conteste, des plus ingénieux: les nombres classificateurs définissent
entièrement la division à laquelle ils s'appliquent. C'est ainsi que
dans la dernière cote que nous venons de citer, dans ce nombre 331.89,
attribué aux travaux traitant des grèves, nous voyons d'abord le 3, qui
indique les Sciences sociales; ce 3 suivi d'un autre 3, 33, désigne
l'Économie politique; 331, le Capital et la main-d'œuvre; 331.8, les
Classes ouvrières; enfin la question particulière considérée, les
Grèves, est définie par l'addition du 9 final[545].
Quant aux fiches rédigées selon les règles de la classification
décimale, le type adopté par l'Office et l'Institut international de
Bruxelles est «la fiche blanche de 125 × 75 millimètres, posée en
largeur et perforée à la base, pour en faciliter la conservation dans
des tiroirs à tringles mobiles[546]». Contrairement, en effet, à
l'usage, généralement suivi, d'écrire sur les fiches dans le sens de la
hauteur, dans la partie moins large, c'est dans le sens de la largeur
que l'Office et l'Institut international conseillent de transcrire les
mentions. Voici, réduit des deux tiers environ, un spécimen d'une de ces
fiches[547]. Le cercle tracé dans la partie inférieure indique le trou
par où passe la tringle dans laquelle sont enfilées toutes les fiches.
Inutile de faire observer que ce système, où, pour retirer ou intercaler
une fiche, il faut enlever toutes les autres, est inférieur au système
Bonnange, précédemment décrit[548].
MARTEL (Jules). 537
1896. _Traité d'électricité_, par J. MARTEL, professeur à la Faculté
des Sciences de Lyon.
Paris, Gauthier-Villars et fils, 1896, in-8 raisin (0,17 × 0,26),
XI-326 p., 6 francs.
Le chiffre 537 indique la cote du livre, la subdivision Électricité (5,
Sciences mathématiques et naturelles; 53, Physique; 537, Électricité),
et l'on remarquera que le format de l'ouvrage n'est pas seulement
désigné par la mention in-8 raisin, mais par la mesure métrique entre
parenthèses (0,17 × 0,26)[549].
Des fiches divisionnaires de couleur, un peu plus hautes que les fiches
blanches, des _vedettes_, portant en tête les nombres de chaque classe
ainsi que leur traduction en mots, séparent les fiches bibliographiques
appartenant à des divisions différentes.
L'Office et l'Institut international de Bruxelles ont émis le
vœu,--exprimé déjà en 1879 par le bibliographe allemand Burchard,--que
les éditeurs voulussent bien joindre désormais à leurs livres nouveaux
des fiches bibliographiques toutes préparées et rédigées selon le modèle
adopté, les unes pour les répertoires d'auteurs (catalogues
alphabétiques), les autres pour les répertoires de matières (catalogues
méthodiques). Ces fiches pourraient être imprimées sur papier très fin,
et les bibliothécaires et bibliophiles n'auraient qu'à les coller sur
leurs fiches blanches ordinaires de carton mince. Par ce moyen, non
seulement on simplifierait beaucoup, et autant dire sans aucuns frais,
les opérations de catalogage, mais on aurait cet immense avantage
d'avoir partout des fiches uniformément établies. Jusqu'ici,
malheureusement, ce vœu n'est guère sorti du domaine théorique, et il
n'est encore qu'un pur projet[550].
*
* *
Le système de classification décimale, qui paraît et qui est si
séduisant, n'a cependant pas séduit tout le monde, tant s'en faut:
nombre d'objections y ont été faites, et par des érudits et spécialistes
des plus compétents et des plus autorisés, nommément par MM. Léopold
Delisle[551], F. Funck-Brentano[552], Ch.-V. Langlois[553], Henri
Stein[554], G. Fumagalli, l'éminent bibliographe italien[555], etc.
«Le plan général (de ce système) est des plus simples, écrit M. Léopold
Delisle[556]; l'ensemble et les détails en ont été empruntés au système
décimal, comme l'indique suffisamment le titre: _Decimal
Classification_. C'est là ce qui fait la force apparente des théories de
M. Dewey. Malheureusement, l'étude des phénomènes de la nature et des
événements de l'histoire, les fruits de l'activité humaine, les travaux
scientifiques, artistiques et littéraires, les produits de l'esprit ou
de l'imagination, sont loin de toujours se prêter à la rigueur des
divisions et subdivisions décimales.»
