Wickfield-et-Heep.
Ma tante commençant, je suppose, à s'inquiéter sérieusement de mon
abattement prolongé, imagina de m'envoyer à Douvres, sous prétexte
de voir si tout se passait bien dans son cottage qu'elle avait
loué, et dans le but de renouveler le bail avec le locataire
actuel. Jeannette était entrée au service de mistress Strong, où
je la voyais tous les jours. Elle avait été indécise en quittant
Douvres, si elle confirmerait ou renierait une bonne fois ce
renoncement dédaigneux au sexe masculin, qui faisait le fond de
son éducation. Il s'agissait pour elle d'épouser un pilote. Mais,
ma foi! elle ne voulut pas s'y risquer, moins, pour l'honneur du
principe en lui-même, je suppose, que parce que le pilote n'était
pas de son goût.
Bien qu'il m'en coûtât de quitter miss Mills, j'entrai assez
volontiers dans les intentions de ma tante; cela me permettait de
passer quelques heures paisibles auprès d'Agnès. Je consultai le
bon docteur pour savoir si je pouvais faire une absence de trois
jours; il me conseilla de la prolonger un peu, mais j'avais le
coeur trop à l'ouvrage pour prendre un si long congé. Enfin je me
décidai à partir.
Quant à mon bureau des Doctors'-Commons, je n'avais pas grande
raison de m'inquiéter de ce que je pouvais y avoir à faire. À vrai
dire, nous n'étions pas en odeur de sainteté parmi les procureurs
de première volée, et nous étions même tombés dans une position
équivoque. Les affaires n'avaient pas été brillantes du temps de
M. Jorkins, avant M. Spenlow, et bien qu'elles eussent été plus
animées depuis que cet associé avait renouvelé, par une infusion
de jeune sang, la vieille routine de l'étude, et qu'il lui eût
donné quelque éclat par le train qu'il menait, cependant elle ne
reposait pas sur des bases assez solides, pour que la mort
soudaine de son principal directeur ne vint pas l'ébranler. Les
affaires diminuèrent sensiblement. M. Jorkins, en dépit de la
réputation qu'on lui faisait chez nous, était un homme faible et
incapable, et sa réputation au dehors n'était pas de nature à
relever son crédit. J'étais placé auprès de lui, depuis la mort de
M. Spenlow, et chaque fois que je lui voyais prendre sa prise de
tabac, et laisser là son travail, je regrettais plus que jamais
les mille livres sterling de ma tante.
Ce n'était pas encore là le plus grand mal. Il y avait dans les
_Doctors'-Commons_ une quantité d'oisifs et de coulissiers qui,
sans être procureurs eux-mêmes, s'emparaient d'une partie des
affaires, pour les faire exécuter ensuite par de véritables
procureurs disposés à prêter leurs noms en échange d'une part dans
la curée. Comme il nous fallait des affaires à tout prix, nous
nous associâmes à cette noble corporation de procureurs marrons,
et nous cherchâmes à attirer chez nous les oisifs et les
coulissiers. Ce que nous demandions surtout, parce que cela nous
rapportait plus que le reste, c'étaient les autorisations de
mariage ou les actes probatoires pour valider un testament; mais
chacun voulait les avoir, et la concurrence était si grande, qu'on
mettait en planton, à l'entrée de toutes les avenues qui
conduisaient aux _Commons_, des forbans et des corsaires chargés
d'amener à leurs bureaux respectifs toutes les personnes en deuil
ou tous les jeunes gens qui avaient l'air embarrassés de leur
personne. Ces instructions étaient si fidèlement exécutées, qu'il
m'arriva par deux fois, avant que je fusse bien connu, d'être
enlevé moi-même pour l'étude de notre rival le plus redoutable.
Les intérêts contraires de ces recruteurs d'un nouveau genre étant
de nature à mettre en jeu leur sensibilité, cela finissait souvent
par des combats corps à corps, et notre principal agent, qui avait
commencé par le commerce des vins en détail, avant de passer au
brocantage judiciaire, donna même à la Cour le scandaleux
spectacle, pendant quelques jours, d'un oeil au beurre noir. Ces
vertueux personnages ne se faisaient pas le moindre scrupule quand
ils offraient la main, pour descendre de sa voiture, à quelque
vieille dame en noir, de tuer sur le coup le procureur qu'elle
demandait, représentant leur patron comme le légitime successeur
du défunt, et de lui amener en triomphe la vieille dame, souvent
encore très-émue de la triste nouvelle qu'elle venait d'apprendre.
C'est ainsi qu'on m'amena à moi-même bien des prisonniers. Quant
aux autorisations de mariage, la concurrence était si formidable,
qu'un pauvre monsieur timide, qui venait dans ce but de notre
côté, n'avait rien de mieux à faire que de s'abandonner au premier
agent qui venait à le happer, s'il ne voulait pas devenir le
théâtre de la guerre et la proie du vainqueur. Un de nos commis,
employé à cette spécialité, ne quittait jamais son chapeau quand
il était assis, afin d'être toujours prêt à s'élancer sur les
victimes qui se montraient à l'horizon. Ce système de persécution
est encore en vigueur, à ce que je crois. La dernière fois que je
me rendis aux _Commons_, un homme très-poli, revêtu d'un tablier
blanc, me sauta dessus tout à coup, murmurant à mon oreille les
mots sacramentels: «Une autorisation de mariage?» et ce fut à
grand'peine que je l'empêchai de m'emporter à bras jusque dans une
étude de procureur.
Mais après cette digression passons à Douvres.
Je trouvai tout dans un état très-satisfaisant, et je pus flatter
les passions de ma tante en lui racontant que son locataire avait
hérité de ses antipathies et faisait aux ânes une guerre acharnée.
Je passai une nuit à Douvres pour terminer quelques petites
affaires, puis je me rendis le lendemain matin de bonne heure à
Canterbury. Nous étions en hiver; le temps frais et le vent
piquant ranimèrent un peu mes esprits.
