bien des cas, à enlever les taches de boue. Sur celles qui
persisteraient, on appliquera une dissolution de savon, qu'on laissera
séjourner une demi-heure ou une heure, selon l'importance de la tache.
On trempe ensuite la feuille dans de l'eau bien pure, et, au moyen d'un
blaireau ou d'une éponge, on détache délicatement la couche de savon,
qui, en s'en allant, entraîne la boue avec elle[591].
Les taches d'humidité[592], les _piqûres_, les _mouillures_--ces taches
sont si fréquentes qu'elles ont mérité en librairie ces noms
spéciaux--se traitent homéopathiquement par l'eau: un simple bain d'eau
pure, froide ou bouillante, suffit le plus souvent, après une heure ou
deux d'immersion, pour les faire disparaître. Si elles résistaient, on
ajouterait à ce bain un peu d'eau de Javel (hypochlorite de potasse) ou
de chlorure de chaux[593].
Si les mouillures n'ont atteint que quelques feuillets, l'opération peut
se faire très facilement. Il suffit de poser à plusieurs reprises un
linge humide de chaque côté d'un des feuillets tachés, après avoir isolé
ce feuillet des deux pages voisines au moyen de feuilles d'étain. Dès
que l'action du linge mouillé s'est produite, dès que la tache a
disparu, on enlève le linge et les feuilles d'étain, on les remplace par
du papier buvard et l'on referme le livre. On nettoie de même les
quelques autres feuillets[594].
Mais quand le livre est entièrement ou à demi envahi par les mouillures,
il faut se résoudre à le plonger dans l'eau feuille par feuille, et pour
cela le découdre ou le dérelier, opération qui, dans ce dernier cas,
exige de minutieuses précautions et de la patience, surtout si le livre
est relié à dos plein.
Si ces mouillures, déjà anciennes et invétérées, présentaient un
caractère d'intensité exceptionnelle, si elles s'étaient transformées,
sur nombre de pages, sur la tranche ou certains coins du livre, en
_moisissure_, alors le mal serait des plus graves, et l'on ne risquerait
rien de recourir, pour tenter de le conjurer, aux plus énergiques
médications: eau de Javel plus ou moins concentrée, chlorure de chaux,
etc. «La moisissure, dit très bien M. Ris-Paquot, est la plus terrible
de toutes les taches; c'est la véritable gangrène du livre, et, quand
elle est bien accentuée, nulle opération ne pourrait le sauver de cette
terrible maladie, entraînant avec elle la décomposition de la pâte du
papier. Là, tous les remèdes peuvent être employés: le malade est
condamné à l'avance; il faut essayer, et, quoique les miracles ne soient
plus à la mode, qui sait si un hasard providentiel ne viendra point
couronner la persévérance[595]?»
Il est à remarquer que le contact prolongé de l'eau ordinaire ou de
l'eau de Javel fait perdre au papier, redevenu sec, sa fermeté et son
_encolle_. Nous avons vu que les papiers d'impression sont souvent
_collés_, ce qui leur donne plus de résistance, les rend moins
susceptibles de se piquer, et permet d'y écrire avec de l'encre
ordinaire. Il y a plusieurs méthodes pour encoller le papier: la plus
simple et la seule dont nous parlerons est l'encollage à la gélatine,
qu'on peut employer à froid et préparer d'avance. On fait bouillir 10
grammes de gélatine blanche dans un demi-litre d'eau, ou «une plaquette
par litre d'eau, en y ajoutant un peu d'alun, afin de décourager les
vers que pourrait attirer la gélatine[596]»; on laisse tiédir ou
refroidir, et l'on badigeonne le papier avec cette colle ou _encolle_,
ou mieux, on y plonge un à un tous les feuillets; puis, après les avoir
mis sous presse, on les étend sur des linges et à l'ombre, pour qu'ils
sèchent lentement. En général, d'ailleurs, lorsqu'on a fait subir au
papier un lavage quelconque, il a tendance à se boursoufler et il faut
éviter de le faire sécher trop vite[597].
