sobriquet de «grand tondeur», raconte encore William Blades[636], était
dans sa vie privée un homme estimable; mais il se livrait avec amour au
vice de réduire les marges des livres que l'on lui confiait à relier. Il
est allé si loin dans cette rage de rogner, qu'il n'a pas épargné un bel
exemplaire des _Chroniques de Froissart_ sur vélin, dans lequel se
trouve un autographe du bien connu bibliophile de Thou, qu'il a taillé
sans pitié ni merci[637].»
*
* *
Des emprunteurs, nous ne dirons rien ici; nous nous sommes naguère
suffisamment occupé d'eux[638], et avons amplement montré leur
sans-gêne, leurs dégâts, et combien il est prudent de se garer de ces
indiscrets et malfaisants personnages.
Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de leur nez de ces larges
gouttelettes chatoyantes et ambrées; les fumeurs, avec leurs débris
d'allumettes mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs
cendres de cigares, leurs bouts de cigarettes en feu, sont encore, pour
les livres, des causes de dangers continuels.
Les botanistes qui font de leurs volumes une succursale de leurs
herbiers et se servent de leurs in-folio et in-4, comme le bonhomme
Chrysale employait son gros Plutarque à mettre ses rabats, pour classer,
presser et aplatir des tulipes, des iris ou des jonquilles; le
jouvenceau qui enferme pieusement dans quelque luxueux paroissien ou
dans un élégant recueil de vers l'humble violette ou l'éclatante et
chère pensée, don d'une main mignonne, à jamais adorée: encore des
ennemis du livre!
Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un solide parchemin pour
couvrir leurs pots de beurre ou de confitures, ne trouvent rien de mieux
que d'«utiliser» de la sorte les vieux «bouquins» et toutes les vilaines
«paperasses» relégués au grenier[639]. Et ces généreuses mamans, qui,
pour occuper et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour
avoir la paix surtout, leur donnent «des images à colorier»,--d'antiques
volumes à gravures sur bois et à somptueux frontispices: «On est
tranquille au moins pendant ce temps-là! On respire! Ils ne font pas de
bruit, ces bons chéris! Ils s'amusent bien gentiment[640]!»
D'une façon générale d'ailleurs, les femmes, force est bien de le
constater, sont considérées par nombre de bibliophiles, et certains
d'entre eux sont des plus autorisés, comme d'invétérées et irréductibles
«ennemies des livres».
Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent d'elles.
Richard de Bury d'abord, l'auteur du _Philobiblion_, qu'on peut regarder
comme le plus ancien bibliographe et le père de la bibliophilie:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque de
Durham et grand chancelier d'Angleterre qualifie le beau sexe, et ce
sont les livres qui, par une audacieuse et irrévérente prosopopée, sont
censés parler de la sorte), à peine cette bête, toujours nuisible à nos
études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes
cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front
plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les
discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans
utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout
service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait
avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de
soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures,
de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait
le fond de notre cœur; si elle assistait à nos conseils secrets; si elle
lisait les ouvrages de Théophraste ou de Valère Maxime, et si elle
entendait seulement la lecture du XXVe chapitre de
_l'Ecclésiastique_[641].»
«Les femmes bibliophiles!... s'écrie de son côté M. Octave Uzanne. Je ne
sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre
milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui
flaire davantage le divorce! La femme et la _bibliofolie_ vivent aux
antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les
filles d'Ève vous déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune
sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion
d'épidémie ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a
en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira
toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si
éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se
dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à
conquérir[642].»
M. Paul Eudel remarque aussi que «la collection (des livres
particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères
compagnes».--«C'est autant de moins, disent-elles, pour la toilette et
le train de la maison[643].»
M. B.-H. Gausseron déclare de même[644] que «les livres, jusque dans la
maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La
femme, l'ennemie-née du bibliophile.»
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une
délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas,
écrit M. Porel[645]. Pour les ouvrages du XVIIIe siècle, qu'elles
veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été
depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»
Et le maître bibliophile Jacob atteste à son tour que «les femmes
n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles
seules, l'enfer des bibliophiles:
Amours de femme et de bouquin
Ne se chantent pas au même lutrin[646].»
Les épingles à cheveux sont, au dire de maints bibliographes, le
coupe-papier habituel de la femme; à moins qu'elle ne préfère se servir,
pour le même office, de son index ou du bout de son pouce, ce qui, d'une
façon comme de l'autre, taille les bords du livre en dents de scie.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous
tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes; défiez-vous,
pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité
si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la
broderie et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants.
Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut
confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le
plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous
voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne
marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout
jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable
bibliophile[647].»
La mode des papillotes est, je crois, un peu passée; mais, alors qu'elle
florissait, les livres en voyaient de belles et en essuyaient de
cruelles avec ces dames!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire
des papillotes, écrit Alkan aîné[648]. Les femmes surtout sont les
bourreaux des livres. (Il y a bien _quelques_ exceptions.)»
Oui, certes, il y en a, et de plus en plus[649]; mais continuons notre
citation:
«Nous lisons dans un petit volume, supérieurement imprimé par Pitrat
aîné, à Lyon, 1879, petit in-8, papier teinté, encadrements rouges,
ayant pour titre _les Ennemis des livres_, par un bibliophile[650], ce
qui suit:
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la
recherche duquel il était depuis longtemps; il eut l'imprudence de le
laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son
acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de
travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre, pour en faire des
papillotes aux boucles de ses cheveux[651].»
*
* *
De même que, pour couper les feuillets d'un livre broché, vous commencez
toujours et forcément chaque section par la droite de ce livre et faites
avancer votre couteau vers la gauche, commencez toujours par
l'_extrémité droite_, c'est-à-dire par les dernières pages du livre que
vous vous proposez de couper, et continuez de même sorte l'opération
jusqu'à l'_extrémité gauche_, je veux dire jusqu'aux premières pages, au
début du livre. Supposons un in-18, fabriqué dans les conditions de
pliage et de couture ordinaires. Mettez ce volume à plat sur une table,
tenez-le bien ouvert, et insinuez votre couteau d'abord entre les deux
pages qui forment le milieu du dernier cahier. Appuyez fortement la main
gauche sur le volume, afin de le maintenir dans une position
parfaitement horizontale[652], et manœuvrez votre coupe-papier en le
faisant avancer avec précaution au delà du pli de la couture médiane et
jusqu'au sommet de l'autre tranche, de façon à couper la tête de la
feuille dans toute sa longueur et d'une même suite de mouvements. Vous
coupez ensuite les tranches latérales de ce cahier, et vous passez au
suivant, à l'avant-dernier, sur lequel vous procédez de même, et ainsi
de suite, toujours en remontant, jusqu'au premier cahier, à la feuille
de titre du livre.
C'est pour effectuer avec plus de facilité et d'un même coup la section
du papier dans toute la longueur de la tête de chaque feuille, que nous
conseillons de commencer l'opération par la fin du livre: il s'ouvre
mieux ainsi, comme il est aisé de s'en convaincre, et prend mieux la
position absolument horizontale, indispensable pour glisser le
coupe-papier d'un bout à l'autre de la tête.
En coupant de la sorte la tête du livre dans toute sa longueur et en une
fois, sans vous arrêter au pli de la couture,--autant que la chose est
possible et que le coupe-papier n'éprouve pas trop de résistance en
franchissant ce pli,--vous avez l'avantage non seulement de procéder
plus rapidement, mais encore et surtout de ne pas laisser dans ce pli,
au fond de la tête du volume, des parties non atteintes par le
coupe-papier, et qui ne manqueraient pas de se déchirer ensuite,
lorsqu'on ouvrirait le livre.
Le couteau à papier doit avoir peu d'épaisseur, afin de ne pas faire
éclater les bords des pages et de laisser le moins de traces possible de
son passage: qu'il soit en ivoire ou en os, en ébène ou en buis, peu
importe; ce qui est absolument nécessaire, c'est que ses deux tranchants
n'aient aucune coche et soient scrupuleusement lisses, et qu'il ne se
termine pas en pointe aiguë, mais très émoussée, bien arrondie, de façon
à ne pas trouer les feuillets entre lesquels on l'introduit. Il est des
couteaux à papier qui ont des proportions démesurées, une largeur de
lame de cinq à six centimètres, voire plus: il n'en résulte
qu'incommodités et inconvénients, et il y a tout avantage à ce que cette
largeur n'excède pas deux centimètres et demi à trois centimètres. Le
plioir dont se servent les brocheuses est peut-être, à condition d'être
aminci un tantinet pour la raison que nous venons de dire, le meilleur
des couteaux à papier.
