tout récemment paru, exigez de votre relieur, s'il n'a pas une de ces
étuves à sa disposition, qu'il interfolie le volume de papier pelure ou
serpente: ce mince papier, qu'il vous sera loisible d'enlever plus tard,
préservera le texte de tout maculage.
Évitez de donner vos livres à relier durant certaines époques de
l'année, aux époques où les relieurs sont d'ordinaire encombrés de
travail. Le mois de janvier est généralement un mois peu propice pour
préparer un _train_:--on nomme ainsi la quantité de volumes, vingt,
cinquante, cent, etc., destinés à la reliure et envoyés en une fois chez
le relieur. La plupart des revues et autres périodiques terminent leur
année en décembre, et naturellement les abonnés s'empressent, dès que le
volume est complet, de l'expédier au relieur. Les mois de juin et de
juillet peuvent n'être pas très favorables non plus, à cause des
distributions de prix et des cartonnages qu'elles nécessitent, etc.
Pour travailler proprement et convenablement, un relieur ne doit pas
être talonné ni bousculé; il lui faut du temps, un laps de temps
raisonnable, pour mener à bien son œuvre[320].
S'il vous est loisible de faire relier ensemble deux tomes d'un même
ouvrage, surtout si ces tomes sont de peu d'épaisseur[321], ne réunissez
jamais sous la même couverture deux ouvrages différents; c'est une
économie mesquine et mal placée, et les _recueils factices_,--ainsi
nomme-t-on les volumes formés de pièces ou opuscules de mêmes
dimensions, mais sans lien typographique, c'est-à-dire ne faisant pas
partie d'une même publication,--sont aussi incommodes pour le classement
et les recherches que contraires au bon sens et à la logique.
S'il s'agit de brochures trop minces pour être reliées séparément,
renfermez-les dans des boîtes ou cartons: on en fabrique de très
pratiques et de très ingénieuses, de ces boîtes; elles ont l'aspect d'un
véritable livre relié, et l'inscription du dos peut être collective et
désigner le sujet traité par toutes les brochures encloses dans cette
gaine: BIBLIOGRAPHIE, ESTHÉTIQUE, IMPRIMERIE, NUMISMATIQUE, etc.
Nombre de relieurs ont tendance à trop rogner les livres; et il
paraîtrait que certains prétendus amateurs ne les retiennent pas sur
cette pente fâcheuse, les y encouragent. Un relieur, dont je suis loin
de garantir la parole, et que je soupçonne fort, au contraire, d'être
doué de plus d'imagination que de sincérité, a raconté un jour à
l'auteur de _l'Art d'aimer les livres_, M. Jules Le Petit, l'anecdote
suivante. Ce relieur «ayant été autrefois appelé par M. Thiers pour
prendre un certain nombre de volumes de divers formats, le grand
historien le conduisit devant un rayon de sa bibliothèque, dont il lui
fit mesurer l'écartement, en lui disant: «Arrangez-vous pour que tous
les volumes soient rognés de façon à entrer dans ce rayon.--Mais,
monsieur, les in-12 seuls pourront entrer ici, et pour les in-8 ce sera
impossible.--Comment, impossible! s'écria l'homme d'État, je les ai
mesurés, et, en les réduisant à la taille des in-12, cela ira fort bien;
il suffit qu'on puisse lire le texte; les marges ne signifient
rien[322].»
Qu'il soit apocryphe, comme je le crois, ou authentique, comme c'est
très peu probable, ne suivez pas cet exemple. Ménagez toujours et
recommandez toujours à votre relieur de ménager le plus possible les
marges de vos livres:
Dans tout livre la marge est ce qui plaît aux yeux...
Un livre trop rogné jamais ne se répare[323]...
Les belles et grandes marges donnent au livre une notable et très
légitime plus-value: elles permettent de le faire relier au besoin un
plus grand nombre de fois, elles prolongent sa durée, en même temps
qu'elles ajoutent à sa beauté artistique.
C'est non seulement par maladresse ou ignorance, mais souvent aussi par
cupidité et ladrerie que certains relieurs rognent les livres tant
qu'ils peuvent. Leur confrère Lesné, qui les connaissait bien, nous
dévoile en ces termes leur trafic:
«Il y en a même (des relieurs) qui rognent beaucoup par un motif
d'intérêt; c'est qu'en rendant un livre le plus petit possible, il y
entre moins de carton, de peau pour le couvrir, moins d'or pour le
dorer, et que d'ailleurs les rognures se vendant au cartonnier en
échange de carton neuf, en en faisant beaucoup, elles diminuent d'autant
le prix de celui qu'on emploie[324].»
