CHAPITRE VII.

Un peu d'eau froide jetée sur mon feu.

Ma nouvelle vie durait depuis huit jours déjà, et j'étais plus que

jamais pénétré de ces terribles absolutions pratiques que je

regardais comme impérieusement exigées par la circonstance. Je

continuais à marcher extrêmement vite, dans une vague idée que je

faisais mon chemin. Je m'appliquais à dépenser ma force, tant que

je pouvais, dans l'ardeur avec laquelle j'accomplissais tout ce

que j'entreprenais. J'étais enfin une véritable victime de moi-

même; j'en vins jusqu'à me demander si je ne ferais pas bien de me

borner à manger des légumes, dans l'idée vague qu'en devenant un

animal herbivore, ce serait un sacrifice que j'offrirais sur

l'autel de Dora.

Jusqu'alors ma petite Dora ignorait absolument mes efforts

désespérés et ne savait que ce que mes lettres avaient pu

confusément lui laisser entrevoir. Mais le samedi arriva, et c'est

ce soir-là qu'elle devait rendre visite à miss Mills, chez

laquelle je devais moi-même aller prendre le thé, quand M. Mills

se serait rendu à son cercle pour jouer au whist, événement dont

je devais être averti par l'apparition d'une cage d'oiseau à la

fenêtre du milieu du salon.

Nous étions alors complètement établis à Buckingham-Street, et

M. Dick continuait ses copies avec une joie sans égale. Ma tante

avait remporté une victoire signalée sur mistress Crupp en la

soldant, en jetant par la fenêtre la première cruche qu'elle avait

trouvée en embuscade sur l'escalier, et en protégeant de sa

personne l'arrivée et le départ d'une femme de ménage qu'elle

avait prise au dehors. Ces mesures de vigueur avaient fait une

telle impression sur mistress Crupp, qu'elle s'était retirée dans

sa cuisine, convaincue que ma tante était atteinte de la rage. Ma

tante, à qui l'opinion de mistress Crupp comme celle du monde

entier était parfaitement indifférente, n'était pas fâchée

d'ailleurs d'encourager cette idée, et mistress Crupp, naguère si

hardie, perdit bientôt si visiblement tout courage que, pour

éviter de rencontrer ma tante sur l'escalier, elle tâchait

d'éclipser sa volumineuse personne derrière les portes ou de se

cacher dans des coins obscurs, laissant toutefois paraître, sans

s'en douter, un ou deux lés de jupon de flanelle. Ma tante

trouvait une telle satisfaction à l'effrayer que je crois qu'elle

s'amusait à monter et à descendre tout exprès, son chapeau posé

effrontément sur le sommet de sa tête, toutes les fois qu'elle

pouvait espérer de trouver mistress Crupp sur son chemin.

Ma tante, avec ses habitudes d'ordre et son esprit inventif,

introduisit tant d'améliorations dans nos arrangements intérieurs

qu'on aurait dit que nous avions fait un héritage au lieu d'avoir

perdu notre argent. Entre autres choses, elle convertit l'office

en un cabinet de toilette à mon usage, et m'acheta un bois de lit

qui faisait l'effet d'une bibliothèque dans le jour, autant qu'un

bois de lit peut ressembler à une bibliothèque. J'étais l'objet de

toute sa sollicitude, et ma pauvre mère elle-même n'eût pu m'aimer

davantage, ni se donner plus de peine pour me rendre heureux.

Peggotty avait regardé comme une haute faveur le privilège de se

faire accepter pour participer à tous ces travaux, et, quoiqu'elle

conservât à l'égard de ma tante un peu de son ancienne terreur,

elle avait reçu d'elle, dans les derniers temps, de si grandes

preuves de confiance et d'estime, qu'elles étaient les meilleures

amies du monde. Mais le temps était venu, pour Peggotty (je parle

du samedi où je devais prendre le thé chez miss Mills), de

retourner chez elle pour aller remplir auprès de Ham les devoirs

de sa mission.

«Ainsi donc, adieu, Barkis! dit ma tante; soignez-vous bien. Je

n'aurais jamais cru que je dusse éprouver tant de regrets à vous

voir partir!»

Je conduisis Peggotty au bureau de la diligence et je la mis en

voiture. Elle pleura en partant et confia son frère à mon amitié

comme Ham l'avait déjà fait. Nous n'avions pas entendu parler de

lui depuis qu'il était parti par cette belle soirée.