Défiez-vous des couteaux en bois tendre, recommande l'auteur de
l'excellente étude du _Magasin pittoresque_[653] sur _les Ennemis des
livres_, à laquelle nous nous référons volontiers: «l'usage journalier
les couvre bientôt de coches malencontreuses, et le papier en est
blessé; un coup précipité les fait parfois voler en éclats, au grand
dommage du livre dont ils devaient régulariser les feuillets. On fait
nombre de charmants outils de ce genre dans certaines villes d'eaux, et
principalement à Spa; de fines peintures les ornent et d'ingénieux
emblèmes leur donnent une sorte de valeur artistique; les lecteurs
avisés, et qui ne vivent pas uniquement de gracieux souvenirs, leur
préféreront toujours les coupe-papier un peu rustiques dont nos pères
aimaient à se servir. Le bois dont on use pour leur emploi éphémère
n'est ni homogène ni résistant; ils sont d'ailleurs revêtus d'un vernis
que mille causes peuvent altérer, et qui, à la longue, disparaît en
passant d'une façon rapide entre les feuillets qu'on veut séparer. Les
coupe-papier de santal qu'on nous expédie de l'Inde sont d'un aspect
charmant avec leurs rosaces en mosaïque, où le métal blanc s'unit à
l'ébène et à l'ivoire; mais le bois parfumé qui leur sert de base ne
dure pas longtemps au contact d'un papier trop ferme: ces couteaux de
nabab sont des couteaux de luxe, propres tout au plus à orner un bureau.
«Défiez-vous surtout, lecteurs pacifiques, de ces espèces de cimeterres
aux manches plus ou moins historiés, à la pointe aiguë et recourbée, qui
font le brillant ornement des magasins de papeterie, et qu'on donne
presque toujours en cadeau, lorsqu'on prétend offrir un souvenir aimable
à un professeur ou bien à un lettré, et qui simulent parfaitement une
arme orientale. Laissez ces splendeurs décevantes à quelques
bureaucrates en relation avec l'armée. Ces coupe-papier métalliques sont
d'un usage détestable, et percent souvent sans miséricorde les feuillets
qu'ils ont dû séparer. D'ordinaire leur tranchant est par trop affilé,
et la lame agit d'une façon irrégulière en mordant sur la marge, comme
cela a lieu avec les simples couteaux ou avec les canifs, dont un
soigneux bibliophile n'emploiera jamais le secours[654]. N'avez-vous
point remarqué sur ces belles marges dont nous parlons ici des
déchirures aiguës déshonorant un livre? C'est presque toujours la preuve
du crime secret accompli par le coupe-papier cimeterre, et il ne se
révèle, hélas! bien souvent qu'après de nombreuses années, alors que
l'on croyait posséder un livre vierge de tous les outrages qu'on peut
redouter d'un distrait ou simplement d'un maladroit.
«Pour être juste maintenant à l'égard des fabricants de coupe-papier, il
faut mettre sous les yeux du lecteur réfléchi les causes nombreuses de
détérioration ou même de destruction à peu près complète qui s'attachent
aux utiles auxiliaires de la science bibliographique, qu'on nous vend
journellement à des prix si modérés. Rappelez-vous (et tout habitué des
grands centres littéraires en a pu faire la remarque) qu'on rencontre
très peu de coupe-papier dont le manche ou le tranchant n'ait reçu
quelque injure notable. Les uns, mutilés jusqu'à la lame, peuvent être à
peine saisis par deux doigts; les autres périssent par le bout opposé,
et déchirent au lieu de couper; il y en a un grand nombre qu'un canif
pernicieux a tailladés d'une façon désolante, et qui n'offrent plus que
l'aspect d'une scie; d'autres encore, tombés entre les mains d'un
ciseleur émérite, sont finement ornementés sur la partie plane de leur
tranchant, et Dieu sait s'ils sont propres en cet état à l'usage auquel
on les destine! Les moins maltraités, il faut l'avouer, sont ceux qu'une
plume inattentive a couverts de caricatures parfois bien enfantines, ou
de paysages trop primitifs pour qu'un ami de l'ordre ne s'efforce pas de
les effacer. Qu'arrive-t-il, hélas! quand une nécessité pressante force
un lecteur soigneux à faire usage d'un pareil instrument? Des déchirures
involontaires se produisent immanquablement sur les marges qu'on a tenté
de séparer; de fâcheuses maculatures se manifestent si le papier est
encore humide. Pour expliquer ces cas désolants, fruits de l'étourderie
ou de l'inattention, il suffit de se rappeler qu'un coupe-papier simple
ou surchargé d'ornements superflus devient presque toujours, entre
certaines mains désœuvrées, une sorte de jouet, ou, si on le préfère, un
objet servant de contenance et propre tout au moins à accentuer la
pensée. Les réflexions lentes ou les mouvements désordonnés lui sont
également fatals; on le taillade ou bien on le brise, et ceux qui l'ont
mis en ce triste état n'ont pas songé un seul moment qu'un livre mal
coupé est presque toujours un livre perdu.»