J'errai lentement au milieu des rues antiques de Canterbury avec
un plaisir tranquille, qui me soulagea le coeur. J'y revoyais les
enseignes, les noms, les figures que j'avais connus jadis. Il me
semblait qu'il y avait si longtemps que j'avais été en pension
dans cette ville, que je n'aurais pu comprendre qu'elle eût subi
si peu de changements, si je n'avais songé que j'avais bien peu
changé moi-même. Ce qui est étrange, c'est que l'influence douce
et paisible qu'exerçait sur moi la pensée d'Agnès, semblait se
répandre sur le lieu même qu'elle habitait. Je trouvais à toutes
choses un air de sérénité, une apparence calme et pensive aux
tours de la vénérable cathédrale comme aux vieux corbeaux dont les
cris lugubres semblaient donner à ces bâtiments antiques quelque
chose de plus solitaire que n'aurait pu le faire un silence
absolu; aux portes en ruines, jadis décorées de statues,
aujourd'hui renversées et réduites en poussière avec les pèlerins
respectueux qui leur rendaient hommage, comme aux niches
silencieuses où le lierre centenaire rampait jusqu'au toit le long
des murailles pendantes aux vieilles maisons, comme au paysage
champêtre; au verger comme au jardin: tout semblait porter en soi,
comme Agnès, l'esprit de calme innocent, baume souverain d'une âme
agitée.
Arrivé à la porte de M. Wickfield, je trouvai M. Micawber qui
faisait courir sa plume avec la plus grande activité dans la
petite pièce du rez-de-chaussée, où se tenait autrefois Uriah
Heep. Il était tout de noir habillé, et sa massive personne
remplissait complètement le petit bureau où il travaillait.
M. Micawber parut à la fois charmé et un peu embarrassé de me
voir. Il voulait me mener immédiatement chez Uriah, mais je m'y
refusai.
«Je connais cette maison de vieille date, lui dis-je, je saurai
bien trouver mon chemin. Eh bien! qu'est-ce que vous dites du
droit, M. Micawber?
-- Mon cher Copperfield, me répondit-il, pour un homme doué d'une
imagination transcendante, les études de droit ont un très-mauvais
côté: elles le noient dans les détails. Même dans notre
correspondance d'affaires, dit M. Micawber en jetant les yeux sur
des lettres qu'il écrivait, l'esprit n'est pas libre de prendre un
essor d'expression sublime qui puisse le satisfaire. Malgré ça,
c'est un grand travail! un grand travail!»
Il me dit ensuite qu'il était devenu locataire de la vieille
maison d'Uriah Heep, et que mistress Micawber serait ravie de me
recevoir encore une fois sous son toit.
«C'est une humble demeure, dit M. Micawber, pour me servir d'une
expression favorite de mon ami Heep; mais, peut être nous servira-
t-elle de marchepied pour nous élever à des agencements
domiciliaires plus ambitieux.»
Je lui demandai s'il était satisfait de la façon dont le traitait
son ami Heep. Il commenta par s'assurer si la porte était bien
fermée, puis il me répondit à voix basse:
«Mon cher Copperfield, quand on est sous le coup d'embarras
pécuniaires, on est, vis-à-vis de la plupart des gens, dans une
position très-fâcheuse, et ce qui n'améliore pas cette situation,
c'est lorsque ces embarras pécuniaires vous obligent à demander
vos émoluments avant leur échéance légale. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que mon ami Heep a répondu à des appels auxquels
je ne veux pas faire plus ample allusion, d'une façon qui fait
également honneur et à sa tête et à son coeur.
-- Je ne le supposais pas si prodigue de son argent! remarquai-je.
-- Pardonnez-moi! dit M. Micawber d'un air contraint, j'en parle
par expérience.
-- Je suis charmé que l'expérience vous ait si bien réussi,
répondis-je.
-- Vous êtes bien bon, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, et
il se mit à fredonner un air.
-- Voyez-vous souvent M. Wickfield? demandai-je pour changer de
sujet.
-- Pas très-souvent, dit M. Micawber d'un air méprisant;
M. Wickfield est à coup sûr rempli des meilleures intentions,
mais... mais... Bref, il n'est plus bon à rien.
-- J'ai peur que son associé ne fasse tout ce qu'il faut pour
cela.
-- Mon cher Copperfield! reprit M. Micawber après plusieurs
évolutions qu'il exécutait sur son escabeau d'un air embarrassé.
Permettez-moi de vous faire une observation. Je suis ici sur un
pied d'intimité: j'occupe un poste de confiance; mes fonctions ne
sauraient me permettre de discuter certains sujets, pas même avec
mistress Micawber (elle qui a été si longtemps la compagne des
vicissitudes de ma vie, et qui est une femme d'une lucidité
d'intelligence remarquable). Je prendrai donc la liberté de vous
faire observer que, dans nos rapports amicaux qui ne seront jamais
troublés, j'espère, je désire faire deux parts. D'un côté, dit
M. Micawber en traçant une ligne sur son pupitre, nous placerons
tout ce que peut atteindre l'intelligence humaine, avec une seule
petite exception; de l'autre, se trouvera cette seule exception,
c'est-à-dire les affaires de MM. Wickfield-et-Heep et tout ce qui
y a trait. J'ai la confiance que je n'offense pas le compagnon de
ma jeunesse, en faisant à son jugement éclairé et discret une
semblable proposition.»
Je voyais bien que M. Micawber avait changé d'allures; il semblait
que ses nouveaux devoirs lui imposassent une gêne pénible, mais
cependant je n'avais pas le droit de me sentir offensé. Il en
parut soulagé et me tendit la main.
«Je suis enchanté de miss Wickfield, Copperfield, je vous le jure,
dit M. Micawber. C'est une charmante jeune personne, pleine de
charmes, de grâce et de vertu. Sur mon honneur, dit M. Micawber en
faisant le salut le plus galant, comme pour envoyer un baiser, je
rends hommage à miss Wickfield! Hum!
-- J'en suis charmé, lui dis-je.
-- Si vous ne nous aviez pas assuré, mon cher Copperfield, le jour
où nous avons eu le plaisir de passer la matinée avec vous, que le
_D_ était votre lettre de prédilection, j'aurais été convaincu que
c'était l'_A_ que vous préfériez.»
Il y a des moments, tout le monde a passé par là, où ce que nous
disons, ce que nous faisons, nous croyons l'avoir déjà dit,
l'avoir déjà fait à une époque éloignée, il y a bien, bien
longtemps; où nous nous rappelons que nous ayons été, il y a des
siècles, entourés des mêmes personnes, des mêmes objets, des mêmes
incidents; où nous savons parfaitement d'avance ce qu'on va nous
dire après, comme si nous nous en souvenions tout à coup! Jamais
je n'avais éprouvé plus vivement ce sentiment mystérieux, qu'avant
d'entendre ces paroles de la bouche de M. Micawber.
Je le quittai bientôt en le priant de transmettre tous mes
souvenirs à sa famille. Il reprit sa place et sa plume, se frotta
le front comme pour se remettre à son travail; je voyais bien
qu'il y avait dans ses nouvelles fonctions quelque chose qui nous
empêcherait d'être désormais aussi intimes que par le passé.
