ancienne des peuples de l'Orient_ de Maspéro et les _Origines du
Christianisme_ de Renan, l'_Histoire de France_ d'Henri Martin, de
Michelet, de Lavisse, et une collection des _Mémoires relatifs à
l'Histoire de France_, celle de Petitot et Monmerqué, la plus complète,
de préférence; l'_Histoire des Français des divers états_ d'Alexis
Monteil; les quelques volumes, si remplis et si lumineux, d'Augustin
Thierry, et les études, non moins savantes et fécondes, de Fustel de
Coulanges; l'_Histoire de la Révolution_, par Thiers, Michelet, Louis
Blanc, Carlyle, Quinet, etc.; les _Origines de la France contemporaine_
de Taine; l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ de Thiers, avec celle
de _la Chute du premier Empire (1814-1815)_ de Henry Houssaye; les _Deux
Restaurations_ de Vaulabelle et la _Monarchie de Juillet_ de
Thureau-Dangin; l'_Histoire de Dix Ans_ de Louis Blanc, suivie de
l'Histoire de Huit Ans d'Elias Regnault et de la _Révolution de 1848_
par Daniel Stern ou Garnier-Pagès; le _Second Empire_ par Taxile Delord,
l'histoire de la _Guerre de 1870-71_ et de la _Troisième République_
(Charles de Mazade, Albert Sorel, Jules Claretie, Théodore Duret, Louis
Fiaux, Alfred Duquet, le commandant Rousset, etc.), vous permettront de
suivre, des origines du monde jusqu'à nos jours,--en étudiant plus
particulièrement la France,--les événements et les progrès de
l'humanité.
Michelet est, sans conteste, bien plus intéressant et entraînant
qu'Henri Martin; mais celui-ci possède un avantage des plus appréciables
pour les travailleurs et les chercheurs. Il a eu le bon esprit de
joindre à sa grande histoire une table analytique et alphabétique, qui
comprend tout un volume (le XVIIe) et permet de trouver instantanément
le renseignement désiré. Michelet étant, par un très fâcheux et
déplorable oubli, entièrement dépourvu de tables détaillées, les
recherches sont presque impossibles à travers ses quarante ou cinquante
volumes. Rien de plus utile, rien de plus précieux qu'une table ou index
alphabétique, «accessoire obligé de toute bonne, complète et commode
édition[351],» et l'on comprend bien qu'un chancelier d'Angleterre, Lord
Campbell, ait voulu demander, en 1850, qu'on privât de ses droits de
propriété littéraire tout écrivain qui publierait un livre sans
index[352].
Les _Causeries du lundi_ de Sainte-Beuve, ses _Portraits littéraires_,
ses _Portraits contemporains_, ses _Nouveaux Lundis_ et son
chef-d'œuvre, _Port-Royal_, constituent la plus accessible et la plus
vivante histoire de la littérature française que nous possédions,
histoire biographique et monographique, mais suffisamment détaillée et
complète. Ajoutez-y, comme complément ou correctif, sinon quelques gros
ouvrages, tels que la monumentale _Histoire littéraire de la France_,
entreprise par les Bénédictins de Saint-Maur, et continuée par des
membres de l'Institut (Fauriel, Daunou, Victor Le Clerc, Paulin Paris,
Renan, etc.)[353], bien lourde probablement pour votre humble collection
d'amateur et de jouisseur littéraire, du moins d'agréables et
consciencieuses études, inspirées par l'érudition et le goût modernes et
mises au point (Taine, Émile Montaigu, Paul Albert, Émile Deschanel,
Gaston Paris, Petit de Julleville, Ferdinand Brunetière, Paul Stapfer,
Émile Faguet, Anatole France, Jules Lemaître, Jules Levallois, René
Doumic, Paul Bourget, Gustave Lanson, Georges Pellissier, Édouard Rod,
etc.). Et, à propos d'histoire et de littérature, n'oubliez pas
l'ouvrage de Jal, son _Dictionnaire critique de biographie et
d'histoire, errata et supplément pour tous les dictionnaires
historiques_, et le bon petit _Dictionnaire des antiquités romaines et
grecques_ d'Anthony Rich.
