Dissolution de société.
Je m'empressai de mettre immédiatement à exécution le plan que
j'avais formé relativement aux débats du Parlement. C'était un des
fers de ma forge qu'il fallait battre tandis qu'il était chaud, et
je me mis à l'oeuvre avec une persévérance, qu'il doit m'être
permis d'admirer. J'achetai un traité célèbre sur l'art de la
sténographie (il me coûta bien dix bons shillings), et je me
plongeai dans un océan de difficultés, qui, au bout de quelques
semaines, m'avaient rendu presque fou. Tous les changements que
pouvait apporter un de ces petits accents, qui, placés d'une façon
signifiaient telle chose, et telle autre dans une autre position;
tous ces caprices merveilleux figurés par des cercles
indéchiffrables; les conséquences énormes d'une figure grosse
comme une patte de mouche, les terribles effets d'une courbe mal
placée ne me troublaient pas seulement pendant mes heures d'étude,
elles me poursuivaient même pendant mes heures de sommeil. Quand
je fus enfin venu à bout de m'orienter tant bien que mal, à
tâtons, au milieu de ce labyrinthe, et de posséder à peu près
l'alphabet qui, à lui seul, était tout un temple d'hiéroglyphes
égyptiens, je fus assailli après cela par une procession
d'horreurs nouvelles, appelées des caractères arbitraires. Jamais
je n'ai vu de caractères aussi despotiques: par exemple ils
voulaient absolument qu'une ligne plus fine qu'une toile
d'araignée signifiât _attente_, et qu'une espèce de chandelle
romaine se traduisit par _désavantageux_. À mesure que je
parvenais à me fourrer dans la tête ce misérable grimoire, je
m'apercevais que je ne savais plus du tout mon commencement. Je le
rapprenais donc, et alors j'oubliais le reste; si je cherchais à
le retrouver, c'était aux dépens de quelque autre bribe du système
qui m'échappait. En un mot c'était navrant, c'est-à-dire, cela
m'aurait paru navrant, si Dora n'avait été là pour me rendre du
courage: Dora, ancre fidèle de ma barque agitée par la tempête!
Chaque progrès dans le système me semblait un chêne noueux à jeter
à bas dans la forêt des difficultés, et je me mettais à les
abattre l'un après l'autre avec un tel redoublement d'énergie,
qu'au bout de trois ou quatre mois je me crus en état de tenter
une épreuve sur un de nos braillards de la Chambre des communes.
Jamais je n'oublierai comment, pour mon début, mon braillard
s'était déjà rassis avant que j'eusse seulement commencé, et
laissa mon crayon imbécile se trémousser sur le papier, comme s'il
avait des convulsions!
Cela ne pouvait pas aller: c'était bien évident, j'avais visé trop
haut, il fallait en rabattre. Je recourus à Traddles pour quelques
conseils; il me proposa de me dicter des discours, tout doucement,
en s'arrêtant de temps en temps pour me faciliter la chose.
J'acceptai son offre avec la plus vive reconnaissance, et, tous
les soirs, pendant bien longtemps, nous eûmes dans Buckingham-
Street, une sorte de parlement privé, lorsque j'étais revenu de
chez le docteur.
Je voudrais bien voir quelque part un parlement de cette espèce.
Ma tante et M. Dick représentaient le gouvernement ou l'opposition
(suivant les circonstances), et Traddles, à l'aide de l'_Orateur_
d'Enfield ou d'un volume des _Débats parlementaires_, les
accablait des plus foudroyantes invectives. Debout, à côté de la
table, une main sur le volume pour ne pas perdre sa page, et le
bras droit levé au devant de sa tête, Traddles représentant
alternativement M. Pitt, M. Fox, M. Sheridan, M. Burke, lord
Castlereagh, le vicomte Sidmouth, ou M. Canning, se livrait à la
plus violente colère; il accusait ma tante et M. Dick d'immoralité
et de corruption; et moi, assis non loin de lui, mon cahier de
notes à la main, j'essoufflais ma plume à le suivre dans ses
déclamations. L'inconstance et la légèreté de Traddles ne
sauraient être surpassées par aucune politique au monde. En huit
jours il avait embrassé toutes les opinions les plus différentes,
il avait arboré vingt drapeaux. Ma tante, immobile comme un
chancelier de l'Échiquier, lançait parfois une interruption:
«très-bien,» ou «Non!» ou: «Oh!» quand le texte semblait l'exiger,
et M. Dick (véritable type du gentilhomme campagnard) lui servait
immédiatement d'écho. Mais M. Dick fut accusé durant sa carrière
parlementaire de choses si odieuses, et on lui en montra dans
l'avenir de si redoutables conséquences qu'il finit par en être
effrayé. Je crois même qu'il finit par se persuader qu'il fallait
qu'il eût décidément commis quelque chose qui devait amener la
ruine de la constitution de la Grande-Bretagne et la décadence
inévitable du pays.