«Et maintenant, mon cher David, dit Peggotty, si pendant votre

stage vous aviez besoin d'argent pour vos dépenses, ou si, votre

temps expiré, mon cher enfant, il vous fallait quelque chose pour

vous établir, dans l'un ou l'autre cas, ou dans l'un et l'autre,

qui est-ce qui aurait autant de droit à vous le prêter que la

pauvre vieille bonne de ma pauvre chérie?»

Je n'étais pas possédé d'une passion d'indépendance tellement

sauvage que je ne voulusse pas au moins reconnaître ses offres

généreuses, en l'assurant que, si j'empruntais jamais de l'argent

à personne, ce serait à elle que je voudrais m'adresser et je

crois, qu'à moins de lui faire à l'instant même l'emprunt d'une

grosse somme, je ne pouvais pas lui faire plus de plaisir qu'en

lui donnant cette assurance.

«Et puis, mon cher, dit Peggotty tout bas, dites à votre joli

petit ange que j'aurais bien voulu la voir, ne fût-ce qu'une

minute; dites-lui aussi qu'avant son mariage avec mon garçon, je

viendrai vous arranger votre maison comme il faut, si vous le

permettez.»

Je lui promis que personne autre n'y toucherait qu'elle, et elle

en fut si charmée qu'elle était, en partant, à la joie de son

coeur.

Je me fatiguai le plus possible ce jour-là à la Cour par une

multitude de moyens pour trouver le temps moins long, et le soir,

à l'heure dite, je me rendis dans la rue qu'habitait M. Mills.

C'était un homme terrible pour s'endormir toujours après son

dîner; il n'était pas encore sorti, et la cage n'était pas à la

fenêtre.

Il me fit attendre si longtemps que je me mis à souhaiter, par

forme de consolation, que les joueurs de whist, qui faisaient sa

partie, le missent à l'amende pour lui apprendre à venir si tard.

Enfin, il sortit, et je vis ma petite Dora suspendre elle-même la

cage et faire un pas sur le balcon pour voir si j'étais là, puis,

quand elle m'aperçut, elle rentra en courant pendant que Jip

restait dehors pour aboyer de toutes ses forces contre un énorme

chien de boucher qui était dans la rue et qui l'aurait avalé comme

une pilule.

Dora vint à la porte du salon pour me recevoir; Jip arriva aussi

en se roulant et en grognant, dans l'idée que j'étais un brigand,

et nous entrâmes tous les trois dans la chambre d'un air très-

tendre et très-heureux. Mais je jetai bientôt le désespoir au

milieu de notre joie (hélas! c'était sans le vouloir, mais j'étais

si plein de mon sujet!) en demandant à Dora, sans la moindre

préface, si elle pourrait se décider à aimer un mendiant.

Ma chère petite Dora jugez de son épouvante! La seule idée que ce

mot éveillât dans son esprit, c'était celle d'un visage ridé,

surmonté d'un bonnet de coton, avec accompagnement de béquilles,

d'une jambe de bois ou d'un chien tenant une sébile dans la

gueule; aussi me regarda-t-elle tout effarée avec un air

d'étonnement le plus drôle du monde.

«Comment pouvez-vous me faire cette folle question? dit-elle en

faisant la moue; aimer un mendiant!

-- Dora, ma bien-aimée, lui dis-je, je suis un mendiant!

-- Comment pouvez-vous être assez fou, me répliqua-t-elle en me

donnant une tape sur la main, pour venir nous faire de pareils

contes! Je vais vous faire mordre par Jip.»

Ses manières enfantines me plaisaient plus que tout au monde, mais

il fallait absolument m'expliquer, et je répétai d'un ton

solennel:

«Dora, ma vie, mon amour, votre David est ruiné!

-- Je vous assure que je vais vous faire mordre par Jip si vous

continuez vos folies,» reprit Dora en secouant ses boucles de

cheveux.

Mais j'avais l'air si grave que Dora cessa de secouer ses boucles,

posa sa petite main tremblante sur mon épaule, me regarda d'abord

d'un air de trouble et d'épouvante, puis se mit à pleurer. C'était

terrible. Je tombai à genoux à côté du canapé, la caressant et la

conjurant de ne pas me déchirer le coeur; mais pendant un moment

ma pauvre petite Dora ne savait que répéter:

«Ô mon Dieu! mon Dieu! J'ai peur, j'ai peur! Où est Julia Mills?

Menez-moi à Julia Mills et allez-vous-en, je vous en prie!»

Je ne savais pas plus moi-même où j'en étais.

