«De Rome, relieur célèbre du XVIIIe siècle, à qui Dibdin a donné le

sobriquet de «grand tondeur», raconte encore William Blades[636], était

dans sa vie privée un homme estimable; mais il se livrait avec amour au

vice de réduire les marges des livres que l'on lui confiait à relier. Il

est allé si loin dans cette rage de rogner, qu'il n'a pas épargné un bel

exemplaire des _Chroniques de Froissart_ sur vélin, dans lequel se

trouve un autographe du bien connu bibliophile de Thou, qu'il a taillé

sans pitié ni merci[637].»

*

* *

Des emprunteurs, nous ne dirons rien ici; nous nous sommes naguère

suffisamment occupé d'eux[638], et avons amplement montré leur

sans-gêne, leurs dégâts, et combien il est prudent de se garer de ces

indiscrets et malfaisants personnages.

Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de leur nez de ces larges

gouttelettes chatoyantes et ambrées; les fumeurs, avec leurs débris

d'allumettes mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs

cendres de cigares, leurs bouts de cigarettes en feu, sont encore, pour

les livres, des causes de dangers continuels.

Les botanistes qui font de leurs volumes une succursale de leurs

herbiers et se servent de leurs in-folio et in-4, comme le bonhomme

Chrysale employait son gros Plutarque à mettre ses rabats, pour classer,

presser et aplatir des tulipes, des iris ou des jonquilles; le

jouvenceau qui enferme pieusement dans quelque luxueux paroissien ou

dans un élégant recueil de vers l'humble violette ou l'éclatante et

chère pensée, don d'une main mignonne, à jamais adorée: encore des

ennemis du livre!

Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un solide parchemin pour

couvrir leurs pots de beurre ou de confitures, ne trouvent rien de mieux

que d'«utiliser» de la sorte les vieux «bouquins» et toutes les vilaines

«paperasses» relégués au grenier[639]. Et ces généreuses mamans, qui,

pour occuper et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour

avoir la paix surtout, leur donnent «des images à colorier»,--d'antiques

volumes à gravures sur bois et à somptueux frontispices: «On est

tranquille au moins pendant ce temps-là! On respire! Ils ne font pas de

bruit, ces bons chéris! Ils s'amusent bien gentiment[640]!»

D'une façon générale d'ailleurs, les femmes, force est bien de le

constater, sont considérées par nombre de bibliophiles, et certains

d'entre eux sont des plus autorisés, comme d'invétérées et irréductibles

«ennemies des livres».

Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent d'elles.

Richard de Bury d'abord, l'auteur du _Philobiblion_, qu'on peut regarder

comme le plus ancien bibliographe et le père de la bibliophilie:

«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque de

Durham et grand chancelier d'Angleterre qualifie le beau sexe, et ce

sont les livres qui, par une audacieuse et irrévérente prosopopée, sont

censés parler de la sorte), à peine cette bête, toujours nuisible à nos

études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes

cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front

plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les

discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans

utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout

service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait

avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de

soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures,

de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait

le fond de notre cœur; si elle assistait à nos conseils secrets; si elle

lisait les ouvrages de Théophraste ou de Valère Maxime, et si elle

entendait seulement la lecture du XXVe chapitre de

_l'Ecclésiastique_[641].»

«Les femmes bibliophiles!... s'écrie de son côté M. Octave Uzanne. Je ne

sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre

milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui

flaire davantage le divorce! La femme et la _bibliofolie_ vivent aux

antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les

filles d'Ève vous déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune

sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion

d'épidémie ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a

en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira

toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si

éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se

dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à

conquérir[642].»

M. Paul Eudel remarque aussi que «la collection (des livres

particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères

compagnes».--«C'est autant de moins, disent-elles, pour la toilette et

le train de la maison[643].»

M. B.-H. Gausseron déclare de même[644] que «les livres, jusque dans la

maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La

femme, l'ennemie-née du bibliophile.»

«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une

délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas,

écrit M. Porel[645]. Pour les ouvrages du XVIIIe siècle, qu'elles

veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été

depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»

Et le maître bibliophile Jacob atteste à son tour que «les femmes

n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles

seules, l'enfer des bibliophiles:

Amours de femme et de bouquin

Ne se chantent pas au même lutrin[646].»

Les épingles à cheveux sont, au dire de maints bibliographes, le

coupe-papier habituel de la femme; à moins qu'elle ne préfère se servir,

pour le même office, de son index ou du bout de son pouce, ce qui, d'une

façon comme de l'autre, taille les bords du livre en dents de scie.

