L'_Histoire des Grecs_ et l'_Histoire des Romains_ de Duruy, l'_Histoire

ancienne des peuples de l'Orient_ de Maspéro et les _Origines du

Christianisme_ de Renan, l'_Histoire de France_ d'Henri Martin, de

Michelet, de Lavisse, et une collection des _Mémoires relatifs à

l'Histoire de France_, celle de Petitot et Monmerqué, la plus complète,

de préférence; l'_Histoire des Français des divers états_ d'Alexis

Monteil; les quelques volumes, si remplis et si lumineux, d'Augustin

Thierry, et les études, non moins savantes et fécondes, de Fustel de

Coulanges; l'_Histoire de la Révolution_, par Thiers, Michelet, Louis

Blanc, Carlyle, Quinet, etc.; les _Origines de la France contemporaine_

de Taine; l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ de Thiers, avec celle

de _la Chute du premier Empire (1814-1815)_ de Henry Houssaye; les _Deux

Restaurations_ de Vaulabelle et la _Monarchie de Juillet_ de

Thureau-Dangin; l'_Histoire de Dix Ans_ de Louis Blanc, suivie de

l'Histoire de Huit Ans d'Elias Regnault et de la _Révolution de 1848_

par Daniel Stern ou Garnier-Pagès; le _Second Empire_ par Taxile Delord,

l'histoire de la _Guerre de 1870-71_ et de la _Troisième République_

(Charles de Mazade, Albert Sorel, Jules Claretie, Théodore Duret, Louis

Fiaux, Alfred Duquet, le commandant Rousset, etc.), vous permettront de

suivre, des origines du monde jusqu'à nos jours,--en étudiant plus

particulièrement la France,--les événements et les progrès de

l'humanité.

Michelet est, sans conteste, bien plus intéressant et entraînant

qu'Henri Martin; mais celui-ci possède un avantage des plus appréciables

pour les travailleurs et les chercheurs. Il a eu le bon esprit de

joindre à sa grande histoire une table analytique et alphabétique, qui

comprend tout un volume (le XVIIe) et permet de trouver instantanément

le renseignement désiré. Michelet étant, par un très fâcheux et

déplorable oubli, entièrement dépourvu de tables détaillées, les

recherches sont presque impossibles à travers ses quarante ou cinquante

volumes. Rien de plus utile, rien de plus précieux qu'une table ou index

alphabétique, «accessoire obligé de toute bonne, complète et commode

édition[351],» et l'on comprend bien qu'un chancelier d'Angleterre, Lord

Campbell, ait voulu demander, en 1850, qu'on privât de ses droits de

propriété littéraire tout écrivain qui publierait un livre sans

index[352].

Les _Causeries du lundi_ de Sainte-Beuve, ses _Portraits littéraires_,

ses _Portraits contemporains_, ses _Nouveaux Lundis_ et son

chef-d'œuvre, _Port-Royal_, constituent la plus accessible et la plus

vivante histoire de la littérature française que nous possédions,

histoire biographique et monographique, mais suffisamment détaillée et

complète. Ajoutez-y, comme complément ou correctif, sinon quelques gros

ouvrages, tels que la monumentale _Histoire littéraire de la France_,

entreprise par les Bénédictins de Saint-Maur, et continuée par des

membres de l'Institut (Fauriel, Daunou, Victor Le Clerc, Paulin Paris,

Renan, etc.)[353], bien lourde probablement pour votre humble collection

d'amateur et de jouisseur littéraire, du moins d'agréables et

consciencieuses études, inspirées par l'érudition et le goût modernes et

mises au point (Taine, Émile Montaigu, Paul Albert, Émile Deschanel,

Gaston Paris, Petit de Julleville, Ferdinand Brunetière, Paul Stapfer,

Émile Faguet, Anatole France, Jules Lemaître, Jules Levallois, René

Doumic, Paul Bourget, Gustave Lanson, Georges Pellissier, Édouard Rod,

etc.). Et, à propos d'histoire et de littérature, n'oubliez pas

l'ouvrage de Jal, son _Dictionnaire critique de biographie et

d'histoire, errata et supplément pour tous les dictionnaires

historiques_, et le bon petit _Dictionnaire des antiquités romaines et

grecques_ d'Anthony Rich.