Il n'y avait personne dans le vieux salon, mais mistress Heep y
avait laissé des traces de son passage. J'ouvris la porte de la
chambre d'Agnès: elle était assise près du feu et écrivait devant
son vieux pupitre en bois sculpté.
Elle leva la tête pour voir qui venait d'entrer. Quel plaisir pour
moi d'observer l'air joyeux que prit à ma vue ce visage réfléchi,
et d'être reçu avec tant de bonté et d'affection!
«Ah! lui dis-je, Agnès, quand nous fumes assis à côté l'un de
l'autre, vous m'avez bien manqué depuis quelque temps!
-- Vraiment? répondit-elle. Il n'y a pourtant pas longtemps que
vous nous avez quittés!»
Je secouai la tête.
«Je ne sais pas comment cela se fait, Agnès; mais il me manque
évidemment quelque faculté que je voudrais avoir. Vous m'aviez si
bien habitué à vous laisser penser pour moi dans le bon vieux
temps; je venais si naturellement m'inspirer de vos conseils et
chercher votre aide, que je crains vraiment d'avoir perdu l'usage
d'une faculté dont je n'avais pas besoin près de vous.
-- Mais qu'est-ce donc? dit gaiement Agnès.
-- Je ne sais pas quel nom lui donner, répondis-je, je crois que
je suis sérieux et persévérant!
-- J'en suis sûre, dit Agnès.
-- Et patient, Agnès? repris-je avec un peu d'hésitation.
-- Oui, dit Agnès en riant, assez patient!
-- Et cependant, dis-je, je suis quelquefois si malheureux et si
agité, je suis si irrésolu et si incapable de prendre un parti,
qu'évidemment il me manque, comment donc dire?... qu'il me manque
un point d'appui!
-- Soit, dit Agnès.
-- Tenez! repris-je, vous n'avez qu'à voir vous-même. Vous venez à
Londres, je me laisse guider par vous; aussitôt je trouve un but
et une direction. Ce but m'échappe, je viens ici, et en un instant
je suis un autre homme. Les circonstances qui m'affligeaient n'ont
pas changé, depuis que je suis entré dans cette chambre: mais,
dans ce court espace de temps, j'ai subi une influence qui me
transforme, qui me rend meilleur! Qu'est-ce donc, Agnès, quel est
votre secret?»
Elle avait la tête penchée, les yeux fixés vers le feu.
«C'est toujours ma vieille histoire,» lui dis-je. Ne riez pas si
je vous dis que c'est maintenant pour les grandes choses, comme
c'était jadis pour les petites. Mes chagrins d'autrefois étaient
des enfantillages, aujourd'hui ils sont sérieux; mais toutes les
fois que j'ai quitté ma soeur adoptive...
Agnès leva la tête: quel céleste visage! et me tendit sa main, que
je baisai.
«Toutes les fois, Agnès, que vous n'avez pas été près de moi pour
me conseiller et me donner, au début, votre approbation, je me
suis égaré, je me suis engagé dans une foule de difficultés. Quand
je suis venu vous retrouver, à la fin (comme je fais toujours),
j'ai retrouvé en même temps la paix et le bonheur. Aujourd'hui
encore, me voilà revenu au logis, pauvre voyageur fatigué, et vous
ne vous figurez pas la douceur du repos que je goûte déjà près de
vous.»
Je sentais si profondément ce que je disais, et j'étais si
véritablement ému, que la voix me manqua; je cachai ma tête dans
mes mains, et je me mis à pleurer. Je n'écris ici que l'exacte
vérité! Je ne songeais ni aux contradictions ni aux inconséquences
qui se trouvaient dans mon coeur, comme dans celui de la plupart
des hommes; je ne me disais pas que j'aurais pu faire tout
autrement et mieux que je n'avais fait jusque-là, ni que j'avais
eu grand tort de fermer volontairement l'oreille au cri de ma
conscience: non, tout ce que je savais, c'est que j'étais de bonne
foi, quand je lui disais avec tant de ferveur que près d'elle je
retrouvais le repos et la paix.
Elle calma bientôt cet élan de sensibilité, par l'expression de sa
douce et fraternelle affection, par ses yeux rayonnants, par sa
voix pleine de tendresse; et, avec ce calme charmant qui m'avait
toujours fait regarder sa demeure comme un lieu béni, elle releva
mon courage et m'amena naturellement à lui raconter tout ce qui
s'était passé depuis notre dernière entrevue.
«Et je n'ai rien de plus à vous dire, Agnès, ajoutai-je, quand ma
confidence fut terminée, si ce n'est que, maintenant, je compte
entièrement sur vous.
-- Mais ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, Trotwood, reprit
Agnès, avec un doux sourire; c'est sur une autre.
-- Sur Dora? dis-je.
-- Assurément.
-- Mais, Agnès, je ne vous ai pas dit, répondis-je avec un peu
d'embarras, qu'il est difficile, je ne dirai pas de compter sur
Dora, car elle est la droiture et la fermeté mêmes; mais enfin
qu'il est difficile, je ne sais comment m'exprimer, Agnès... Elle
est timide, elle se trouble et s'effarouche aisément. Quelque
temps avant la mort de son père, j'ai cru devoir lui parler...
Mais si vous avez la patience de m'écouter, je vous raconterai
tout.»
En conséquence, je racontai à Agnès ce que j'avais dit à Dora de
ma pauvreté, du livre de cuisine, du livre des comptes, etc.,
etc., etc...
«Oh! Trotwood! reprit-elle avec un sourire, vous êtes bien
toujours le même. Vous aviez raison de vouloir chercher à vous
tirer d'affaire en ce monde: mais fallait-il y aller si
brusquement avec une jeune fille timide, aimante et sans
expérience! Pauvre Dora!»
Jamais voix humaine ne put parler avec plus de bonté et de douceur
que la sienne, en me faisant cette réponse. Il me semblait que je
la voyais prendre avec amour Dora dans ses bras, pour l'embrasser
tendrement; il me semblait qu'elle me reprochait tacitement, par
sa généreuse protection, de m'être trop hâté de troubler ce petit
coeur; il me semblait que je voyais Dora, avec toute sa grâce
naïve, caresser Agnès, la remercier, et en appeler doucement à sa
justice pour s'en faire une auxiliaire contre moi, sans cesser de
m'aimer de toute la force de son innocence enfantine.
Comme j'étais reconnaissant envers Agnès, comme je l'admirais! Je
les voyais toutes deux, dans une ravissante perspective,
intimement unies, plus charmantes encore, par cette union, l'une
et l'autre.
«Que dois-je faire maintenant, Agnès? lui demandai-je, après avoir
contemplé le feu. Que me conseillez-vous de faire.
