé dans le
réchaud pour les assiettes, la tête enveloppée d'une serviette.
Oh! qu'elle était belle dans sa robe de deuil! Comme elle pleura
d'abord, et comme j'eus de la peine à la faire sortir de son coin!
Et comme nous fûmes heureux tous deux quand elle finit par s'y
décider! Quelle joie de tirer Jip du réchaud, de lui rendre la
lumière du jour, et de nous trouver tous trois réunis!
«Ma chère Dora! À moi maintenant pour toujours.
-- Oh laissez-moi, dit-elle d'un ton suppliant, je vous en prie!
-- N'êtes-vous pas à moi pour toujours, Dora?
-- Oui, certainement, cria Dora, mais j'ai si peur!
-- Peur, ma chérie!
-- Oh oui, je ne l'aime pas, dit Dora. Que ne s'en va-t-il?
-- Mais qui, mon trésor?
-- Votre ami, dit Dora. Est-ce que ça le regarde? Il faut être
bien stupide.
-- Mon amour! (Jamais je n'ai rien vu de plus séduisant que ses
manières enfantines.) C'est le meilleur garçon!
-- Mais qu'avons-nous besoin de bon garçon? dit-elle avec une
petite moue.
-- Ma chérie, repris-je, vous le connaîtrez bientôt et vous
l'aimerez beaucoup. Ma tante aussi va venir vous voir, et je suis
sûr que vous l'aimerez aussi de tout votre coeur.
-- Oh non, ne l'amenez pas, dit Dora en m'embrassant d'un petit
air épouvanté, et en joignant les mains. Non. Je sais bien que
c'est une mauvaise petite vieille. Ne l'amenez pas ici, mon bon
petit Dody.» (C'était une corruption de David qu'elle employait
par amitié.)
Les remontrances n'auraient servi à rien; je me mis à rire, à la
contempler avec amour, avec bonheur: elle me montra comme Jip
savait bien se tenir dans un coin sur ses jambes de derrière, et
il est vrai de dire qu'en effet il y restait bien le temps que
dure un éclair et retombait aussitôt. Enfin, je ne sais combien de
temps j'aurais pu rester ainsi, sans penser le moins du monde à
Traddles, si miss Savinia n'était pas venue me chercher. Miss
Savinia aimait beaucoup Dora (elle me dit que Dora était tout son
portrait du temps qu'elle était jeune. Dieu! comme elle avait dû
changer!) et elle la traitait comme un joujou. Je voulus persuader
à Dora de venir voir Traddles; mais, sur cette proposition, elle
courut s'enfermer dans sa chambre; j'allai donc sans elle
retrouver Traddles, et nous sortîmes ensemble.
«Rien ne saurait être plus satisfaisant, dit Traddles, et ces deux
vieilles dames sont très-aimables. Je ne serais pas du tout
surpris que vous fussiez marié plusieurs années avant moi,
Copperfield.
-- Votre Sophie joue-t-elle de quelque instrument, Traddles?
demandai-je, dans l'orgueil de mon coeur.
-- Elle sait assez bien jouer du piano pour l'enseigner à ses
petites soeurs, dit Traddles.
-- Est-ce qu'elle chante?
-- Elle chante quelquefois des ballades pour amuser les autres,
quand elles ne sont pas en train, dit Traddles, mais elle
n'exécute rien de bien savant.
-- Elle ne chante pas en s'accompagnant de la guitare?
-- Oh ciel! non!»
-- Est-ce qu'elle peint?
-- Non, pas du tout,» dit Traddles.
Je promis à Traddles qu'il entendrait chanter Sophie et que je lui
montrerais de ses peintures de fleurs.
Il dit qu'il en serait enchanté, et nous rentrâmes bras dessus
bras dessous, le plus gaiement du monde. Je l'encourageai à me
parler de Sophie; il le fit avec une tendre confiance en elle qui
me toucha fort. Je la comparais à Dora dans mon coeur, avec une
grande satisfaction d'amour-propre; mais, c'est égal, je
reconnaissais bien volontiers en moi-même que ça ferait évidemment
une excellente femme pour Traddles.
Naturellement ma tante fut immédiatement instruite de l'heureux
résultat de notre conférence, et je la mis au courant de tous les
détails. Elle était heureuse de me voir si heureux, et elle me
promit d'aller très-prochainement voir les tantes de Dora. Mais,
ce soir-là, elle arpenta si longtemps le salon, pendant que
j'écrivais à Agnès, que je commençais à croire qu'elle avait
l'intention de continuer jusqu'au lendemain matin.
