CHAPITRE X.

Triste voyage à l'aventure.

Nous eûmes ce soir-là à Buckingham-Street une conversation très-

sérieuse sur les événements domestiques que j'ai racontés en

détail, dans le dernier chapitre. Ma tante y prenait le plus grand

intérêt, et, pendant plus de deux heures, elle arpenta la chambre,

les bras croisés. Toutes les fois qu'elle avait quelque sujet

particulier de déconvenue, elle accomplissait une prouesse

pédestre de ce genre, et l'on pouvait toujours mesurer l'étendue

de cette déconvenue à la durée de sa promenade. Ce jour-là, elle

était tellement émue qu'elle jugea à propos d'ouvrir la porte de

sa chambre à coucher, pour se donner du champ, parcourant les deux

pièces d'un bout à l'autre, et tandis qu'avec M. Dick, nous étions

paisiblement assis près du feu, elle passait et repassait à côté

de nous, toujours en ligne droite, avec la régularité d'un

balancier de pendule.

M. Dick nous quitta bientôt pour aller se coucher; je me mis à

écrire une lettre aux deux vieilles tantes de Dora. Ma tante, à

moi, fatiguée de tant d'exercice, finit par venir s'asseoir près

du feu, sa robe relevée comme de coutume. Mais au lieu de poser

son verre sur son genou, comme elle faisait souvent, elle le plaça

négligemment sur la cheminée, et le coude gauche appuyé sur le

bras droit, tandis que son menton reposait sur sa main gauche,

elle me regardait d'un air pensif. Toutes les fois que je levais

les yeux, j'étais sûr de rencontrer les siens.

«Je vous aime de tout mon coeur, Trotwood, me répétait-elle, mais

je suis agacée et triste.»

J'étais trop occupé de ce que j'écrivais, pour avoir remarqué,

avant qu'elle se fût retirée pour se coucher, qu'elle avait laissé

ce soir-là sur la cheminée, sans y toucher, ce qu'elle appelait sa

potion pour la nuit. Quand elle fut rentrée dans sa chambre,

j'allai frapper à sa porte pour lui faire part de cette

découverte; elle vint m'ouvrir et me dit avec plus de tendresse

encore que de coutume:

«Merci, Trot, mais je n'ai pas le courage de la boire ce soir.»

Puis elle secoua la tête et rentra chez elle.

Le lendemain matin, elle lut ma lettre aux deux vieilles dames, et

l'approuva. Je la mis à la poste; il ne me restait plus rien à

faire que d'attendre la réponse, aussi patiemment que je pourrais.

Il y avait déjà près d'une semaine que j'attendais, quand je

quittai un soir la maison du docteur pour revenir chez moi.

Il avait fait très-froid dans la journée, avec un vent de nord-est

qui vous coupait la figure. Mais le vent avait molli dans la

soirée, et la neige avait commencé à tomber par gros flocons; elle

couvrait déjà partout le sol: on n'entendait ni le bruit des

roues, ni le pas des piétons; on eût dit que les rues étaient

rembourrées de plume.

Le chemin le plus court pour rentrer chez moi (ce fut

naturellement celui que je pris ce soir-là) me menait par la

ruelle Saint-Martin. Dans ce temps-là, l'église qui a donné son

nom à cette ruelle étroite n'était pas dégagée comme aujourd'hui;

il n'y avait seulement pas d'espace ouvert devant le porche, et la

ruelle faisait un coude pour aboutir au Strand. En passant devant

les marches de l'église, je rencontrai au coin une femme. Elle me

regarda, traversa la rue, et disparut. Je reconnus ce visage-là,

je l'avais vu quelque part, sans pouvoir dire où. Il se liait dans

ma pensée avec quelque chose qui m'allait droit au coeur. Mais,

comme au moment où je la rencontrai, je pensais à autre chose, ce

ne fut pour moi qu'une idée confuse.

Sur les marches de l'église, un homme venait de déposer un paquet

au milieu de la neige; il se baissa pour arranger quelque chose:

je le vis en même temps que cette femme. J'étais à peine remis de

ma surprise, quand il se releva et se dirigea vers moi. Je me

trouvai vis-à-vis de M. Peggotty.

Alors je me rappelai qui était cette femme. C'était Marthe, celle

à qui Émilie avait remis de l'argent un soir dans la cuisine,

Marthe Endell, à côté de laquelle M. Peggotty n'aurait jamais

voulu voir sa nièce chérie, pour tous les trésors que l'océan

recelait dans son sein. Ham me l'avait dit bien des fois.