-- Je crois, dit Agnès, que la marche honorable à suivre, c'est
d'écrire à ces deux dames. Ne croyez-vous pas qu'il serait indigne
de vous de faire des cachotteries?
-- Certainement, puisque vous le croyez, lui dis-je.
-- Je suis mauvais juge en ces matières, répondit Agnès avec une
modeste hésitation; mais il me semble... en un mot je trouve que
ce ne serait pas vous montrer digne de vous-même, que de recourir
à des moyens clandestins.
-- Vous avez trop bonne opinion de moi, Agnès, j'en ai peur!
-- Ce ne serait pas digne de votre franchise habituelle, répliqua-
t-elle. J'écrirais à ces deux dames; je leur raconterais aussi
simplement et aussi ouvertement que possible, tout ce qui s'est
passé, et je leur demanderais la permission de venir quelquefois
chez elles. Comme vous êtes jeune, et que vous n'avez pas encore
de position dans le monde, je crois que vous feriez bien de dire
que vous vous soumettez volontiers à toutes les conditions
qu'elles voudront vous imposer. Je les conjurerais de ne pas
repousser ma demande, sans en avoir fait part à Dora, et de la
discuter avec elle, quand cela leur paraîtrait convenable. Je ne
serais pas trop ardent, dit Agnès doucement, ni trop exigeant;
j'aurais foi en ma fidélité, en ma persévérance, et en Dora!
-- Mais si Dora allait s'effaroucher, Agnès, quand on lui parlera
de cela; si elle allait se mettre encore à pleurer, sans vouloir
rien dire de moi!
-- Est-ce vraisemblable? demanda Agnès, avec le plus affectueux
intérêt.
-- Ma foi, je n'en jurerais pas! elle prend peur et s'effarouche
comme un petit oiseau. Et si les miss Spenlow ne trouvent pas
convenable qu'on s'adresse à elles (les vieilles filles sont
parfois si bizarres)...
-- Je ne crois pas, Trotwood, dit Agnès, en levant doucement les
yeux vers moi; qu'il faille se préoccuper beaucoup de cela. Il
vaut mieux, selon moi, se demander simplement s'il est bien de le
faire, et, si c'est bien, ne pas hésiter.»
Je n'hésitai pas plus longtemps. Je me sentais le coeur plus
léger, quoique très-pénétré de l'immense importance de ma tâche,
et je me promis d'employer toute mon après-midi à composer ma
lettre. Agnès m'abandonna son pupitre, pour composer mon
brouillon: Mais je commençai d'abord par descendre voir
M. Wickfield et Uriah Heep.
Je trouvai Uriah installé dans un nouveau cabinet, qui exhalait
une odeur de plâtre encore frais, et qu'on avait construit dans le
jardin. Jamais mine plus basse ne figura au milieu d'une masse
pareille de livres et de papiers. Il me reçut avec sa servilité
accoutumée, faisant semblant de ne pas avoir su, de M. Micawber,
mon arrivée, ce dont je me permis de douter. Il me conduisit dans
le cabinet de M. Wickfield, ou plutôt dans l'ombre de son ancien
cabinet, car on l'avait dépouillé d'une foule de commodités au
profit du nouvel associé. M. Wickfield et moi nous échangeâmes nos
salutations mutuelles tandis qu'Uriah se tenait debout devant le
feu, se frottant le menton de sa main osseuse.
«Vous allez demeurer chez nous, Trotwood, tout le temps que vous
comptez passer à Canterbury? dit M. Wickfield, non sans jeter à
Uriah un regard qui semblait demander son approbation.
-- Avez-vous de la place pour moi? lui dis-je.
-- Je suis prêt, maître Copperfield, je devrais dire monsieur,
mais c'est un mot de camaraderie qui me vient naturellement à la
bouche, dit Uriah; je suis prêt à vous rendre votre ancienne
chambre, si cela peut vous être agréable.
-- Non, non, dit M. Wickfield, pourquoi vous déranger? il y a une
autre chambre; il y a une autre chambre.
-- Oh! mais, reprit Uriah, en faisant une assez laide grimace, je
serais véritablement enchanté!»
Pour en finir, je déclarai que j'accepterais l'autre chambre, ou
que j'irais loger ailleurs; on se décida donc pour l'autre
chambre, puis je pris congé des associés, et je remontai.
J'espérais ne trouver en haut d'autre compagnie qu'Agnès, mais
mistress Heep avait demandé la permission de venir s'établir près
du feu, elle et son tricot, sous prétexte que la chambre d'Agnès
était mieux exposée. Dans le salon, ou dans la salle à manger,
elle souffrait cruellement de ses rhumatismes. Je l'aurais bien
volontiers, et sans le moindre remords, exposée à toute la furie
du vent sur le clocher de la cathédrale, mais il fallait faire de
nécessité vertu, et je lui dis bonjour d'un ton amical.
«Je vous remercie bien humblement, monsieur, dit mistress Heep,
quand je lui eus demandé des nouvelles de sa santé; je vais tout
doucement. Il n'y a pas de quoi se vanter. Si je pouvais voir mon
Uriah bien casé, je ne demanderais plus rien, je vous assure!
Comment avez-vous trouvé mon petit Uriah, monsieur?»
Je l'avais trouvé tout aussi affreux qu'à l'ordinaire; je répondis
qu'il ne m'avait pas paru changé.
«Ah! vous ne le trouvez pas changé? dit mistress Heep; je vous
demande humblement la permission de ne pas être de votre avis.
Vous ne le trouvez pas maigre?
-- Pas plus qu'à l'ordinaire, répondis-je.
-- Vraiment! dit mistress Heep; c'est que vous ne le voyez pas
avec l'oeil d'une mère.»
L'oeil d'une mère me parut être un mauvais oeil pour le reste de
l'espèce humaine, quand elle le dirigea sur moi, quelque tendre
qu'il pût être pour lui, et je crois qu'elle et son fils
s'appartenaient exclusivement l'un à l'autre. L'oeil de mistress
Heep passa de moi à Agnès.
«Et vous, miss Wickfield, ne trouvez-vous pas qu'il est bien
changé? demanda mistress Heep.
-- Non, dit Agnès, tout en continuant tranquillement à travailler.
Vous vous inquiétez trop; il est très-bien!»
Mistress Heep renifla de toute sa force, et se remit à tricoter.
Elle ne quitta un seul instant ni nous, ni son tricot. J'étais
arrivé vers midi, et nous avions encore bien des heures devant
nous avant celle du dîner; mais elle ne bougeait pas, ses
aiguilles se remuaient avec la monotonie d'un sablier qui se vide.