Les dix-neuf volumes de la _Géographie universelle_ de Reclus, le
_Dictionnaire géographique et administratif de la France_ de Paul
Joanne, et une collection des _Guides_ Joanne et Bædeker (Joanne pour la
France surtout), vous rendront en maintes occasions de signalés
services.
N'oubliez pas non plus le Code et quelques bons ouvrages de droit, un
manuel ou dictionnaire de médecine visuelle, le _Bottin_ avec
l'_Annuaire Hachette_, et une collection complète d'un ou de plusieurs
périodiques,--toujours selon la place dont vous
disposez:--_l'Illustration_, par exemple, où sont consignés, retracés
par la plume et le crayon, les faits marquants de chaque semaine, et qui
offre, dans son ensemble, l'histoire écrite et illustrée de notre temps;
la _Revue encyclopédique_, alias _universelle_; _la Nature_;
_l'Intermédiaire des chercheurs et curieux_, un des recueils les plus
appréciés de tous les érudits et travailleurs; et le doyen de nos
journaux à gravures sur bois, _le Magasin pittoresque_, que, dans ses
«Matériaux de la bibliothèque», M. Guvot-Daubès place très justement en
tête des collections à consulter, ce qui, ajoute-t-il, peut se faire
aisément, grâce aux tables récapitulatives[354].
*
* *
Voilà une série d'ouvrages pouvant servir de base à toute bibliothèque,
une réunion d'excellents outils, précieux à tous ceux qui lisent,
écrivent et étudient.
Mais ce ne sont là en quelque sorte que des _généralités_. Or, chacun de
nous a ses besoins et ses goûts particuliers, chacun de nous, par
vocation ou nécessité, par plaisir ou devoir, est poussé vers tel ou tel
genre de lectures et d'études[355], où il arrive peu à peu et forcément
à se restreindre et se confiner; d'abord parce que nous nous plaisons
tous à fréquenter de préférence les gens et les choses que nous
connaissons déjà, à approfondir, goûter et savourer de plus en plus ce
que nous savons; et parce que chaque coin de l'infini domaine de la
science est à lui seul une immensité.
Les uns se cantonnent ainsi dans l'histoire, dans une histoire spéciale,
celle, je suppose, de leur province ou de leur ville natale; d'autres
s'adonnent à l'examen de questions scientifiques, voire d'une seule
question; d'autres s'attachent à une époque, à un groupe, une école, ou
même à un personnage de notre littérature. Le législateur Sieyès et
l'idéologue Destutt de Tracy «lisaient perpétuellement Voltaire»:
arrivés au dernier tome, ils reprenaient le premier et
recommençaient[356]. Alphonse Daudet, dans les dernières années de sa
vie, avait arrêté son choix sur Montaigne et fait des _Essais_ son
unique livre de chevet: et combien partagent ce culte fervent pour
l'incomparable moraliste en qui revit, résumée et condensée, toute
l'antiquité! Combien se sont de même passionnés pour Horace, pour Dante
ou pour Shakespeare, et à combien Rabelais, Regnier, Molière, La
Fontaine, ont ou auraient pleinement suffi!
Tenez-vous-en donc, dans vos lectures, au précepte de Sénèque, de Pline
et de Voltaire: ne vous prodiguez pas, ne vous gaspillez pas. Ce n'est
qu'à la jeunesse qu'il convient d'aspirer à tout connaître, à tout voir
et tout lire, et de s'espacer, _s'égailler_, courir çà et là, partout,
au hasard des circonstances. Vous, votre choix est fait, votre cercle
d'études est tracé, la liste de vos auteurs préférés est close... ou à
peu près. Si vous voulez profiter et jouir de vos lectures, ne quittez
pas ce champ, si restreint qu'il soit et que vous l'ayez fait;
appliquez-vous à le creuser, à le fouiller et le retourner:
Un trésor est caché dedans,
comme dans celui du vieux laboureur de La Fontaine, et
C'est le fonds qui manque le moins.
*
* *
Prenons le cas le plus fréquent. Supposons que ce soit vers nos grands
écrivains, du XVIe au XIXe siècle, que se dirigent vos
préférences,--quitte à vous d'opérer une sélection et de vous limiter
dans ce vaste et glorieux patrimoine. Rappelons-nous que ce sont des
volumes de format moyen (in-18 jésus environ) qu'il nous faut, imprimés
correctement sur bon papier, en caractères bien lisibles, et de prix
abordables,--ne dépassant pas, par exemple, le prix de la _nouveauté_, 3
francs ou 3 fr. 50. Quelles éditions allons-nous choisir?