Et le même codificateur et barde de la Reliure ajoute ce très sage
précepte, que tous nos praticiens modernes feraient bien de méditer et
d'observer:
«Un relieur, en rognant un livre, ne doit jamais dire: «C'est un
bouquin»; il doit toujours le traiter comme s'il était précieux; car tel
livre qui ne l'est pas pour un amateur, l'est pour un autre; et
d'ailleurs, en les considérant tous comme s'ils étaient précieux, on ne
risque pas de se tromper[325].»
Le mieux d'ailleurs pour vous, pour vos in-18 cartonnés à la Bradel,
c'est de faire seulement rogner et jasper la tête de ces livres, et en
ébarber la tranche gouttière et la queue[326]. La tête a besoin d'être
rognée, égalisée, afin que la poussière pénètre moins dans le livre;
c'est pour le même motif qu'on la dore ou la colore, qu'on la brunit à
l'agate ou qu'on la jaspe.
Quant aux volumes de référence, dictionnaires, etc., destinés à être
fréquemment consultés, et que vous avez revêtus d'une demi-reliure, il
est bon d'en faire rogner légèrement non seulement la tête, mais les
deux autres tranches, afin de pouvoir feuilleter plus aisément ces
ouvrages. Souvent même, pour certains de ces volumes d'usage constant et
de fatigue, on arrondit les angles des pages, ce qui empêche tant soit
peu celles-ci de se replier et de se corner, et rend aussi le
feuilletage plus facile.
Bien que nous n'ayons pas à nous occuper des publications de luxe,
disons, en passant, un mot des _fausses marges_. Doit-on les conserver?
Doit-on les supprimer à la reliure? On sait ce qu'on entend par fausses
marges. Les livres tirés sur papier de choix, japon, hollande, chine,
etc., offrent tous cette particularité, due aux nécessités du tirage,
que les marges extérieures d'un certain nombre de feuillets dépassent,
et souvent de trois ou quatre centimètres, les marges correspondantes
des autres feuillets. Quelques amateurs, comme A. de la Fizelière,
refusent de faire tomber à la reliure ces excédents de marge. «Une
gravure rognée à la marge est déshonorée, il en est de même pour les
livres, écrit ce bibliophile[327]. Je veux la marge entière dans un
exemplaire _exceptionnel_, qui ne me déplaît pas en restant broché.
C'est le spécimen du format que donne tel ou tel papier employé pour le
tirage.»
Ces fausses marges, qu'on a qualifiées de «monstrueuses
inégalités[328]», sont de véritables nids à poussière, et il nous
semble, comme à l'auteur du _Livre du bibliophile_[329], qu'on a grande
raison de les rogner: «elles proviennent, non d'une intention
artistique, mais d'une nécessité matérielle; ces différences dans la
dimension des papiers, loin d'être un ornement, donnent au livre un
aspect irrégulier qui ne saurait être agréable».
Religieusement conservées, ces fausses marges produiraient, en effet,
d'étranges reliures, des reliures de formats carrés, inusités, tout à
fait baroques et disparates. Il vaut donc mieux supprimer ces excédents
de marge lorsqu'on fait relier le livre,--ou bien le garder broché,
comme semble le conseiller A. de la Fizelière. Il est bon néanmoins, et
c'est l'avis de tous les bibliophiles, de laisser, au commencement ou à
la fin des livres, quelques feuillets préservés de la rognure[330],
qu'on replie régulièrement selon les dimensions de la tranche et qu'on
rentre à l'intérieur du volume, comme des _témoins_--c'est le nom qu'on
leur donne--des dimensions primitives et authentiques du papier[331].
Faites toujours relier vos livres avec la couverture de la brochure, de
façon que chaque volume, sous ses plats de papier, de toile ou de
maroquin, conserve toute son intégrité. Ces couvertures sont d'ailleurs
parfois très coquettement illustrées; la plupart contiennent au verso
des annonces et indications qui peuvent servir: ne vous privez pas de
ces documents, ne supprimez rien de vos livres, laissez-les toujours
intacts et entiers.