Ainsi que chacun a pu s'en convaincre, un couteau de bois n'a pas de
prise, ou n'a qu'une prise très difficile, sur le papier du Japon. En
forçant avec un de ces couteaux à tranchant mousse, on risquerait même,
soit de rompre l'instrument, soit de déchirer le papier, plutôt que de
le couper. Force est donc d'employer ici un coupe-papier _coupant_,
c'est-à-dire un couteau de métal ou un canif, qu'on manœuvre, bien
entendu, avec la plus extrême prudence, pour qu'il ne glisse pas à faux,
ne dévie pas de sa route et n'entame pas les marges.
*
* *
La meilleure manière de retirer un volume d'un rayon de bibliothèque,
c'est de prendre ce volume par le dos; mais, pour cela, il est
nécessaire que les livres rangés sur ce rayon ne soient pas trop serrés
et qu'on puisse, en les poussant légèrement, glisser les doigts entre
eux.
Beaucoup de bouquinistes et d'étalagistes ont l'habitude de tasser et
presser leurs livres tant qu'ils peuvent dans leurs boîtes ou sur leurs
tablettes; ils trouvent à cela deux avantages: d'abord d'y faire tenir
un plus grand nombre de volumes, puis d'empêcher la poussière de
pénétrer à l'intérieur de ces volumes ou d'en ternir les plats.
Malheureusement, ces deux avantages sont surpassés et de beaucoup par
l'inconvénient qui résulte de ce système, la difficulté de retirer les
volumes: brochés, on risque de déchirer les couvertures; reliés,
d'abîmer la coiffe. Dans le cas particulier, cet indestructible et
insupportable tassement présente un autre danger: c'est de faire
déguerpir le client, qui aime à feuilleter et examiner avant d'acheter,
et ne tient nullement à se casser les ongles en essayant d'extirper de
leur geôle ces infortunés prisonniers.
Si les livres rangés sur un rayon sont trop serrés pour que vous
puissiez les saisir par le dos, c'est forcément par leur partie
supérieure qu'il faut les prendre, c'est en appuyant le doigt sur la
tête ou le sommet de la gouttière,--mais non en tirant sur la coiffe,
comme on est toujours tenté de le faire,--que vous réussirez à vous en
emparer sans dommage et avec le moins de peine possible.
*
* *
Vous êtes parvenu à le prendre, ce livre, et vous vous apprêtez à
l'ouvrir et à le lire, comment le tiendrez-vous? comment le manier?
S'il est de petit format, rien ne vous empêche de le tenir à la main, et
c'est par la partie inférieure du dos que vous le soutiendrez en le
maintenant ouvert.
S'il est de grand format et trop lourd pour être ainsi supporté, il faut
vous résoudre à le poser sur une table, devant laquelle vous vous
assoirez: dans ce cas, si, lorsqu'il est ouvert, les feuillets ont
tendance à se relever, votre main doit suffire à les maintenir baissés.
Si vous désirez ne pas immobiliser vos doigts, si vous avez besoin, par
exemple, d'écrire, de copier des extraits de ce livre, servez-vous, pour
le tenir ouvert, soit d'un presse-papier suffisamment lourd, que vous
poserez dessus, soit d'une de ces petites pinces à ressort, faites en
bois ou en métal, comme certains négociants en emploient pour garder en
ordre leurs notes ou factures. N'allez pas, en tout cas, appuyer vos
coudes sur les pages, l'un d'un côté du livre, l'autre de l'autre côté:
vous risqueriez d'abord de froisser ou de déchirer ces pages; vous
fatigueriez la reliure, en outre, et pourriez l'endommager.
«Si l'on convient, dit très sensément et gracieusement Jean Darche[655],
qu'un bon livre est un ami, un maître avec lequel on converse, quelle
irrévérence n'est-ce pas de le traiter si mal! Oserait-on agir de la
sorte envers un ami vivant? Tout livre, dès qu'il est bon, dès qu'il est
admis à notre intimité, a un droit acquis par là même à notre estime, à
notre affection et à notre respect.»