Les taches d'encre ordinaire ou encre à écrire et les taches de rouille
se traiteront de même par des bains d'eau pure additionnée--mais en plus
grande quantité que pour les simples mouillures--d'eau de Javel. On
pourrait aussi employer le sel d'oseille (bioxalate de potasse) et le
chlorure de chaux, l'acide oxalique, citrique ou tartrique, ou encore,
si la tache est légère et de peu d'étendue, placer dessus, au moyen
d'une barbe de plume d'oie ou d'un pinceau, une goutte de vinaigre,
humecter ensuite avec de l'eau légèrement additionnée d'eau de Javel, et
sécher entre des feuilles de papier buvard[598]. L'acide chlorhydrique
mérite également d'être signalé; il «attaque l'encre d'écriture, tout en
épargnant celle du texte et la teinte paille du vieux papier[599]».
Antony Méray en fit l'épreuve sur deux incunables, qui portaient des
inscriptions manuscrites à l'encre. «Un bain d'acide chlorhydrique
étendu d'eau les débarrassa très bien, dit-il, de notes nombreuses et de
griffonnages inutiles; mais comme cet agent chimique laisse au papier
une apparence molle et humide, il fallut laver mes feuillets à grande
eau, puis détruire les traces de l'acide au moyen d'une dissolution de
bicarbonate de soude, avant de procéder à l'encollage[600].»
Remarquons, au sujet du chlore, et par conséquent de son composé l'eau
de Javel, «qu'assurément les effets de cette substance sont à peu près
infaillibles pour le blanchiment du papier. Mais on peut dire que la
contexture du papier lui-même n'a pas d'ennemi plus terrible, qu'il
détruit lentement ce qu'il a blanchi, et que, sans de sages précautions,
son usage est des plus pernicieux. Fermer un livre blanchi au chlore,
c'est, pour nous servir d'un dicton populaire, enfermer le loup dans la
bergerie[601].»
L'eau de Javel ne doit donc s'employer qu'avec grande circonspection et
ménagement, en tâtonnant pour ainsi dire. Il n'y a que dans le cas de
moisissure, comme nous l'avons expliqué, qu'on puisse user d'elle
libéralement, sans retenue ni regret: ce moribond, que la gangrène
dévore et va anéantir, elle le prolonge et le purifie à la fois.
*
* *
Passons à l'enlèvement des taches grasses.
Les plus fréquentes sont les taches de suif, de stéarine (bougie), de
graisse, d'huile, et les taches produites par l'attouchement des doigts
ou par le maculage provenant de l'encre d'imprimerie.
Les taches de suif, de bougie, de graisse et d'huile peuvent s'enlever
simplement «en recouvrant la tache d'un peu de craie en poudre très
fine, et mettant à la presse. Le lendemain, on change, et ainsi de
suite, à trois ou quatre reprises[602]».
Un moyen plus énergique consiste à appliquer sur la tache une feuille de
gros papier buvard qu'on chauffe à l'aide de quelques petits charbons
placés dans une cuiller d'argent, en ayant soin de changer le papier
buvard à mesure qu'il se salit; puis, au moyen d'un pinceau, on enduit
d'une légère couche d'essence de térébenthine, chauffée au bain-marie et
presque bouillante, les deux côtés du papier à nettoyer. On rend ensuite
à ce papier sa blancheur en imbibant d'alcool rectifié, chauffé
également au bain-marie, la place qui était tachée[603].
Ne pas oublier, dans cette opération, que la térébenthine et l'alcool
s'enflamment très aisément, et prendre garde de trop les approcher du
feu.
«Ce procédé peut être également employé pour faire disparaître les
taches de cire à cacheter, bien que celles-ci rentrent plus
particulièrement dans la classe des taches maigres[604].»
Les taches de cire s'enlèvent aussi «en trempant le papier dans de la
benzine ou de la térébenthine; après quoi, on couvre l'imprimé de papier
brouillard plié et l'on repasse avec un fer chaud[605]».
De même, les taches de bougie peuvent s'enlever par un procédé plus
expéditif que le précédent: après avoir, à l'aide d'un grattoir, aminci
la tache le plus possible, il suffit de traiter la partie restante par
de légères lotions d'alcool à 90°. L'acide stéarique étant soluble dans
l'alcool, le procédé réussit très bien[606].