Il est des relieurs qui s'étonnent de cette «mode» de faire ainsi relier
chaque volume avec sa couverture, et qui en plaisantent avec des
haussements d'épaules. «Cela ne se faisait pas autrefois, maugréent-ils;
mais aujourd'hui les amateurs ont de telles exigences! Ils manifestent
de si inconcevables lubies! Jusqu'où iront-ils?» Etc., etc. Il y avait
une excellente raison pour que «cela ne se fît pas autrefois»: c'est
qu'autrefois les livres brochés n'avaient pas de couvertures imprimées,
et partant dignes d'être conservées. La couverture imprimée et illustrée
ne date guère que du commencement du XIXe siècle, et c'est surtout à
partir de 1820 qu'elle se propage et se diversifie, qu'elle prend de
l'originalité, acquiert de la valeur et de l'intérêt[332].
*
* *
Ne vous en rapportez pas à votre relieur pour les titres à inscrire au
dos de vos volumes, ce qu'on appelle les _titres à pousser_. Sans
commettre ces gigantesques bourdes complaisamment relevées par les
bibliographes:--BRAN, tome I; BRAN, tome II (pour: BRANTÔME, I;
BRANTÔME, II);--MRS. BEECHER STOWE, _Uncle_, tome I; _Uncle_, tome II
(pour: _Uncle Tom_, I; _Uncle Tom_, II);--ROUSSEL, _Système ph. et
moral_ (fémoral) _de la femme_ (pour: _philosophique et
moral_);--DAFFRY, _De la monnoie et de l'expropriation_ (pour: DAFFRY DE
LA MONNOIE, _De l'expropriation_);--BELLOT, _Des minières et du régime
dotal_ (pour: BELLOT DES MINIÈRES, _Du régime dotal_); etc.,--il est des
relieurs qui pourront fort bien étiqueter ainsi les œuvres de Rabelais,
de Corneille ou de Racine: DE RABELAIS, _Œuvres_;--DE CORNEILLE,
_Œuvres_;--DE RACINE, _Œuvres_ (au lieu de: _Œuvres de Rabelais_, ou
RABELAIS, _Œuvres_;--_Œuvres de Corneille_, ou CORNEILLE,
_Œuvres_;--_Œuvres de Racine_, ou RACINE, _Œuvres_).
D'autres ont une tendance, très compréhensible d'ailleurs, à toujours
abréger leurs inscriptions, à supprimer notamment les prénoms qui
devraient être et qui sont indissolublement joints aux noms; ils
écriront volontiers: MARTIN, _Histoire de France_ (pour: HENRI MARTIN);
HUGO, _les Misérables_ (pour: VICTOR HUGO)[333]; GAUTIER, _le Capitaine
Fracasse_ (pour: THÉOPHILE GAUTIER); CHÉNIER, _Poésies_ (pour: ANDRÉ
CHÉNIER); SCOTT, _Ivanhoë_ (pour: WALTER SCOTT); etc.
Écrivez donc vous-même, sur une fiche annexée à chaque volume, le _titre
à pousser_, de telle sorte que votre relieur n'ait qu'à se conformer à
vos indications.
Cette inscription doit-elle être faite par lui directement sur la peau
ou la toile du dos du volume, ou bien indirectement, sur une étiquette
en peau, une _pièce_[334], collée ensuite sur le dos de ce livre? La
pièce étant de couleur différente et toujours plus foncée que celle du
livre[335], peut sembler lui donner un aspect plus élégant, plus coquet;
en revanche, elle a l'inconvénient de ne pas toujours bien adhérer au
dos du volume, de se décoller, surtout aux angles. Le mieux, selon
l'avis de personnes compétentes, est de pousser directement le titre sur
le dos, et d'imiter l'étiquette en teignant en noir, au moyen d'encre
ordinaire non communicative, le rectangle sur lequel se détachent les
lettres d'or de ce titre: on a ainsi l'élégante apparence de
l'étiquette, sans craindre l'inconvénient qu'elle présente, le
décollage.
