CHAPITRE VI.

Enthousiasme.

Je commençai la journée du lendemain en allant me plonger encore

dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate.

J'étais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits

râpés, et je ne soupirais plus après les jolis coursiers gris.

Toute ma manière de considérer nos malheurs était changée. Ce que

j'avais à faire, c'était de prouver à ma tante que ses bontés

passées n'avaient pas été prodiguées à un être ingrat et

insensible. Ce que j'avais à faire, c'était de profiter maintenant

de l'apprentissage pénible de mon enfance et de me mettre à

l'oeuvre avec courage et résolution. Ce que j'avais à faire,

c'était de prendre résolument la hache du bûcheron à la main pour

m'ouvrir un chemin à travers la forêt des difficultés où je me

trouvais égaré, en abattant devant moi les arbres enchantés qui me

séparaient encore de Dora: et je marchais à grands pas somme si

c'était un moyen d'arriver plus tôt à mon but.

Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'était si

familière, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si

différentes de mes anciennes idées de plaisir, il me sembla qu'un

changement complet venait de s'opérer dans ma vie; mais je n'étais

pas découragé. De nouvelles espérances, un nouveau but, m'étaient

apparus en même temps que ma vie nouvelle. Le travail était grand,

mais la récompense était sans prix. C'était Dora qui était la

récompense, et il fallait bien conquérir Dora.

J'étais dans de tels transports de courage que je regrettais que

mon habit ne fût pas déjà un peu râpé; il me tardait de commencer

à abattre des arbres dans la forêt des difficultés, et cela avec

assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de

demander à un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route

avec des lunettes de fil de fer, de me prêter un moment son

marteau et de me permettre de commencer ainsi à m'ouvrir un chemin

dans le granit pour arriver jusqu'à Dora. Je m'agitais si bien,

j'étais si complètement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il

me semblait que j'avais gagné je ne sais combien d'argent. J'étais

dans cet état, quand j'entrai dans une petite maison qui était à

louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il était

nécessaire de devenir un homme pratique. C'était précisément tout

ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin

devant la maison pour que Jip pût y courir à son aise et aboyer

contre les marchands à travers les palissades. Je sortis de là

plus échauffé que jamais, et je repris d'un pas si précipité la

route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tôt; au reste,

quand je n'aurais pas été si fort en avance, j'aurais toujours été

obligé de me promener un peu pour me rafraîchir, avant d'être tant

soit peu présentable. Mon premier soin, après quelques préparatifs

pour me calmer, fut de découvrir la demeure du docteur. Ce n'était

pas du côté de Highgate où demeurait mistress Steerforth, mais

tout à fait à l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus

assuré de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus

résister, à une petite ruelle qui passait près de la maison de

mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin.

Les fenêtres de la chambre de Steerforth étaient fermées. Les

portes de la serre étaient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tête,

marchait en long et en large, d'un pas brusque et précipité, dans

une allée sablée qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet

d'une bête fauve qui fait toujours le même chemin, jusqu'au bout

de la chaîne qu'elle traîne sur son sentier battu, en se rongeant

le coeur.

Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage

et regrettant de l'avoir seulement approché, puis je me promenai

jusqu'à dix heures loin de là. L'église, surmontée d'un clocher

élancé qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'était pas

là, à cette époque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait à la place

une vieille maison en briques rouges qui servait d'école, une

belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir à y aller à

l'école, autant qu'il m'en souvient.

En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu

ancien, et où il avait dû dépenser de l'argent, à en juger par les

réparations et les embellissements qui semblaient encore tout

frais, je l'aperçus qui se promenait dans le jardin avec ses

guêtres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cessé de se

promener depuis le temps où j'étais son écolier. Il était entouré

aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands

arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois

corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reçu des lettres

de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le

surveillassent de près en conséquence.

Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher à attirer

son attention à cette distance; je pris donc la liberté d'ouvrir

la barrière et d'aller à sa rencontre, afin de me trouver en face

de lui, au moment où il viendrait à se retourner. Quand il se

retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un

air pensif pendant un moment, évidemment sans me voir, puis sa

physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et

il me prit les deux mains:

«Comment, mon cher Copperfield, mais vous voilà un homme! Vous

vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez

gagné, mon cher Copperfield! Vous voilà vraiment... Est-il

possible?»

Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.

«Très-bien! dit le docteur, Annie va très-bien; elle sera

enchantée de vous voir. Vous avez toujours été son favori. Elle me

le disait encore hier au soir, quand je lui ai montré votre

lettre. Et... oui, certainement... vous vous rappelez M. Jack

Maldon, Copperfield?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas

oublié; lui aussi va assez bien.

-- Est-il de retour, monsieur? demandai-je.

-- Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu

supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham... vous vous

rappelez mistress Markleham?

-- Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'était

hier.

-- Eh bien! mistress Markleham était très-inquiéte de lui, la

pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons

acheté une petite place qui lui convient beaucoup mieux.»

Je connaissais assez M. Jack Maldon pour soupçonner, d'après cela,

que c'était une place où il ne devait pas y avoir beaucoup

d'ouvrage, et qui était bien payée. Le docteur continua, en

appuyant toujours la main sur mon épaule et en me regardant d'un

air encourageant:

«Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition.

Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais

croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu

de grands succès chez nous, vous savez; vous avez des facultés qui

peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut

élever n'importe quel édifice; ne serait-ce pas grand dommage de

consacrer le printemps de votre vie à une occupation comme celle

que je puis vous offrir?»