Si les taches d'huile étaient rebelles à la recette indiquée ci-dessus,
on pourrait recourir à la suivante. «On forme une bouillie pas trop
épaisse composée de: 500 grammes de savon, 300 grammes d'argile, 60
grammes de chaux vive, et d'eau en quantité suffisante; on étend une
petite couche de cette bouillie sur la tache, et on l'y laisse pendant
un quart d'heure environ. On trempe ensuite la feuille dans un bain
d'eau chaude, puis on la retire et on la fait sécher lentement[607].»
Les feuillets tout récemment tachés d'huile et encore humides de cette
huile, adhérant encore entre eux, doivent, d'après Antony Méray, qui
nous raconte comment il a expérimenté ce procédé[608], être trempés,
préalablement décousus, dans une dissolution de potasse caustique, qui
commence à s'emparer de la matière grasse. «Cette opération avait aminci
et rendu savonneux le papier, qui conservait une couleur rance[609] très
désagréable. Un bain d'eau de Javel mêlée d'un quart d'eau ordinaire le
débarrassa entièrement de cette vilaine trace. Restait à enlever le
chlore introduit par l'eau de Javel: une dissolution de sulfite de soude
réussit à chasser cet actif destructeur.»
Les taches dues à l'attouchement des doigts sont quelquefois assez
tenaces. Pour les combattre, on use du procédé que nous avons vu
appliquer il y a un instant aux taches de boue, on étend sur elles «une
couche de savon blanc en gelée, et on l'y laisse pendant quelques
heures. On enlève ensuite le savon avec une éponge fine trempée dans
l'eau chaude, et toute la crasse disparaît le plus souvent en même
temps. Si ce traitement ne suffisait pas, on pourrait remplacer le savon
en gelée par du savon noir; mais il faudrait avoir soin de le laisser
peu de temps sur le noir d'impression, qui pourrait se décomposer et
couler, ce qui produirait plus de mal que de bien[610].»
Les taches produites par l'encre d'imprimerie sont fréquentes et
difficiles à enlever. Pour les faire disparaître, on peut essayer de la
mie de pain roulée en boulettes, et en frotter les endroits salis. «Il
est rare cependant, ajoute M. Jules Cousin[611], qu'on arrive à un
résultat complètement satisfaisant, surtout si le maculage est assez
fort. Aussi nous répétons ici le conseil que nous avons déjà donné[612]:
qu'on prenne la précaution de ne jamais faire relier de livres trop
fraîchement imprimés; du moins, si l'on est quelquefois obligé de le
faire, il faut recommander au relieur d'interfolier les cahiers avec du
papier serpent[613] avant le battage, pour éviter que l'encre
d'imprimerie ne se décharge des pages l'une sur l'autre.»
*
* *
Outre la poussière et les insectes, l'eau ou l'humidité, l'encre, la
bougie, l'huile et la graisse, les livres ont de nombreux ennemis, tels
que les souris, les rats et les chats, le feu, le soleil et le gaz, les
épiciers et les marchands de tabac, les collectionneurs de gravures et
frontispices, les relieurs, les emprunteurs, et, au dire de plusieurs
bibliographes peu galants, les femmes, les femmes surtout et avant tout.
«Les souris, écrit Alkan aîné[614], ne s'attaquent guère qu'aux volumes
séparés, d'un papier doux, tendre, et capable de les aider à faire leurs
nids. Il n'y a donc aucun danger pour les volumes en rayons.
«Les rats y ont aussi recours pour leurs nids, mais ils semblent
préférer d'autres matières que le papier, et ce n'est qu'à défaut de
substances laineuses qu'ils s'attaquent aux livres.
«Il y a bien le chat. Mais le remède est souvent pire que le mal: il
aiguise ses griffes sur le dos des livres, lorsqu'ils sont à sa portée;
dans tous les cas, il sait les y mettre.»
Les dangers dont le voisinage du feu, c'est-à-dire simplement une
chaleur trop vive, menace les livres, sont évidents, et il serait
superflu d'insister sur ce point.