Autant que possible, donnez toujours à votre relieur un modèle,
c'est-à-dire un volume relié auquel il devra se conformer en tous points
pour la reliure des livres que vous lui confiez. Vous vous épargnerez de
la sorte des malentendus aussi désagréables que fréquents, et vous lui
enlèverez, s'il commet des bévues, tout prétexte de discussion et toute
échappatoire. Choisissez ce modèle parmi les volumes dont vous risquez
le moins d'avoir besoin: par exemple, s'il s'agit de périodiques, ne
donnez pas, pour faire relier l'année ou le semestre qui vient de
s'écouler, le tome de l'année ou du semestre immédiatement précédent;
prenez, comme spécimen, un tome plus ancien et que vous ne présumez pas
avoir à consulter. Généralement, et à part des travaux spéciaux, c'est
dans les tomes les plus récents des périodiques, dans les années les
plus rapprochées de l'année courante, que vous êtes le plus exposé à
avoir des recherches à effectuer.
Avant d'envoyer un train au relieur, collationnez chaque volume,
c'est-à-dire vérifiez si toutes les feuilles s'y trouvent et si elles
sont bien placées dans leur ordre numérique, si de même toutes les
planches ou gravures sont présentes et bien à leur place. A plus forte
raison, devez-vous vérifier vos périodiques, et vous assurer que toutes
les livraisons composant le volume (le plus souvent annuel ou
semestriel) sont bien réunies, bien complètes et exactement classées. Au
retour de votre train, faites le même collationnement.
S'il manque des pages dans un volume que vous tenez à expédier chez le
relieur, ayez soin de faire insérer un onglet ou des feuillets blancs à
la place des pages absentes, afin de pouvoir les y intercaler plus tard,
si vous les retrouvez ou avez la chance de vous les procurer. Prenez
note par écrit de ces pages manquantes, de ces _défets_: à l'occasion
vous n'aurez qu'à vous référer à cette liste. Agissez de même pour les
périodiques dont des livraisons absentes seraient épuisées, et que vous
croiriez néanmoins devoir faire relier: inscrivez-les sur votre liste de
défets, et remplacez-les par des feuilles blanches, auxquelles vous
n'aurez qu'à substituer ces livraisons, si une heureuse rencontre les
met plus tard en votre possession.
Ne donnez jamais un train important comme quantité ou qualité à un
relieur que vous n'avez pas encore éprouvé et que vous ne connaissez
pas. Essayez-le d'abord au moyen de quelques volumes, tâtez-le,
assurez-vous de ce qu'il sait faire.
* * * * *
Voici, comme prix approximatifs de diverses reliures, appliquées aux
formats les plus courants et que nous avons choisis pour types[336],
quelques chiffres empruntés au _Tarif de la Chambre syndicale de la
reliure_[337]:
In-4 cavalier In-8 cavalier In-18 jésus In-32 jésus
(0,23×0,31), (0,155×0,23), (0,117×0,183), (0,088×0,138),
in-4 raisin in-8 raisin in-16 Hachette, in-18 carré
(0,25×0,325) (0,162×0,25) in-12 Charpentier (0,09×0,15)
RELIURES TOILE (simples) Dos toile, plats papier, tranches jaspées.
3,15 1,75 1,05 0,95
RELIURES TOILE (Bradel) Dos toile, grain de soie, pièce en peau,
tranches ébarbées.
4,50 2,50 1,40 1,25
DEMI-RELIURES Dos chagrin, plats papier, tranches jaspées.
4,95 2,75 1,60 1,45
EN PLUS POUR LES DEMI-RELIURES
Tranches ébarbées, tête jaspée.
1,20 0,60 0,25 0,25
Tranches dorées ou en couleurs (soignées).
4,50 2,25 1,50 1,25
RELIURES PLEINES
Chagrin 1er choix, têtes ou tranches dorées, janséniste.
35 » 17 » 10 » 6 à 7,50
Maroquin du Levant, tranches dorées, dentelle intérieure.
70 » 35 » 20 » 12 à 15
Je rappellerai, en terminant, que, d'une façon générale et _exceptis
excipiendis_, il n'y a de bons relieurs que dans les grandes villes,
et--laissant à part, encore une fois, la reliure de luxe et d'art--que
c'est dans les grosses maisons, où l'outillage est multiple et complet,
que vous avez chance d'être le mieux servi et au meilleur compte. Il en
est, hélas! de la reliure comme de tout le reste, comme de la chaussure
et de la nouveauté, où triomphent les grands magasins, et de la guerre,
où la victoire est à l'argent et aux gros bataillons.