Je repris une nouvelle ardeur, et je pressai le docteur avec de

nombreuses fleurs de rhétorique, je le crains, de céder à ma

demande, en lui rappelant que j'avais déjà, d'ailleurs, une

profession.

«Oui, oui, dit le docteur, c'est vrai; certainement cela fait une

différence, puisque vous avez une profession et que vous étudiez

pour y réussir. Mais, mon cher ami, qu'est-ce que c'est que

soixante-dix livres sterling par an?

-- Cela double notre revenu, docteur Strong!

-- Vraiment! dit le docteur. Qui aurait cru cela! Ce n'est pas que

je veuille dire que le traitement sera strictement réduit à

soixante-dix livres sterling, parce que j'ai toujours eu

l'intention de faire, en outre, un présent à celui de mes jeunes

amis que j'occuperais de cette manière. Certainement, dit le

docteur en se promenant toujours de long en large, la main sur mon

épaule, j'ai toujours fait entrer en ligne de compte un présent

annuel.

«Mon cher maître, lui dis-je simplement, et sans phrases cette

fois, j'ai contracté envers vous des obligations que je ne pourrai

jamais reconnaître.

-- Non, non, dit le docteur, pardonnez-moi! vous vous trompez.

-- Si vous voulez accepter mes services pendant le temps que j'ai

de libre, c'est-à-dire le matin et le soir, et que vous croyiez

que cela vaille soixante-dix livres sterling par an, vous me ferez

un plaisir que je ne saurais exprimer.

-- Vraiment! dit le docteur d'un air naïf. Que si peu de chose

puisse faire tant de plaisir! vraiment! vraiment! Mais promettez-

moi que le jour où vous trouverez quelque chose de mieux vous le

prendrez, n'est-ce pas? Vous m'en donnez votre parole? dit le

docteur du ton avec lequel il en appelait autrefois à notre

honneur, en classe, quand nous étions petits garçons.

-- Je vous en donne ma parole, monsieur, répliquai-je aussi comme

nous répondions en classe autrefois.

-- En ce cas, c'est une affaire faite, dit le docteur en me

frappant sur l'épaule et en continuant de s'y appuyer pendant

notre promenade.

-- Et je serais encore vingt fois plus heureux de penser, lui dis-

je avec une petite flatterie innocente, j'espère..., si vous

m'occupez au Dictionnaire.»

Le docteur s'arrêta, ma frappa de nouveau sur l'épaule en

souriant, et s'écria d'un air de triomphe ravissant à voir, comme

si j'étais un puits de sagacité humaine:

«Vous l'avez deviné, mon cher ami. C'est le Dictionnaire.»

Comment aurait-il pu être question d'autre chose? Ses poches en

étaient pleines comme sa tête. Le Dictionnaire lui sortait par

tous les pores. Il me dit que depuis qu'il avait renoncé à sa

pension, son travail avançait de la manière la plus rapide, et que

rien ne lui convenait mieux que les heures de travail que je lui

proposais, attendu qu'il avait l'habitude de se promener dans le

milieu du jour en méditant à son aise. Ses papiers étaient un peu

en désordre pour le moment, grâce à M. Jack Maldon qui lui avait

offert dernièrement ses services comme secrétaire, et qui n'avait

pas l'habitude de cette occupation; mais nous aurions bientôt

remis tout cela en état, et nous marcherions rondement. Je trouvai

plus tard, quand nous fûmes tout de bon à l'oeuvre, que les

efforts de M. Jack Maldon me donnaient plus de peine que je ne m'y

étais attendu, vu qu'il ne s'était pas borné à faire de nombreuses

méprises, mais qu'il avait dessiné tant de soldats et de têtes de

femmes sur les manuscrits du docteur, que je me trouvais parfois

plongé dans un dédale inextricable.

Le docteur était enchanté de la perspective de m'avoir pour

collaborateur de son fameux ouvrage, et il fut convenu que nous

commencerions dès le lendemain à sept heures. Nous devions

travailler deux heures tous les matins et deux ou trois heures

tous les soirs, excepté le samedi qui serait un jour de congé pour

moi. Je devais naturellement me reposer aussi le dimanche; la

besogne n'était donc pas bien pénible.

Nos arrangements faits ainsi, à notre mutuelle satisfaction, le

docteur m'emmena dans la maison pour me présenter à mistress

Strong que je trouvai dans le nouveau cabinet de son mari, occupée

à épousseter ses livres, liberté qu'il ne permettait qu'à elle de

prendre avec ces précieux favoris.

Ils avaient retardé leur déjeuner pour moi, et nous nous mîmes à

table ensemble. Nous venions à peine d'y prendre place quand je

devinai, d'après la figure de mistress Strong, qu'il allait venir

quelqu'un, avant même d'entendre aucun bruit qui annonçât

l'approche d'un visiteur. Un monsieur à cheval arriva à la grille,

fit entrer son cheval par la bride, dans la petite cour, comme

s'il était chez lui, l'attacha à un anneau sous la remise vide, et

entra dans la salle à manger, son fouet à la main. C'était M. Jack

Maldon, et je trouvai que M. Jack Maldon n'avait rien gagné à son

voyage aux Indes. Il est vrai de dire que j'étais d'une humeur

vertueuse et farouche contre tous les jeunes gens qui n'abattaient

pas des arbres dans la forêt des difficultés, de sorte qu'il faut

faire la part de ces impressions peu bienveillantes.

«Monsieur Jack, dit le docteur, je vous présente Copperfield!»