Nous nous serrâmes affectueusement la main. Nous ne pouvions

parler ni l'un ni l'autre.

«Monsieur Davy! dit-il en pressant ma main entre les siennes, cela

me fait du bien de vous revoir. Bonne rencontre, monsieur, bonne

rencontre!

-- Oui, certainement, mon vieil ami, lui dis-je.

-- J'avais eu l'idée de vous aller trouver ce soir, monsieur, dit-

il; mais sachant que votre tante vivait avec vous, car j'ai été de

ce côté-là, sur la route de Yarmouth, j'ai craint qu'il ne fût

trop tard. Je comptais vous voir demain matin, monsieur, avant de

repartir. Oui, monsieur, répétait-il, en secouant patiemment la

tête, je repars demain.

-- Et où allez-vous? lui demandai-je.

-- Ah! répliqua-t-il en faisant tomber la neige qui couvrait ses

longs cheveux, je m'en vais faire encore un voyage.»

Dans ce temps-là il y avait une allée qui conduisait de l'église

Saint-Martin à la cour de la Croix-d'Or, cette auberge qui était

si étroitement liée dans mon esprit au malheur de mon pauvre ami.

Je lui montrai la grille; je pris son bras et nous entrâmes. Deux

ou trois des salles de l'auberge donnaient sur la cour; nous vîmes

du feu dans l'une de ces pièces, et je l'y menai.

Quand on nous eut apporté de la lumière, je remarquai que ses

cheveux étaient longs et en désordre. Son visage était brûlé par

le soleil. Les rides de son front étaient plus profondes, comme

s'il avait péniblement erré sous les climats les plus divers; mais

il avait toujours l'air très-robuste, et si décidé à accomplir son

dessein qu'il comptait pour rien la fatigue. Il secoua la neige de

ses vêtements et de son chapeau, s'essuya le visage qui en était

couvert, puis s'asseyant en face de moi près d'une table, le dos

tourné à la porte d'entrée, il me tendit sa main ridée et serra

cordialement la mienne.

«Je vais vous dire, maître Davy, où j'ai été, et ce que j'ai

appris. J'ai été loin, et je n'ai pas appris grand'chose, mais je

vais vous le dire!»

Je sonnai pour demander à boire. Il ne voulut rien prendre que de

l'ale, et, tandis qu'on la faisait chauffer, il paraissait

réfléchir. Il y avait dans toute sa personne une gravité profonde

et imposante que je n'osais pas troubler.

«Quand elle était enfant, me dit-il en relevant la tête lorsque

nous fûmes seuls, elle me parlait souvent de la mer; du pays où la

mer était couleur d'azur, et où elle étincelait au soleil. Je

pensais, dans ce temps-là, que c'était parce que son père était

noyé, qu'elle y songeait tant. Peut-être croyait-elle ou espérait-

elle, me disais-je, qu'il avait été entraîné vers ces rives, où

les fleurs sont toujours épanouies, et le soleil toujours

brillant.

-- Je crois bien que c'était plutôt une fantaisie d'enfant,

répondis-je.

-- Quand elle a été... perdue, dit M. Peggotty, j'étais sûr qu'il

l'emmènerait dans ces pays-là. Je me doutais qu'il lui en aurait

conté merveille pour se faire écouter d'elle, surtout en lui

disant qu'il en ferait une dame par là-bas. Quand nous sommes

allés voir sa mère, j'ai bien vu tout de suite que j'avais raison.

J'ai donc été en France, et j'ai débarqué là comme si je tombais

des nues.»

En ce moment, je vis la porte s'entr'ouvrir, et la neige tomber

dans la chambre. La porte s'ouvrit un peu plus; il y avait une

main qui la tenait doucement entrouverte.

«Là, reprit M. Peggotty, j'ai trouvé un monsieur, un Anglais qui

avait de l'autorité, et je lui ai dit que j'allais chercher ma

nièce. Il m'a procuré les papiers dont j'avais besoin pour

circuler, je ne sais pas bien comment on les appelle: il voulait

même me donner de l'argent, mais heureusement je n'en avais pas

besoin. Je le remerciai de tout mon coeur pour son obligeance.