«Le grand défaut du système de Dewey, dit de son côté le docteur
Graesel[557], c'est de donner à toutes les classes le même nombre de
divisions et la même ampleur, alors que chacune des branches des
connaissances humaines a son étendue particulière et demande, par
conséquent, à être divisée d'une façon différente des autres.»
Il semble, en résumé, que ce système a été accueilli en Europe par les
gens de lettres et les bibliographes de profession avec une méfiance
plus ou moins caractérisée, tandis que les hommes de sciences, médecins,
physiologistes, etc., n'y ont pas trouvé les mêmes imperfections et s'y
sont volontiers ralliés[558]. Nombre d'entre eux, pour le catalogage de
leurs livres et la rédaction et la mise en ordre de leurs fiches
bibliographiques ou autres, ont adopté des méthodes où les combinaisons
de chiffres remplacent toutes les mentions de classes et catégories,
toutes les lettres indices de divisions et subdivisions des anciennes
classifications.
Il est même à remarquer que, dès l'année 1879, c'est-à-dire bien avant
l'introduction en Europe du système de M. Melvil Dewey[559], un médecin
de Paris, très connu depuis par ses travaux de laryngologie, le docteur
Baratoux, employait un procédé de notation chiffrée reposant sur le
principe même de la classification décimale. Ce n'est qu'en 1897, alors
que cette classification provoquait tant de controverses dans le monde
bibliographique, que M. le docteur Baratoux, jusque-là étranger à ces
questions et qui n'avait pas soupçonné l'importance de sa méthode de
catalogage, en publia dans son journal, _la Pratique médicale_, le
tableau détaillé explicatif[560].
Dans le monde de la science, ce système de notation chiffrée était comme
pressenti, déjà réalisé, et il a continué à se garder et à conquérir de
nombreux partisans. Il ne semble pas jusqu'ici devoir obtenir le même
succès dans le monde des lettres, pour les grandes collections du moins
et les anciennes et immenses bibliothèques publiques. Quant aux
collections particulières, quant à notre bibliothèque, dont le total des
richesses n'excède pas quinze ou vingt mille volumes, il n'y aurait
aucun inconvénient, on ne trouverait même que commodité et profit, selon
nous, à faire usage de la classification décimale.
CHAPITRE IX
DE L'USAGE ET DE L'ENTRETIEN DES LIVRES
Nettoyage des bibliothèques.--Comment et avec quoi essuyer les
livres?--Évitez l'emploi de la laine et du drap.--Insectes bibliophages:
moyens de les détruire.
Réparation des livres.--Feuillets déchirés ou décousus.--Taches: taches
maigres, taches grasses.--Encollage du papier.
Les ennemis des livres: souris, rats et chats; poussière et humidité;
feu, soleil et gaz; épiciers et marchands de tabac; équarrisseurs de
livres; collectionneurs de frontispices et de gravures; relieurs;
emprunteurs; etc.--Femmes bibliophiles.
Comment couper les feuillets d'un livre?--Le meilleur des
coupe-papier.--Par où doit-on prendre un livre?--Comment le
tenir?--Respect dû aux livres.--Code et hygiène des liseurs.--Faut-il
lire au lit? en mangeant?--Quelle heure convient le mieux pour la
lecture?--Dangers du doigt mouillé.--Faut-il annoter ses livres?--La
meilleure preuve de l'affection qu'on a pour eux et pour les Lettres.
Nous avons vu que le livre est comme un être vivant, possédant une âme
et un corps. L'âme, nous n'avons pas à nous en occuper ici; nous
n'envisageons et n'étudions que l'enveloppe et la forme matérielle du
livre, et nous nous en tenons à sa _santé_ physique.
Tout comme son propriétaire, le livre a besoin d'air, besoin d'hygiène
et de propreté.