Un de nos devanciers, Jules Richard, dans son traité de _l'Art de former
une bibliothèque_, s'est déjà posé la question, et n'a pu la résoudre:
aucune édition existant actuellement en librairie ne remplit les
conditions requises.
«J'ai toujours, écrit-il[357], déploré le sans-gêne avec lequel on
fabrique les livres pour le peuple. Généralement, c'est honteux! Dans ce
temps de doctrines humanitaires où l'on parle tant d'instruction
gratuite et obligatoire, je ne conçois pas qu'une _Société des bons
livres_, ayant pour but de fournir à bon marché au peuple une édition
convenable des classiques français et étrangers, ne se soit pas formée
sous la protection ou en dehors du gouvernement. Le goût du livre est
enfanté par le goût de la lecture, et il ne faut pas que le goût de la
lecture soit entravé par les apparences repoussantes du livre.»
«Mettre à la portée des petites bourses des éditions portatives, bien
faites et agréables à l'œil,» tel est le but que Jules Richard[358],
comme tant d'autres amis des livres et du peuple, aurait voulu voir
atteint, et qui reste toujours éloigné, toujours à l'état de projet ou
de rêve, malgré les plus pressantes, les plus légitimes et l'on peut
dire aussi les plus patriotiques réclamations[359].
Certes, il n'y a que des éloges à décerner à la collection des _Grands
Écrivains de la France_, entreprise, il y a une quarantaine d'années,
vers 1860, par la maison Hachette, sous la direction de l'érudit Adolphe
Regnier. Mme de Sévigné, Malherbe, La Bruyère, La Rochefoucauld,
Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, figurent dans cette collection,
entièrement terminés. Pascal, le cardinal de Retz et Saint-Simon sont en
cours de publication. Par le contrôle et la pureté de leur texte, le
soin et la science apportés à leurs nombreuses notes et à leurs
volumineux lexiques, aussi bien que par le choix de leur papier et leurs
qualités typographiques, ces éditions se recommandent entre toutes,
méritent d'être citées en première ligne. C'est l'honneur de la
librairie moderne et un véritable monument élevé à la gloire des lettres
françaises.
Mais ce sont des éditions savantes, de gros volumes in-8, cotés 7 fr.
50, et qui sont, par conséquent, en dehors et au-dessus de nos
desiderata. Une autre collection, éditée par la même librairie et
commencée jadis par l'imprimerie Lahure, les _Œuvres des principaux
écrivains français_ (volumes in-18 à 1 franc), œuvres la plupart
complètes, ferait notre affaire, si elle n'était imprimée en caractères
trop fins, et, conséquence de son bas prix, sur papier de qualité
inférieure. Les anciens volumes, parus antérieurement à 1862, et dont
certains contenaient plus de pages que ceux d'aujourd'hui, ont été tirés
sur papier meilleur: il est vrai qu'ils se vendaient le double, 2 francs
au lieu de 1 franc. Comme nous en avons déjà fait la remarque, les
éditeurs ne sont pas seuls coupables du mauvais état présent de la
librairie; la faute en est surtout au public, qui exige avant tout et en
dépit de tout du «bon marché». On lui en fournit, hélas!
Les quelques «classiques» publiés par Louandre dans le catalogue
Charpentier (volumes in-18 jésus, marqués 3 fr. 50 et vendus couramment
à l'état de neuf 1 fr. 75) nous conviendraient assez, ainsi que les
_Chefs-d'œuvre de la littérature française_ de Firmin-Didot (environ 150
volumes in-18 jésus à 3 francs, vendus de même 1 fr. 75 ou 1 fr. 50), ou
encore la _Collection des meilleurs ouvrages français et étrangers_,
éditée par Garnier (in-18 jésus, mêmes prix); mais ces collections sont
incomplètes d'abord,--ainsi Voltaire et Rousseau n'y figurent que très
partiellement;--en outre, les derniers tirages, c'est-à-dire ceux qu'on
trouve actuellement en librairie, sont généralement inférieurs aux
anciens, aux tirages de 1850 ou 1860, qui étaient faits sur meilleur
papier et avec des clichés non fatigués. Quant à la _Bibliothèque
française_ de Didot, qui donne en forts volumes in-8 jésus à deux
colonnes (54 volumes) les œuvres complètes, soigneusement revues et
annotées, de la plupart de nos auteurs célèbres, elle est, par son
format, comme la collection des _Grands Écrivains_ d'Hachette, en dehors
de notre programme.