Ma lettre à Agnès était pleine d'affection et de reconnaissance,
elle lui détaillait tous les bons effets des conseils qu'elle
m'avait donnés. Elle m'écrivit par le retour du courrier. Sa
lettre à elle était pleine de confiance, de raison et de bonne
humeur, et à dater de ce jour, elle montra toujours la même
gaieté.
J'avais plus de besogne que jamais. Putney était loin de Highgate
où je me rendais tous les jours, et pourtant je voulais y aller le
plus souvent possible. Comme il n'y avait pas moyen que je pusse
me rendre chez Dora à l'heure du thé, j'obtins, par capitulation,
de miss Savinia, la permission de venir tous les samedis dans
l'après-midi, sans que cela fit tort au dimanche. J'avais donc
deux beaux jours à la fin de chaque semaine, et les autres se
passaient tout doucement dans l'attente de ceux-là.
Je fus extrêmement soulagé de voir que ma tante et les tantes de
Dora s'accommodèrent les unes des autres, à tout prendre, beaucoup
mieux que je ne l'avais espéré. Ma tante fit sa visite quatre ou
cinq jours après la conférence, et deux ou trois jours après, les
tantes de Dora lui rendirent sa visite, dans toutes les règles, en
grande cérémonie. Ces visites se renouvelèrent, mais d'une manière
plus amicale, de trois en trois semaines. Je sais bien que ma
tante troublait toutes les idées des tantes de Dora, par son
dédain pour les fiacres, dont elle n'usait guère, préférant de
beaucoup venir à pied jusqu'à Putney, et qu'on trouvait qu'elle
avait bien peu d'égards pour les préjugés de la civilisation, en
arrivant à des heures indues, tout de suite après le déjeuner, ou
un quart d'heure avant le thé, ou bien en mettant son chapeau de
la façon la plus bizarre, sous prétexte que cela lui était
commode. Mais les tantes de Dora s'habituèrent bientôt à regarder
ma tante comme une personne excentrique et tant soit peu
masculine, mais d'une grande intelligence; et, quoique ma tante
exprimât parfois, sur certaines convenances sociales, des opinions
hérétiques qui étourdissaient les tantes de Dora, cependant elle
m'aimait trop pour ne pas sacrifier à l'harmonie générale
quelques-unes de ses singularités.
Le seul membre de notre petit cercle qui refusât positivement de
s'adapter aux circonstances, ce fut Jip. Il ne voyait jamais ma
tante sans aller se fourrer sous une chaise en grinçant des dents,
et en grognant constamment; de temps à autre il faisait entendre
un hurlement lamentable, comme si elle lui portait sur les nerfs.
On essaya de tout, on le caressa, on le gronda, on le battit, on
l'amena à Buckingham-Street (où il s'élança immédiatement sur les
deux chats, à la grande terreur des spectateurs); mais jamais on
ne put l'amener à supporter la société de ma tante. Parfois il
semblait croire qu'il avait fini par se raisonner et vaincre son
antipathie; il faisait même l'aimable un moment, mais bientôt il
retroussait son petit nez, et hurlait si fort qu'il fallait bien
vite le fourrer dans le réchaud aux assiettes pour qu'il ne pût
rien voir. À la fin, Dora prit le parti de l'envelopper tout prêt
dans une serviette, pour le mettre dans le réchaud dès qu'on
annonçait l'arrivée de ma tante.
Il y avait une chose qui m'inquiétait beaucoup, même au milieu de
cette douce vie, c'était que Dora semblait passer, aux yeux de
tout le monde, pour un charmant joujou. Ma tante, avec laquelle
elle s'était peu à peu familiarisée, l'appelait sa petite fleur;
et miss Savinia passait son temps à la soigner, à refaire ses
boucles, à lui préparer de jolies toilettes: on la traitait comme
un enfant gâté. Ce que miss Savinia faisait, sa soeur
naturellement le faisait aussi de son côté. Cela me paraissait
singulier; mais tout le monde avait, jusqu'à un certain point,
l'air de traiter Dora, à peu près comme Dora traitait Jip.