«Tous les mois, les vitrines réservées seront ouvertes, aérées,
essuyées, ainsi que les livres ou manuscrits auxquels elles sont
affectées, dit la circulaire ministérielle du 4 mai 1878[561]. Tous les
ans, aux vacances, cette dernière opération (l'essuyage) aura lieu pour
un tiers des livres de la bibliothèque (rangés, comme nous le savons,
non dans des vitrines fermées, mais sur des rayons libres). Le battage
ne doit pas être brutal; il est surtout utile pour les volumes brochés,»
etc.
Vous, dont les livres sont bien moins nombreux que ceux de ces
établissements publics, vous agirez sagement en ne laissant pas
s'écouler un aussi long délai sans procéder à ce nettoyage; vous
l'effectuerez, sinon tous les mois, comme pour les susdites collections
réservées, du moins et au moins une fois par semestre, en avril et en
octobre, par exemple.
«De même, remarque Alkan aîné[562], que l'on a soin de faire brosser ses
habits, il faut faire épousseter de temps en temps les livres, les
battre, essuyer la tranche avec le plus grand soin.»
Mais avec quoi l'essuyer?
Le docteur Graesel aussi bien que la circulaire ministérielle du 4 mai
1878 conseillent, pour cet essuyage, l'emploi «de chiffons de
laine[563]». Suivez plutôt le conseil du savant bibliographe Gabriel
Peignot, de Jules Richard et de M. Édouard Rouveyre[564]: ne vous servez
pas de lainage pour les soins d'entretien et de propreté à donner à vos
livres. La laine attire et retient les insectes et les vers, et par elle
vous risquez d'introduire l'ennemi dans la place.
«Chaque fois que vous prendrez dans votre bibliothèque un livre pour le
consulter, dit Jules Richard[565], époussetez-le, puis frottez-lui le
dos et les plats avec une peau fine, semblable à celle dont se servent
les domestiques pour faire briller l'argenterie. Cette friction
hygiénique est excellente et des plus salutaires pour la santé du livre.
Je vous en prie, n'oubliez ni le plumeau en plumes douces, ni la peau
fine. On peut remplacer cette dernière par des foulards hors de service
et très usés.»
D'aucuns blâment l'emploi du petit plumeau,--si commode pourtant,
puisqu'il est facile de dissimuler ce minuscule objet dans les rayons de
la bibliothèque, et de l'avoir ainsi toujours sous la main,--et
allèguent contre lui qu'il projette la poussière dans la pièce, sinon
même sur les rangées de livres des tablettes inférieures. Il est évident
que, s'il s'agissait d'un grand nettoyage, le plumeau ne pourrait
efficacement servir qu'à condition de fonctionner à l'extérieur ou
devant une fenêtre ouverte; mais quand il ne s'agit que de quelques
volumes, des ouvrages que vous tirez un à un de vos rayons, durant vos
lectures ou vos recherches, n'hésitez pas à recourir à ses bons offices.
En tout cas, n'oubliez pas le point capital: avant d'ouvrir un livre, ne
négligez jamais d'enlever la poussière accumulée sur sa tranche
supérieure, afin que cette poussière ne pénètre pas dans l'intérieur du
livre.
Pour le motif que je vous ai signalé il y a un instant, ne garnissez pas
de drap les tablettes de votre bibliothèque. Sans doute cette garniture
offre certains avantages: adaptée en bandelette sur le devant et le long
de chaque rayon, comme le demandait Peignot[566], elle préserve quelque
peu de la poussière la tranche supérieure des volumes rangés
immédiatement au-dessous; appliquée à plat sur la surface même des
rayons, elle protège la partie inférieure de la reliure de vos livres en
leur ménageant un frottement plus doux que celui du bois; mais, en
revanche, ce parement de drap est un nid à poussière, un réceptacle
d'insectes[567].
Vernissez vos tablettes ou badigeonnez-les avec une solution
antiseptique, et souvenez-vous qu'il en est des vers comme des maladies:
il est plus facile d'en prévenir l'accès que de les détruire ensuite ou
de les chasser. N'employez donc, pour vos bibliothèques et rayonnages,
que des bois exempts de toute humidité, des bois bien secs et vernis ou
enduits comme il vient d'être dit.