CHAPITRE VI
DE L'ACHAT DES LIVRES
Quels livres acheter?--L'embarras du choix.--Ils sont trop!--Avoir un
petit nombre d'amis et beaucoup de relations.--Ouvrages de référence,
base d'une bibliothèque.--Livres de chevet.--Ne vous prodiguez
pas.--Collections modernes de nos grands écrivains.--La librairie
«d'occasion».--Bouquinistes et étalagistes: le plaisir de
bouquiner.--Catalogues de librairie.--Méfiez-vous des
souscriptions.--N'achetez que ce que vous voulez lire.--Le bonheur des
collectionneurs.
Maintenant que nous connaissons les quatre éléments ou conditions
matérielles et essentielles du livre: papier, format, impression,
reliure (ou brochure), voyons quels livres il convient d'acheter, quels
types d'éditions méritent nos préférences, et comment doivent
s'effectuer ces acquisitions.
Tout d'abord l'innombrable multitude des produits de la pensée vous
arrête et vous déconcerte. Que choisir parmi tant, tant et tant
d'œuvres? Comment se guider dans un tel dédale?
Dès les débuts mêmes de la bibliophilie, la question s'est posée, et
Sénèque le Philosophe l'a on ne peut mieux discutée et tranchée dans son
traité _De la tranquillité de l'âme_ et dans ses _Lettres à Lucilius_.
«Rien de plus noble, écrit-il, que la dépense qu'on fait pour se
procurer des livres; mais cette dépense ne me paraît judicieuse que si
elle n'est pas poussée à l'excès. A quoi sert une incalculable quantité
de volumes, dont le maître pourrait à peine dans toute sa vie lire les
titres? Cette masse d'écrits surcharge plutôt qu'elle n'instruit, et il
vaut bien mieux s'en tenir à un petit nombre d'auteurs que d'en
parcourir des milliers... Chez la plupart, chez des gens qui n'ont même
pas l'instruction d'un esclave, les livres, au lieu d'être des moyens
d'étude, ne font que servir d'ornement à des salles de festin. Achetons
des livres pour le besoin seulement, jamais pour l'étalage[338].»
«... Fais un choix d'écrivains pour t'y arrêter et te nourrir de leur
génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te restent. C'est n'être
nulle part que d'être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager
finissent par avoir des milliers d'hôtes et pas un ami... La nourriture
ne profite pas, ne s'assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt
qu'absorbée. Rien ne retarde une guérison comme de changer sans cesse de
remèdes; on ne réussit point à cicatriser une plaie où les appareils ne
sont qu'essayés; on ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes
transplantations... La multitude des livres dissipe l'esprit. Ainsi, ne
pouvant lire tous ceux que tu aurais, il est suffisant pour toi d'avoir
ceux que tu peux lire[339].»
C'est ce que Pline le Jeune a résumé dans l'apophtegme célèbre: _Multum
legendum esse, non multa_[340]: beaucoup lire, mais non beaucoup de
choses. Et, fidèle à ce principe, il n'avait réuni que peu de livres
dans sa villa de Laurentinum, mais des livres dignes d'être sans cesse
relus[341].
Jérôme Cardan (1501-1576) estimait que toute bibliothèque devrait tenir
en trois volumes, l'un traitant de la vie des saints, l'autre contenant
de gracieux vers propres à récréer l'esprit, et le troisième enseignant
«la vie civile», c'est-à-dire les droits et devoirs du citoyen[342].
Mais déjà de son vivant ou peu après, Joseph Scaliger (1540-1609)
déclarait que, «pour une parfaite bibliothèque, il faudrait avoir six
grandes chambres[343]».
Au XVIIIe siècle, Formey, dans ses _Conseils pour former une
bibliothèque_[344], est d'avis, tantôt qu'«une centaine de volumes est
suffisante» (en ayant recours à l'occasion, il est vrai, aux
bibliothèques publiques et aux «librairies des amis»), tantôt qu'«avec
cinq à six cents, on en a assez pour toute la vie».
On voit que les opinions diffèrent, et qu'elles offrent de notables
variantes même chez les mêmes bibliographes.