Les dix-neuf volumes de la _Géographie universelle_ de Reclus, le

_Dictionnaire géographique et administratif de la France_ de Paul

Joanne, et une collection des _Guides_ Joanne et Bædeker (Joanne pour la

France surtout), vous rendront en maintes occasions de signalés

services.

N'oubliez pas non plus le Code et quelques bons ouvrages de droit, un

manuel ou dictionnaire de médecine visuelle, le _Bottin_ avec

l'_Annuaire Hachette_, et une collection complète d'un ou de plusieurs

périodiques,--toujours selon la place dont vous

disposez:--_l'Illustration_, par exemple, où sont consignés, retracés

par la plume et le crayon, les faits marquants de chaque semaine, et qui

offre, dans son ensemble, l'histoire écrite et illustrée de notre temps;

la _Revue encyclopédique_, alias _universelle_; _la Nature_;

_l'Intermédiaire des chercheurs et curieux_, un des recueils les plus

appréciés de tous les érudits et travailleurs; et le doyen de nos

journaux à gravures sur bois, _le Magasin pittoresque_, que, dans ses

«Matériaux de la bibliothèque», M. Guvot-Daubès place très justement en

tête des collections à consulter, ce qui, ajoute-t-il, peut se faire

aisément, grâce aux tables récapitulatives[354].

*

* *

Voilà une série d'ouvrages pouvant servir de base à toute bibliothèque,

une réunion d'excellents outils, précieux à tous ceux qui lisent,

écrivent et étudient.

Mais ce ne sont là en quelque sorte que des _généralités_. Or, chacun de

nous a ses besoins et ses goûts particuliers, chacun de nous, par

vocation ou nécessité, par plaisir ou devoir, est poussé vers tel ou tel

genre de lectures et d'études[355], où il arrive peu à peu et forcément

à se restreindre et se confiner; d'abord parce que nous nous plaisons

tous à fréquenter de préférence les gens et les choses que nous

connaissons déjà, à approfondir, goûter et savourer de plus en plus ce

que nous savons; et parce que chaque coin de l'infini domaine de la

science est à lui seul une immensité.

Les uns se cantonnent ainsi dans l'histoire, dans une histoire spéciale,

celle, je suppose, de leur province ou de leur ville natale; d'autres

s'adonnent à l'examen de questions scientifiques, voire d'une seule

question; d'autres s'attachent à une époque, à un groupe, une école, ou

même à un personnage de notre littérature. Le législateur Sieyès et

l'idéologue Destutt de Tracy «lisaient perpétuellement Voltaire»:

arrivés au dernier tome, ils reprenaient le premier et

recommençaient[356]. Alphonse Daudet, dans les dernières années de sa

vie, avait arrêté son choix sur Montaigne et fait des _Essais_ son

unique livre de chevet: et combien partagent ce culte fervent pour

l'incomparable moraliste en qui revit, résumée et condensée, toute

l'antiquité! Combien se sont de même passionnés pour Horace, pour Dante

ou pour Shakespeare, et à combien Rabelais, Regnier, Molière, La

Fontaine, ont ou auraient pleinement suffi!

Tenez-vous-en donc, dans vos lectures, au précepte de Sénèque, de Pline

et de Voltaire: ne vous prodiguez pas, ne vous gaspillez pas. Ce n'est

qu'à la jeunesse qu'il convient d'aspirer à tout connaître, à tout voir

et tout lire, et de s'espacer, _s'égailler_, courir çà et là, partout,

au hasard des circonstances. Vous, votre choix est fait, votre cercle

d'études est tracé, la liste de vos auteurs préférés est close... ou à

peu près. Si vous voulez profiter et jouir de vos lectures, ne quittez

pas ce champ, si restreint qu'il soit et que vous l'ayez fait;

appliquez-vous à le creuser, à le fouiller et le retourner:

Un trésor est caché dedans,

comme dans celui du vieux laboureur de La Fontaine, et

C'est le fonds qui manque le moins.