«J'ai déjà écrit des lettres pour vous recommander à votre

arrivée, me dit-il, et je parlerai de vous à des personnes qui

prennent le même chemin. Cela fait que, quand vous voyagerez tout

seul, loin d'ici, vous vous trouverez en pays de connaissance.» Je

lui exprimai de mon mieux ma gratitude, et je me remis en route à

travers la France.

-- Tout seul, et à pied? lui dis-je.

-- En grande partie à pied, répondit-il, et quelquefois dans des

charrettes qui se rendaient au marché, quelquefois dans des

voitures qui s'en retournaient à vide. Je faisais bien des milles

à pied dans une journée, souvent avec des soldats ou d'autres

pauvres diables qui allaient revoir leurs amis. Nous ne pouvions

pas nous parler; mais, c'est égal, nous nous tenions toujours

compagnie tout le long de la route, dans la poussière du chemin.»

Comment, en effet, cette voix si bonne et si affectueuse ne lui

aurait-elle pas fait trouver des amis partout?

-- Quand j'arrivais dans une ville, continua-t-il, je me rendais à

l'auberge, et j'attendais dans la cour qu'il passât quelqu'un qui

sût l'anglais (ce n'était pas rare). Alors je leur racontais que

je voyageais pour chercher ma nièce, et je me faisais dire quelle

espèce de voyageurs il y avait dans la maison puis j'attendais

pour voir si elle ne serait pas parmi ceux qui entraient ou qui

sortaient. Quand je voyais qu'Émilie n'y était pas, je repartais.

Petit à petit, en arrivant dans de nouveaux villages, je

m'apercevais qu'on leur avait parlé de moi. Les paysans me

priaient d'entrer chez eux, ils me faisaient manger et boire, et

me donnaient la couchée. J'ai vu plus d'une femme, maître David,

qui avait une fille de l'âge d'Émilie, venir m'attendre à la

sortie du village, au pied de la croix de notre Sauveur, pour me

faire toute sorte d'amitiés. Il y en avait dont les filles étaient

mortes. Dieu seul sait comme ces mères-là étaient bonnes pour

moi.»

C'était Marthe qui était à la porte. Je voyais distinctement à

présent son visage hagard, avide de nous entendre. Tout ce que je

craignais, c'était qu'il ne tournât la tête, et qu'il ne

l'aperçût.

«Et bien souvent, dit M. Peggotty, elles mettaient leurs enfants,

surtout leurs petites filles, sur mes genoux; et bien souvent vous

auriez pu me voir assis devant leurs portes, le soir, presque

comme si c'étaient les enfants de mon Émilie. Oh! ma chère petite

Émilie!»

Il se mit à sangloter dans un soudain accès de désespoir. Je

passai en tremblant ma main sur la sienne, dont il cherchait à se

couvrir le visage.

«Merci, monsieur, me dit-il, ne faites pas attention.»

Au bout d'un moment, il se découvrit les yeux, et continua son

récit.

«Souvent, le matin, elles m'accompagnaient un petit bout de

chemin, et quand nous nous séparions, et que je leur disais dans

ma langue: «Je vous remercie bien! Dieu vous bénisse!» elles

avaient toujours l'air de me comprendre, et me répondaient d'un

air affable. À la fin, je suis arrivé au bord de la mer. Ce

n'était pas difficile, pour un marin comme moi, de gagner son

passage jusqu'en Italie. Quand j'ai été arrivé là, j'ai erré comme

j'avais fait auparavant. Tout le monde était bon pour moi, et

j'aurais peut-être voyagé de ville en ville, ou traversé la

campagne, si je n'avais pas entendu dire qu'on l'avait vue dans

les montagnes de la Suisse. Quelqu'un qui connaissait son

domestique, à lui, les avait vus là tous les trois; on me dit même

comment ils voyageaient, et où ils étaient. J'ai marché jour et

nuit, maître David, pour aller trouver ces montagnes. Plus

j'avançais, plus les montagnes semblaient s'éloigner de moi. Mais

je les ai atteintes et je les ai franchies. Quand je suis arrivé

près du lieu dont on m'avait parlé, j'ai commencé à me dire dans

mon coeur: «Qu'est-ce que je vais faire quand je la reverrai?»

Le visage qui était resté à nous écouter, insensible à la rigueur

de la nuit, se baissa, et je vis cette femme, à genoux devant la

porte et les mains jointes, comme pour me prier, me supplier de ne

pas la renvoyer.