«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous

tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes; défiez-vous,

pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité

si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la

broderie et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants.

Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut

confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le

plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous

voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne

marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout

jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable

bibliophile[647].»

La mode des papillotes est, je crois, un peu passée; mais, alors qu'elle

florissait, les livres en voyaient de belles et en essuyaient de

cruelles avec ces dames!

«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire

des papillotes, écrit Alkan aîné[648]. Les femmes surtout sont les

bourreaux des livres. (Il y a bien _quelques_ exceptions.)»

Oui, certes, il y en a, et de plus en plus[649]; mais continuons notre

citation:

«Nous lisons dans un petit volume, supérieurement imprimé par Pitrat

aîné, à Lyon, 1879, petit in-8, papier teinté, encadrements rouges,

ayant pour titre _les Ennemis des livres_, par un bibliophile[650], ce

qui suit:

«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la

recherche duquel il était depuis longtemps; il eut l'imprudence de le

laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son

acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de

travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre, pour en faire des

papillotes aux boucles de ses cheveux[651].»

*

* *

De même que, pour couper les feuillets d'un livre broché, vous commencez

toujours et forcément chaque section par la droite de ce livre et faites

avancer votre couteau vers la gauche, commencez toujours par

l'_extrémité droite_, c'est-à-dire par les dernières pages du livre que

vous vous proposez de couper, et continuez de même sorte l'opération

jusqu'à l'_extrémité gauche_, je veux dire jusqu'aux premières pages, au

début du livre. Supposons un in-18, fabriqué dans les conditions de

pliage et de couture ordinaires. Mettez ce volume à plat sur une table,

tenez-le bien ouvert, et insinuez votre couteau d'abord entre les deux

pages qui forment le milieu du dernier cahier. Appuyez fortement la main

gauche sur le volume, afin de le maintenir dans une position

parfaitement horizontale[652], et manœuvrez votre coupe-papier en le

faisant avancer avec précaution au delà du pli de la couture médiane et

jusqu'au sommet de l'autre tranche, de façon à couper la tête de la

feuille dans toute sa longueur et d'une même suite de mouvements. Vous

coupez ensuite les tranches latérales de ce cahier, et vous passez au

suivant, à l'avant-dernier, sur lequel vous procédez de même, et ainsi

de suite, toujours en remontant, jusqu'au premier cahier, à la feuille

de titre du livre.

C'est pour effectuer avec plus de facilité et d'un même coup la section

du papier dans toute la longueur de la tête de chaque feuille, que nous

conseillons de commencer l'opération par la fin du livre: il s'ouvre

mieux ainsi, comme il est aisé de s'en convaincre, et prend mieux la

position absolument horizontale, indispensable pour glisser le

coupe-papier d'un bout à l'autre de la tête.

En coupant de la sorte la tête du livre dans toute sa longueur et en une

fois, sans vous arrêter au pli de la couture,--autant que la chose est

possible et que le coupe-papier n'éprouve pas trop de résistance en

franchissant ce pli,--vous avez l'avantage non seulement de procéder

plus rapidement, mais encore et surtout de ne pas laisser dans ce pli,

au fond de la tête du volume, des parties non atteintes par le

coupe-papier, et qui ne manqueraient pas de se déchirer ensuite,

lorsqu'on ouvrirait le livre.

Le couteau à papier doit avoir peu d'épaisseur, afin de ne pas faire

éclater les bords des pages et de laisser le moins de traces possible de

son passage: qu'il soit en ivoire ou en os, en ébène ou en buis, peu

importe; ce qui est absolument nécessaire, c'est que ses deux tranchants

n'aient aucune coche et soient scrupuleusement lisses, et qu'il ne se

termine pas en pointe aiguë, mais très émoussée, bien arrondie, de façon

à ne pas trouer les feuillets entre lesquels on l'introduit. Il est des

couteaux à papier qui ont des proportions démesurées, une largeur de

lame de cinq à six centimètres, voire plus: il n'en résulte

qu'incommodités et inconvénients, et il y a tout avantage à ce que cette

largeur n'excède pas deux centimètres et demi à trois centimètres. Le

plioir dont se servent les brocheuses est peut-être, à condition d'être

aminci un tantinet pour la raison que nous venons de dire, le meilleur

des couteaux à papier.