*

* *

Prenons le cas le plus fréquent. Supposons que ce soit vers nos grands

écrivains, du XVIe au XIXe siècle, que se dirigent vos

préférences,--quitte à vous d'opérer une sélection et de vous limiter

dans ce vaste et glorieux patrimoine. Rappelons-nous que ce sont des

volumes de format moyen (in-18 jésus environ) qu'il nous faut, imprimés

correctement sur bon papier, en caractères bien lisibles, et de prix

abordables,--ne dépassant pas, par exemple, le prix de la _nouveauté_, 3

francs ou 3 fr. 50. Quelles éditions allons-nous choisir?

Un de nos devanciers, Jules Richard, dans son traité de _l'Art de former

une bibliothèque_, s'est déjà posé la question, et n'a pu la résoudre:

aucune édition existant actuellement en librairie ne remplit les

conditions requises.

«J'ai toujours, écrit-il[357], déploré le sans-gêne avec lequel on

fabrique les livres pour le peuple. Généralement, c'est honteux! Dans ce

temps de doctrines humanitaires où l'on parle tant d'instruction

gratuite et obligatoire, je ne conçois pas qu'une _Société des bons

livres_, ayant pour but de fournir à bon marché au peuple une édition

convenable des classiques français et étrangers, ne se soit pas formée

sous la protection ou en dehors du gouvernement. Le goût du livre est

enfanté par le goût de la lecture, et il ne faut pas que le goût de la

lecture soit entravé par les apparences repoussantes du livre.»

«Mettre à la portée des petites bourses des éditions portatives, bien

faites et agréables à l'œil,» tel est le but que Jules Richard[358],

comme tant d'autres amis des livres et du peuple, aurait voulu voir

atteint, et qui reste toujours éloigné, toujours à l'état de projet ou

de rêve, malgré les plus pressantes, les plus légitimes et l'on peut

dire aussi les plus patriotiques réclamations[359].

Certes, il n'y a que des éloges à décerner à la collection des _Grands

Écrivains de la France_, entreprise, il y a une quarantaine d'années,

vers 1860, par la maison Hachette, sous la direction de l'érudit Adolphe

Regnier. Mme de Sévigné, Malherbe, La Bruyère, La Rochefoucauld,

Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, figurent dans cette collection,

entièrement terminés. Pascal, le cardinal de Retz et Saint-Simon sont en

cours de publication. Par le contrôle et la pureté de leur texte, le

soin et la science apportés à leurs nombreuses notes et à leurs

volumineux lexiques, aussi bien que par le choix de leur papier et leurs

qualités typographiques, ces éditions se recommandent entre toutes,

méritent d'être citées en première ligne. C'est l'honneur de la

librairie moderne et un véritable monument élevé à la gloire des lettres

françaises.

Mais ce sont des éditions savantes, de gros volumes in-8, cotés 7 fr.

50, et qui sont, par conséquent, en dehors et au-dessus de nos

desiderata. Une autre collection, éditée par la même librairie et

commencée jadis par l'imprimerie Lahure, les _Œuvres des principaux

écrivains français_ (volumes in-18 à 1 franc), œuvres la plupart

complètes, ferait notre affaire, si elle n'était imprimée en caractères

trop fins, et, conséquence de son bas prix, sur papier de qualité

inférieure. Les anciens volumes, parus antérieurement à 1862, et dont

certains contenaient plus de pages que ceux d'aujourd'hui, ont été tirés

sur papier meilleur: il est vrai qu'ils se vendaient le double, 2 francs

au lieu de 1 franc. Comme nous en avons déjà fait la remarque, les

éditeurs ne sont pas seuls coupables du mauvais état présent de la

librairie; la faute en est surtout au public, qui exige avant tout et en

dépit de tout du «bon marché». On lui en fournit, hélas!

Les quelques «classiques» publiés par Louandre dans le catalogue

Charpentier (volumes in-18 jésus, marqués 3 fr. 50 et vendus couramment

à l'état de neuf 1 fr. 75) nous conviendraient assez, ainsi que les

_Chefs-d'œuvre de la littérature française_ de Firmin-Didot (environ 150

volumes in-18 jésus à 3 francs, vendus de même 1 fr. 75 ou 1 fr. 50), ou

encore la _Collection des meilleurs ouvrages français et étrangers_,

éditée par Garnier (in-18 jésus, mêmes prix); mais ces collections sont

incomplètes d'abord,--ainsi Voltaire et Rousseau n'y figurent que très

partiellement;--en outre, les derniers tirages, c'est-à-dire ceux qu'on

trouve actuellement en librairie, sont généralement inférieurs aux

anciens, aux tirages de 1850 ou 1860, qui étaient faits sur meilleur

papier et avec des clichés non fatigués. Quant à la _Bibliothèque

française_ de Didot, qui donne en forts volumes in-8 jésus à deux

colonnes (54 volumes) les œuvres complètes, soigneusement revues et

annotées, de la plupart de nos auteurs célèbres, elle est, par son

format, comme la collection des _Grands Écrivains_ d'Hachette, en dehors

de notre programme.