Bien souvent nous continuions nos débats jusqu'à ce que la pendule
sonnât minuit et que les bougies fussent brûlées jusqu'au bout. Le
résultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien
Traddles; il ne manquait plus qu'une chose à mon triomphe, c'était
de reconnaître après ce que signifiaient mes notes. Mais je n'en
avais pas la moindre idée. Une fois qu'elles étaient écrites, loin
de pouvoir en rétablir le sens, c'était comme si j'avais copié les
inscriptions chinoises qu'on trouve sur les caisses de thé, ou les
lettres d'or qu'on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges
et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.
Je n'avais autre chose à faire que de me remettre courageusement à
l'oeuvre. C'était bien dur, mais je recommençai, en dépit de mon
ennui, à parcourir de nouveau laborieusement et méthodiquement
tout le chemin que j'avais déjà fait, marchant à pas de tortue,
m'arrêtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et
faisant des efforts désespérés pour déchiffrer ces caractères
perfides, partout où je les rencontrais. J'étais très-exact à mon
bureau, très-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais
comme un vrai cheval de fiacre.
Un jour que je me rendais à la Chambre des communes comme à
l'ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l'air
très-grave et se parlant à lui-même. Comme il se plaignait souvent
de maux de tête, et qu'il avait le cou très-court avec des cols de
chemise trop empesés, j'eus d'abord l'idée qu'il avait le cerveau
un peu pris, mais je fus bientôt rassuré sur ce point.
Au lieu de me rendre mon «Bonjour, monsieur,» avec son affabilité
accoutumée, il me regarda d'un air hautain et cérémonieux, et
m'engagea froidement à le suivre dans un certain café, qui, dans
ce temps-là, donnait sur les _Doctors'-Commons_, dans la petite
arcade près du cimetière de Saint-Paul. Je lui obéis, l'esprit
tout troublé; je me sentais couvert d'une sueur éruptive, comme si
toutes mes appréhensions allaient aboutir à la peau. Il marchait
devant moi, le passage étant fort étroit, et la façon dont il
portait la tête ne me présageait rien de bon: je me doutai qu'il
avait découvert mes sentiments pour ma chère petite Dora.
Si je ne l'avais pas deviné en le suivant pour nous rendre au café
dont j'ai parlé, je n'aurais pu me méprendre longtemps sur le fait
dont il s'agissait, lorsqu'après être monté dans une pièce au
premier étage, j'y trouvai miss Murdstone appuyée sur une sorte de
buffet où étaient rangés divers carafons contenant des citrons et
deux de ces boîtes extraordinaires toutes pleines de coins et de
recoins, où jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais
qui, heureusement pour l'humanité, sont à présent entièrement
passées de mode.
Miss Murdstone me tendit ses ongles glacés, et se rassit de l'air
le plus austère. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de
prendre une chaise, et se plaça debout sur le tapis devant la
cheminée.
«Ayez la bonté, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer à
M. Copperfield ce que contient votre sac.»
Je crois vraiment que c'était identiquement le même ridicule à
fermoir d'acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lèvres
aussi serrées que le fermoir pouvait l'être, miss Murdstone poussa
le ressort, entrouvrit un peu la bouche du même coup, tira de son
sac ma dernière lettre à Dora, toute pleine des expressions de la
plus tendre affection.
«Je crois que c'est votre écriture, monsieur Copperfield? dit
M. Spenlow.»
J'avais le front brûlant, et la voix qui résonna à mes oreilles ne
ressemblait guère à la mienne lorsque je répondis:
«Oui, monsieur.
-- Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone
tirait de son sac un paquet de lettres, attaché avec un charmant
petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre écriture,
monsieur Copperfield?»
Je pris le paquet avec un sentiment de désolation; et, en voyant
d'un coup d'oeil au haut des pages: «Ma bien-aimée Dora, mon ange
chéri, ma chère petite,» je rougis profondément et j'inclinai la
tête.
«Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais
machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver.
Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer.»
Cette aimable créature, après avoir un moment réfléchi, les yeux
baissés sur le papier, raconta ce qui suit, avec l'onction la plus
glaciale:
«Je dois avouer que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes
soupçons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield.
J'avais l'oeil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la
première fois qu'ils se virent, et l'impression que j'en conçus
alors ne fut pas agréable. La dépravation du coeur humain est
telle...
-- Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en
vous bornant à raconter les faits.»
Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tête comme pour protester
contre cette interruption inconvenante, puis reprit d'un air de
dignité offensée:
«Alors, si je dois me borner à raconter les faits, je les dirai
aussi brièvement que possible, puisque c'est là tout ce qu'on
demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps déjà,
j'avais mes soupçons sur miss Spenlow et sur David Copperfield.
J'ai souvent essayé, mais en vain, d'en trouver des preuves
décisives. C'est ce qui m'a empêché d'en faire confidence au père
de miss Spenlow (et elle le regarda d'un air sévère): je savais
combien, en pareil cas, on est peu disposé à croire avec
bienveillance ceux qui remplissent en cela fidèlement leur
devoir.»
M. Spenlow semblait anéanti par la noble sévérité du ton de miss
Murdstone; il fit de la main un geste de conciliation.