M. Jack Maldon me donna une poignée de main, un peu froidement à

ce qu'il me sembla, et d'un air de protection languissante qui me

choqua fort en secret. Du reste, son air de langueur était curieux

à voir, excepté pourtant quand il parlait à sa cousine Annie.

«Avez-vous déjeuné, monsieur Jack? dit le docteur.

-- Je ne déjeune presque jamais, monsieur, répliqua-t-il en

laissant aller sa tête sur le dossier de son fauteuil. Cela

m'ennuie.

-- Y a-t-il des nouvelles aujourd'hui? demanda le docteur.

-- Rien du tout, monsieur, repartit M. Maldon. Quelques histoires

de gens qui meurent de faim en Écosse, et qui sont assez

mécontents. Mais il y a toujours de ces gens qui meurent de faim

et qui ne sont jamais contents.»

Le docteur lui dit d'un air grave et pour changer de conversation:

«Alors il n'y a pas de nouvelles du tout? Eh bien! pas de

nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit.

-- Il y a une grande histoire dans les journaux à propos d'un

meurtre, monsieur, reprit M. Maldon, mais il y a tous les jours

des gens assassinés, et je ne l'ai pas lu.»

On ne regardait pas dans ce temps-là une indifférence affectée

pour toutes les notions et les passions de l'humanité comme une

aussi grande preuve d'élégance qu'on l'a fait plus tard. J'ai vu,

depuis, ces maximes-là très à la mode. Je les ai vu pratiquer avec

un tel succès que j'ai rencontré de beaux messieurs et de belles

dames, qui, pour l'intérêt qu'ils prenaient au genre humain,

auraient aussi bien fait de naître chenilles. Peut-être

l'impression que me fit alors M. Maldon ne fut-elle si vive que

parce qu'elle m'était nouvelle, mais je sais que cela ne contribua

pas à le rehausser dans mon estime, ni dans ma confiance.

«Je venais savoir si Annie voulait aller ce soir à l'Opéra, dit

M. Maldon en se tournant vers elle. C'est la dernière

représentation de la saison qui en vaille la peine, et il y a une

cantatrice qu'elle ne peut pas se dispenser d'entendre. C'est une

femme qui chante d'une manière ravissante, sans compter qu'elle

est d'une laideur délicieuse.»

Là-dessus il retomba dans sa langueur.

Le docteur, toujours enchanté de ce qui pouvait être agréable à sa

jeune femme, se tourna vers elle et lui dit:

«Il faut y aller, Annie, il faut y aller.

-- Non, je vous en prie, dit-elle au docteur. J'aime mieux rester

à la maison. J'aime beaucoup mieux rester à la maison.»

Et sans regarder son cousin, elle m'adressa la parole, me demanda

des nouvelles d'Agnès, s'informa si elle ne viendrait pas la voir;

s'il n'était pas probable qu'elle vint dans la journée; le tout

d'un air si troublé que je me demandais comment il se faisait que

le docteur lui-même, occupé pour le moment à étaler du beurre sur

son pain grillé, ne voyait pas une chose qui sautait aux yeux.

Mais il ne voyait rien. Il lui dit en riant qu'elle était jeune,

et qu'il fallait qu'elle s'amusât, au lieu de s'ennuyer avec un

vieux bonhomme comme lui. D'ailleurs, disait-il, il comptait sur

elle pour lui chanter tous les airs de la nouvelle cantatrice, et

comment s'en tirerait-elle si elle n'allait pas l'entendre? Le

docteur persista donc à arranger la soirée pour elle. M. Jack

Maldon devait revenir dîner à Highgate. Ceci conclu, il retourna à

sa sinécure, je suppose, mais en tout cas il s'en alla à cheval,

sans se presser.

J'étais curieux, le lendemain matin, de savoir si elle était allée

à l'Opéra. Elle n'y avait pas été, elle avait envoyé à Londres

pour se dégager auprès de son cousin, et, dans la journée, elle

avait fait visite à Agnès. Elle avait persuadé au docteur de

l'accompagner, et ils étaient revenus à pied à travers champs, à

ce qu'il me raconta lui-même, par une soirée magnifique. Je me dis

à part moi qu'elle n'aurait peut-être pas manqué le spectacle, si

Agnès n'avait pas été à Londres; Agnès était bien capable

d'exercer aussi sur elle une heureuse influence!

On ne pouvait pas dire qu'elle eût l'air très-enchanté, mais enfin

elle paraissait satisfaite, ou sa physionomie était donc bien

trompeuse. Je la regardais souvent, car elle était assise près de

la fenêtre pendant que nous étions à l'ouvrage, et elle préparait

notre déjeuner que nous mangions tous en travaillant. Quand je

partis à neuf heures, elle était à genoux aux pieds du docteur,

pour lui mettre ses souliers et ses guêtres. Les feuilles de

quelques plantes grimpantes qui croissaient près de la fenêtre

jetaient de l'ombre sur son visage, et je pensai tout le long du

chemin, en me rendant à la Cour, à cette soirée où je l'avais vue

regarder son mari pendant qu'il lisait.

J'avais donc maintenant fort affaire: j'étais sur pied à cinq

heures du matin, et je ne rentrais qu'à neuf ou dix heures du

soir. Mais j'avais un plaisir infini à me trouver à la tête de

tant de besogne, et je ne marchais jamais lentement; il me

semblait que plus je me fatiguais, plus je faisais d'efforts pour

mériter Dora. Elle ne m'avait pas encore vu dans cette nouvelle

phase de mon caractère, parce qu'elle devait venir chez miss Mills

prochainement; j'avais retardé jusqu'à ce moment tout ce que

j'avais à lui apprendre, me bornant à lui dire dans mes lettres,

qui passaient toutes secrètement par les mains de miss Mills, que

j'avais beaucoup de choses à lui conter. En attendant, j'avais

fort réduit ma consommation de graisse d'ours; j'avais absolument

renoncé au savon parfumé et à l'eau de lavande, et j'avais vendu

avec une perte énorme, trois gilets que je regardais comme trop

élégants pour une vie aussi austère que la mienne.