La _Nouvelle Bibliothèque classique_, fondée par Jouaust en 1876, et qui

se compose d'une soixantaine de volumes (in-16 elzevierien, à 3 francs),

marque certainement un grand progrès sur les précédentes collections à

bon marché. Le texte en est plus correct; les notices et les notes

(celles-ci placées à la fin des volumes) sont mieux rédigées, le papier

principalement est de beaucoup supérieur, l'impression est aussi plus

nette et plus soignée; mais cette impression est faite en elzevier, et

certains lecteurs n'aiment pas ce type de caractères et préfèrent le

romain. D'autres aiment mieux avoir les notes et traductions de texte au

bas des pages, près du texte même, ce qui, en effet, est plus commode

dans bien des cas, pour Montaigne, par exemple, dont chaque page, chaque

ligne est émaillée d'une citation latine. Quoi qu'il en soit, c'est

Jouaust,--qui fut un éditeur de l'ancienne mode, lettré, érudit,

laborieux, extrêmement soucieux de son œuvre, et passionné pour

elle[360],--qui se rapproche le plus de notre idéal. Malheureusement, il

n'a pas eu le temps de réunir dans sa _Nouvelle Bibliothèque classique_

tous les chefs-d'œuvre dignes d'y entrer, et des noms illustres, Pascal,

Mme de Sévigné, Buffon, Saint-Simon, etc., n'y figurent pas[361].

Je mentionnerai encore la _Bibliothèque elzévirienne_, fondée par

Jannet, et la _Nouvelle Collection Jannet-Picard_[362], consacrées

surtout à nos anciens écrivains.

Il est juste enfin de ne pas oublier, dans cette sommaire énumération,

l'excellente petite _Bibliothèque nationale, collection des meilleurs

auteurs anciens et modernes_, créée en 1863, et destinée, comme le dit

son sous-titre, «à faire pénétrer au sein des plus modestes foyers les

œuvres les plus remarquables de toutes les littératures». Ces petits

volumes in-16 à couverture bleue, actuellement au nombre d'environ

quatre cents, et comparables à l'ancienne collection populaire

stéréotype entreprise en 1799 par Pierre Didot[363], ont rendu et

rendent journellement à quantité d'écoliers, d'étudiants et de modestes

et fervents lecteurs d'inappréciables services. Mais eux non plus ne

remplissent pas les conditions que nous réclamons; leur format, commode

pour la poche, ne convient guère à une bibliothèque, et leur bas prix,

(0 fr. 25) ne vous laisse aucun doute sur la piètre qualité de leur

papier, l'insuffisance de leur exécution typographique.

*

* *

Puisque la librairie «courante» ne peut nous fournir exactement et

complètement ce que nous voulons, essayons de la librairie «d'occasion»;

à défaut de livres récemment parus et «à l'état de neuf», voyons parmi

les ouvrages édités jadis et échoués chez les bouquinistes.

Là, en effet, nous avons chance de rencontrer ce que nous cherchons: des

volumes de format convenable, bien imprimés, de prix modique; nous

pouvons espérer surtout, comme nous l'avons précédemment expliqué[364],

que ces volumes seront tirés sur papier meilleur que celui de nos

malheureux livres populaires d'aujourd'hui. En outre, presque toujours,

nous trouverons ces ouvrages reliés ou cartonnés, puisque la coutume de

vendre les livres brochés est relativement récente et ne remonte guère

au delà de notre siècle[365]. Nous avons donc tout avantage à diriger

nos recherches du côté de ce qu'on nomme en librairie «l'occasion».

Comme il ne s'agit pas ici d'éditions princeps ni de livres rares, mais

de volumes tout simples, «communs», propres et maniables, il est inutile

de dresser une liste de nos éditions préférées: ces volumes abondent, et

cette liste serait forcément très incomplète, forcément interminable.