La _Nouvelle Bibliothèque classique_, fondée par Jouaust en 1876, et qui
se compose d'une soixantaine de volumes (in-16 elzevierien, à 3 francs),
marque certainement un grand progrès sur les précédentes collections à
bon marché. Le texte en est plus correct; les notices et les notes
(celles-ci placées à la fin des volumes) sont mieux rédigées, le papier
principalement est de beaucoup supérieur, l'impression est aussi plus
nette et plus soignée; mais cette impression est faite en elzevier, et
certains lecteurs n'aiment pas ce type de caractères et préfèrent le
romain. D'autres aiment mieux avoir les notes et traductions de texte au
bas des pages, près du texte même, ce qui, en effet, est plus commode
dans bien des cas, pour Montaigne, par exemple, dont chaque page, chaque
ligne est émaillée d'une citation latine. Quoi qu'il en soit, c'est
Jouaust,--qui fut un éditeur de l'ancienne mode, lettré, érudit,
laborieux, extrêmement soucieux de son œuvre, et passionné pour
elle[360],--qui se rapproche le plus de notre idéal. Malheureusement, il
n'a pas eu le temps de réunir dans sa _Nouvelle Bibliothèque classique_
tous les chefs-d'œuvre dignes d'y entrer, et des noms illustres, Pascal,
Mme de Sévigné, Buffon, Saint-Simon, etc., n'y figurent pas[361].
Je mentionnerai encore la _Bibliothèque elzévirienne_, fondée par
Jannet, et la _Nouvelle Collection Jannet-Picard_[362], consacrées
surtout à nos anciens écrivains.
Il est juste enfin de ne pas oublier, dans cette sommaire énumération,
l'excellente petite _Bibliothèque nationale, collection des meilleurs
auteurs anciens et modernes_, créée en 1863, et destinée, comme le dit
son sous-titre, «à faire pénétrer au sein des plus modestes foyers les
œuvres les plus remarquables de toutes les littératures». Ces petits
volumes in-16 à couverture bleue, actuellement au nombre d'environ
quatre cents, et comparables à l'ancienne collection populaire
stéréotype entreprise en 1799 par Pierre Didot[363], ont rendu et
rendent journellement à quantité d'écoliers, d'étudiants et de modestes
et fervents lecteurs d'inappréciables services. Mais eux non plus ne
remplissent pas les conditions que nous réclamons; leur format, commode
pour la poche, ne convient guère à une bibliothèque, et leur bas prix,
(0 fr. 25) ne vous laisse aucun doute sur la piètre qualité de leur
papier, l'insuffisance de leur exécution typographique.
*
* *
Puisque la librairie «courante» ne peut nous fournir exactement et
complètement ce que nous voulons, essayons de la librairie «d'occasion»;
à défaut de livres récemment parus et «à l'état de neuf», voyons parmi
les ouvrages édités jadis et échoués chez les bouquinistes.
Là, en effet, nous avons chance de rencontrer ce que nous cherchons: des
volumes de format convenable, bien imprimés, de prix modique; nous
pouvons espérer surtout, comme nous l'avons précédemment expliqué[364],
que ces volumes seront tirés sur papier meilleur que celui de nos
malheureux livres populaires d'aujourd'hui. En outre, presque toujours,
nous trouverons ces ouvrages reliés ou cartonnés, puisque la coutume de
vendre les livres brochés est relativement récente et ne remonte guère
au delà de notre siècle[365]. Nous avons donc tout avantage à diriger
nos recherches du côté de ce qu'on nomme en librairie «l'occasion».
Comme il ne s'agit pas ici d'éditions princeps ni de livres rares, mais
de volumes tout simples, «communs», propres et maniables, il est inutile
de dresser une liste de nos éditions préférées: ces volumes abondent, et
cette liste serait forcément très incomplète, forcément interminable.