«Lors de mon retour à Norwood, après m'être absentée à l'occasion
du mariage de mon frère, poursuivit miss Murdstone d'un ton
dédaigneux, je crus m'apercevoir que la conduite de miss Spenlow,
également de retour d'une visite chez son amie miss Mills, que sa
conduite, dis-je, donnait plus de fondement à mes soupçons; je la
surveillai donc de plus près.»
Ma pauvre, ma chère petite Dora, qu'elle était loin de se douter
que ces yeux de dragon étaient fixés sur elle!
«Cependant, reprit miss Murdstone, c'est hier au soir seulement
que j'en ai acquis la preuve positive. J'étais d'avis que miss
Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss
Mills était son amie, du plein consentement de son père (encore un
coup d'oeil bien amer à M. Spenlow), je n'avais donc rien à dire.
Puisqu'il ne m'est pas permis de faire allusion à la dépravation
naturelle du coeur humain, il faut du moins qu'on me permette de
parler d'une confiance mal placée.
-- À la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d'apologie.
-- Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le
thé, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait,
grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis à miss
Spenlow: «Dora, qu'est-ce que c'est que ce papier que votre chien
tient dans sa gueule?» Miss Spenlow tâta immédiatement sa
ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l'arrêtai en
lui disant: «Dora, mon amour, permettez!...»
-- Oh! Jip, misérable épagneul, c'est donc toi qui es l'auteur de
tant d'infortunes!
-- Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre à
force de baisers, de nécessaires à ouvrage, de petits bijoux, de
présents de toutes sortes: je passe rapidement là-dessus. Le petit
chien courut se réfugier sous le canapé, et j'eus beaucoup de
peine à l'en faire sortir avec l'aide des pincettes. Une fois tiré
de là-dessous, la lettre était toujours dans sa gueule; et quand
j'essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il
tenait le papier si bien serré entre ses dents que tout ce que je
pouvais faire c'était d'enlever le chien en l'air à la suite de ce
précieux document. J'ai pourtant fini par m'en emparer. Après
l'avoir lu, j'ai dit à miss Spenlow qu'elle devait avoir en sa
possession d'autres lettres de même nature, et j'ai enfin obtenu
d'elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David
Copperfield.»
Elle se tut, et, après avoir fermé son sac, elle ferma la bouche,
de l'air d'une personne résolue à se laisser briser plutôt que de
ployer.
«Vous venez d'entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se
tournant vers moi. Je désire savoir, monsieur Copperfield, si vous
avez quelque chose à répondre.»
Le peu de dignité dont j'aurais pu essayer de me parer était
malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans
cesse se présenter à mon esprit; je voyais celle que j'adorais, ma
charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit; je me
la représentais seule, effrayée, malheureuse, ou bien je songeais
qu'elle avait supplié, mais en vain, cette mégère au coeur de
rocher de lui pardonner; qu'elle lui avait offert des baisers, des
nécessaires à ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte; enfin,
qu'elle était au désespoir, et tout cela pour moi; je tremblais
donc d'émotion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible
pour le cacher.
«Je n'ai rien à dire, monsieur, repris-je, si ce n'est que je suis
le seul à blâmer... Dora...
-- Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté...
-- A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après
M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous
cacher notre affection, et je le regrette amèrement.
-- Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow,
en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant
avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause
de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous
avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur
Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu'il ait dix-
neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec
pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action
malhonnête, monsieur Copperfield!
-- Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en
être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En
vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon coeur, je
ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow...
-- Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne
venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur
Copperfield!
-- Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si
cela n'était pas? répondis-je du ton le plus humble.
-- Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est,
monsieur? dit M. Spenlow en s'arrêtant tout court sur le tapis.
Avez-vous réfléchi à votre âge et à l'âge de ma fille, monsieur
Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire
la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous
songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que
j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis
exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous songé à tout
cela, monsieur Copperfield?
-- Bien peu, monsieur, j'en ai peur, répondis-je d'un ton humble
et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point méconnu
ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous
étions déjà engagés l'un à l'autre.
-- Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur
Copperfield!» et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m'empêcher
de remarquer qu'il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la
manière dont il frappait tour à tour ses mains l'une contre
l'autre avec la plus grande énergie.
L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.
«Lorsque je vous ai expliqué le changement qui était survenu dans
ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui
l'avait choqué, il y avait déjà, par ma faute, un secret entre
miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a changé, j'ai lutté,
j'ai fait tout mon possible pour l'améliorer: je suis sûr d'y
parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps? Nous sommes si
jeunes, elle et moi, monsieur...
-- Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la
tête et en fronçant le sourcil, vous êtes tous deux très-jeunes.
Tout cela c'est des bêtises; il faut que ça finisse! Prenez ces
lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss
Spenlow, que je les jette au feu de mon côté. Et bien que nous
devions, à l'avenir, nous borner à nous rencontrer ici ou à la
Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du passé. Voyons,
monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez
bien que c'est là la seule chose raisonnable à faire.»