Elle était assise à un coin de la cheminée: j'étais établi au
pupitre en face du foyer: Agnès était de l'autre côté, pas loin de
moi. Toutes les fois que je levais les yeux, tandis que je
composais lentement mon épître, je voyais devant moi le pensif
visage d'Agnès, qui m'inspirait du courage, par sa douce et
angélique expression; mais je sentais en même temps le mauvais
oeil qui me regardait, pour se diriger de là sur Agnès, et revenir
ensuite à moi, pour retomber furtivement sur son tricot. Je ne
suis pas assez versé dans l'art du tricot, pour pouvoir dire ce
qu'elle fabriquait, mais, assise là, près du feu, faisant mouvoir
ses longues aiguilles, mistress Heep ressemblait à une mauvaise
fée, momentanément retenue dans ses mauvais desseins par l'ange
assis en face d'elle, mais toute prête à profiter d'un bon moment
pour enlacer sa proie dans ses odieux filets.
Pendant le dîner, elle continua à nous surveiller avec le même
regard. Après le dîner, son fils prit sa place, et une fois que
nous fûmes seuls, au dessert, M. Wickfield, lui et moi, il se mit
à m'observer, du coin de l'oeil, tout en se livrant aux plus
odieuses contorsions. Dans le salon, nous retrouvâmes la mère,
fidèle à son tricot et à sa surveillance. Tant qu'Agnès chanta et
fit de la musique, la mère était installée à côté du piano. Une
fois, elle demanda à Agnès de chanter une ballade, que son Ury
aimait à la folie (pendant ce temps-là, ledit Ury bâillait dans
son fauteuil); puis elle le regardait, et racontait à Agnès qu'il
était dans l'enthousiasme. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche
sans prononcer le nom de son fils. Il devint évident pour moi, que
c'était une consigne qu'on lui avait donnée.
Cela dura jusqu'à l'heure de se coucher. Je me sentais si mal à
l'aise, à force d'avoir vu la mère et le fils obscurcir cette
demeure de leur atroce présence, comme deux grandes chauves-souris
planant sur la maison, que j'aurais encore mieux aimé rester
debout toute la nuit, avec le tricot et le reste, que d'aller me
coucher. Je fermai à peine les yeux. Le lendemain, nouvelle
répétition du tricot et de la surveillance, qui dura tout le jour.
Je ne pus trouver dix minutes pour parler à Agnès: c'est à peine
si j'eus le temps de lui montrer ma lettre. Je lui proposai de
sortir avec moi, mais mistress Heep répéta tant de fois qu'elle
était très-souffrante, qu'Agnès eut la charité de rester pour lui
tenir compagnie. Vers le soir, je sortis seul, pour réfléchir à ce
que je devais faire, embarrassé de savoir s'il m'était permis de
taire plus longtemps à Agnès ce qu'Uriah Heep m'avait dit à
Londres; car cela commençait à m'inquiéter extrêmement.
Je n'étais pas encore sorti de la ville, du côté de la route de
Ramsgate, où il faisait bon se promener, quand je m'entendis
appeler, dans l'obscurité, par quelqu'un qui venait derrière moi.
Il était impossible de se méprendre à cette redingote râpée, à
cette démarche dégingandée; je m'arrêtai pour attendre Uriah Heep.
«Eh bien? dis-je.
-- Comme vous marchez vite! dit-il; j'ai les jambes assez longues,
mais vous les avez joliment exercées!
-- Où allez-vous?
-- Je viens avec vous, maître Copperfield, si vous voulez
permettre à un ancien camarade de vous accompagner.» Et en disant
cela, avec un mouvement saccadé, qui pouvait être pris pour une
courbette ou pour une moquerie, il se mit à marcher à côté de moi.
«Uriah! lui dis-je aussi poliment que je pus, après un moment de
silence.
-- Maître Copperfield! me répondit Uriah.
-- À vous dire vrai (n'en soyez pas choqué), je suis sorti seul,
parce que j'étais un peu fatigué d'avoir été si longtemps en
compagnie.»
Il me regarda de travers, et me dit avec une horrible grimace:
«C'est de ma mère que vous voulez parler?
-- Mais oui.
-- Ah! dame! vous savez, nous sommes si humbles, reprit-il; et
connaissant, comme nous le faisons, notre humble condition, nous
sommes obligés de veiller à ce que ceux qui ne sont pas humbles
comme nous, ne nous marchent pas sur le pied. En amour, tous les
stratagèmes sont de bonne guerre, monsieur.»
Et se frottant doucement le menton de ses deux grandes mains, il
fit entendre un petit grognement. Je n'avais jamais vu une
créature humaine qui ressemblât autant à un mauvais babouin.
«C'est que, voyez-vous, dit-il, tout en continuant de se caresser
ainsi le visage et en hochant la tête, vous êtes un bien dangereux
rival, maître Copperfield, et vous l'avez toujours été, convenez-
en!
-- Quoi! c'est à cause de moi que vous montez la garde autour de
miss Wickfield, et que vous lui ôtez toute liberté dans sa propre
maison? lui dis-je.
-- Oh! maître Copperfield! voilà des paroles bien dures, répliqua-
t-il.
-- Vous pouvez prendre mes paroles comme bon vous semble; mais
vous savez aussi bien que moi ce que je veux vous dire, Uriah.
-- Oh non! il faut que vous me l'expliquiez, dit-il; je ne vous
comprends pas.
-- Supposez-vous, lui dis-je, en m'efforçant, à cause d'Agnès, de
rester calme; supposez-vous que miss Wickfield soit pour moi autre
chose qu'une soeur tendrement aimée?
-- Ma foi! Copperfield, je ne suis pas forcé de répondre à cette
question. Peut-être que oui, peut-être que non.»
Je n'ai jamais rien vu de comparable à l'ignoble expression de ce
visage, à ces yeux chauves, sans l'ombre d'un cil.
«Alors venez! lui dis-je; pour l'amour de miss Wickfield...
-- Mon Agnès! s'écria-t-il, avec un tortillement anguleux plus que
dégoûtant. Soyez assez bon pour l'appeler Agnès, maître
Copperfield!
-- Pour l'amour d'Agnès Wickfield... que Dieu bénisse!
-- Je vous remercie de ce souhait, maître Copperfield!
-- Je vais vous dire ce que, dans toute autre circonstance,
j'aurais autant songé à dire à... Jacques Retch.
-- À qui, monsieur? dit Uriah, tendant le cou, et abritant son
oreille de sa main, pour mieux entendre.
-- Au bourreau, repris-je; c'est-à-dire à la dernière personne à
qui l'on dût penser... Et pourtant il faut être franc, c'était le
visage d'Uriah qui m'avait suggéré naturellement cette allusion.