Défiez-vous des couteaux en bois tendre, recommande l'auteur de

l'excellente étude du _Magasin pittoresque_[653] sur _les Ennemis des

livres_, à laquelle nous nous référons volontiers: «l'usage journalier

les couvre bientôt de coches malencontreuses, et le papier en est

blessé; un coup précipité les fait parfois voler en éclats, au grand

dommage du livre dont ils devaient régulariser les feuillets. On fait

nombre de charmants outils de ce genre dans certaines villes d'eaux, et

principalement à Spa; de fines peintures les ornent et d'ingénieux

emblèmes leur donnent une sorte de valeur artistique; les lecteurs

avisés, et qui ne vivent pas uniquement de gracieux souvenirs, leur

préféreront toujours les coupe-papier un peu rustiques dont nos pères

aimaient à se servir. Le bois dont on use pour leur emploi éphémère

n'est ni homogène ni résistant; ils sont d'ailleurs revêtus d'un vernis

que mille causes peuvent altérer, et qui, à la longue, disparaît en

passant d'une façon rapide entre les feuillets qu'on veut séparer. Les

coupe-papier de santal qu'on nous expédie de l'Inde sont d'un aspect

charmant avec leurs rosaces en mosaïque, où le métal blanc s'unit à

l'ébène et à l'ivoire; mais le bois parfumé qui leur sert de base ne

dure pas longtemps au contact d'un papier trop ferme: ces couteaux de

nabab sont des couteaux de luxe, propres tout au plus à orner un bureau.

«Défiez-vous surtout, lecteurs pacifiques, de ces espèces de cimeterres

aux manches plus ou moins historiés, à la pointe aiguë et recourbée, qui

font le brillant ornement des magasins de papeterie, et qu'on donne

presque toujours en cadeau, lorsqu'on prétend offrir un souvenir aimable

à un professeur ou bien à un lettré, et qui simulent parfaitement une

arme orientale. Laissez ces splendeurs décevantes à quelques

bureaucrates en relation avec l'armée. Ces coupe-papier métalliques sont

d'un usage détestable, et percent souvent sans miséricorde les feuillets

qu'ils ont dû séparer. D'ordinaire leur tranchant est par trop affilé,

et la lame agit d'une façon irrégulière en mordant sur la marge, comme

cela a lieu avec les simples couteaux ou avec les canifs, dont un

soigneux bibliophile n'emploiera jamais le secours[654]. N'avez-vous

point remarqué sur ces belles marges dont nous parlons ici des

déchirures aiguës déshonorant un livre? C'est presque toujours la preuve

du crime secret accompli par le coupe-papier cimeterre, et il ne se

révèle, hélas! bien souvent qu'après de nombreuses années, alors que

l'on croyait posséder un livre vierge de tous les outrages qu'on peut

redouter d'un distrait ou simplement d'un maladroit.

«Pour être juste maintenant à l'égard des fabricants de coupe-papier, il

faut mettre sous les yeux du lecteur réfléchi les causes nombreuses de

détérioration ou même de destruction à peu près complète qui s'attachent

aux utiles auxiliaires de la science bibliographique, qu'on nous vend

journellement à des prix si modérés. Rappelez-vous (et tout habitué des

grands centres littéraires en a pu faire la remarque) qu'on rencontre

très peu de coupe-papier dont le manche ou le tranchant n'ait reçu

quelque injure notable. Les uns, mutilés jusqu'à la lame, peuvent être à

peine saisis par deux doigts; les autres périssent par le bout opposé,

et déchirent au lieu de couper; il y en a un grand nombre qu'un canif

pernicieux a tailladés d'une façon désolante, et qui n'offrent plus que

l'aspect d'une scie; d'autres encore, tombés entre les mains d'un

ciseleur émérite, sont finement ornementés sur la partie plane de leur

tranchant, et Dieu sait s'ils sont propres en cet état à l'usage auquel

on les destine! Les moins maltraités, il faut l'avouer, sont ceux qu'une

plume inattentive a couverts de caricatures parfois bien enfantines, ou

de paysages trop primitifs pour qu'un ami de l'ordre ne s'efforce pas de

les effacer. Qu'arrive-t-il, hélas! quand une nécessité pressante force

un lecteur soigneux à faire usage d'un pareil instrument? Des déchirures

involontaires se produisent immanquablement sur les marges qu'on a tenté

de séparer; de fâcheuses maculatures se manifestent si le papier est

encore humide. Pour expliquer ces cas désolants, fruits de l'étourderie

ou de l'inattention, il suffit de se rappeler qu'un coupe-papier simple

ou surchargé d'ornements superflus devient presque toujours, entre

certaines mains désœuvrées, une sorte de jouet, ou, si on le préfère, un

objet servant de contenance et propre tout au moins à accentuer la

pensée. Les réflexions lentes ou les mouvements désordonnés lui sont

également fatals; on le taillade ou bien on le brise, et ceux qui l'ont

mis en ce triste état n'ont pas songé un seul moment qu'un livre mal

coupé est presque toujours un livre perdu.»