Non, je ne pouvais pas être de cet avis. Je le regrettais
beaucoup, mais il y avait une considération qui l'emportait sur la
raison. L'amour passe avant tout, et j'aimais Dora à la folie, et
Dora m'aimait. Je ne le dis pas tout à fait dans ces termes; mais
je le fis comprendre, et j'y étais bien résolu. Je ne m'inquiétais
guère de savoir si je jouais en cela un rôle ridicule, mais je
sais que j'étais bien résolu.
«Très-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j'userai de mon
influence auprès de ma fille.»
Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue
aspiration qui n'était ni un soupir ni un gémissement, mais qui
tenait des deux, comme pour faire sentir à M. Spenlow que c'était
par là qu'il aurait du commencer.
«J'userai de mon influence auprès de ma fille, dit M. Spenlow,
enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces
lettres, monsieur Copperfield?»
J'avais posé le paquet sur la table.
Oui, je le refusai. J'espérais qu'il voudrait bien m'excuser, mais
il m'était impossible de recevoir ces lettres de la main de miss
Murdstone.
«Ni des miennes? dit M. Spenlow.
-- Pas davantage, répondis-je avec le plus profond respect.
-- À merveille!» dit M. Spenlow.
Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou
m'en aller. À la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte,
avec l'intention de lui dire que je croyais répondre à ses
sentiments en me retirant. Il m'arrêta pour me dire d'un air
sérieux et presque dévot, en enfonçant ses mains dans les poches
de son paletot, et c'était bien tout au plus s'il pouvait les y
faire entrer:
«Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas
absolument dépourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma
plus chère et ma plus proche parente?»
Je lui répondis avec précipitation que j'espérais que, si un amour
passionné m'avait fait commettre une erreur, il ne me supposait
pas pour cela une âme avide et mercenaire.
«Ce n'est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait
mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous
fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus
prudent, et moins facile à entraîner à ces folies de jeunesse;
mais, je vous le répète, à un tout autre point de vue, vous savez
probablement que j'ai quelque fortune à laisser à ma fille?»
Je répondis que je le supposais bien.
«Et vous ne pouvez pas croire qu'en présence des exemples qu'on
voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l'étrange négligence
des hommes pour les arrangements testamentaires, car c'est peut-
être le cas où l'on rencontre les plus étranges révélations de la
légèreté humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n'aie pas
fait mes dispositions?»
J'inclinai la tête en signe d'assentiment.
«Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balançant
alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis
qu'il hochait lentement la tête comme pour donner plus de poids à
ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les
dispositions que j'ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en
rien modifiées par une folie de jeunesse; car c'est une vraie
folie; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout
cela ne pèsera pas plus qu'une plume. Mais il serait possible, il
se pourrait... que, si cette sottise n'était pas complètement
abandonnée, je me visse obligé, dans un moment d'anxiété, à
prendre mes précautions pour annuler les conséquences de quelque
mariage imprudent. J'espère, monsieur Copperfield, que vous ne me
forcerez pas à rouvrir, même pour un quart d'heure, cette page
close dans le livre de la vie, et à déranger, même pour un quart
d'heure, de graves affaires réglées depuis longtemps déjà.»
Il y avait dans toute sa manière une sérénité, une tranquillité,
un calme qui me touchaient profondément Il était si paisible et si
résigné, après avoir mis ordre à ses affaires, et réglé ses
dispositions dernières comme un papier de musique, qu'on voyait
bien qu'il ne pouvait y penser lui-même sans attendrissement. Je
crois même en vérité avoir vu monter du fond de sa sensibilité, à
cette pensée, quelques larmes involontaires dans ses yeux.
Mais qu'y faire? je ne pouvais pas manquer à Dora et à mon propre
coeur. Il me dit qu'il me donnait huit jours pour réfléchir.
Pouvais-je répondre que je ne voulais pas y réfléchir pendant huit
jours? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines
du monde ne changeraient rien à la violence de mon amour?
«Vous ferez bien d'en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque
autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en
redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield.»
Je me soumis et je me retirai, tout en donnant à ma physionomie
l'expression d'un abattement désespéré qui ne pouvait changer en
rien mon inébranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone
m'accompagnèrent jusqu'à la porte; je dis ses sourcils plutôt que
ses yeux, parce qu'ils tenaient beaucoup plus de place dans son
visage. Elle avait exactement la même figure que jadis, lorsque,
dans notre petit salon, à Blunderstone, je récitais mes leçons en
sa présence. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu croire par
souvenir que le poids qui oppressait mon coeur, c'était encore cet
abominable alphabet d'autrefois avec ses vignettes ovales, que je
comparais dans mon enfance à des verres de lunettes.
Quand j'arrivai à mon bureau, je me cachai le visage dans mes
mains, et là, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans
apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades; je me mis à
réfléchir au tremblement de terre qui venait d'avoir lieu sous mes
pieds; et, dans l'amertume de mon âme, je maudissais Jip, et
j'étais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne
pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood.