Laissons donc chacun choisir à sa guise, sous réserve toutefois qu'il
veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit sur l'importance de la
qualité du papier, de la commodité du format, et de la grosseur et
netteté du caractère. Quant à cette autre essentielle condition,
l'authenticité et la pureté du texte, elle est le plus souvent, presque
toujours, en harmonie avec le soin apporté à l'exécution typographique.
Il n'est pas un ami des livres, sinon même pas un Parisien sachant lire,
qui ne connaisse le plaisir de bouquiner le long des quais ou devant les
étalages des libraires[366]. Il faut l'avoir goûté, ce plaisir,
«pour,--selon l'expression du bibliophile Jacob[367],--lui rendre grâce,
comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si, continue le même
écrivain, ce plaisir n'était pas plus doux et plus fidèle que tous les
autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux
organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel,
verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de
talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissants
s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et à tous les
hochets de la richesse!»
Un autre amoureux des livres, Adolphe de Fontaine de Resbecq, a rédigé
la relation de ses _Voyages littéraires sur les quais de Paris_[368], un
intéressant petit volume, où il a rassemblé ses souvenances et résumé
ses impressions de «voyageur» et de lettré. Une anecdote qu'il nous
conte montre bien quelle ténacité et quelle puissance possède la passion
du bouquinage. Un des confrères de Fontaine de Resbecq, M. H..., étant
devenu aveugle, se faisait conduire par son domestique sur le quai
Voltaire, sa promenade favorite. «On l'approchait des boîtes, il passait
alors légèrement les mains sur les livres, parcourait ainsi quelquefois
plusieurs mètres sans rien dire, puis, saisissant quelque mince volume,
il disait à son guide: «N'est-ce pas de chez Barbin?» (ou tel autre nom
de libraire célèbre). Il se trompait souvent sans doute, mais il lui est
arrivé plus d'une fois de deviner juste; alors sa joie était
inexprimable; il achetait, dans ce cas, ce qu'il avait déjà ou ce qui
lui était indifférent. C'était, disait-il, sa manière de remercier le
Créateur de lui avoir conservé l'ombre d'un sens perdu: cela fait vivre
le marchand, Dieu sera satisfait! Telle était sa pensée[369].»
Cependant, ce n'est pas du côté des bouquinistes échelonnés au bord de
l'eau que je vous engage à effectuer le plus assidûment vos recherches.
Vous pouvez certainement faire chez eux d'excellentes trouvailles,
rencontrer dans leurs boîtes des occasions qu'il vous est loisible de
qualifier, avec plus ou moins d'exagération, de «superbes»; mais ces
ouvrages ont le plus souvent un défaut capital, une tare indélébile:
continuellement exposés au vent et à la poussière, au soleil ou à la
pluie, ils ont nécessairement souffert de ce manque d'abri, ils gardent
des traces plus ou moins apparentes, mais immanquables, mais fatales,
des intempéries de l'air.
Les livres en étalage extérieur, rangés sur des rayons fixés à une
muraille, ne sont guère moins menacés, guère moins éprouvés[370].
C'est dans les magasins et arrière-boutiques des libraires d'occasion
que vous avez, à mon sens, intérêt à vous rendre et à fouiller; c'est là
que vous découvrirez le plus de bons livres en bon état.
Mais n'oubliez pas qu'il n'y a rien d'absolu en ce monde, et n'hésitez
pas à vous arrêter devant tout étalage de livres, à bouquiner partout où
vous en aurez l'occasion: c'est d'ailleurs là une recommandation
superflue, les livres, n'importe lesquels, attirant à eux
irrésistiblement et comme par enchantement tous ceux qui les aiment.
Lorsqu'un bouquiniste n'indique pas ses prix de vente sur ses boîtes ou
sur ses volumes, c'est mauvais signe; c'est signe qu'il n'a pas de prix,
qu'il établit ses chiffres et fait ses conditions selon les
circonstances, «d'après la tête du client». Il est des amateurs qui,
pour réagir contre cette déloyale coutume, ont pris le parti de ne
jamais acheter un livre dont le prix n'est pas marqué d'avance, et, aux
propositions et instances du marchand, de répondre invariablement par la
déclaration de cette formelle et excellente résolution.