Ainsi que chacun a pu s'en convaincre, un couteau de bois n'a pas de

prise, ou n'a qu'une prise très difficile, sur le papier du Japon. En

forçant avec un de ces couteaux à tranchant mousse, on risquerait même,

soit de rompre l'instrument, soit de déchirer le papier, plutôt que de

le couper. Force est donc d'employer ici un coupe-papier _coupant_,

c'est-à-dire un couteau de métal ou un canif, qu'on manœuvre, bien

entendu, avec la plus extrême prudence, pour qu'il ne glisse pas à faux,

ne dévie pas de sa route et n'entame pas les marges.

*

* *

La meilleure manière de retirer un volume d'un rayon de bibliothèque,

c'est de prendre ce volume par le dos; mais, pour cela, il est

nécessaire que les livres rangés sur ce rayon ne soient pas trop serrés

et qu'on puisse, en les poussant légèrement, glisser les doigts entre

eux.

Beaucoup de bouquinistes et d'étalagistes ont l'habitude de tasser et

presser leurs livres tant qu'ils peuvent dans leurs boîtes ou sur leurs

tablettes; ils trouvent à cela deux avantages: d'abord d'y faire tenir

un plus grand nombre de volumes, puis d'empêcher la poussière de

pénétrer à l'intérieur de ces volumes ou d'en ternir les plats.

Malheureusement, ces deux avantages sont surpassés et de beaucoup par

l'inconvénient qui résulte de ce système, la difficulté de retirer les

volumes: brochés, on risque de déchirer les couvertures; reliés,

d'abîmer la coiffe. Dans le cas particulier, cet indestructible et

insupportable tassement présente un autre danger: c'est de faire

déguerpir le client, qui aime à feuilleter et examiner avant d'acheter,

et ne tient nullement à se casser les ongles en essayant d'extirper de

leur geôle ces infortunés prisonniers.

Si les livres rangés sur un rayon sont trop serrés pour que vous

puissiez les saisir par le dos, c'est forcément par leur partie

supérieure qu'il faut les prendre, c'est en appuyant le doigt sur la

tête ou le sommet de la gouttière,--mais non en tirant sur la coiffe,

comme on est toujours tenté de le faire,--que vous réussirez à vous en

emparer sans dommage et avec le moins de peine possible.

*

* *

Vous êtes parvenu à le prendre, ce livre, et vous vous apprêtez à

l'ouvrir et à le lire, comment le tiendrez-vous? comment le manier?

S'il est de petit format, rien ne vous empêche de le tenir à la main, et

c'est par la partie inférieure du dos que vous le soutiendrez en le

maintenant ouvert.

S'il est de grand format et trop lourd pour être ainsi supporté, il faut

vous résoudre à le poser sur une table, devant laquelle vous vous

assoirez: dans ce cas, si, lorsqu'il est ouvert, les feuillets ont

tendance à se relever, votre main doit suffire à les maintenir baissés.

Si vous désirez ne pas immobiliser vos doigts, si vous avez besoin, par

exemple, d'écrire, de copier des extraits de ce livre, servez-vous, pour

le tenir ouvert, soit d'un presse-papier suffisamment lourd, que vous

poserez dessus, soit d'une de ces petites pinces à ressort, faites en

bois ou en métal, comme certains négociants en emploient pour garder en

ordre leurs notes ou factures. N'allez pas, en tout cas, appuyer vos

coudes sur les pages, l'un d'un côté du livre, l'autre de l'autre côté:

vous risqueriez d'abord de froisser ou de déchirer ces pages; vous

fatigueriez la reliure, en outre, et pourriez l'endommager.

«Si l'on convient, dit très sensément et gracieusement Jean Darche[655],

qu'un bon livre est un ami, un maître avec lequel on converse, quelle

irrévérence n'est-ce pas de le traiter si mal! Oserait-on agir de la

sorte envers un ami vivant? Tout livre, dès qu'il est bon, dès qu'il est

admis à notre intimité, a un droit acquis par là même à notre estime, à

notre affection et à notre respect.»