L'idée qu'on la tourmentait, qu'on la faisait pleurer, et que je
n'étais pas là pour la consoler, m'était devenue tellement odieuse
que je me mis à écrire une lettre insensée à M. Spenlow, où je le
conjurais de ne pas faire peser sur elle les conséquences de ma
cruelle destinée. Je le suppliais d'épargner cette douce nature,
de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j'ai bonne
mémoire, je lui parlais comme si, au lieu d'être le père de Dora,
il avait été un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la
posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le
vis, par la porte de son cabinet, qui était entrebâillée, prendre
ma lettre et l'ouvrir.
Il ne m'en parla pas dans la matinée; mais le soir, avant de
partir, il m'appela et me dit que je n'avais pas besoin de
m'inquiéter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement
que c'était une bêtise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il
se croyait un père indulgent (et il avait raison): je n'avais donc
nul besoin de m'inquiéter à ce sujet.
«Vous pourriez m'obliger, par votre folie ou votre obstination,
monsieur Copperfield, ajouta-t-il, à éloigner pendant quelque
temps ma fille de moi; mais j'ai de vous une meilleure opinion.
J'espère que dans quelques jours vous serez plus raisonnable.
Quant à miss Murdstone, car j'avais parlé d'elle dans ma lettre,
je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis
reconnaissant; mais je lui ai expressément recommandé d'éviter ce
sujet. La seule chose que je désire, monsieur Copperfield, c'est
qu'il n'en soit plus question. Tout ce que vous avez à faire,
c'est de l'oublier.»
Tout ce que j'avais à faire! tout! Dans un billet que j'écrivis à
miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j'avais à
faire, disais-je avec une sombre dérision, c'était d'oublier Dora!
C'était là tout! ne semblait-il pas que ce ne fût rien! Je
suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-là même. Si
miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir
en cachette dans la pièce de derrière, où on faisait la lessive.
Je lui déclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu'elle
seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans
mon égarement, par me dire à elle pour la vie, avec ma signature
au bout; et en relisant ma lettre avant de la confier à un
commissionnaire, je ne pus pas m'empêcher moi-même de lui trouver
beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.
Je l'envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss
Mills, et je l'arpentai dans tous les sens jusqu'à ce que sa
servante vint m'avertir, à la dérobée, de la suivre par un chemin
détourné. J'ai eu depuis des raisons de croire qu'il n'y avait
aucun motif de m'empêcher d'entrer par la grande porte, ni même
d'être reçu dans le salon, si ce n'est que miss Mills aimait tout
ce qui avait un air de mystère.
Une fois dans l'arrière-cuisine, je m'abandonnai à tout mon
désespoir. Si j'étais venu là dans l'intention de me rendre
ridicule, je suis bien sûr d'y avoir réussi. Miss Mills avait reçu
de Dora un billet écrit à la hâte, où elle lui disait que tout
était découvert. Elle ajoutait: «Oh! venez me trouver, Julie, je
vous en supplie!» Mais miss Mills n'avait pas encore été la voir,
dans la crainte que sa visite ne fût pas du goût des autorités
supérieures; nous étions tous comme des voyageurs égarés dans le
désert du Sahara.
Miss Mills avait une prodigieuse volubilité, et elle s'y
complaisait. Je ne pouvais m'empêcher de sentir, tandis qu'elle
mêlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions étaient pour
elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour
s'en faire du bien. Elle me faisait remarquer «qu'un abîme immense
venait de s'ouvrir entre Dora et moi, et que l'amour pouvait seul
le combler avec son arc-en-ciel. L'amour était fait pour souffrir
dans ce bas monde: cela avait toujours été, et cela serait
toujours. N'importe, reprenait-elle. Les coeurs ne se laissent pas
enchaîner longtemps par ces toiles d'araignée: ils sauront bien
les rompre, et l'amour sera vengé.»
Tout cela n'était pas très-consolant, mais miss Mills ne voulait
pas encourager des espérances mensongères. Elle me renvoya bien
plus malheureux que je n'étais en arrivant, ce qui ne m'empêcha
pas de lui dire (et ce qu'il y a de plus fort, c'est que je le
pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je
voyais bien qu'elle était véritablement notre amie. Il fut résolu
que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu'elle
inventerait quelque moyen de l'assurer, soit par un mot, soit par
un regard, de toute mon affection et de mon désespoir. Nous nous
séparâmes accablés de douleur; comme miss Mills devait être
satisfaite!
En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout; et, en dépit de ce
qu'elle put me dire, je me couchai au désespoir. Je me levai au
désespoir, et je sortis au désespoir. C'était le samedi matin, je
me rendis immédiatement à mon bureau. Je fus surpris, en y
arrivant, de voir les garçons de caisse devant la porte et causant
entre eux; quelques passants regardaient les fenêtres qui étaient
toutes fermées. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je
voyais, j'entrai en toute hâte.
Les employés étaient à leur poste, mais personne ne travaillait.
Le vieux Tiffey était assis, peut-être pour la première fois de sa
vie, sur la chaise d'un de ses collègues, et il n'avait pas même
accroché son chapeau.
«Quel affreux malheur, monsieur Copperfield! me dit-il, au moment
où j'entrais.
-- Quoi donc? m'écriai-je. Qu'est-ce qu'il y a?