«Je n'ai jamais douté d'elle, dit M. Peggotty, non, pas une

minute. Si j'avais seulement pu lui faire voir ma figure, lui

faire entendre ma voix, représenter à sa pensée la maison d'où

elle avait fui, lui rappeler son enfance, je savais bien que, lors

même qu'elle serait devenue une princesse du sang royal, elle

tomberait à mes genoux. Je le savais bien. Que de fois, dans mon

sommeil, je l'ai entendue crier: «Mon oncle!» et l'ai vue tomber

comme morte à mes pieds! Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai

relevée en lui disant tout doucement: «Émilie, ma chère, je viens

pour vous pardonner et vous emmener avec moi!»

Il s'arrêta, secoua la tête, puis reprit avec un soupir:

«_Lui_, il n'était plus rien pour moi, Émilie était tout.

J'achetai une robe de paysanne pour elle; je savais bien qu'une

fois que je l'aurais retrouvée, elle viendrait avec moi le long de

ces routes rocailleuses; qu'elle irait où je voudrais, et qu'elle

ne me quitterait plus jamais, non jamais. Tout ce que je voulais

maintenant, c'était de lui faire passer cette robe, et fouler aux

pieds celle qu'elle portait; c'était de la prendre comme autrefois

dans mes bras, et puis de retourner vers notre demeure, en nous

arrêtant parfois sur la route, pour laisser reposer ses pieds

malades, et son coeur, plus malade encore! Mais lui, je crois que

je ne l'aurais seulement pas regardé. À quoi bon? Mais tout cela

ne devait pas être, maître David, non pas encore! J'arrivai trop

tard, ils étaient partis. Je ne pus pas même savoir où ils

allaient. Les uns disaient par ici, les autres par là. J'ai voyagé

par ici et par là, mais je n'ai pas trouvé Émilie, et alors je

suis revenu.

-- Y a-t-il longtemps? demandai-je.

-- Peu de jours seulement. J'aperçus dans le lointain mon vieux

bateau, et la lumière qui brillait dans la cabine, et en

m'approchant je vis la fidèle mistress Gummidge, assise toute

seule au coin du feu. Je lui criai: «N'ayez pas peur, c'est

Daniel!» et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pût m'arriver

d'être si étonné de me retrouver dans ce vieux bateau!»

Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de

papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la

table.

«Cette première lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les

autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'étais parti. Il y

avait dedans, à mon nom, un billet de banque de cinquante livres

sterling; on l'avait déposée une nuit sous la porte. Elle avait

cherché à déguiser son écriture, mais c'était bien impossible avec

moi.»

Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaça

sur la table.

«Cette autre lettre, adressée à mistress Gummidge, est arrivée il

y a deux ou trois mois.» Après l'avoir contemplée un moment, il me

la passa, ajoutant à voix basse: «Soyez assez bon pour la lire,

monsieur.»

Je lus ce qui suit:

«Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette écriture, et que

vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais

essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon

oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi!

Essayez, je vous en prie, d'avoir pitié d'une pauvre infortunée;

écrivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se

porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renoncé à

prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure

où je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser à celle

qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense à tout

cela! Je tombe à vos genoux, je vous supplie de ne pas être aussi

sévère pour moi que je le mérite... je sais bien que je le mérite,

mais soyez bonne et compatissante, écrivez-moi un mot, et envoyez-

le moi. Ne m'appelez plus «ma petite,» ne me donnez plus le nom

que j'ai déshonoré; mais ayez pitié de mon angoisse, et soyez

assez miséricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque

jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.

«Chère mistress Gummidge, si vous n'avez pas pitié de moi, vous en

avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez à celui avec lequel

je suis le plus coupable, à celui dont je devais être la femme,

s'il faut repousser ma prière. S'il est assez généreux pour vous

conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon

et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que,

quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle

vient de passer près de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte à

Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que

si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me

sentais préparée!) mes dernières paroles seraient pour le bénir

lui et mon oncle, et ma dernière prière pour son bonheur!»

Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres

sterling. M. Peggotty l'avait laissée intacte comme l'autre, et il

replia de même le billet. Il y avait aussi des instructions

détaillées sur la manière de lui faire parvenir une réponse; on

voyait bien que plusieurs personnes s'en étaient mêlées pour mieux

dissimuler l'endroit où elle était cachée; cependant il paraissait

assez probable qu'elle avait écrit du lieu même où on avait dit à

M. Peggotty qu'on l'avait vue.

«Et quelle réponse a-t-on faite?

