La Bibliothèque royale de Dresde «conserverait» un calendrier mexicain

écrit sur peau humaine[276].

En Amérique, un des plus riches négociants de Cincinnati, M. William

G..., possède deux livres reliés en peau de femme: l'un est le _Voyage

sentimental_ de Sterne, habillé d'une peau de négresse; l'autre, de

Sterne également, _Tristram Shandy_, est revêtu du derme d'une jeune

Chinoise[277].

En France: «Il existait autrefois à la Bibliothèque impériale (fonds

Sorbonne, nº 1297) une Bible du XIIIe siècle, que l'abbé Rive affirmait

être entièrement (reliée) en peau de femme.» Un ancien bibliothécaire de

la Sorbonne, le digne Gayet de Sansale, «a contesté le fait, mais il

l'admettait pour deux autres ouvrages: une Bible du XIIIe siècle

également (fonds Sorbonne, 1357), et un texte des _Décrétales_ (fonds

Sorbonne, 1625)[278]».

L'éditeur Isidore Liseux disait avoir vu un exemplaire de _Justine_, du

marquis de Sade, relié en peau de femme[279].

Un catalogue de livres d'occasion, distribué il y a quelques années,

porte cette indication: «Reliure en peau humaine.--Sue (Eugène), _les

Mystères de Paris_. Paris, 1854, 2 tomes rel. en 1 vol. pet. in-4,

_pleine peau humaine_, larges dent. sur les plats, dent. intérieure: 200

francs. Fort belle reliure exécutée avec un morceau de peau humaine. Une

plaque à l'intérieur, sur la garde de la reliure, ainsi conçue: «Cette

reliure provient de la peau d'une femme et a été travaillée par M.

Albéric Boutoille, 1874, qui atteste que cette reliure est bien en peau

humaine[280].»

La _Revue encyclopédique_, à qui j'emprunte la plupart de ces détails,

raconte encore le curieux fait suivant:

«M. Camille Flammarion ayant reçu d'une comtesse, dont, par un beau soir

étoilé, il avait admiré les épaules, et qui mourut peu après, l'étrange

présent de la peau de ces mêmes admirables épaules, chargea un tanneur

de la travailler avec soin. Elle était «d'un grain superbe,

inaltérable»: l'astronome en fit relier un exemplaire de _Terre et

Ciel_. Les tranches du livre sont de couleur rouge, parsemées d'étoiles

d'or, et sur les plats sont gravés en lettres d'or ces mots: _Souvenir

d'une morte_[281].»

Mais la plus étrange reliure qui ait jamais été faite dans ce genre

macabre, c'est sûrement celle qu'imagina en 1813 un avocat de

Valenciennes: faire relier une œuvre d'un écrivain avec la propre peau

de cet écrivain, certes, la chose n'est point banale, et c'est ce que

ledit avocat, nommé Edmond Leroy, put réaliser. Ayant assisté à

l'embaumement de Delille, le célèbre traducteur des _Géorgiques_, il

obtint du praticien chargé de l'opération «deux fragments de l'épiderme»

du poète, et ces deux fragments lui servirent à faire relier un

exemplaire des _Géorgiques_, traduction de Delille, qui se trouve

actuellement, paraît-il, à la bibliothèque municipale de

Valenciennes[282].

*

* *

D'autres bibliophiles, nullement funèbres comme les précédents, tout à

fait, au contraire, plaisants et facétieux, cherchent à mettre

l'enveloppe du livre en harmonie avec son contenu, et jouent sur le

titre de l'ouvrage. Tel, par exemple, cet amateur d'outre-Manche qui

avait fait relier en peau de cerf un _Traité sur la chasse_; et cet

autre qui, parce que le mot anglais _fox_ signifie renard, s'avisa de

faire couvrir de peau de renard l'_Histoire de Jacques II_ par Fox[283];

et cet autre, encore, qui crut devoir faire revêtir de maroquin noir une

_Histoire de la Forêt Noire_[284]. Un relieur anglais--ce sont

décidément les fils d'Albion qui paraissent tenir le plus à ces

singularités--a exhibé naguère une _Histoire de Napoléon_ à reliure

tricolore, c'est-à-dire dont les plats étaient, comme le drapeau

français, également divisés en trois couleurs: bleu, blanc, rouge[285].