-- Vous ne savez donc pas? cria Tiffey, et tout le monde
m'entoura.
-- Non! dis-je en les regardant tous l'un après l'autre.
-- M. Spenlow, dit Tiffey.
-- Eh bien?
-- Il est mort!»
Je crus que la terre me croulait sous les pieds; je chancelai, un
des commis me soutint dans ses bras. On me fit asseoir, on dénoua
ma cravate, on me donna un verre d'eau. Je n'ai aucune idée du
temps que tout cela dura.
«Mort? répétai-je.
-- Il a dîné en ville hier, et il conduisait lui-même son phaéton,
dit Tiffey. Il avait renvoyé son groom par la diligence, comme il
faisait quelquefois, vous savez...
-- Eh bien!
-- Le phaéton est arrivé vide. Les chevaux se sont arrêtés à la
porte de l'écurie. Le palfrenier est accouru avec une lanterne. Il
n'y avait personne dans la voiture.
-- Est-ce que les chevaux s'étaient emportés?
-- Ils n'avaient pas chaud, dit Tiffey en mettant ses lunettes,
pas plus chaud, dit-on, qu'à l'ordinaire quand ils rentrent. Les
guides étaient brisées, mais elles avaient évidemment traîné par
terre. Toute la maison a été aussitôt sur pied; trois domestiques
ont parcouru la route qu'ils avaient suivie. On l'a retrouvé à un
mille de la maison.
-- À plus d'un mille, monsieur Tiffey, insinua un jeune employé.
-- Croyez-vous? Vous avez peut-être raison dit Tiffey, à plus d'un
mille, pas loin de l'église: il était étendu, le visage contre
terre; une partie de son corps reposait sur la grande route, une
autre sur la contre-allée. Personne ne sait s'il a eu une attaque
qui l'a fait tomber de voiture, ou s'il en est descendu, parce
qu'il se sentait indisposé; on ne sait même pas s'il était tout à
fait mort quand on l'a retrouvé: ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il
était parfaitement insensible. Peut-être respirait-il encore, mais
il n'a pas prononcé une seule parole. On s'est procuré des
médecins aussitôt qu'on a pu, mais tout a été inutile.»
Comment dépeindre ma situation d'esprit à cette nouvelle! Tout le
monde comprend assez mon trouble, en apprenant un tel événement,
et si subit, dont la victime était précisément l'homme avec lequel
je venais d'avoir une discussion. Ce vide soudain qu'il laissait
dans sa chambre encore occupée la veille, où sa chaise et sa table
avaient l'air de l'attendre: ces lignes tracées par lui de sa main
et laissées sur son bureau comme les dernières traces du spectre
disparu: l'impossibilité de le séparer dans notre pensée du lieu
où nous étions, au point que, quand la porte s'ouvrait, on
s'attendait à le voir entrer; le silence morne et le désoeuvrement
de ses bureaux, l'insatiable avidité de nos gens à en parler et
celle des gens du dehors qui ne faisaient qu'entrer et sortir
toute la journée pour se gorger de quelques détails nouveaux: quel
spectacle navrant! Mais ce que je ne saurais décrire, c'est
comment, dans les replis cachés de mon coeur, je ressentais une
secrète jalousie de la mort même; comment je lui reprochais de me
refouler au second plan dans les pensées de Dora; comment l'humeur
injuste et tyrannique qui me possédait me rendait envieux même de
son chagrin; comment je souffrais de la pensée que d'autres
pourraient la consoler, qu'elle pleurerait loin de moi; enfin
comment j'étais dominé par un désir avare et égoïste de la séparer
du monde entier, à mon profit, pour être, moi seul, tout pour
elle, dans ce moment si mal choisi pour ne songer qu'à moi.
Dans le trouble de cette situation d'esprit (j'espère que je ne
suis pas le seul à l'avoir ressentie, et que d'autres pourront le
comprendre), je me rendis le soir même à Norwood: j'appris par un
domestique que miss Mills était arrivée; je lui écrivis une lettre
dont je fis mettre l'adresse par ma tante. Je déplorais de tout
mon coeur la mort si inattendue de M. Spenlow, et en écrivant je
versai des larmes. Je la suppliais de dire à Dora, si elle était
en état de l'entendre, qu'il m'avait traité avec une bonté et une
bienveillance infinies, et n'avait prononcé le nom de sa fille
qu'avec la plus grande tendresse, sans l'ombre d'un reproche. Je
sais bien que c'était encore pur égoïsme de ma part. C'était un
moyen de faire parvenir mon nom jusqu'à elle; mais je cherchais à
me faire accroire que c'était un acte de justice envers sa
mémoire. Et peut-être l'ai-je cru.
Ma tante reçut le lendemain quelques lignes en réponse; l'adresse
était pour elle; mais la lettre était pour moi. Dora était
accablée de douleur, et quand son amie lui avait demandé s'il
fallait m'envoyer ses tendresses, elle s'était écriée en pleurant,
car elle pleurait sans interruption: «Oh! mon cher papa, mon
pauvre papa!» Mais elle n'avait pas dit non, ce qui me fit le plus
grand plaisir.