Le respect des livres, écoutez en quels termes naïfs, mais pleins
d'émotion, de persuasion et d'éloquence, l'auteur du _Philobiblion_ le
recommande aux étudiants de son siècle et à tous les lecteurs:
«Non seulement nous remplissons un devoir envers Dieu en préparant de
nouveaux volumes, mais nous obéissons à l'obligation d'une sainte piété
si nous les manions délicatement, ou si, en les remettant à leurs places
réservées, nous les maintenons dans une conservation parfaite, de façon
qu'ils se réjouissent de leur pureté, tant qu'ils sont entre nos mains,
et qu'ils reposent à l'abri de toute crainte, lorsqu'ils sont placés
dans leurs demeures. Certainement, après les saints vêtements et les
calices consacrés au corps de Notre-Seigneur, ce sont les livres sacrés
qui sont dignes d'être touchés le plus honnêtement par les clercs, car
ils leur font injure toutes les fois qu'ils osent les prendre avec des
mains sales. Aussi nous pensons qu'il est avantageux d'entretenir les
étudiants sur les diverses négligences, qu'ils pourraient toujours
facilement éviter, et qui nuisent considérablement aux livres. D'abord
qu'ils mettent une sage mesure, en ouvrant ou en fermant les livres,
afin que, la lecture terminée, ils ne les rompent pas par une
précipitation inconsidérée, et qu'ils ne les quittent point avant de
remettre le fermoir qui leur est dû. Car il convient de conserver avec
plus de soin un livre qu'un soulier.
«Il existe, en effet, une gent écolière fort mal élevée, en général, et
qui, si elle n'était pas retenue par les règlements des supérieurs,
deviendrait bientôt fière de sa sotte ignorance. Ils agissent avec
effronterie, sont gonflés d'orgueil, et, quoiqu'ils soient
inexpérimentés en tout, ils jugent de tout avec aplomb.
«Vous verrez peut-être un jeune écervelé, flânant nonchalamment à
l'étude, et, tandis qu'il est transi par le froid de l'hiver, et que,
comprimé par la gelée, son nez humide dégoutte, ne pas daigner s'essuyer
avec son mouchoir avant d'avoir humecté de sa morve honteuse le livre
qui est au-dessous de lui. Plût aux dieux qu'à la place de ce manuscrit
on lui eût donné un tablier de savetier! Il a un ongle de géant, parfumé
d'une odeur puante, avec lequel il marque l'endroit d'un plaisant
passage. Il distribue, à différentes places, une quantité innombrable de
fétus avec les bouts en vue, de manière à ce que la paille lui rappelle
ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces fétus de paille, que le ventre du
livre ne digère pas et que personne ne retire, font sortir d'abord le
livre de ses joints habituels, et ensuite, laissés avec insouciance dans
l'oubli, finissent par se pourrir. Il n'est pas honteux de manger du
fruit ou du fromage sur son livre ouvert et de promener mollement son
verre tantôt sur une page tantôt sur une autre, et, comme il n'a pas son
aumônière à la main, il y laisse les restes de ses morceaux. Il ne
cesse, dans son bavardage continuel, d'aboyer contre ses camarades, et,
tandis qu'il leur débite une foule de raisons vides de tout sens
philosophique, il arrose de sa salive son livre ouvert sur ses genoux.
Quoi de plus! Aussitôt il appuie ses coudes sur le volume, et, par une
courte étude, attire un long sommeil; enfin, pour réparer les plis qu'il
vient de faire, il roule les marges des feuillets, au grand préjudice du
livre.
«Mais la pluie cesse et déjà les fleurs apparaissent sur la terre; alors
notre écolier, qui néglige beaucoup plus les livres qu'il ne les
regarde, remplit son volume de violettes, de primevères, de roses et de
feuilles; alors il se servira de ses mains moites et humides de sueur
pour tourner les feuillets; alors il touchera de ses gants sales le
blanc parchemin, et parcourra les lignes de chaque page avec son index
recouvert d'un vieux cuir; alors, en sentant le dard d'une puce qui le
mord, il jettera au loin le livre sacré, qui reste ouvert pendant un
mois, et est ainsi tellement rempli de poussière qu'il n'obéit plus aux
efforts de celui qui veut le fermer.
«Il y a aussi des jeunes gens impudents auxquels on devrait défendre
spécialement de toucher aux livres, et qui, lorsqu'ils ont appris à
faire des lettres ornées, commencent vite à devenir les glossateurs des
magnifiques volumes que l'on veut bien leur communiquer; et, où se
voyait autrefois une grande marge autour du texte, on aperçoit un
monstrueux alphabet ou toute autre frivolité qui se présente à leur
imagination et que leur pinceau cynique a la hardiesse de reproduire. Là
un latiniste, là un sophiste, ici quelques scribes ignorants font montre
de l'aptitude de leurs plumes, et c'est ainsi que nous voyons très
fréquemment les plus beaux manuscrits perdre de leur valeur et de leur
utilité.