Je n'étais pas encore satisfait: je brûlais de faire plus encore,

et j'allai voir Traddles qui demeurait pour le moment sur le

derrière d'une maison de Castle-Street-Holborn. J'emmenai avec moi

M. Dick, qui m'avait déjà accompagné deux fois à Highgate et qui

avait repris ses habitudes d'intimité avec le docteur.

J'emmenai M. Dick parce qu'il était si sensible aux revers de

fortune de ma tante, et si profondément convaincu qu'il n'y avait

pas d'esclave ou de forçat à la chaîne qui travaillât autant que

moi, qu'il en perdait à la fois l'appétit et sa belle humeur, dans

son désespoir de ne pouvoir rien y faire. Bien entendu qu'il se

sentait plus incapable que jamais d'achever son mémoire, et plus

il y travaillait, plus cette malheureuse tête du roi Charles

venait l'importuner de ses fréquentes incursions. Craignant

successivement que son état ne vint à s'aggraver si nous ne

réussissions pas, par quelque tromperie innocente, à lui faire

accroire qu'il nous était très-utile, ou si nous ne trouvions pas,

ce qui aurait encore mieux valu, un moyen de l'occuper

véritablement, je pris le parti de demander à Traddles s'il ne

pourrait pas nous y aider. Avant d'aller le voir je lui avais

écrit un long récit de tout ce qui était arrivé, et j'avais reçu

de lui en réponse une excellente lettre où il m'exprimait toute sa

sympathie et toute son amitié pour moi.

Nous le trouvâmes plongé dans son travail, avec son encrier et ses

papiers, devant le petit guéridon et le pot à fleurs qui étaient

dans un coin de sa chambrette pour rafraîchir ses yeux et son

courage. Il nous fit l'accueil le plus cordial, et, en moins de

rien, Dick et lui furent une paire d'amis. M. Dick déclara même

qu'il était sûr de l'avoir déjà vu, et nous répondîmes tous les

deux que c'était bien possible.

La première question que j'avais posée à Traddles était celle-ci:

j'avais entendu dire que plusieurs hommes, distingués plus tard

dans diverses carrières, avaient commencé par rendre compte des

débats du parlement. Traddles m'avait parlé des journaux comme de

l'une de ses espérances; partant de ces deux données, j'avais

témoigné à Traddles dans ma lettre que je désirais savoir comment

je pourrais arriver à rendre compte des discussions des chambres.

Traddles me répondit alors, que, d'après ses informations, la

condition mécanique, nécessaire pour cette occupation, excepté

peut-être dans des cas fort rares, pour garantir l'exactitude du

compte rendu, c'est-à-dire la connaissance complète de l'art

mystérieux de la sténographie, offrait à elle seule, à peu près

les mêmes difficultés que s'il s'agissait d'apprendre six langues,

et qu'avec beaucoup de persévérance, on ne pouvait pas espérer d'y

réussir en moins de plusieurs années. Traddles pensait

naturellement que cela tranchait la question, mais je ne voyais là

que quelques grands arbres de plus à abattre pour arriver jusqu'à

Dora, et je pris à l'instant le parti de m'ouvrir un chemin à

travers ce fourré, la hache à la main.

«Je vous remercie beaucoup, mon cher Traddles, lui dis-je, je vais

commencer demain.»

Traddles me regarda d'un air étonné, ce qui était naturel, car il

ne savait pas encore à quel degré d'enthousiasme j'étais arrivé.

«J'achèterai un livre qui traite à fond de cet art, lui dis-je,

j'y travaillerai à la Cour, où je n'ai pas moitié assez d'ouvrage

et je sténographierai les plaidoyers pour m'exercer. Traddles, mon

ami, j'en viendrai à bout.

-- Maintenant, dit Traddles en ouvrant les yeux de toute sa force,

je n'avais pas l'idée que vous fussiez doué de tant de décision,

Copperfield!»

Je ne sais comment il eût pu en avoir l'idée, car c'était encore

un problème pour moi. Je changeai la conversation et je mis

M. Dick sur le tapis.

«Voyez-vous, dit M. Dick d'un air convaincu, je voudrais pouvoir

être bon à quelque chose, monsieur Traddles: à battre du tambour,

par exemple, ou à souffler dans quelque chose!»

Pauvre homme! au fond du coeur, je crois bien qu'il eût préféré en

effet une occupation de ce genre. Mais Traddles, qui n'eût pas

souri pour tout au monde, répliqua gravement:

«Mais vous avez une belle main, monsieur; c'est vous qui me l'avez

dit, Copperfield.

-- Très-belle,» répliquai-je. Et le fait est que la netteté de son

écriture était admirable.

«Ne pensez-vous pas, dit Traddles, que vous pourriez copier des

actes, monsieur, si je vous en procurais?»

M. Dick me regarda d'un air de doute. «Qu'en dites-vous,

Trotwood?»

Je secouai la tête. M. Dick secoua la sienne et soupira.

«Expliquez-lui ce qui se passe pour le mémoire,» dit M. Dick.

J'expliquai à Traddles qu'il était très-difficile d'empêcher le

roi Charles Ier de faire des excursions dans les manuscrits de

M. Dick, qui, pendant ce temps-là, suçait son pouce en regardant

Traddles de l'air le plus respectueux et le plus sérieux.