M. Jorkins vint au bureau quelques jours après: il était resté à
Norwood depuis l'événement. Tiffey et lui restèrent enfermés
ensemble quelque temps, puis Tiffey ouvrit la porte, et me fit
signe d'entrer.
«Oh! dit M. Jorkins, monsieur Copperfield, nous allons, monsieur
Tiffey et moi, examiner le pupitre, les tiroirs et tous les
papiers du défunt, pour mettre les scellés sur ses papiers
personnels, et chercher son testament. Nous n'en trouvons de trace
nulle part. Soyez assez bon pour nous aider.»
J'étais, depuis l'événement, dans des transes mortelles pour
savoir dans quelle situation se trouverait ma Dora, quel serait
son tuteur, etc., etc., et la proposition de M. Jorkins me donnait
l'occasion de dissiper mes doutes. Nous nous mîmes tout de suite à
l'oeuvre; M. Jorkins ouvrait les pupitres et les tiroirs, et nous
en sortions tous les papiers. Nous placions d'un côté tous ceux du
bureau, de l'autre tous ceux qui étaient personnels au défunt, et
ils n'étaient pas nombreux. Tout se passait avec la plus grande
gravité; et quand nous trouvions un cachet ou un porte-crayon, ou
une bague, ou les autres menus objets à son usage personnel, nous
baissions instinctivement la voix.
Nous avions déjà scellé plusieurs paquets, et nous continuions au
milieu du silence et de la poussière, quand M. Jorkins me dit en
se servant exactement des termes dans lesquels son associé,
M. Spenlow, nous avait jadis parlé de lui:
«M. Spenlow n'était pas homme à se laisser facilement détourner
des traditions et des sentiers battus. Vous le connaissiez. Eh
bien! je suis porté à croire qu'il n'avait pas fait de testament.
-- Oh, je suis sûr du contraire!» dis-je.
Tous deux s'arrêtèrent pour me regarder.
«Le jour où je l'ai vu pour la dernière fois, repris-je, il m'a
dit qu'il avait fait un testament, et qu'il avait depuis longtemps
mis ordre à ses affaires.»
M. Jorkins et le vieux Tiffey secouèrent la tête d'un commun
accord.
«Cela ne promet rien de bon, dit Tiffey.
-- Rien de bon du tout, dit M. Jorkins.
-- Vous ne doutez pourtant pas? repartis-je.
-- Mon bon monsieur Copperfield, me dit Tiffey, et il posa la main
sur mon bras, tout en fermant les yeux et en secouant la tête; si
vous aviez été aussi longtemps que moi dans cette étude, vous
sauriez qu'il n'y a point de sujet sur lequel les hommes soient
aussi imprévoyants, et pour lequel on doive moins les croire sur
parole.
-- Mais, en vérité, ce sont ses propres expressions! répliquai-je
avec instance.
-- Voilà qui est décisif, reprit Tiffey. Mon opinion alors,
c'est... qu'il n'y a pas de testament.»
Cela me parut d'abord la chose du monde la plus bizarre, mais le
fait est qu'il n'y avait pas de testament. Les papiers ne
fournissaient pas le moindre indice qu'il eût voulu jamais en
faire un; on ne trouva ni le moindre projet, ni le moindre
mémorandum qui annonçât qu'il en eût jamais eu l'intention. Ce qui
m'étonna presque autant, c'est que ses affaires étaient dans le
plus grand désordre. On ne pouvait se rendre compte ni de ce qu'il
devait, ni de ce qu'il avait payé, ni de ce qu'il possédait. Il
était très-probable que, depuis des années, il ne s'en faisait pas
lui-même la moindre idée. Peu à peu on découvrit que, poussé par
le désir de briller parmi les procureurs des _Doctors'-Commons_,
il avait dépensé plus que le revenu de son étude qui ne s'élevait
pas bien haut, et qu'il avait fait une brèche importante à ses
ressources personnelles qui probablement n'avaient jamais été bien
considérables. On fit une vente de tout le mobilier de Norwood: on
sous-loua la maison, et Tiffey me dit, sans savoir tout l'intérêt
que je prenais à la chose, qu'une fois les dettes du défunt
payées, et déduction faite de la part de ses associés dans
l'étude, il ne donnerait pas de tout le reste mille livres
sterling. Je n'appris tout cela qu'au bout de six semaines.
J'avais été à la torture pendant tout ce temps-là, et j'étais sur
le point de mettre un terme à mes jours, chaque fois que miss
Mills m'apprenait que ma pauvre petite Dora ne répondait,
lorsqu'on parlait de moi, qu'en s'écriant: «Oh, mon pauvre papa!
Oh, mon cher papa!» Elle me dit aussi que Dora n'avait d'autres
parents que deux tantes, soeurs de M. Spenlow, qui n'étaient pas
mariées, et qui vivaient à Putney. Depuis longues années elles
n'avaient que de rares communications avec leur frère. Ils
n'avaient pourtant jamais eu rien ensemble; mais M. Spenlow les
ayant invitées seulement à prendre le thé, le jour du baptême de
Dora, au lieu de les inviter au dîner, comme elles avaient la
prétention d'en être, elles lui avaient répondu par écrit, que,
«dans l'intérêt des deux parties, elles croyaient devoir rester
chez elles.» Depuis ce jour leur frère et elles avaient vécu
chacun de leur côté.