Le soleil mange la couleur des reliures, principalement lorsque cette
couleur est tendre; voilà pourquoi nous avons conseillé[615], à propos
de la parure et de l'habillement des livres, de se méfier des vert-pomme
ou olive, des jaune-paille et des bleu-pervenche. L'effet des rayons
solaires est surtout fâcheux pour les volumes appartenant à un même
ouvrage. Selon qu'ils ont été peu ou prou frappés par ces rayons ou en
ont été préservés, les dos de ces volumes ne se ressemblent plus: les
uns ont conservé leur couleur, les autres l'ont totalement perdue,
d'autres, et c'est le plus grand nombre, n'ont blanchi que d'un côté, du
côté tourné vers la fenêtre, et leurs dos se partagent en deux teintes
brusquement tranchées, deux étroites bandes de couleurs toutes
différentes: on ne se douterait jamais, à la vue de ces disparates,
qu'on a devant soi un seul ouvrage, les éléments extérieurement égaux et
similaires d'un même tout[616].
Le gaz d'éclairage, par le calorique qu'il développe et aussi par les
émanations sulfureuses qu'il engendre, attaque aussi la reliure des
livres: ce sont naturellement les volumes rangés sur les rayons les plus
élevés qui sont atteints les premiers et le plus grièvement. William
Blades nous apprend qu'ayant fait installer le gaz dans son cabinet de
travail et placer une suspension à trois becs au-dessus de sa table, la
tension de la chaleur de l'atmosphère vers le plafond de la pièce
produisit en peu de temps, au bout d'une année à peine, des effets
désastreux.
«Les dos des livres placés sur les rayons supérieurs furent tous abîmés,
et, quand on les touchait, ils se séparaient des volumes, s'éparpillant
comme du tabac à priser. Ce désastre, bien entendu, n'était dû qu'aux
émanations sulfureuses produites par le gaz; ces émanations attaquent en
premier lieu le maroquin, puis le vélin; bien que le cuir de Russie
résiste plus longtemps, il finit par être détruit par cet impitoyable
ennemi[617].»
*
* *
Pour confectionner leurs sacs et leurs cornets, les épiciers et les
marchands de tabac massacrent sans pitié les livres les plus rares.
«De tout temps il a fallu des cornets à l'épicier, de tout temps il a
fallu des livres à rouler en cornets; qui sait si les Histoires de
Tite-Live et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d'Ovide
et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n'ont pas été la
proie des épiciers du barbare moyen âge?
«L'épicier du XIXe siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins,
sans doute en haine de la noblesse. L'âge d'or de l'épicerie date de la
Révolution française, car la docte congrégation de Saint-Maur et la
confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l'une a tué
l'autre. _Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine!_ Le Bénédictin
faisait des livres, maintenant l'épicier en défait[618].»
Les tailleurs et les cordonniers ont été aussi de terribles
«équarrisseurs de livres». L'abbé Lebeuf, l'historien du diocèse de
Paris, nous conte que M. Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran,
sortant, après cinq ans de captivité, du donjon de Vincennes, où
Richelieu l'avait fait enfermer pour cause de jansénisme, entra chez un
tailleur et se fit prendre mesure d'un habit. Là, «il s'aperçut que le
misérable artisan avait découpé les bandes sacrilèges servant à prendre
les mesures dans les _Œuvres de saint Augustin_ en grand papier, que le
cardinal de Richelieu avait fait saisir dans la prison de son inflexible
ennemi[619]».
Un tailleur d'habits, de la même époque sans doute, «racontait qu'un
archiviste, ou garde-titre d'un chapitre, lui avait fourni, pendant
plusieurs années, des cahiers de fort beaux manuscrits grand in-folio,
dont il s'était servi pour faire des bandes et prendre la mesure des
habits qu'il faisait. Il en montra quelques restes où il était encore
facile de se rendre compte que c'étaient des manuscrits du XIIe
siècle[620].»
La cordonnerie pour dames accomplit, pendant plus de vingt-cinq ans, au
dire du bibliophile Jacob[621], «une effroyable hécatombe de livres
anciens». Voici comment:
«Le quartier qui forme le talon de la chaussure a besoin d'être fortifié
par une doublure en cuir plus mince et plus rigide que celui de
l'empeigne; mais le pied délicat des femmes ne s'accommode pas de ce
quartier [ce cuir ou ce carton?] dur et solide qui soutient le quartier
d'un soulier d'homme. Les cordonniers avaient donc imaginé de doubler le
quartier des chaussures de dames avec de la peau de veau ou de mouton
déjà assouplie, qu'ils empruntaient à la reliure des vieux livres. On
voit d'ici l'objet principal du travail de l'équarrisseur de vieux
livres. Les peaux de veau ou de basane, détachées des reliures
anciennes, étaient empilées, selon leur grandeur, et formaient des
paquets plus ou moins volumineux, qui se vendaient à la cordonnerie de
Paris. Pendant vingt-cinq ans, ce commerce de vieille peausserie a causé
_l'immolation de deux à trois millions de volumes_[622].»