Je suis fiancé à une autre personne. J'espère que cela vous
satisfait?
-- Parole d'honneur?» dit Uriah.
J'allais répéter ma déclaration avec une certaine indignation,
quand il s'empara de ma main, et la pressa fortement.
«Oh, maître Copperfield! dit-il; si vous aviez seulement daigné me
témoigner cette confiance, quand je vous ai révélé l'état de mon
âme, le jour où je vous ai tant dérangé en venant coucher dans
votre salon, jamais je n'aurais songé à douter de vous. Puisqu'il
en est ainsi, je m'en vais renvoyer immédiatement ma mère; trop
heureux de vous donner cette marque de confiance. Vous excuserez,
j'espère, des précautions inspirées par l'affection. Quel dommage,
maître Copperfield, que vous n'ayez pas daigné me rendre
confidence pour confidence! je vous en ai pourtant offert bien des
occasions; mais vous n'avez jamais eu pour moi toute la
bienveillance que j'aurais souhaitée. Oh non! bien sûr, vous ne
m'avez jamais aimé, comme je vous aimais!»
Et, tout en disant cela, il me serrait la main entre ses doigts
humides et visqueux. En vain, je m'efforçai de me dégager. Il
passa mon bras sous la manche de son paletot chocolat, et je fus
ainsi forcé de l'accompagner.
«Revenons-nous à la maison? dit Uriah, en reprenant le chemin de
la ville.» La lune commençait à éclairer les fenêtres de ses
rayons argentés.
«Avant de quitter ce sujet, lui dis-je après un assez long
silence, il faut que vous sachiez bien, qu'à mes yeux, Agnès
Wickfield est aussi élevée au-dessus de vous et aussi loin de
toutes vos prétentions, que la lune qui nous éclaire!
-- Elle est si paisible, n'est-ce pas? dit Uriah; mais avouez,
maître Copperfield, que vous ne m'avez jamais aimé comme je vous
aimais. Vous me trouviez trop humble, j'en suis sûr.
-- Je n'aime pas qu'on fasse tant profession d'humilité, pas plus
que d'autre chose, répondis-je.
-- Là! dit Uriah, le visage plus pâle et plus terne encore que de
coutume; j'en étais sûr. Mais vous ne savez pas, maître
Copperfield, à quel point l'humilité convient à une personne dans
ma situation. Mon père et moi nous avons été élevés dans une école
de charité; ma mère a été aussi élevée dans un établissement de
même nature. Du matin au soir, on nous enseignait à être humbles,
et pas grand'chose avec. Nous devions être humbles envers celui-
ci, et humbles envers celui-là; ici, il fallait ôter notre
casquette; là, il fallait faire la révérence, ne jamais oublier
notre situation, et toujours nous abaisser devant nos supérieurs;
Dieu sait combien nous en avions de supérieurs! Si mon père a
gagné la médaille de moniteur, c'est à force d'humilité; et moi de
même. Si mon père est devenu sacristain, c'est à force d'humilité.
Il avait la réputation, parmi les gens bien élevés, de savoir si
bien se tenir à sa place, qu'on était décidé à le pousser. «Soyez
humble, Uriah, disait mon père, et vous ferez votre chemin.» C'est
ce qu'on nous a rabâché, à vous comme à moi, à l'école; et c'est
ce qui réussit le mieux. «Soyez humble, disait-il, et vous
parviendrez.» Et réellement, ça n'a pas trop mal tourné.
Pour la première fois, j'apprenais que ce détestable semblant
d'humilité était héréditaire dans la famille Heep; j'avais vu la
récolte, mais je n'avais jamais pensé aux semailles.
«Je n'étais pas plus grand que ça, dit Uriah, que j'appris à
apprécier l'humilité et à en faire mon profit. Je mangeais mon
humble chausson de pommes de bon appétit. Je n'ai pas voulu
pousser trop loin mes humbles études, et je me suis dit: «Tiens
bon!» Vous m'avez offert de m'enseigner le latin, mais pas si
bête! Mon père me disait toujours: «Les gens aiment à vous
dominer, courbez la tête et laissez faire.» En ce moment, par
exemple, je suis bien humble, maître Copperfield, mais ça
n'empêche pas que j'ai déjà acquis quelque pouvoir!»
Tout ce qu'il me disait là, je lisais bien sur son visage, au
clair de la lune, que c'était tout bonnement pour me faire
comprendre qu'il était décidé à se servir de ce pouvoir-là. Je
n'avais jamais mis en doute sa bassesse, sa ruse et sa malice;
mais je commençais seulement alors à comprendre tout ce que la
longue contrainte de sa jeunesse avait amassé dans cette âme vile
et basse de vengeance impitoyable.
Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans ce récit dégoûtant qu'il
venait de me faire, c'est qu'il me lâcha le bras pour pouvoir
encore se prendre le menton à deux mains. Une fois séparé de lui,
j'étais décidé à garder cette position. Nous marchâmes à une
certaine distance l'un de l'autre, n'échangeant que quelques mots.
Je ne sais ce qui l'avait mis en gaieté, si c'était la
communication que je lui avais faite, ou le récit qu'il m'avait
prodigué de son passé; mais il était beaucoup plus en train que de
coutume. À dîner, il parla beaucoup; il demanda à sa mère (qu'il
avait relevée de faction à notre retour de la promenade) s'il
n'était pas bien temps qu'il se mariât, et une fois il jeta sur
Agnès un tel regard que j'aurais donné tout au monde pour qu'il me
fût permis de l'assommer.
Lorsque nous restâmes seuls après le dîner, M. Wickfield, lui et
moi, Uriah se lança plus encore. Il n'avait bu que très-peu de
vin; ce n'était donc pas là ce qui pouvait l'exciter; il fallait
que ce fût l'ivresse de son triomphe insolent, et le désir d'en
faire parade en ma présence.
La veille, j'avais remarqué qu'il cherchait à faire boire
M. Wickfield; et, sur un regard que m'avait lancé Agnès en
quittant la chambre, j'avais proposé, au bout de cinq minutes, que
nous allassions rejoindre miss Wickfield au salon. J'étais sur le
point d'en faire autant, mais Uriah me devança.
«Nous voyons rarement notre visiteur d'aujourd'hui, dit-il en
s'adressant à M. Wickfield assis à l'autre bout de la table (quel
contraste dans les deux pendants!), et si vous n'y aviez pas
d'objection, nous pourrions vider un ou deux verres de vin à sa
santé. Monsieur Copperfield, je bois à votre santé et à votre
prospérité!»