Beaucoup de libraires d'occasion publient des catalogues mensuels,
bimensuels ou trimestriels, qu'ils adressent à leurs clients, et ce
procédé de vente est, paraît-il, des plus fructueux pour ces
commerçants, d'autant plus fructueux que certains, sinon la plupart, ont
contracté l'habitude de forcer la note, de surélever tous les prix. Ils
partent de ce principe, très judicieux, il faut l'avouer, que, si vous
avez vraiment besoin d'un ouvrage porté sur un de ces catalogues et en
vain cherché par vous jusqu'alors, vous ne lésinerez pas sur la somme à
débourser pour vous le procurer. Et c'est ainsi que des livres, tout
ordinaires, cotés jadis trente ou quarante sous, et qui se vendraient
encore ce prix directement, sans l'intermédiaire des catalogues, sont
tarifés sur ceux-ci à cinq francs, dix francs, voire davantage. Pour
justifier cette hausse, le libraire ajoute volontiers à la suite de
l'annonce du livre quelque fallacieuse mention: «Peu commun», «Devenu
rare», «Rarissime», etc.[371]
Méfiez-vous des ouvrages publiés par souscription; je vous dirai même:
«Ne souscrivez jamais à un ouvrage inachevé». Vous risquez--on n'en voit
que trop d'exemples--de demeurer en panne et de perdre votre argent. Je
ne ferai d'exception que pour les publications entreprises par de _très
grandes_ maisons d'édition, dont la solvabilité et la solidité sont
inébranlables. Mais ces maisons-là ne publient jamais ou presque jamais
d'ouvrages par souscription.
Quant aux industriels qui vous offrent, comme primes à des achats de
livres, des pendules avec candélabres, des bottes de couverts en ruolz,
des jumelles pour théâtre ou campagne, etc., faites mieux que de vous
méfier: n'achetez pas! Ne vous mêlez pas à ces trafics: la pendule ne
vaut rien, la jumelle non plus, et les livres encore moins.
*
* *
Richard de Bury a consacré un chapitre de son _Philobiblion_[372] à
cette question: «Comme quoi on doit toujours acheter les livres, si ce
n'est dans deux cas,» et ces deux cas réservés sont: 1º la crainte
d'être trompé par le libraire; 2º l'espoir d'un moment plus opportun,
d'une meilleure occasion.
«Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités
plus louables que celles qu'on fait pour les livres, écrit de son côté
le savant jésuite bibliographe Claude Clément[373], lorsqu'en eux on
cherche un refuge, les voluptés de l'âme, l'honneur, la pureté des
mœurs, la doctrine et un renom immortel.»
Jules Richard[374] déclare qu'«un bibliophile ne conserve pas les livres
qu'on lit une fois, mais seulement ceux qu'on _relit_ avec plaisir, et
que, par conséquent, on _relie_ plus ou moins richement». Sous sa forme
humoristique et plaisante, l'avis a du bon, surtout pour les amateurs
parisiens, logés toujours si à l'étroit, et il mérite d'être retenu.
Est-il raisonnable,--les ouvrages de référence à part, comme nous
l'avons dit au début de ce chapitre,--d'acheter plus de livres qu'on
n'en peut lire, et n'est-ce pas une excellente habitude de n'effectuer
de nouveaux achats qu'après avoir terminé la lecture des acquisitions
précédentes?
Il semble à première vue qu'il ne puisse y avoir doute à ce sujet, et
qu'il faille répondre à cette dernière question par l'affirmative.
Un écrivain que l'à-peu-près n'effrayait pas et qui a commis bien des
hérésies en bibliographie et ailleurs, Jules Janin, a émis ce conseil,
dans un opuscule «fort joli et bien écrit, mais dont le principal mérite
est d'être rare[375],» _l'Amour des livres_: «N'achetez aujourd'hui que
si vous avez lu, d'un bout à l'autre, le livre acheté il y a deux mois,
il y a six semaines. Furetière demandait un jour à son père de l'argent
pour acheter un livre.--«Or ça, répondait le bonhomme, il est donc vrai
que tu sais tout ce qu'il y avait dans l'autre, acheté la semaine
passée?» C'était bien répondre[376].»