Laissons donc chacun choisir à sa guise, sous réserve toutefois qu'il

veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit sur l'importance de la

qualité du papier, de la commodité du format, et de la grosseur et

netteté du caractère. Quant à cette autre essentielle condition,

l'authenticité et la pureté du texte, elle est le plus souvent, presque

toujours, en harmonie avec le soin apporté à l'exécution typographique.

Il n'est pas un ami des livres, sinon même pas un Parisien sachant lire,

qui ne connaisse le plaisir de bouquiner le long des quais ou devant les

étalages des libraires[366]. Il faut l'avoir goûté, ce plaisir,

«pour,--selon l'expression du bibliophile Jacob[367],--lui rendre grâce,

comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si, continue le même

écrivain, ce plaisir n'était pas plus doux et plus fidèle que tous les

autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux

organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel,

verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de

talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissants

s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et à tous les

hochets de la richesse!»

Un autre amoureux des livres, Adolphe de Fontaine de Resbecq, a rédigé

la relation de ses _Voyages littéraires sur les quais de Paris_[368], un

intéressant petit volume, où il a rassemblé ses souvenances et résumé

ses impressions de «voyageur» et de lettré. Une anecdote qu'il nous

conte montre bien quelle ténacité et quelle puissance possède la passion

du bouquinage. Un des confrères de Fontaine de Resbecq, M. H..., étant

devenu aveugle, se faisait conduire par son domestique sur le quai

Voltaire, sa promenade favorite. «On l'approchait des boîtes, il passait

alors légèrement les mains sur les livres, parcourait ainsi quelquefois

plusieurs mètres sans rien dire, puis, saisissant quelque mince volume,

il disait à son guide: «N'est-ce pas de chez Barbin?» (ou tel autre nom

de libraire célèbre). Il se trompait souvent sans doute, mais il lui est

arrivé plus d'une fois de deviner juste; alors sa joie était

inexprimable; il achetait, dans ce cas, ce qu'il avait déjà ou ce qui

lui était indifférent. C'était, disait-il, sa manière de remercier le

Créateur de lui avoir conservé l'ombre d'un sens perdu: cela fait vivre

le marchand, Dieu sera satisfait! Telle était sa pensée[369].»

Cependant, ce n'est pas du côté des bouquinistes échelonnés au bord de

l'eau que je vous engage à effectuer le plus assidûment vos recherches.

Vous pouvez certainement faire chez eux d'excellentes trouvailles,

rencontrer dans leurs boîtes des occasions qu'il vous est loisible de

qualifier, avec plus ou moins d'exagération, de «superbes»; mais ces

ouvrages ont le plus souvent un défaut capital, une tare indélébile:

continuellement exposés au vent et à la poussière, au soleil ou à la

pluie, ils ont nécessairement souffert de ce manque d'abri, ils gardent

des traces plus ou moins apparentes, mais immanquables, mais fatales,

des intempéries de l'air.

Les livres en étalage extérieur, rangés sur des rayons fixés à une

muraille, ne sont guère moins menacés, guère moins éprouvés[370].

C'est dans les magasins et arrière-boutiques des libraires d'occasion

que vous avez, à mon sens, intérêt à vous rendre et à fouiller; c'est là

que vous découvrirez le plus de bons livres en bon état.

Mais n'oubliez pas qu'il n'y a rien d'absolu en ce monde, et n'hésitez

pas à vous arrêter devant tout étalage de livres, à bouquiner partout où

vous en aurez l'occasion: c'est d'ailleurs là une recommandation

superflue, les livres, n'importe lesquels, attirant à eux

irrésistiblement et comme par enchantement tous ceux qui les aiment.

Lorsqu'un bouquiniste n'indique pas ses prix de vente sur ses boîtes ou

sur ses volumes, c'est mauvais signe; c'est signe qu'il n'a pas de prix,

qu'il établit ses chiffres et fait ses conditions selon les

circonstances, «d'après la tête du client». Il est des amateurs qui,

pour réagir contre cette déloyale coutume, ont pris le parti de ne

jamais acheter un livre dont le prix n'est pas marqué d'avance, et, aux

propositions et instances du marchand, de répondre invariablement par la

déclaration de cette formelle et excellente résolution.