Je fus obligé de toucher, pour la forme, la main qu'il me tendait
à travers la table, puis je pris, avec une émotion bien
différente, la main de sa pauvre victime.
«Allons, mon brave associé, dit Uriah, permettez-moi de vous
donner l'exemple, en buvant encore à la santé de quelque ami de
Copperfield!»
Je passe rapidement sur les divers toasts proposés par
M. Wickfield, à ma tante, à M. Dick, à la Cour des Doctors'-
Commons, à Uriah. À chaque santé il vidait deux fois son verre,
tout en sentant sa faiblesse et en luttant vainement contre cette
misérable passion: pauvre homme! comme il souffrait de la conduite
d'Uriah, et pourtant comme il cherchait à se le concilier. Heep
triomphait et se tordait de plaisir, il faisait trophée du vaincu,
dont il étalait la honte à mes yeux. J'en avais le coeur serré;
maintenant encore, ma main répugne à l'écrire.
«Allons, mon brave associé, dit enfin Uriah; à mon tour à vous en
proposer une; mais je demande humblement qu'on nous donne de
grands verres: buvons à la plus divine de son sexe.»
Le père d'Agnès avait à la main son verre vide. Il le posa, fixa
les yeux sur le portrait de sa fille, porta la main à son front,
puis retomba dans son fauteuil.
«Je ne suis qu'un bien humble personnage pour vous proposer sa
santé, reprit Uriah; mais je l'admire, ou plutôt je l'adore!»
Quelle angoisse que celle de ce père qui pressait convulsivement
sa tête grise dans ses deux mains pour y comprimer une souffrance
intérieure plus cruelle à voir mille fois que toutes les douleurs
physiques qu'il put jamais endurer!
«Agnès, dit Uriah sans faire attention à l'état de M. Wickfield ou
sans vouloir paraître le comprendre, Agnès Wickfield est, je puis
le dire, la plus divine des femmes. Tenez, on peut parler
librement, entre amis, eh bien! on peut être fier d'être son père,
mais être son mari...»
Dieu m'épargne d'entendre jamais un cri comme celui que poussa
M. Wickfield en se relevant tout à coup.
«Qu'est-ce qu'il a donc? dit Uriah qui devint pâle comme la mort.
Ah çà! ce n'est pas un accès de folie, j'espère, monsieur
Wickfield? J'ai tout autant de droit qu'un autre à dire, ce me
semble, qu'un jour votre Agnès sera mon Agnès! J'y ai même plus de
droit que personne.»
Je jetai mes bras autour de M. Wickfield, je le conjurai, au nom
de tout ce que je pus imaginer, de se calmer, mais surtout au nom
de son affection pour Agnès. Il était hors de lui, il s'arrachait
les cheveux, il se frappait le front, il essayait de me repousser
loin de lui, sans répondre un seul mot, sans voir qui que ce fût,
sans savoir, hélas! dans son désespoir aveugle, ce qu'il voulait,
le visage fixe et bouleversé. Quel spectacle effrayant!
Je le conjurai, dans ma douleur, de ne pas s'abandonner à cette
angoisse et de vouloir bien m'écouter. Je le suppliai de songer à
Agnès; à Agnès et à moi; de se rappeler comment Agnès et moi nous
avions grandi ensemble, elle que j'aimais et que je respectais,
elle qui était son orgueil et sa joie. Je m'efforçai de remettre
sa fille devant ses yeux; je lui reprochai même de ne pas avoir
assez de fermeté pour lui épargner la connaissance d'une pareille
scène. Je ne sais si mes paroles eurent quelque effet, ou si la
violence de sa passion finit par s'user d'elle-même; mais peu à
peu il se calma, il commença à me regarder, d'abord avec
égarement, puis avec une lueur de raison. Enfin il me dit: «Je le
sais, Trotwood! ma fille chérie et vous... je le sais! Mais lui,
regardez-le!»
Il me montrait Uriah, pâle et tremblant dans un coin. Évidemment
le drôle avait fait une école: il s'était attendu à toute autre
chose.
«Regardez mon bourreau, reprit M. Wickfield. Voilà l'homme qui m'a
fait perdre, petit à petit, mon nom, ma réputation, ma paix, le
bonheur de mon foyer domestique.
-- Dites plutôt que c'est moi qui vous ai conservé votre nom,
votre réputation, votre paix et le bonheur de votre foyer, dit
Uriah en cherchant d'un air maussade, boudeur et déconfit, à
raccommoder les choses. Ne vous fâchez pas, monsieur Wickfield: si
j'ai été un peu plus loin que vous ne vous y attendiez, je peux
bien reculer un peu, je pense! Après tout, où est donc le mal?
-- Je savais que chacun avait son but dans la vie, dit
M. Wickfield, et je croyais me l'être attaché par des motifs
d'intérêt. Mais, voyez!... oh! voyez ce que c'est que cet homme-
là!
-- Vous ferez bien de le faire taire, Copperfield, si vous pouvez,
s'écria Uriah en tournant vers moi ses mains osseuses. Il va dire,
faites-y bien attention, il va dire des choses qu'il sera fâché
d'avoir dites après, et que vous serez fâché vous-même d'avoir
entendues!
-- Je dirai tout! s'écria M. Wickfield d'un air désespéré. Puisque
je suis à votre merci, pourquoi ne me mettrais-je pas à la merci
du monde entier?
-- Prenez garde, vous dis-je, reprit Uriah en continuant de
s'adresser à moi; si vous ne le faites pas taire, c'est que vous
n'êtes pas son ami. Vous demandez pourquoi vous ne vous mettriez
pas à la merci du monde entier, monsieur Wickfield? parce que vous
avez une fille. Vous et moi nous savons ce que nous savons, n'est-
ce pas? Ne réveillons pas le chat qui dort! Ce n'est pas moi qui
en aurais l'imprudence; vous voyez bien que je suis aussi humble
que faire se peut. Je vous dis que, si j'ai été trop loin, j'en
suis fâché. Que voulez-vous de plus, monsieur?