Enfin, à force de prières et de protestations, je décidai Dora à

me regarder. Elle avait l'air terrifié, mais je la ramenai peu à

peu par mes caresses à me regarder tendrement, et elle appuya sa

bonne petite joue contre la mienne. Alors je lui dis, en la tenant

dans mes bras, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que je me

croyais obligé en conscience de lui offrir de rompre notre

engagement puisque j'étais devenu pauvre; que je ne pourrais

jamais m'en consoler, ni supporter l'idée de la perdre; que je ne

craignais pas la pauvreté si elle ne la craignait pas non plus;

que mon coeur et mes bras puiseraient de la force dans mon amour

pour elle; que je travaillais déjà avec un courage que les amants

seuls peuvent connaître; que j'avais commencé à entrer dans la vie

pratique et à songer à l'avenir; qu'une croûte de pain gagnée à la

sueur de notre front était plus doux au coeur qu'un festin dû à un

héritage; et beaucoup d'autres belles choses comme celles-là,

débitées avec une éloquence passionnée qui m'étonna moi-même,

quoique je me fusse préparé à ce moment-là nuit et jour depuis

l'instant où ma tante m'avait surpris par son arrivée imprévue.

«Votre coeur est-il toujours à moi, Dora, ma chère? lui dis-je

avec transport, car je savais qu'il m'appartenait toujours en la

sentant se presser contre moi.

-- Oh oui, s'écria Dora, tout à vous, mais ne soyez pas si

effrayant!»

_Moi_ effrayant! Pauvre Dora!

«Ne me parlez pas de devenir pauvre et de travailler comme un

nègre, me dit-elle en se serrant contre moi, je vous en prie, je

vous en prie!

-- Mon amour, dis-je, une croûte de pain... gagnée à la sueur...

-- Oui, oui, mais je ne veux plus entendre parler de croûtes de

pain, et il faut à Jip tous les jours sa côtelette de mouton à

midi, sans quoi il mourra!»

J'étais sous le charme séduisant de ses manières enfantines. Je

lui expliquai tendrement que Jip aurait sa côtelette de mouton

avec toute la régularité accoutumée. Je lui dépeignis notre vie

modeste, indépendante, grâce à mon travail; je lui parlai de la

petite maison que j'avais vue à Highgate, avec la chambre au

premier pour ma tante.

«Suis-je encore bien effrayant, Dora? lui dis-je avec tendresse.

-- Oh non, non! s'écria Dora. Mais j'espère que votre tante

restera souvent dans sa chambre, et puis aussi que ce n'est pas

une vieille grognon.»

S'il m'eût été possible d'aimer Dora davantage, à coup sûr je

l'eusse fait alors. Mais pourtant je sentais qu'elle n'était pas

bonne à grand'chose dans le cas présent. Ma nouvelle ardeur se

refroidissait en voyant qu'il était si difficile de la lui

communiquer. Je fis un nouvel effort. Quand elle fut tout à fait

remise et qu'elle eut pris Jip sur ses genoux pour rouler ses

oreilles autour de ses doigts, je repris ma gravité:

«Ma bien-aimée, puis-je vous dire un mot?

-- Oh! je vous en prie, ne parlons pas de la vie pratique, me dit-

elle d'un ton caressant; si vous saviez comme cela me fait peur!

-- Mais, ma chérie, il n'y a pas de quoi vous effrayer dans tout

ceci. Je voudrais vous faire envisager la chose autrement. Je

voudrais, au contraire, que cela vous inspirât du nerf et du

courage.

-- Oh! mais c'est précisément ce qui me fait peur, cria Dora.

-- Non, ma chérie. Avec de la persévérance et de la force de

caractère, on supporte des choses bien plus pénibles.

-- Mais je n'ai pas de force du tout, dit Dora en secouant ses

boucles. N'est-ce pas Jip? Oh! voyons! embrassez Jip et soyez

aimable!»

Il était impossible de refuser d'embrasser Jip quand elle me le

tendait exprès, en arrondissant elle-même, pour l'embrasser aussi,

sa jolie petite bouche rose, tout en dirigeant l'opération qui

devait s'accomplir avec une précision mathématique sur le milieu

du nez de son bichon. Je fis exactement ce qu'elle voulait, puis

je réclamai la récompense de mon obéissance; et Dora réussit

pendant assez longtemps à tenir ma gravité en échec.

«Mais, Dora, ma chérie, lui dis-je en reprenant mon air solennel,

j'ai encore quelque chose à vous dire!»

Le juge de la Cour des prérogatives lui-même en serait tombé

amoureux rien que de la voir joindre ses petites mains qu'elle

tendait vers moi en me suppliant de ne plus lui faire peur.