«Les dénicheurs de bons livres anciens, continue le bibliophile
Jacob[623], se souviennent encore du roi des équarrisseurs, de cet
honnête et farouche Quillet, qui avait ses magasins et son atelier sur
le quai Saint-Michel, vis-à-vis de la Morgue. Touchant voisinage! Cet
atelier ressemblait à l'antre de Polyphème: on n'y voyait que vieilles
reliures en lambeaux, livres écorchés ou déreliés, amas de vieux
papiers, de gravures, de bouts de ficelle, détritus bibliographiques en
tout genre. C'est là que trônait l'impassible Quillet, les bras nus, le
couteau à la main, les reins ceints d'un tablier de boucher. Il passait
sa vie à dépecer des livres et à en classer méthodiquement les débris.
Si le livre privé de sa reliure lui semblait digne de quelque pitié, il
ne le déchiquetait pas immédiatement: il le réservait pour ses clients,
libraires ou bouquineurs, qui venaient sans cesse passer en revue les
lamentables dépouilles de l'équarrissage. Souvent le livre était sauvé
et allait se rajeunir, en faisant peau neuve, chez le relieur. Mais une
fois qu'il avait été condamné à mort par le dédain ou l'oubli des
acquéreurs ordinaires, il ne tardait pas à être mis en pièces et destiné
à divers usages, selon la qualité du papier. Le papier fort, bien collé,
des anciens livres, servait à faire des sacs pour les treilles; le petit
papier, de format in-8 et in-4, fournissait des sacs à l'épicerie; le
petit papier mou et spongieux, sans résistance et sans solidité, était
_fondu_ pour faire des cartonnages. Que Dieu fasse paix à l'âme du bon
et respectable Quillet, malgré les massacres de livres qu'il a si
longtemps exécutés de sa propre main et non sans une affreuse
jouissance! «Bon an, mal an, me disait-il un jour en riant dans sa
barbe, je travaille plus de 50 000 volumes. Mais, ajoutait-il avec
onction, je ménage les livres de piété, car je les vends toujours bien,
et tout habillés.»
*
* *
Les collectionneurs de portraits et frontispices, de premières pages ou
titres de départ, de lettres ornées, colophons, marques d'imprimerie,
couvertures anciennes, etc., figurent aussi parmi les plus impitoyables
mutilateurs de livres. Rien n'est sacré pour eux. Que d'admirables
missels, par exemple, ont été stupidement tailladés et déchiquetés par
des amateurs de fleurons et d'initiales en couleur, véritables barbares
à qui tout commerce avec les livres devrait être interdit[624]! Tel
encore ce cordonnier et _biblioclaste_ John Bagford, l'un des fondateurs
de la société des Antiquaires d'Angleterre, dont William Blades nous
donne le portrait d'après Howard, et nous conte les terribles exploits.
John Bagford, qui vivait au commencement du XVIIe siècle, passait son
temps à parcourir «les provinces, allant de bibliothèque en
bibliothèque, arrachant les titres des livres rares de tous les formats.
Il en faisait des collections, suivant leur nationalité et les villes où
il les trouvait, en sorte qu'avec des affiches, des notes manuscrites et
des assemblages de toutes sortes et de toutes natures, il était arrivé à
collectionner plus de cent volumes in-folio, qui se trouvent aujourd'hui
au British Muséum[625].»
_Cent_ volumes composés de feuillets arrachés dans les plus précieux
ouvrages! Ce n'est pas sans raison que William Blades conclut que de
tels enragés bibliomanes, «bien qu'ils s'arrogent eux-mêmes le nom de
bibliophiles, doivent être classés parmi les pires ennemis des
livres[626]».