*
* *
Les principaux vers qui attaquent les livres et rongent le papier
appartiennent au genre _Anobium_, qui comprend trois espèces: _Anobium
pertinax_, _Anobium eruditus_ et _Anobium paniceum_, et au genre
_Œcophora_, dont l'espèce _Œcophora pseudo-spretella_ doit être placée
au premier rang des ravageurs de bibliothèques. Vulgairement, on les
appelle, les uns et les autres: vers de bois, vrillettes, pulsateurs,
etc.[568].
A l'état de larves, les anobiums ressemblent aux vers que l'on trouve
dans les noisettes, et leurs différentes espèces se confondent. Ces
larves, nées ou introduites dans les livres, s'y nourrissent et s'y
développent aux dépens des éléments de ces livres, y accomplissent leurs
métamorphoses, et s'y creusent des couloirs de sortie. Les anobiums
peuvent facilement traverser plusieurs volumes rangés d'affilée, et
Gabriel Peignot a trouvé jusqu'à _vingt-sept_ volumes percés en ligne
droite par un même ver[569]. L'épaisseur des couvertures n'est nullement
un obstacle à ces dégâts, au contraire: on a remarqué que les livres
brochés sont moins fréquemment atteints que les livres reliés. Pour une
autre raison, les livres anciens sont bien plus fréquentés par ces
insectes que les livres modernes: c'est que le papier de ceux-ci, notre
papier de bois, avec sa _charge_ de plâtre ou de kaolin, est tellement
mauvais, que les vers eux-mêmes n'en veulent pas. C'est d'ailleurs,
outre sa modicité de prix, le seul avantage qu'il possède sur le papier
d'autrefois.
La colle de farine paraît être ce qui attire le plus les vers: voilà
pourquoi les relieurs ne doivent pas manquer d'ajouter à leur colle de
l'alun ou tout autre corps qui la rende imputrescible. Les anciens plats
de bois des couvertures, auxquels on a si judicieusement renoncé,
offraient aussi à ces insectes un appât très recherché[570].
La larve de l'_Œcophora_ diffère de celle de l'_Anobium_ en ce qu'elle
possède des pattes. «C'est, dit William Blades[571], une chenille avec
six jambes sur le thorax et huit protubérances en forme de suçoirs sur
le corps. Elle ressemble au ver à soie. Après avoir passé à l'état de
chrysalide, elle se transforme en petit papillon brun... Sa longueur est
d'environ 12 millimètres, et la tête, corneuse, possède de fortes
mâchoires... Le lecteur qui n'a pas eu l'occasion de visiter de vieilles
bibliothèques, remarque encore William Blades, ne peut se figurer la
dévastation que ces insectes nuisibles sont capables de faire.»
Certaines espèces de blattes, la _Blatta germanica_ ou _Croton Bug_[572]
et la _Blatta americana_, causent de grands ravages dans les
bibliothèques d'Amérique. Ces insectes, vulgairement désignés sous les
noms de _cancrelats_, _ravets_ ou _bêtes noires_, ont à peu près la
longueur d'un hanneton; ils sont doués d'une extrême agilité,
recherchent les ténèbres, et exhalent une odeur fétide, qu'ils
communiquent à tout ce qu'ils touchent. Un missionnaire du XVIIe siècle,
le père dominicain Dutertre, nous a jadis conté leurs rapides et
étonnants dégâts[573].
Mentionnons encore un petit insecte à écailles argentées appelé
_Lepisma_; «mais ses ravages ne sont pas de grande importance», assure
William Blades[574]. D'autres auteurs cependant, comme le docteur Henri
Beauregard, affirment que le lepisma «fait de réels dommages[575]».
Quel est le meilleur système à employer pour se débarrasser de toute
cette vermine? «C'est là, répond Graesel[576], une question difficile à
résoudre et qui a même été, à différentes reprises, l'objet de
concours[577]; mais la plupart des mesures qui ont été proposées
jusqu'ici sont ou trop compliquées ou insuffisantes.»