Ces deux dames sortirent pourtant de leur retraite, pour venir
proposer à Dora d'aller demeurer avec elles à Putney. Dora se
suspendit à leur cou, en pleurant et en souriant. «Oh oui, mes
bonnes tantes; je vous en prie, emmenez-moi à Putney, avec Julia
Mills et Jip!» Elles s'en retournèrent donc ensemble, peu de temps
après l'enterrement.
Je ne sais comment je trouvai le temps d'aller rôder du côté de
Putney, mais le fait est que, d'une manière ou de l'autre, je me
faufilai très-souvent dans le voisinage. Miss Mills, pour mieux
remplir tous les devoirs de l'amitié, tenait un journal de ce qui
se passait chaque jour; souvent elle venait me trouver, dans la
campagne, pour me le lire, ou me le prêter, quand elle n'avait pas
le temps de me le lire. Avec quel bonheur je parcourais les divers
articles de ce registre consciencieux, dont voici un échantillon!
«Lundi. -- Ma chère Dora est toujours très-abattue. -- Violent mal
de tête. -- J'appelle son attention sur la beauté du poil de Jip.
D. caresse J. -- Associations d'idées qui ouvrent les écluses de
la douleur. -- Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la
rosée du coeur? J. M.)
«Mardi. -- Dora faible et agitée. -- Belle dans sa pâleur. (Même
remarque à faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en
voiture. J. met le nez hors de la portière, il aboie violemment
contre un balayeur. -- Un léger sourire paraît sur les lèvres de
D. -- (Voilà bien les faibles anneaux dont se compose la chaîne de
la vie! J. M.)
«Mercredi. -- D. gaie en comparaison des jours précédents. -- Je
lui ai chanté une mélodie touchante, _Les cloches du soir_, qui ne
l'ont point calmée, bien au contraire. -- D. émue au dernier
point. -- Je l'ai trouvée plus tard qui pleurait dans sa chambre;
je lui ai cité des vers où je la comparais à une jeune gazelle. --
Résultat médiocre. -- Fait allusion à l'image de la patience sur
un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau? J. M.)
«Jeudi. -- D. mieux certainement. -- Meilleure nuit. -- Légère
teinte rosée sur les joues. -- Je me suis décidée à prononcer le
nom de D. C. -- Ce nom est encore insinué avec précaution, pendant
la promenade. -- D. immédiatement bouleversée. «Oh! chère, chère
Julia! Oh! j'ai été un enfant désobéissant!» -- Je l'apaise par
mes caresses. -- Je fais un tableau idéal de D. C. aux portes du
tombeau. -- D. de nouveau bouleversée. «Oh! que faire? que faire?
Emmenez-moi quelque part!» -- Grande alarme! -- Évanouissement de
D. -- Verre d'eau apporté d'un café. (Ressemblance poétique. Une
enseigne bigarrée sur la porte du café. La vie humaine aussi est
bigarrée. Hélas! J. M.)
«Vendredi. -- Jour plein d'événements. -- Un homme se présente à
la cuisine, porteur d'un sac bleu: il demande les brodequins
qu'une dame a laissés pour qu'on les raccommode. La cuisinière
répond qu'elle n'a pas reçu d'ordres. L'homme insiste. La
cuisinière se retire pour demander ce qu'il en est; elle laisse
l'homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinière, l'homme insiste
encore, puis il se retire. J. a disparu; D. est au désespoir. On
fait avertir la police. L'homme a un gros nez, et les jambes en
cerceau, comme les arches d'un pont. On cherche dans toutes les
directions. Pas de J. -- D. pleure amèrement; elle est
inconsolable. -- Nouvelle allusion à une jeune gazelle, à propos,
mais sans effet. -- Vers le soir, un jeune garçon inconnu se
présente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas
les jambes en cerceau. Il demande une guinée, pour un chien qu'il
a trouvé. Il refuse de s'expliquer plus clairement. D. lui donne
la guinée; il emmène la cuisinière dans une petite maison, où elle
trouva J. attaché au pied de la table. -- Joie de D. qui danse
tout autour de J. pendant qu'il mange son souper. -- Enhardie par
cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au
premier étage. D. se remet à sangloter. «Oh, non, non. C'est si
mal de penser à autre chose qu'à mon papa!» Elle embrasse J. et
s'endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes
ailes du temps? J. M.)»
Miss Mills et son journal étaient alors ma seule consolation. Je
n'avais d'autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle
qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom
de Dora, à chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et
d'augmenter encore par là ma douleur. Il me semblait que
jusqu'alors j'avais vécu dans un château de cartes qui venait de
s'écrouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines!
Il me semblait qu'un affreux magicien avait entouré la divinité de
mon coeur d'un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes
qui transportent si loin tant de créatures humaines, pourraient
seules m'aider à franchir.