L'habitude de pratiquer des coupures dans les journaux a conduit
certains écrivains ou publicistes à traiter de même les fascicules de
leurs revues et les pages de leurs livres. De ce nombre on cite
Lamartine[627], Émile de Girardin et Victor Fournel[628].
Ce système expéditif enlève non seulement toute valeur aux livres ainsi
mutilés, mais, de plus, selon la judicieuse objection de M.
Guyot-Daubès[629], «l'économie de temps qu'il procure au point de vue
d'une recherche est bien peu de chose, puisqu'une simple note de
référence permettra dans une bibliothèque bien tenue de retrouver le
passage cherché en une ou deux minutes».
Il est à remarquer d'ailleurs qu'Émile de Girardin avait changé
d'opinion à cet égard durant ses dernières années: «il prétendait alors
que, dans une recherche, le passage intéressant se trouvait toujours au
dos d'une page qui, antérieurement, avait été détachée du livre[630]».
Falconet[631] avait aussi coutume, _dit-on_, de découper dans les livres
les passages qui l'intéressaient le plus, si bien qu'il réduisait à
quelques feuillets des ouvrages considérables; il appelait cela «n'en
garder que la quintessence».
L'érudit bibliographe Jamet le Jeune (1710-1778) avait aussi «la manie
de former des recueils factices d'opuscules et brochures, parfois de
fragments enlevés à divers ouvrages et relatifs à un sujet donné; il
faisait relier le tout, y joignait force notes en marge, et donnait le
titre de _Stromates_ aux collections qu'il créait ainsi[632]».
Quant aux collectionneurs d'antiques couvertures de livres, rappelons
que, dans une vente publique, la vente de la collection Deroussent, qui
eut lieu à Montreuil-sur-Mer, en mai 1860, on put voir «un monceau de
couvertures de livres jadis reliés en maroquin ou en veau fauve par du
Seuil, et presque tous aux armes de l'abbé de Dompmartin, etc., etc. M.
Deroussent lui-même n'avait pas craint de dépecer de splendides in-folio
en grand papier, qu'il avait vendus au poids à la garnison de Montreuil
pour en confectionner des cartouches! Il était possédé aussi de la manie
des albums, et avait mutilé maint volume, enlevant les charmants
frontispices gravés par Léonard Gaultier, et les portraits si recherchés
dus au burin de Thomas de Leu[633].»
Et ce Vandale se croyait un bibliophile modèle, digne de la
reconnaissance et de l'admiration de ses concitoyens.
*
* *
Comme ennemis des livres, les relieurs méritent un chapitre spécial, et
ils l'ont, ils en ont même plusieurs, dans l'ouvrage de William Blades.
«Ah! que de ravages avons-nous vus,» s'écrie ce bibliographe, presque au
début de sa très intéressante monographie[634], «qui n'avaient d'autres
auteurs que les relieurs! Vous pouvez prendre un air autoritaire,--vous
pouvez donner par écrit des instructions aussi précises que s'il
s'agissait de votre testament,--vous pouvez jurer que vous ne payerez
pas si vos livres sont rognés:--c'est inutile. Le _Credo_ d'un relieur
est bien court, car il ne se compose que d'un article, et cet article
lui-même ne comprend qu'un seul mot, l'horrible mot: «Rognures!»
Et à la fin[635]:
«Dante, dans son _Inferno_, mesure aux âmes damnées diverses tortures,
appropriées avec une opportunité toute dramatique aux crimes perpétrés
par les victimes. Si nous avions à prononcer un jugement sur les
relieurs coupables d'avoir détérioré certains volumes précieux que nous
avons vus, où les feuilles vierges confiées à leurs soins ont, par leur
négligence barbare, perdu leur dignité, leur beauté, leur valeur, nous
ramasserions les rognures si impitoyablement enlevées, pour faire rôtir
les coupables par leur lente combustion. Dans l'ancien temps, avant que
l'on ait appris la valeur des reliques de nos premiers imprimeurs, il y
avait quelque excuse pour les péchés du relieur, qui s'égarait par
l'ignorance, si générale alors; mais de nos jours, où la valeur
historique et intrinsèque des anciens ouvrages est partout reconnue, on
doit être sans pitié pour une aussi coupable négligence.»