«Mais vous savez que les actes dont je parle sont rédigés et

terminés, dit Traddles après un moment de réflexion. M. Dick

n'aurait rien à y faire. Cela ne serait-il pas différent,

Copperfield? En tout cas, il me semble qu'on pourrait en essayer.»

Nous conçûmes là-dessus de nouvelles espérances, après un moment

de conférence secrète entre Traddles et moi pendant lequel M. Dick

nous regardait avec inquiétude de son siège. Bref, nous digérâmes

un plan en vertu duquel il se mit à l'ouvrage le lendemain avec le

plus grand succès.

Nous plaçâmes sur une table près de la fenêtre, à Buckingham-

Street, l'ouvrage que Traddles s'était procuré; il fallait faire

je ne sais plus combien de copies d'un document quelconque relatif

à un droit de passage. Sur une autre table on étendit le dernier

projet en train du grand mémoire. Nous donnâmes pour instructions

à M. Dick de copier exactement ce qu'il avait devant lui sans se

détourner le moins du monde de l'original, et, s'il éprouvait le

besoin de faire la plus légère allusion au roi Charles Ier, il

devait voler à l'instant vers le mémoire. Nous l'exhortâmes à

suivre avec résolution ce plan de conduite, et nous laissâmes ma

tante pour le surveiller. Elle nous raconta plus tard, qu'au

premier moment, il était comme un timbalier entre ses deux

tambours, et qu'il partageait sans cesse son attention entre les

deux tables, mais, qu'ayant trouvé ensuite que cela le troublait

et le fatiguait, il avait fini par se mettre tout simplement à

copier le papier qu'il avait sous les yeux, remettant le mémoire à

une autre fois. En un mot, quoique nous eussions grand soin qu'il

ne travaillât pas plus que de raison, et quoiqu'il ne se fût pas

mis à l'oeuvre au commencement de la semaine, il avait gagné le

samedi suivant dix shillings, neuf pence, et je n'oublierai de ma

vie ses courses dans toutes les boutiques des environs pour

changer ce trésor en pièces de six pence, qu'il apporta ensuite à

ma tante sur un plateau où il les avait arrangées en coeur; ses

yeux étaient remplis de larmes de joie et d'orgueil. Depuis le

moment où il fut occupé d'une manière utile, il ressemblait à un

homme qui se sent sous l'influence d'un charme propice, et s'il y

eut au monde ce soir-là une heureuse créature, c'était l'être

reconnaissant qui regardait ma tante comme la femme la plus

remarquable, et moi comme le jeune homme le plus extraordinaire

qu'il y eût sur la terre.

«Il n'y a pas de danger qu'elle meure de faim maintenant,

Trotwood, me dit M. Dick en me donnant une poignée de main dans un

coin; je me charge de suffire à ses besoins, monsieur,» et il

agitait en l'air ses dix doigts triomphants comme si c'eût été

autant de banques à sa disposition.

Je ne sais pas quel était le plus content de Traddles ou de moi.

«Vraiment, me dit-il tout d'un coup, en sortant une lettre de sa

poche, cela m'a complètement fait oublier M. Micawber.»

La lettre m'était adressée (M. Micawber ne perdait jamais une

occasion d'écrire une lettre), et portait: «Confiée aux bons soins

de T. Traddles, esq., du Temple.»

«Mon cher Copperfield,

«Vous ne serez peut-être pas très-étonné d'apprendre que j'ai

rencontré une bonne chance, car, si vous vous le rappelez, je vous

avais prévenu, il y a quelque temps, que j'attendais incessamment

quelque événement de ce genre.

«Je vais m'établir dans une ville de province de notre île

fortunée. La société de cette cité peut être décrite comme un

heureux mélange des éléments agricoles et ecclésiastiques, et j'y

aurai des rapports directs avec l'une des professions savantes.

Mistress Micawber et notre progéniture m'accompagneront. Nos

cendres se trouveront probablement déposées un jour dans le

cimetière dépendant d'un vénérable sanctuaire, qui a porté la

réputation du lieu dont je parle, de la Chine au Pérou, si je puis

m'exprimer ainsi.

«En disant adieu à la moderne Babylone où nous avons supporté bien

des vicissitudes avec quelque courage, mistress Micawber et moi ne

nous dissimulons pas que nous quittons peut-être pour bien des

années, peut-être pour toujours, une personne qui se rattache par

des souvenirs puissants à l'autel de nos dieux domestiques. Si, à

la veille de notre départ, vous voulez bien accompagner notre ami

commun, M. Thomas Traddles, à notre résidence présente, pour

échanger les voeux ordinaires en pareil cas, vous ferez le plus

grand honneur.

«à

«un

«homme

«qui

«vous

«sera

«toujours fidèle,

«Wilkins Micawber.»

Je fus bien aise de voir que M. Micawber avait enfin secoué son

cilice et véritablement rencontré une bonne chance. J'appris de

Traddles que l'invitation était justement pour ce soir même, et,

avant qu'elle fût plus avancée, j'exprimai mon intention d'y faire

honneur: nous prîmes donc ensemble le chemin de l'appartement que

M. Micawber occupait sous le nom de M. Mortimer, et qui était

situé en haut de Gray's-Inn-Road.