Pour combattre l'anobium, qui affectionne la colle d'amidon et dépose
volontiers ses œufs dans le bois de hêtre, des bibliographes conseillent
de placer, «en été, dans certains endroits de la bibliothèque, des
morceaux de hêtre recouverts d'une légère couche de colle d'amidon, sur
lesquels les insectes viennent aussitôt pondre leurs œufs. La sortie des
vers n'ayant lieu qu'en hiver, on diffère jusqu'à cette saison l'examen
des pièges. Si, après les avoir visités, entre janvier et mars, on
reconnaît que certains d'entre eux sont vermoulus ou couverts de petites
excroissances dénotant la présence des vers, on les brûle et l'on arrive
ainsi à se débarrasser à peu près complètement de l'anobium[578].»
D'une façon plus générale, c'est-à-dire sans se borner à l'anobium ou
vrillette, et en cherchant à détruire aussi l'œcophora et les autres
insectes bibliophages, «la méthode la plus simple et en même temps la
plus pratique, croyons-nous, dit encore le docteur Graesel, est celle
qui consiste à imprégner de térébenthine, de camphre ou de toute autre
substance insecticide des morceaux de drap que l'on place ensuite
derrière les rangées de livres. Pour les volumes précieux, et
particulièrement pour les reliures en bois, dont toute bibliothèque un
peu importante possède une certaine quantité et qui sont en général très
estimées en raison de leur ancienneté, le mieux est d'employer l'huile
de cèdre (le _cedrium_), dont les propriétés conservatrices étaient déjà
connues des anciens. Naumann a aussi proposé, et ce sur le conseil d'un
chimiste distingué, de mêler à la colle d'amidon des relieurs de la
farine de marrons d'Inde. En raison de son amertume, cette farine,
paraît-il, protégerait encore mieux les livres contre les attaques des
vers que la térébenthine et le camphre. Du Rieu a récemment conseillé
d'employer la benzine comme préservatif: il suffirait, d'après lui, de
la répandre goutte à goutte avec une éponge sur les rayons, les vieilles
reliures en bois ou les volumes attaqués, pour détruire les insectes,
sinon toujours à la première application, du moins dans tous les cas à
la seconde[579].»
Un désinfectant plus énergique et tout à fait radical, assure-t-on, est
recommandé depuis quelques années, c'est «l'aldéhyde formique (formol,
formaline, formaldéhyde), corps dont le pouvoir antiseptique avait été
reconnu en 1888 par M. Lœw, et dont la fabrication commerciale en
solutions concentrées fut enseignée à l'industrie par les travaux de M.
Trillat[580]».
Voici comment, d'après le chimiste P. Miquel, il convient de procéder.
On dissout environ une partie de chlorure de calcium dans deux parties
de solution commerciale d'aldéhyde formique, et l'on humecte de ce
mélange des bandes de toile qu'on étend dans le local à désinfecter,
après avoir eu soin d'en fermer toutes les ouvertures. Au bout de
vingt-quatre heures, tous les germes ou microbes contenus dans ce local
sont anéantis, et il ne reste plus qu'à l'aérer pour chasser les relents
pénétrants du formol.
Ce procédé, infaillible, affirme M. Yve-Plessis[581], paraît néanmoins
peu pratique, par suite précisément de l'odeur âcre et insupportable que
dégage l'aldéhyde formique.
Alkan aîné conseille, lorsqu'on aperçoit sur une reliure quelques trous
de vers, de plonger une aiguille ou un poinçon mince dans chacun de ces
trous, afin de détruire le ver, si, par hasard, il s'y trouve encore;
puis, de boucher «avec du camphre en poudre ou du poivre mêlé à un peu
de cire ramollie[582]».
Les trous de vers qui se trouvent dans une page peuvent se boucher en
collant sur leur orifice des rondelles de papier aussi menues qu'il le
faut, ou bien encore, et ce qui vaut mieux, en obturant ces petits
orifices avec de la pâte de papier. On fabrique soi-même cette pâte avec
du papier râpé à la lime (les marges d'un livre dépareillé et sacrifié,
par exemple), qu'on fait cuire dans un peu d'eau mélangée de colle de
poisson[583].
Il est juste d'ajouter que, grâce aux précautions prises à peu près
partout actuellement, dans les bibliothèques publiques, pour la
sauvegarde des anciens livres, aujourd'hui mieux connus et plus
appréciés; grâce à la lumière naturelle qu'on ne leur ménage plus, aux
fréquents aérages et nettoyages dont ces précieux volumes sont
particulièrement l'objet, le fléau dont nous nous occupons a beaucoup
perdu de son intensité[584]. La propreté, la lumière naturelle et l'air
sont, en effet, les trois grands ennemis des insectes.