«Mais je ne veux pas vous faire peur, mon amour, répétais-je;

seulement, Dora, ma bien-aimée, si vous vouliez quelquefois

penser, sans découragement, bien loin de là; mais si vous vouliez

quelquefois penser, pour vous encourager au contraire, que vous

êtes fiancée à un homme pauvre...

-- Non, non, je vous en prie! criait Dora. C'est trop effrayant!

-- Mais pas du tout, ma chère petite, lui dis-je gaiement; si vous

vouliez seulement y penser quelquefois, et vous occuper de temps

en temps des affaires du ménage de votre papa, pour tâcher de

prendre quelque habitude... des comptes, par exemple...»

Ma pauvre Dora accueillit cette idée par un petit cri qui

ressemblait à un sanglot.

«... Cela vous serait bien utile un jour, continuai-je. Et si vous

vouliez me promettre de lire... un petit livre de cuisine que je

vous enverrai, comme ce serait excellent pour vous et pour moi!

Car notre chemin dans la vie est rude et raboteux pour le moment,

ma Dora, lui dis-je en m'échauffant, et c'est à nous à l'aplanir.

Nous avons à lutter pour arriver. Il nous faut du courage. Nous

avons bien des obstacles à affronter: et il faut les affronter

sans crainte, les écraser sous nos pieds.»

J'allais toujours, le poing fermé et l'air résolu, mais il était

bien inutile d'aller plus loin, j'en avais dit bien assez. J'avais

réussi... à lui faire peur une fois de plus! Oh! où était Julia

Mills! «Oh! menez-moi à Julia Mills, et allez-vous-en, s'il vous

plaît!» En un mot, j'étais à moitié fou et je parcourais le salon

dans tous les sens.

Je croyais l'avoir tuée cette fois. Je lui jetai de l'eau à la

figure. Je tombai à genoux. Je m'arrachai les cheveux. Je

m'accusai d'être une bête brute sans remords et sans pitié. Je lui

demandai pardon. Je la suppliai d'ouvrir les yeux. Je ravageai la

boite à ouvrage de miss Mills pour y trouver un flacon, et dans

mon désespoir je pris un étui d'ivoire à la place et je versai

toutes les aiguilles sur Dora. Je montrai le poing à Jip qui était

aussi éperdu que moi. Je me livrai à toutes les extravagances

imaginables, et il y avait longtemps que j'avais perdu la tête

quand miss Mills entra dans la chambre.

«Qu'y a-t-il! que vous a-t-on fait? s'écria miss Mills en venant

au secours de son amie.»

Je répondis: «C'est moi, miss Mills, c'est moi qui suis le

coupable! Oui, vous voyez le criminel!» et un tas de choses dans

le même genre; puis, détournant ma tête, pour la dérober à la

lumière, je la cachai contre le coussin du canapé.

Miss Mills crut d'abord que c'était une querelle, et que nous

étions égarés dans le désert du Sahara, mais elle ne fut pas

longtemps dans cette incertitude, car ma chère petite Dora s'écria

en l'embrassant que j'étais un pauvre manoeuvre; puis elle se mit

à pleurer pour mon compte en me demandant si je voulais lui

permettre de me donner tout son argent à garder, et finit par se

jeter dans les bras de miss Mills en sanglotant comme si son

pauvre petit coeur allait se briser.

Heureusement miss Mills semblait née pour être notre bénédiction.

Elle s'assura par quelques mots de la situation, consola Dora, lui

persuada peu à peu que je n'étais pas un manoeuvre. D'après ma

manière de raconter les choses, je crois que Dora avait supposé

que j'étais devenu terrassier, et que je passais et repassais

toute la journée sur une planche avec une brouette. Miss Mills,

mieux informée, finit par rétablir la paix entre nous. Quand tout

fut rentré dans l'ordre, Dora monta pour baigner ses yeux dans de

l'eau de rose, et miss Mills demanda le thé. Dans l'intervalle, je

déclarai à cette demoiselle qu'elle serait toujours mon amie, et

que mon coeur cesserait de battre avant d'oublier sa sympathie.

Je lui développai alors le plan que j'avais essayé avec si peu de

succès de faire comprendre à Dora. Miss Mills me répliqua d'après

des principes généraux que la chaumière du contentement valait

mieux que le palais de la froide splendeur, et que l'amour

suffisait à tout.