Beaucoup de libraires d'occasion publient des catalogues mensuels,

bimensuels ou trimestriels, qu'ils adressent à leurs clients, et ce

procédé de vente est, paraît-il, des plus fructueux pour ces

commerçants, d'autant plus fructueux que certains, sinon la plupart, ont

contracté l'habitude de forcer la note, de surélever tous les prix. Ils

partent de ce principe, très judicieux, il faut l'avouer, que, si vous

avez vraiment besoin d'un ouvrage porté sur un de ces catalogues et en

vain cherché par vous jusqu'alors, vous ne lésinerez pas sur la somme à

débourser pour vous le procurer. Et c'est ainsi que des livres, tout

ordinaires, cotés jadis trente ou quarante sous, et qui se vendraient

encore ce prix directement, sans l'intermédiaire des catalogues, sont

tarifés sur ceux-ci à cinq francs, dix francs, voire davantage. Pour

justifier cette hausse, le libraire ajoute volontiers à la suite de

l'annonce du livre quelque fallacieuse mention: «Peu commun», «Devenu

rare», «Rarissime», etc.[371]

Méfiez-vous des ouvrages publiés par souscription; je vous dirai même:

«Ne souscrivez jamais à un ouvrage inachevé». Vous risquez--on n'en voit

que trop d'exemples--de demeurer en panne et de perdre votre argent. Je

ne ferai d'exception que pour les publications entreprises par de _très

grandes_ maisons d'édition, dont la solvabilité et la solidité sont

inébranlables. Mais ces maisons-là ne publient jamais ou presque jamais

d'ouvrages par souscription.

Quant aux industriels qui vous offrent, comme primes à des achats de

livres, des pendules avec candélabres, des bottes de couverts en ruolz,

des jumelles pour théâtre ou campagne, etc., faites mieux que de vous

méfier: n'achetez pas! Ne vous mêlez pas à ces trafics: la pendule ne

vaut rien, la jumelle non plus, et les livres encore moins.

*

* *

Richard de Bury a consacré un chapitre de son _Philobiblion_[372] à

cette question: «Comme quoi on doit toujours acheter les livres, si ce

n'est dans deux cas,» et ces deux cas réservés sont: 1º la crainte

d'être trompé par le libraire; 2º l'espoir d'un moment plus opportun,

d'une meilleure occasion.

«Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités

plus louables que celles qu'on fait pour les livres, écrit de son côté

le savant jésuite bibliographe Claude Clément[373], lorsqu'en eux on

cherche un refuge, les voluptés de l'âme, l'honneur, la pureté des

mœurs, la doctrine et un renom immortel.»

Jules Richard[374] déclare qu'«un bibliophile ne conserve pas les livres

qu'on lit une fois, mais seulement ceux qu'on _relit_ avec plaisir, et

que, par conséquent, on _relie_ plus ou moins richement». Sous sa forme

humoristique et plaisante, l'avis a du bon, surtout pour les amateurs

parisiens, logés toujours si à l'étroit, et il mérite d'être retenu.

Est-il raisonnable,--les ouvrages de référence à part, comme nous

l'avons dit au début de ce chapitre,--d'acheter plus de livres qu'on

n'en peut lire, et n'est-ce pas une excellente habitude de n'effectuer

de nouveaux achats qu'après avoir terminé la lecture des acquisitions

précédentes?

Il semble à première vue qu'il ne puisse y avoir doute à ce sujet, et

qu'il faille répondre à cette dernière question par l'affirmative.

Un écrivain que l'à-peu-près n'effrayait pas et qui a commis bien des

hérésies en bibliographie et ailleurs, Jules Janin, a émis ce conseil,

dans un opuscule «fort joli et bien écrit, mais dont le principal mérite

est d'être rare[375],» _l'Amour des livres_: «N'achetez aujourd'hui que

si vous avez lu, d'un bout à l'autre, le livre acheté il y a deux mois,

il y a six semaines. Furetière demandait un jour à son père de l'argent

pour acheter un livre.--«Or ça, répondait le bonhomme, il est donc vrai

que tu sais tout ce qu'il y avait dans l'autre, acheté la semaine

passée?» C'était bien répondre[376].»

Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir · 第 9 / 34 段