Les ressources du mobilier loué à M. Micawber étaient si limitées,

que nous trouvâmes les jumeaux, qui avaient alors quelque chose

comme huit ou neuf ans, endormis sur un lit-armoire dans le salon,

où M. Micawber nous attendait avec un pot-à-l'eau rempli du fameux

breuvage qu'il excellait à faire. J'eus le plaisir, dans cette

occasion, de renouveler connaissance avec maître Micawber, jeune

garçon de douze ou treize ans qui promettait beaucoup, s'il

n'avait pas été sujet déjà à cette agitation convulsive dans tous

les membres qui n'est pas un phénomène sans exemple chez les

jeunes gens de son âge. Je revis aussi sa soeur, miss Micawber, en

qui «sa mère ressuscitait sa jeunesse passée, comme le phénix,» à

ce que nous apprit M. Micawber.

«Mon cher Copperfield, me dit-il, M. Traddles et vous, vous nous

trouvez sur le point d'émigrer; vous excuserez les petites

incommodités qui résultent de la situation.»

En jetant un coup d'oeil autour de moi, avant de faire une réponse

convenable, je vis que les effets de la famille étaient déjà

emballés, et que leur volume n'avait rien d'effrayant. Je fis mes

compliments à mistress Micawber sur le changement qui allait avoir

lieu dans sa position.

«Mon cher monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, je sais

tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à nos affaires. Ma

famille peut regarder cet éloignement comme un exil, si cela lui

convient, mais je suis femme et mère, et je n'abandonnerai jamais

M. Micawber.»

Traddles, au coeur duquel les yeux de mistress Micawber faisaient

appel, donna son assentiment d'un ton pénétré.

«C'est au moins, continua-t-elle, ma manière de considérer

l'engagement que j'ai contracté, mon cher monsieur Copperfield, et

vous aussi, monsieur Traddles, le jour où j'ai prononcé ces mots

irrévocables: «Moi, Emma, je prends pour mari Wilkins.» J'ai lu

d'un bout à l'autre l'office du mariage, à la chandelle, la veille

de ce grand acte, et j'en ai tiré la conclusion que je

n'abandonnerais jamais M. Micawber. Aussi, poursuivit-elle, je

peux me tromper dans ma manière d'interpréter le sens de cette

pieuse cérémonie, mais je ne l'abandonnerai pas.

-- Ma chère, dit M. Micawber avec un peu d'impatience, qui vous a

jamais parlé de cela?

-- Je sais, mon cher monsieur Copperfield, reprit mistress

Micawber, que c'est maintenant au milieu des étrangers que je dois

planter ma tente; je sais que les divers membres de ma famille,

auxquels M. Micawber a écrit dans les termes les plus polis pour

leur annoncer ce fait, n'ont pas seulement répondu à sa

communication. À vrai dire, c'est peut-être superstition de ma

part, mais je crois M. Micawber prédestiné à ne jamais recevoir de

réponse à la grande majorité des lettres qu'il écrit. Je suppose,

d'après le silence de ma famille, qu'elle a des objections à la

résolution que j'ai prise, mais je ne me laisserais pas détourner

de la voie du devoir, même par papa et maman, s'ils vivaient

encore, monsieur Copperfield.»

J'exprimai l'opinion que c'était là ce qui s'appelait marcher dans

le droit chemin.

«On me dira que c'est s'immoler, dit mistress Micawber, que

d'aller m'enfermer dans une ville presque ecclésiastique. Mais

certes, monsieur Copperfield, pourquoi ne m'immolerais-je pas,

quand je vois un homme doué des facultés que possède M. Micawber

consommer un sacrifice bien plus grand encore?

-- Oh! vous allez vivre dans une ville ecclésiastique?» demandai-

je.

M. Micawber, qui venait de nous servir à la ronde avec son pot-à-

l'eau, répliqua:

«À Canterbury. Le fait est, mon cher Copperfield, que j'ai pris

des arrangements en vertu desquels je suis lié par un contrat à

notre ami Heep, pour l'aider et le servir en qualité de... clerc

de confiance.»

Je regardai avec étonnement M. Micawber, qui jouissait grandement

de ma surprise.

«Je dois vous dire, reprit-il d'un air officiel, que les habitudes

pratiques et les prudents avis de mistress Micawber ont

puissamment contribué à ce résultat. Le gant dont mistress

Micawber vous avait parlé naguère a été jeté à la société sous la

forme d'une annonce, et notre ami Heep l'a relevé, de là une

reconnaissance mutuelle. Je veux parler avec tout le respect

possible de mon ami Heep, qui est un homme d'une finesse

remarquable. Mon ami Heep, continua M. Micawber, n'a pas fixé le

salaire régulier à une somme très-considérable, mais il m'a rendu

de grands services pour me délivrer des embarras pécuniaires qui

pesaient sur moi, comptant d'avance sur mes services, et il a

raison: je mets mon honneur à lui rendre des services sérieux.

L'intelligence et l'adresse que je puis posséder, dit M. Micawber

d'un air de modestie orgueilleuse et de son ancien ton d'élégance,

seront consacrées tout entières au service de mon ami Heep. J'ai

déjà quelque connaissance du droit, comme ayant eu à soutenir pour

mon compte plusieurs procès civils, et je vais m'occuper

immédiatement d'étudier les commentaires de l'un des plus éminents

et des plus remarquables juristes anglais; il est inutile, je

crois, d'ajouter que je parle de M. le juge de paix Blackstone.»