Je dis à miss Mills que c'était bien vrai, et que personne ne

pouvait le savoir mieux que moi, qui aimais Dora comme jamais

mortel n'avait aimé avant moi. Mais sur la mélancolique

observation de miss Mills qu'il serait heureux pour certains

coeurs qu'ils n'eussent pas aimé autant que moi, je lui demandai

par amendement la permission de restreindre ma remarque au sexe

masculin seulement.

Je posai ensuite à miss Mills la question de savoir s'il n'y avait

pas en effet quelque avantage pratique dans la proposition que

j'avais voulu faire touchant les comptes, la tenue du ménage et

les livres de cuisine?

Après un moment de réflexion, voici ce que miss Mills me répondit:

«Monsieur Copperfield, je veux être franche avec vous. Les

souffrances et les épreuves morales suppléent aux années chez de

certaines natures, et je vais vous parler aussi franchement que si

nous étions à confesse. Non, votre proposition ne convient pas à

notre Dora. Notre chère Dora est l'enfant gâté de la nature. C'est

une créature de lumière, de gaieté et de joie. Je ne puis pas vous

dissimuler que, si cela se pouvait, ce serait très-bien sans

doute, mais...» Et miss Mills secoua la tête.

Cette demi-concession de miss Mills m'encouragea à lui demander

si, dans le cas où il se présenterait une occasion d'attirer

l'attention de Dora sur les conditions de ce genre nécessaires à

la vie pratique, elle serait assez bonne pour en profiter? Miss

Mills y consentit si volontiers que je lui demandai encore si elle

ne voudrait pas bien se charger du livre de cuisine, et me rendre

le service éminent de le faire accepter à Dora sans lui causer

trop d'effroi. Miss Mills voulut bien se charger de la commission,

mais on voyait bien qu'elle n'en attendait pas grand'chose.

Dora reparut, et elle était si séduisante que je me demandai si

véritablement il était permis de l'occuper de détails si

vulgaires. Et puis elle m'aimait tant, elle était si séduisante,

surtout quand elle faisait tenir Jip debout pour demander sa

rôtie, et qu'elle faisait semblant de lui brûler le nez avec la

théière parce qu'il refusait de lui obéir, que je me regardais

comme un monstre qui serait venu épouvanter de sa vue subite la

fée dans son bosquet quand je songeais à l'effroi que je lui avais

causé et aux pleurs que je lui avais fait répandre.

Après le thé, Dora prit sa guitare et chanta ses vieilles chansons

françaises sur l'impossibilité absolue de cesser de danser sous

aucun prétexte, tra la la, tra la la, et je sentis plus que jamais

que j'étais un monstre.

Il n'y eut qu'un nuage sur notre joie; un moment avant de me

retirer, miss Mills fit par hasard une allusion au lendemain

matin, et j'eus le malheur de dire que j'étais obligé de

travailler et que je me levais maintenant à cinq heures du matin.

Je ne sais si Dora en conçut l'idée que j'étais veilleur dans

quelque établissement particulier, mais cette nouvelle fit une

grande impression sur son esprit, et elle cessa de jouer du piano

et de chanter.

Elle y pensait encore quand je lui dis adieu, et elle me dit, de

son petit air câlin, comme si elle parlait à sa poupée, à ce qu'il

me semblait:

«Voyons, méchant, ne vous levez pas à cinq heures! Cela n'a pas de

bon sens!

-- J'ai à travailler, ma chérie.

-- Eh bien! ne travaillez pas, dit Dora. Pourquoi faire?»

Il était impossible de dire autrement qu'en riant à ce joli petit

visage étonné qu'il faut bien travailler pour vivre.

«Oh! que c'est ridicule! s'écria Dora.

-- Et comment vivrions-nous sans cela, Dora?

-- Comment? n'importe comment!» dit Dora.

Elle avait l'air convaincu qu'elle venait de trancher la question,

et elle me donna un baiser triomphant qui venait si naturellement

de son coeur innocent que je n'aurais pas voulu pour tout l'or du

monde discuter avec elle sa réponse.

Car je l'aimais, et je continuai de l'aimer de toute mon âme, de

toute ma force. Mais tout en travaillant beaucoup, tout en battant

le fer pendant qu'il était chaud, cela n'empêchait pas que parfois

le soir, quand je me trouvais en face de ma tante, je

réfléchissais à l'effroi que j'avais causé à Dora ce jour-là, et

je me demandais comment je ferais pour percer au travers de la

forêt des difficultés, une guitare à la main, et à force d'y rêver

il me semblait que mes cheveux en devenaient tout blancs.

David Copperfield - Tome II · 第 14 / 53 题