-- Mistress Gummidge n'est pas forte sur l'écriture, reprit-il, et

Ham a bien voulu se charger de répondre pour elle. On lui a écrit

que j'étais parti pour la chercher, et ce que j'avais dit en m'en

allant.

-- Est-ce encore une lettre que vous tenez là?

-- Non, c'est de l'argent, monsieur, dit M. Peggotty en le

dépliant à demi: dix livres sterling, comme vous voyez; et il y a

écrit en dedans de l'enveloppe «de la part d'une amie véritable.»

Mais la première lettre avait été mise sous la porte, et celle-ci

est venue par la poste, avant-hier. Je vais aller chercher Émilie

dans la ville dont cette lettre porte le timbre.»

Il me le montra. C'était une ville sur les bords du Rhin. Il avait

trouvé à Yarmouth quelques marchands étrangers qui connaissaient

ce pays-là; on lui en avait dessiné une espèce de carte, pour

mieux lui faire comprendre la chose. Il la posa entre nous sur la

table, et me montra son chemin d'une main, tout en appuyant son

menton sur l'autre.

Je lui demandai comment allait Ham? Il secoua la tête:

«Il travaille d'arrache-pied, me dit-il: son nom est dans toute la

contrée connu et respecté autant qu'un nom peut l'être en ce

monde. Chacun est prêt à lui venir en aide, vous comprenez, il est

si bon avec tout le monde! On ne l'a jamais entendu se plaindre.

Mais ma soeur croit, entre nous, qu'il a reçu là un rude coup.

-- Pauvre garçon; je le crois facilement.

-- Maître David, reprit M. Peggotty à voix basse, et d'un ton

solennel, Ham ne tient plus à la vie. Toutes les fois qu'il faut

un homme pour affronter quelque péril en mer, il est là; toutes

les fois qu'il y a un poste dangereux à remplir, le voilà parti de

l'avant. Et pourtant, il est doux comme un enfant; il n'y a pas un

enfant dans tout Yarmouth qui ne le connaisse.»

Il réunit ses lettres d'un air pensif, les replia doucement, et

replaça le petit paquet dans sa poche. On ne voyait plus personne

à la porte. La neige continuait de tomber; mais voilà tout.

«Eh bien! me dit-il, en regardant son sac, puisque je vous ai vu

ce soir, maître David, et cela m'a fait du bien, je partirai de

bonne heure demain matin. Vous avez vu ce que j'ai là, et il

mettait sa main sur le petit paquet; tout ce qui m'inquiète, c'est

la pensée qu'il pourrait m'arriver quelque malheur avant d'avoir

rendu cet argent. Si je venais à mourir, et que cet argent fut

perdu ou volé, et qu'il pût croire que je l'ai gardé, je crois

vraiment que l'autre monde ne pourrait pas me retenir; oui,

vraiment, je crois que je reviendrais!»

Il se leva, je me levai aussi, et nous nous serrâmes de nouveau la

main.

«Je ferais dix mille milles, dit-il, je marcherais jusqu'au jour

où je tomberais mort de fatigue, pour pouvoir lui jeter cet argent

à la figure. Que je puisse seulement faire cela et retrouver mon

Émilie, et je serai content. Si je ne la retrouve pas, peut-être

un jour apprendra-t-elle que son oncle, qui l'aimait tant, n'a

cessé de la chercher que quand il a cessé de vivre; et, si je la

connais bien, il n'en faudra pas davantage pour la ramener alors

au bercail!»

Quand nous sortîmes, la nuit était froide et sombre, et je vis

fuir devant nous cette apparition mystérieuse. Je retins

M. Peggotty encore un moment, jusqu'à ce qu'elle eut disparu.

Il me dit qu'il allait passer la nuit dans une auberge, sur la

route de Douvres, où il trouverait une bonne chambre. Je

l'accompagnai jusqu'au pont de Westminster, puis nous nous

séparâmes. Il me semblait que tout dans la nature gardait un

silence religieux, par respect pour ce pieux pèlerin qui reprenait

lentement sa course solitaire à travers la neige.

Je retournai dans la cour de l'auberge, je cherchai des yeux celle

dont le visage m'avait fait une si profonde impression; elle n'y

était plus. La neige avait effacé la trace de nos pas, on ne

voyait plus que ceux que je venais d'y imprimer; encore la neige

était si forte qu'ils commençaient à disparaître, le temps

seulement de tourner la tête pour les regarder par derrière.

David Copperfield - Tome II · 第 17 / 53 题