Ces observations furent souvent interrompues par des

représentations de mistress Micawber à maître Micawber, son fils,

sur ce qu'il était assis sur ses talons, ou qu'il tenait sa tête à

deux mains comme s'il avait peur de la perdre, ou bien qu'il

donnait des coups de pieds à Traddles sous la table; d'autres fois

il posait ses pieds l'un sur l'autre, ou étendait ses jambes à des

distances contre nature; ou bien il se couchait de côté sur la

table, trempant ses cheveux dans les verres; enfin il manifestait

l'agitation qui régnait dans tous ses membres par une foule de

mouvements incompatibles avec les intérêts généraux de la société,

prenant d'ailleurs en mauvaise part les remarques que sa mère lui

faisait à ce propos. Pendant tout ce temps, j'étais à me demander

ce que signifiait la révélation de M. Micawber, dont je n'étais

pas encore bien remis jusqu'à ce qu'enfin mistress Micawber reprit

le fil de son discours et réclama toute mon attention.

«Ce que je demande à M. Micawber d'éviter surtout, dit-elle, c'est

en se sacrifiant à cette branche secondaire du droit, de

s'interdire les moyens de s'élever un jour jusqu'au faite. Je suis

convaincue que M. Micawber, en se livrant à une profession qui

donnera libre carrière à la fertilité de ses ressources et à sa

facilité d'élocution, ne peut manquer de se distinguer. Voyons,

monsieur Traddles, s'il s'agissait, par exemple, de devenir un

jour juge ou même chancelier, ajouta-t-elle d'un air profond, ne

se placerait-on pas en dehors de ces postes importants en

commençant par un emploi comme celui que M. Micawber vient

d'accepter?

-- Ma chère, dit M. Micawber tout en regardant aussi Traddles d'un

air interrogateur, nous avons devant nous tout le temps de

réfléchir à ces questions-là.

-- Non, Micawber! répliqua-t-elle. Votre tort, dans la vie, est

toujours de ne pas regarder assez loin devant vous. Vous êtes

obligé, ne fût-ce que par sentiment de justice envers votre

famille, si ce n'est envers vous-même, d'embrasser d'un regard les

points les plus éloignés de l'horizon auxquels peuvent vous porter

vos facultés.»

M. Micawber toussa et but son punch de l'air le plus satisfait en

regardant toujours Traddles, comme s'il attendait son opinion.

«Voyez-vous, la vraie situation, mistress Micawber, dit Traddles

en lui dévoilant doucement la vérité, je veux dire le fait dans

toute sa nudité la plus prosaïque...

-- Précisément, mon cher monsieur Traddles, dit mistress Micawber,

je désire être aussi prosaïque et aussi littéraire que possible

dans une affaire de cette importance.

-- C'est que, dit Traddles, cette branche de la carrière, quand

même M. Micawber serait avoué dans toutes les règles...

-- Précisément, repartit mistress Micawber... Wilkins, vous

louchez, et après cela vous ne pourrez plus regarder droit.

-- Cette partie de la carrière n'a rien à faire avec la

magistrature. Les avocats seuls peuvent prétendre à ces postes

importants, et M. Micawber ne peut pas être avocat sans avoir fait

cinq ans d'études dans l'une des écoles de droit.

-- Vous ai-je bien compris? dit mistress Micawber de son air le

plus capable et le plus affable. Vous dites, mon cher monsieur

Traddles, qu'à l'expiration de ce terme, M. Micawber pourrait

alors occuper la situation de juge ou de chancelier?

-- À la rigueur, il le _pourrait_, repartit Traddles en appuyant

sur le dernier mot.

-- Merci, dit mistress Micawber, c'est tout ce que je voulais

savoir. Si telle est la situation, et si M. Micawber ne renonce à

aucun privilège en se chargeant de semblables devoirs, mes

inquiétudes cessent. Vous me direz que je parle là comme une

femme, dit mistress Micawber, mais j'ai toujours cru que

M. Micawber possédait ce que papa appelait l'esprit judiciaire, et

j'espère qu'il entre maintenant dans une carrière où ses facultés

pourront se développer et l'élever à un poste important.»

Je ne doute pas que M. Micawber ne se vit déjà, avec les yeux de

son esprit judiciaire, assis sur le sac de laine. Il passa la main

d'un air de complaisance sur sa tête chauve, et dit avec une

résignation orgueilleuse:

«N'anticipons pas sur les décrets de la fortune, ma chère. Si je

suis destiné à porter perruque, je suis prêt, extérieurement du

moins, ajouta-t-il en faisant allusion à sa calvitie, à recevoir

cette distinction. Je ne regrette pas mes cheveux, et qui sait si

je ne les ai pas perdus dans un but déterminé. Mon intention, mon

cher Copperfield, est d'élever mon fils pour l'Église; j'avoue que

c'est surtout pour lui que je serais bien aise d'arriver aux

grandeurs.

-- Pour l'Église? demandai-je machinalement, car je ne pensais

toujours qu'à Uriah Heep.

-- Oui, dit M. Micawber. Il a une belle voix de tête, et il

commencera dans les choeurs. Notre résidence à Canterbury et les

relations que nous y possédons déjà, nous permettront sans doute

de profiter des vacances qui pourront se présenter parmi les

chanteurs de la cathédrale.»

En regardant de nouveau maître Micawber, je trouvai qu'il avait

une certaine expression de figure qui semblait plutôt indiquer que

sa voix partait de derrière ses sourcils, ce qui me fut bientôt

démontré quand je lui entendis chanter (on lui avait donné le

choix, de chanter ou d'aller se coucher) _le Pivert au bec

perçant_. Après de nombreux compliments sur l'exécution de ce

morceau, on retomba dans la conversation générale, et comme

j'étais trop préoccupé de mes intentions désespérées pour taire le

changement survenu dans ma situation, je racontai le tout à M. et

mistress Micawber. Je ne puis dire combien ils furent enchantés

tous les deux d'apprendre les embarras de ma tante, et comme cela

redoubla leur cordialité et l'aisance de leurs manières.