-- Oh! Trotwood, Trotwood! s'écria M. Wickfield en se tordant les
mains. Je suis tombé bien bas depuis que je vous ai vu pour la
première fois dans cette maison! J'étais déjà sur cette fatale
pente, mais, hélas! que de chemin, quel triste chemin j'ai
parcouru depuis! C'est ma faiblesse qui m'a perdu. Ah! si j'avais
eu la force de moins me rappeler ou de moins oublier! Le souvenir
douloureux de la perte que j'avais faite en perdant la mère de mon
enfant est devenu une maladie; mon amour pour mon enfant, poussé
jusqu'à l'oubli de tout le reste, m'a porté le dernier coup. Une
fois atteint de ce mal incurable, j'ai infecté à mon tour tout ce
que j'ai touché. J'ai causé le malheur de tout ce que j'aime si
tendrement: vous savez si je l'aime! J'ai cru possible d'aimer une
créature au monde à l'exclusion de toutes les autres; j'ai cru
possible d'en pleurer une qui avait quitté le monde, sans pleurer
avec ceux qui pleurent. Voilà comme j'ai gâté ma vie. Je me suis
dévoré le coeur dans une lâche tristesse, et il se venge en me
dévorant à son tour. J'ai été égoïste dans ma douleur! égoïste
dans mon amour, égoïste dans le soin avec lequel je me suis fait
ma part de la douleur et de l'affection communes. Et maintenant,
je ne suis plus qu'une ruine; voyez, oh! voyez ma misère! Fuyez-
moi! haïssez-moi!
Il tomba sur une chaise et se mit à sangloter. Il n'était plus
soutenu par l'exaltation de son chagrin. Uriah sortit de son coin.
«Je ne sais pas tout ce que j'ai pu faire dans ma folie, dit
M. Wickfield en étendant les mains comme pour me conjurer de ne
pas le condamner encore; mais il le sait, lui qui s'est toujours
tenu à mon côté pour me souffler ce que je devais faire. Vous
voyez le boulet qu'il m'a mis au pied; vous le trouvez installé
dans ma maison, vous le trouvez fourré dans toutes mes affaires.
Vous l'avez entendu, il n'y a qu'un moment! Que pourrais-je vous
dire de plus?
-- Vous n'avez pas besoin de rien dire de plus, vous auriez même
mieux fait de ne rien dire du tout, repartit Uriah d'un air à la
fois arrogant et servile. Vous ne vous seriez pas mis dans ce bel
état si vous n'aviez pas tant bu; vous vous en repentirez demain,
monsieur. Si j'en ai dit moi-même un peu plus que je ne voulais
peut-être, le beau malheur! Vous voyez bien que je n'y ai pas mis
d'obstination.»
La porte s'ouvrit, Agnès entra doucement, pâle comme une morte;
elle passa son bras autour du cou de son père, et lui dit avec
fermeté:
«Papa, vous n'êtes pas bien, venez avec moi!»
Il laissa tomber sa tête sur l'épaule de sa fille, comme accablé
de honte, et ils sortirent ensemble. Les yeux d'Agnès
rencontrèrent les miens: je vis qu'elle savait ce qui s'était
passé.
«Je ne croyais pas qu'il prît la chose de travers comme cela,
maître Copperfield, dit Uriah, mais ce n'est rien. Demain nous
serons raccommodés. C'est pour son bien. Je désire humblement son
bien.»
Je ne lui répondis pas un mot, et je montai dans la tranquille
petite chambre où Agnès était venue si souvent s'asseoir près de
moi pendant que je travaillais: J'y restai assez tard, sans que
personne vint m'y tenir compagnie. Je pris un livre et j'essayai
de lire; j'entendis les horloges sonner minuit, et je lisais
encore sans savoir ce que je lisais, quand Agnès me toucha
doucement l'épaule.
«Vous partez de bonne heure demain, Trotwood, je viens vous dire
adieu.»
Elle avait pleuré, mais son visage était redevenu beau et calme.
«Que Dieu vous bénisse! dit-elle en me tendant la main.
-- Ma chère Agnès, répondis-je, je vois que vous ne voulez pas que
je vous en parle ce soir; mais n'y a-t-il rien à faire?
-- Se confier en Dieu! reprit-elle.
-- Ne puis-je rien faire... moi qui viens vous ennuyer de mes
pauvres chagrins?
-- Vous en rendez les miens moins amers, répondit-elle, mon cher
Trotwood!
-- Ma chère Agnès, c'est une grande présomption de ma part que de
prétendre à vous donner un conseil, moi qui ai si peu de ce que
vous possédez à un si haut degré, de bonté, de courage, de
noblesse; mais vous savez combien je vous aime et tout ce que je
vous dois. Agnès, vous ne vous sacrifierez jamais à un devoir mal
compris?»
Elle recula d'un pas et quitta ma main. Jamais je ne l'avais vue
si agitée.
«Dites-moi que vous n'avez pas une telle pensée, chère Agnès. Vous
qui êtes pour moi plus qu'une soeur, pensez à ce que valent un
coeur comme le vôtre, un amour comme le vôtre.»
Ah! que de fois depuis j'ai revu en pensée cette douce figure et
ce regard d'un instant, ce regard où il n'y avait ni étonnement,
ni reproche, ni regret! Que de fois depuis j'ai revu le charmant
sourire avec lequel elle me dit qu'elle était tranquille sur elle-
même, qu'il ne fallait donc pas craindre pour elle; puis elle
m'appela son frère et disparut!
Il faisait encore nuit le lendemain matin quand je montai sur la
diligence à la porte de l'auberge. Nous allions partir et le jour
commençait à poindre, lorsqu'au moment où ma pensée se reportait
vers Agnès, j'aperçus la tête d'Uriah qui grimpait à côté de moi.
«Copperfield, me dit-il à voix basse tout en s'accrochant à la
voiture, j'ai pensé que vous seriez bien aise d'apprendre, avant
votre départ, que tout était arrangé. J'ai déjà été dans sa
chambre, et je vous l'ai rendu doux comme un agneau. Voyez-vous,
j'ai beau être humble, je lui suis utile; et quand il n'est pas en
ribote, il comprend ses intérêts! Quel homme aimable, après tout,
n'est-ce pas, maître Copperfield?»
Je pris sur moi de lui dire que j'étais bien aise qu'il eût fait
ses excuses.
«Oh! certainement, dit Uriah; quand on est humble, vous savez,
qu'est-ce que ça fait de demander excuse? C'est si facile. À
propos, je suppose, maître Copperfield, ajouta-t-il avec une
légère contorsion, qu'il vous est arrivé quelquefois de cueillir
une poire avant qu'elle fut mûre?
-- C'est assez probable, répondis-je.
-- C'est ce que j'ai fait hier soir, dit Uriah; mais la poire
mûrira! Il n'y a qu'à y veiller. Je puis attendre.»
Et tout en m'accablant d'adieux, il descendit au moment où le
conducteur montait sur son siège. Autant que je puis croire, il
mangeait sans doute quelque chose pour éviter de humer le froid du
matin; du moins, à voir le mouvement de sa bouche, on aurait dit
que la poire était déjà mûre et qu'il la savourait en faisant
claquer ses lèvres.