Dans une ingénieuse et concluante comparaison, Voltaire commente en ces
termes le mot de Pline le Jeune:
«Un lecteur en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes. On
ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante mille volumes à la
Bibliothèque du roi, que de ce qu'il y a sept cent mille hommes dans
Paris[345].»
Peignot pense qu'«avec trois à quatre cents volumes, on pourrait se
composer la collection la plus précieuse qu'un amateur puisse
posséder[346]».
Sans donner de chiffres ni préciser, Mouravit fait ce sage aveu que «le
premier et difficile problème que doit résoudre un vrai bibliophile est
celui-ci: se faire une excellente bibliothèque avec le moins de livres
possible[347]».
Et l'éloquente voix de Lacordaire nous avertit que, «à part le besoin
des recherches dans un but utile, il ne faut lire ici-bas que les
chefs-d'œuvre des grands noms: _nous n'avons pas de temps pour le
reste_[348]».
*
* *
Mais si, d'ordinaire et selon la remarque du patriarche-philosophe de
Ferney, on n'a et l'on ne peut avoir qu'un petit cercle d'amis, on ne
risque rien de posséder beaucoup de relations; si, d'accord avec
Lacordaire, nous n'avons pas de temps à consacrer aux écrits de second
ordre, et s'il est sage de nous en tenir aux chefs-d'œuvre, de nous
borner à nos maîtres préférés, il est non moins judicieux et profitable
d'être abondamment pourvu d'ouvrages à consulter, d'ouvrages de
recherches, de _référence_: dictionnaires, manuels, annuaires,
répertoires, etc.
Ici seuls l'emplacement et la fortune dont vous disposez doivent limiter
vos exigences.
Francisque Sarcey disait[349] que tout ce dont il avait besoin, en fait
de connaissances, il le trouvait dans le Larousse. Cette vaste
publication, accompagnée de ses deux suppléments et toujours complétée
et mise au pair par la _Revue encyclopédique ou universelle_, la «Revue
Larousse», peut tenir lieu, en effet, d'une bibliothèque. Malgré ses
imperfections, malgré ses erreurs, moins fréquentes que d'aucuns se
plaisent à l'insinuer, peu nombreuses même, en somme, si l'on considère
l'énorme quantité de texte qu'elle renferme, elle réalise bien le
grandiose projet de son auteur et fondateur, elle est bien la véritable
Encyclopédie du XIXe siècle.
La _Grande Encyclopédie_, commencée il y a une douzaine d'années par
l'éditeur Lamirault et encore en cours de publication, renferme, surtout
dans ses premiers volumes, d'excellents articles, rédigés avec soin,
amplement documentés, et ayant leur empreinte personnelle.
D'autres recueils encyclopédiques, comme le _Dictionnaire de la
Conversation_, l'_Encyclopédie moderne_ de Didot, etc., ont eu leur
vogue et ont encore leur valeur; mais ils datent de loin déjà, et, sur
bien des points, ne sont plus à jour.
Pour la langue française, l'historique et l'emploi des mots, rien ne
remplace l'admirable dictionnaire de Littré, qui n'a qu'un défaut, c'est
d'avoir trop restreint ses alinéas, de les avoir supprimés notamment
dans ses citations de vers, ce qui fait ressembler ceux-ci à de la
prose. Au dictionnaire de Littré ajoutez celui de notre ancienne langue
et de ses dialectes du IXe au XVe siècle de Frédéric Godefroy, ainsi que
des vocabulaires grecs, latins (Ducange--basse latinité--et Freund, par
exemple), et des principales langues vivantes.
Déjà au XVIIe siècle l'érudit La Mothe-Le Vayer, dans sa _Lettre à un
moine sur l'art de se former une bibliothèque à peu de frais_, écrivait,
à propos des dictionnaires:
«Quant à ces derniers, je tiens, avec des personnes de grande
littérature, qu'on ne saurait trop [en] avoir, et c'est chose évidente,
qu'il les faut posséder en pleine propriété, parce qu'ils sont d'un
journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture
et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation
et composition de quelque ouvrage[350].»
Si vous vous occupez de bibliographie, le _Manuel du libraire_ de
Jacques-Charles Brunet, _la France littéraire_ et _les Supercheries
littéraires_ de Quérard, le _Dictionnaire des anonymes_ de Barbier, et
le _Catalogue de la librairie française_ d'Otto Lorenz, vous sont
indispensables.