Je me décidai à lui en parler, et un jour que nous étions seuls
ensemble (car miss Savinia nous avait, au bout de peu de temps,
permis de sortir seuls), je lui dis que je voudrais bien qu'elle
pût leur persuader de la traiter autrement.
«Parce que, voyez-vous, ma chérie! vous n'êtes pas un enfant.
-- Allons! dit Dora; est-ce que vous allez devenir grognon, à
présent?
-- Grognon? mon amour!
-- Je trouve qu'ils sont tous très-bons pour moi, dit Dora, et je
suis très-heureuse.
-- À la bonne heure; mais, ma chère petite, vous n'en sériez pas
moins heureuse, quand on vous traiterait en personne raisonnable.»
Dora me lança un regard de reproche. Quel charmant petit regard!
et elle se mit à sangloter, en disant que, «puisque je ne l'aimais
pas, elle ne savait pas pourquoi j'avais tant désiré d'être son
fiancé? et que, puisque je ne pouvais pas la souffrir, je ferais
mieux de m'en aller.»
Que pouvais-je faire, que d'embrasser ces beaux yeux pleins de
larmes, et de lui répéter que je l'adorais?
«Et moi qui vous aime tant, dit Dora; vous ne devriez pas être si
cruel pour moi, David!
-- Cruel? mon amour! comme si je pouvais être cruel pour vous!
-- Alors ne me grondez pas, dit Dora avec cette petite moue qui
faisait de sa bouche un bouton de rose, et je serai très-sage.»
Je fus ravi un instant après de l'entendre me demander d'elle-
même, si je voulais lui donner le livre de cuisine dont je lui
avais parlé une fois, et lui montrer à tenir des comptes comme je
le lui avais promis. À la visite suivante, je lui apportai le
volume, bien relié, pour qu'il eût l'air moins sec et plus
engageant; et tout en nous promenant dans les champs, je lui
montrai un vieux livre de comptes à ma tante, et je lui donnai un
petit carnet, un joli porte-crayon et une boîte de mine de plomb
pour qu'elle pût s'exercer au ménage.
Mais le livre de cuisine fit mal à la tête à Dora, et les chiffres
la firent pleurer. Ils ne voulaient pas s'additionner, disait-
elle; aussi se mit-elle à les effacer tous, et à dessiner à la
place sur son carnet des petits bouquets, ou bien le portait de
Jip et le mien.
J'essayai ensuite de lui donner verbalement quelques conseils sur
les affaires du ménage, dans nos promenades du samedi.
Quelquefois, par exemple, quand nous passions devant la boutique
d'un boucher, je lui disais:
«Voyons, ma petite, si nous étions mariés, et que vous eussiez à
acheter une épaule de mouton pour notre dîner, sauriez-vous
l'acheter?»
Le joli petit visage de Dora s'allongeait, et elle avançait ses
lèvres, comme si elle voulait fermer les miennes par un de ses
baisers.
«Sauriez-vous l'acheter, ma petite?» répétais-je alors d'un air
inflexible.
Dora réfléchissait un moment, puis elle répondait d'un air de
triomphe:
«Mais le boucher saurait bien me la vendre; est-ce que ça ne
suffit pas? Oh! David que vous êtes niais!»
Une autre fois, je demandai à Dora, en regardant le livre de
cuisine, ce qu'elle ferait si nous étions mariés, et que je lui
demandasse de me faire manger une bonne étuvée à l'irlandaise.
Elle me répondit qu'elle dirait à sa cuisinière: «Faites-moi une
étuvée.» Puis elle battit des mains en riant si gaiement qu'elle
me parut plus charmante que jamais.
En conséquence, le livre de cuisine ne servit guère qu'à mettre
dans le coin, pour faire tenir dessus tout droit maître Jip. Mais
Dora fut tellement contente le jour où elle parvint à l'y faire
rester, avec le porte crayon entre les dents, que je ne regrettai
pas de l'avoir acheté.
Nous en revînmes à la guitare, aux bouquets de fleurs, aux
chansons sur le plaisir de danser toujours, tra la la! et toute la
semaine se passait en réjouissances. De temps en temps j'aurais
voulu pouvoir insinuer à miss Savinia qu'elle traitait un peu trop
ma chère Dora comme un jouet, et puis je finissais par m'avouer
quelquefois, que moi aussi je cédais à l'entraînement général, et
que je la traitais comme un jouet aussi bien que les autres;
quelquefois, mais pas souvent.