... Goutte bien tracassée
Est, dit-on, à demi pansée[585]:
de même, les livres fréquemment battus, journellement remués et maniés,
sont à l'abri de ces myriades d'imperceptibles et infatigables rongeurs.
Selon le joli mot de Charles Nodier, «la bibliothèque des savants
laborieux n'est jamais attaquée des vers[586]».
*
* *
En général, il est préférable de laisser aux spécialistes, c'est-à-dire
aux relieurs, le soin de réparer les couvertures endommagées, les
feuillets décousus ou déchirés, aussi bien que de nettoyer les livres et
d'en faire disparaître les taches. En pareilles matières, rien ne
remplace l'expérience et le doigté du praticien. D'autant plus qu'une
difficulté nouvelle se présente; nous retrouvons ici encore les funestes
inconvénients des mauvais papiers modernes: d'après une très juste
remarque, «le nettoyage du papier est rendu beaucoup plus difficile et
beaucoup plus aléatoire depuis qu'on fabrique une si grande quantité de
papier avec des pâtes fortement additionnées de matières minérales. En
tentant d'enlever les taches, on peut détruire le papier[587].» Les
hommes d'étude, écrivains ou savants, ont d'ailleurs autres choses à
faire, et des choses plus urgentes, plus importantes, que de s'occuper
de ces nettoyages et rafistolages.
Voici cependant à ce sujet quelques instructions succinctes.
Pour remettre en place les feuillets simples ou doubles que l'usage ou
un accident quelconque ont arrachés en droite ligne dans le pli de la
couture et qui ne se trouvent plus retenus par le fil, humecter
légèrement de colle de pâte, à l'aide d'un pinceau et sur une largeur
d'un demi-centimètre, toute la longueur de la marge du fond de la page
décousue; appliquer ensuite avec précaution et ajuster exactement bout à
bout cette marge contre la marge correspondante de la page suivante,
puis fermer le livre et laisser sécher.
Afin que le pinceau ne dépose pas trop de colle sur la marge, et que
cette largeur d'un demi-centimètre ne soit pas dépassée, on étend
préalablement sur la page décousue une feuille de papier qui ne laisse à
découvert que l'extrême bord de la marge, cette mince bande d'un
demi-centimètre, et c'est alors seulement qu'on y passe le pinceau de
colle. On retire ensuite cette feuille de garde, et l'on met en place la
page, comme il vient d'être dit.
S'il ne s'agit que d'une déchirure que vous voulez empêcher de
s'étendre, vous prenez une bande de papier transparent, de papier
serpente, un peu plus longue que cette déchirure, vous l'humectez de
colle de pâte et l'appliquez soigneusement comme une compresse,
désormais immuable, sur la partie malade.
*
* *
Les taches qu'on rencontre sur les feuillets des livres se divisent en
deux grandes catégories: taches maigres et taches grasses.
Les taches maigres sont produites le plus ordinairement par la
poussière, la boue, l'eau, la rouille et l'encre à écrire.
Pour enlever les taches dues à la poussière, il suffit souvent de les
frotter avec un peu de mie de pain ou de gomme à effacer. Si ce moyen ne
réussit pas, si ces taches sont importantes et invétérées, prendre «un
peu de terre bolaire blanche[588] en poudre fine, que l'on tamise sur
les endroits tachés, de manière à en avoir à peu près l'épaisseur d'un
centime. On place ensuite dessus une feuille de papier, et l'on met le
tout sous presse pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, il
est rare que toutes les taches ne soient pas enlevées par la terre
bolaire. S'il en restait encore quelques-unes, on répéterait
l'opération, et l'on pourrait être alors assuré d'un succès
complet[589].»
Au lieu de la terre bolaire, qui ne se rencontre pas couramment dans le
commerce, à Paris du moins, des spécialistes conseillent d'employer le
chlorure de chaux: une demi-heure de contact suffit d'ordinaire pour
amener la disparition de la tache[590].