Le respect des livres, écoutez en quels termes naïfs, mais pleins

d'émotion, de persuasion et d'éloquence, l'auteur du _Philobiblion_ le

recommande aux étudiants de son siècle et à tous les lecteurs:

«Non seulement nous remplissons un devoir envers Dieu en préparant de

nouveaux volumes, mais nous obéissons à l'obligation d'une sainte piété

si nous les manions délicatement, ou si, en les remettant à leurs places

réservées, nous les maintenons dans une conservation parfaite, de façon

qu'ils se réjouissent de leur pureté, tant qu'ils sont entre nos mains,

et qu'ils reposent à l'abri de toute crainte, lorsqu'ils sont placés

dans leurs demeures. Certainement, après les saints vêtements et les

calices consacrés au corps de Notre-Seigneur, ce sont les livres sacrés

qui sont dignes d'être touchés le plus honnêtement par les clercs, car

ils leur font injure toutes les fois qu'ils osent les prendre avec des

mains sales. Aussi nous pensons qu'il est avantageux d'entretenir les

étudiants sur les diverses négligences, qu'ils pourraient toujours

facilement éviter, et qui nuisent considérablement aux livres. D'abord

qu'ils mettent une sage mesure, en ouvrant ou en fermant les livres,

afin que, la lecture terminée, ils ne les rompent pas par une

précipitation inconsidérée, et qu'ils ne les quittent point avant de

remettre le fermoir qui leur est dû. Car il convient de conserver avec

plus de soin un livre qu'un soulier.

«Il existe, en effet, une gent écolière fort mal élevée, en général, et

qui, si elle n'était pas retenue par les règlements des supérieurs,

deviendrait bientôt fière de sa sotte ignorance. Ils agissent avec

effronterie, sont gonflés d'orgueil, et, quoiqu'ils soient

inexpérimentés en tout, ils jugent de tout avec aplomb.

«Vous verrez peut-être un jeune écervelé, flânant nonchalamment à

l'étude, et, tandis qu'il est transi par le froid de l'hiver, et que,

comprimé par la gelée, son nez humide dégoutte, ne pas daigner s'essuyer

avec son mouchoir avant d'avoir humecté de sa morve honteuse le livre

qui est au-dessous de lui. Plût aux dieux qu'à la place de ce manuscrit

on lui eût donné un tablier de savetier! Il a un ongle de géant, parfumé

d'une odeur puante, avec lequel il marque l'endroit d'un plaisant

passage. Il distribue, à différentes places, une quantité innombrable de

fétus avec les bouts en vue, de manière à ce que la paille lui rappelle

ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces fétus de paille, que le ventre du

livre ne digère pas et que personne ne retire, font sortir d'abord le

livre de ses joints habituels, et ensuite, laissés avec insouciance dans

l'oubli, finissent par se pourrir. Il n'est pas honteux de manger du

fruit ou du fromage sur son livre ouvert et de promener mollement son

verre tantôt sur une page tantôt sur une autre, et, comme il n'a pas son

aumônière à la main, il y laisse les restes de ses morceaux. Il ne

cesse, dans son bavardage continuel, d'aboyer contre ses camarades, et,

tandis qu'il leur débite une foule de raisons vides de tout sens

philosophique, il arrose de sa salive son livre ouvert sur ses genoux.

Quoi de plus! Aussitôt il appuie ses coudes sur le volume, et, par une

courte étude, attire un long sommeil; enfin, pour réparer les plis qu'il

vient de faire, il roule les marges des feuillets, au grand préjudice du

livre.

«Mais la pluie cesse et déjà les fleurs apparaissent sur la terre; alors

notre écolier, qui néglige beaucoup plus les livres qu'il ne les

regarde, remplit son volume de violettes, de primevères, de roses et de

feuilles; alors il se servira de ses mains moites et humides de sueur

pour tourner les feuillets; alors il touchera de ses gants sales le

blanc parchemin, et parcourra les lignes de chaque page avec son index

recouvert d'un vieux cuir; alors, en sentant le dard d'une puce qui le

mord, il jettera au loin le livre sacré, qui reste ouvert pendant un

mois, et est ainsi tellement rempli de poussière qu'il n'obéit plus aux

efforts de celui qui veut le fermer.

«Il y a aussi des jeunes gens impudents auxquels on devrait défendre

spécialement de toucher aux livres, et qui, lorsqu'ils ont appris à

faire des lettres ornées, commencent vite à devenir les glossateurs des

magnifiques volumes que l'on veut bien leur communiquer; et, où se

voyait autrefois une grande marge autour du texte, on aperçoit un

monstrueux alphabet ou toute autre frivolité qui se présente à leur

imagination et que leur pinceau cynique a la hardiesse de reproduire. Là

un latiniste, là un sophiste, ici quelques scribes ignorants font montre

de l'aptitude de leurs plumes, et c'est ainsi que nous voyons très

fréquemment les plus beaux manuscrits perdre de leur valeur et de leur

utilité.

Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir · 第 18 / 34 段