Quand nous fûmes presque arrivés au fond du pot à l'eau, je

m'adressai à Traddles et je lui rappelai que nous ne pouvions nous

séparer sans souhaiter à nos amis une bonne santé et beaucoup de

bonheur et de succès dans leur nouvelle carrière. Je priai

M. Micawber de remplir les verres, et je portai leur santé avec

toutes les formes requises: je serrai la main de M. Micawber à

travers la table, et j'embrassai mistress Micawber en

commémoration de cette grande occasion. Traddles m'imita pour le

premier point, mais ne se crut pas assez intime dans la maison

pour me suivre plus loin.

«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber en se levant, les pouces

dans les poches de son gilet, compagnon de ma jeunesse, si cette

expression m'est permise, et vous, mon estimable ami Traddles, si

je puis vous appeler ainsi, permettez-moi, au nom de mistress

Micawber, au mien et au nom de notre progéniture, de vous

remercier de vos bons souhaits dans les termes les plus chaleureux

et les plus spontanés. On peut s'attendre à ce qu'à la veille

d'une émigration qui ouvre devant nous une existence toute

nouvelle (M. Micawber parlait toujours comme s'il allait s'établir

à deux cents lieues de Londres), je tienne à adresser quelques

mots d'adieu à deux amis comme ceux que je vois devant moi. Mais

j'ai dit là-dessus tout ce que j'avais à dire. Quelque situation

dans la société que je puisse atteindre en suivant la profession

savante dont je vais devenir un membre indigne, j'essayerai de ne

point démériter et de faire honneur à mistress Micawber. Sous le

poids d'embarras pécuniaires temporaires, qui venaient

d'engagements contractés dans l'intention d'y répondre

immédiatement, mais dont je n'ai pu me libérer par suite de

circonstances diverses, je me suis vu dans la nécessité de revêtir

un costume qui répugne à mes instincts naturels, je veux dire des

lunettes, et de prendre possession d'un surnom sur lequel je ne

pouvais établir aucune prétention légitime. Tout ce que j'ai à

dire sur ce point, c'est que le nuage a disparu du sombre horizon,

et que le Dieu du jour règne de nouveau sur le sommet des

montagnes. Lundi, à quatre heures, à l'arrivée de la diligence à

Canterbury, mon pied foulera ses bruyères natales, et mon nom

sera... Micawber!»

M. Micawber reprit son siège après ces observations et but de

suite deux verres de punch de l'air le plus grave; puis il ajouta

d'un ton solennel:

«Il me reste encore quelque chose à faire avant de nous séparer,

il me reste un acte de justice à accomplir. Mon ami, M. Thomas

Traddles, a, dans deux occasions différentes, apposé sa signature,

si je puis employer cette expression vulgaire, à des billets

négociés pour mon usage. Dans la première occasion, M. Thomas

Traddles a été... je dois dire qu'il a été pris au trébuchet.

L'échéance du second billet n'est pas encore arrivée. Le premier

effet montait (ici M. Micawber examina soigneusement des papiers),

montait, je crois, à vingt-trois livres sterling, quatre

shillings, neuf pence et demi; le second, d'après mes notes sur

cet article, était de dix-huit livres, six shillings, deux pence.

Ces deux sommes font ensemble un total de quarante une livres, dix

shillings, onze pence et demi, si mes calculs sont exacts. Mon ami

Copperfield veut-il me faire le plaisir de vérifier l'addition?»

Je le fis et je trouvai le compte exact.

«Ce serait un fardeau insupportable pour moi, dit M. Micawber, que

de quitter cette métropole et mon ami M. Thomas Traddles, sans

m'acquitter de la partie pécuniaire de mes obligations envers lui.

J'ai donc préparé, et je tiens, en ce moment, à la main un

document qui répondra à mes désirs sur ce point. Je demande à mon

ami M. Thomas Traddles la permission de lui remettre mon billet

pour la somme de quarante une livres, dix shillings onze pence et

demi, et, cela fait, je rentre avec bonheur en possession de toute

ma dignité morale, car je sens que je puis marcher la tête levée

devant les hommes mes semblables!»

Après avoir débité cette préface avec une vive émotion,

M. Micawber remit son billet entre les mains de Traddles, et

l'assura de ses bons souhaits pour toutes les circonstances de sa

vie. Je suis persuadé que non-seulement cette transaction faisait

à M. Micawber le même effet que s'il avait payé l'argent, mais que

Traddles lui-même ne se rendit bien compte de la différence que

lorsqu'il eut eu le temps d'y penser.

Fortifié par cet acte de vertu, M. Micawber marchait la tête si

haute devant les hommes ses semblables que sa poitrine semblait

s'être élargie de moitié quand il nous éclaira pour descendre

l'escalier. Nous nous séparâmes très-cordialement, et quand j'eus

accompagné Traddles jusqu'à sa porte, en retournant tout seul chez

moi, entre autres pensées étranges et contradictoires qui me

vinrent à l'esprit, je me dis que probablement c'était à quelque

souvenir de compassion pour mon enfance abandonnée que je devais

que M. Micawber, avec toute ses excentricités, ne m'eût jamais

demandé d'argent. Je n'aurais certainement pas eu assez de courage

moral pour lui en refuser, et je ne doute pas, soit dit à sa

louange, qu'il le sût aussi bien que moi.

David Copperfield - Tome II · 第 13 / 53 题