Et cet exemplaire des _Châtiments_ de Victor Hugo, de la bibliothèque de

Philippe Burty, «où s'étale une immense abeille d'or enlevée au trône

impérial des Tuileries[286]»? Et cette _Histoire de la Révolution_ de

Thiers, dont la couverture imite «un manteau princier bleu brodé d'or»,

et dont le plat supérieur porte, encastrées en son milieu, «les lunettes

authentiques de l'auteur, privées de leurs verres, et escortées de

quatre boutons de sa redingote préférée»? «L'effet en est insensé»,

ajoute M. Blanchon[287]. Nous le croyons sans peine.

Que dire encore des _reliures à musique_? Car «il y a des reliures à

musique, de même qu'il y a des tableaux-pendules! Vous ouvrez un album

dont la couverture contient dans un épais biseau une boîte à musique: à

l'instant même, le cylindre s'échappe, les lames du peigne métallique

reçoivent le frottement voulu, et vous entendez une valse ou une

cavatine dont les sons paraissent sortir de la muraille. Aux quatre

angles du plat extérieur se trouvent des clous qui semblent placés là

pour protéger la couverture par leur saillie, et qui en réalité

dissimulent l'entrée des clefs par où se remonte l'appareil quand le

cylindre est à bout de course[288].»

*

* *

Certains amateurs adoptent une seule couleur pour tous leurs livres sans

distinction: c'est ainsi que les filles de Louis XV avaient fait choix,

pour leurs reliures: Mme Adélaïde, du maroquin rouge; Mme Sophie, du

maroquin citron; et Mme Victoire, du maroquin vert ou olive[289].

Ce système de reliure uniforme «est un bon et beau système, remarque

Jules Richard[290]; mais, s'ils sont logiques (les amateurs), ils

doivent faire casser les volumes anciens qu'ils achètent reliés, afin de

les réhabiller (_sic_) après à leur mode particulière. Quant à moi, si

j'admire ces enfilades majestueuses de livres semblables, je suis loin

de dédaigner la bibliothèque variée de couleurs, d'époques et de modes.

C'est plus gai;--d'ailleurs j'aime beaucoup le livre vêtu selon le goût

de son temps, même quand ce goût est devenu quelque peu ridicule. Je ne

dis pas cela, bien entendu, pour les fleurons et les compartiments du

XVIe siècle, ni pour les petits fers du XVIIe, ni pour les exquises

dentelles du XVIIIe. Mais le triangle révolutionnaire ne me déplaira pas

plus sur le dos d'un Marat que la lyre timbrée sur le dos de Lamartine.

Rien ne m'égaie comme les trèfles prétendus gothiques des troubadours de

1820. Je suis enfin de ceux qui trouvent bon air au _Mémorial de

Sainte-Hélène_ illustré par Charlet, aux histoires de Napoléon

illustrées par Raffet et H. Vernet, dans ces reliures de 1840, à dos

plats et à emblèmes bonapartistes dorés largement.»

D'autres amateurs veulent une couleur différente pour chaque genre. A ce

propos, voici les sagaces considérations émises par Ambroise-Firmin

Didot dans son rapport sur la reliure:

«Comme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres,

plus ou moins claires (pour les reliures), devrait toujours être

approprié à la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne

réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine,

ainsi que le faisait l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les

rapsodes vêtus en pourpre chantaient l'_Iliade_, et ceux vêtus en bleu

chantaient l'_Odyssée_? Je me rappelle avoir vu dans la belle

bibliothèque de mon père un magnifique exemplaire de l'Homère de Barnès,

dont le volume de l'_Iliade_ était relié en maroquin rouge, tandis que

l'_Odyssée_ l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le

violet aux œuvres des grands dignitaires de l'Église, le noir à celles

des philosophes, le rose aux poésies légères, etc., etc. Ce système

offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les

recherches en frappant les yeux tout d'abord. On pourrait aussi désirer

que certains ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur

l'Égypte, par exemple, concerne l'époque pharaonique, arabe, française

ou turque; qu'il en fût de même pour la Grèce antique, la Grèce

byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des

papes[291].»

On ne lira pas non plus sans profit les très judicieuses réflexions

suivantes de Charles Blanc, extraites de sa _Grammaire des arts

décoratifs_[292]:

«Plus le livre est sérieux, plus il est séant de lui faire un vêtement

simple en sa dignité. Les coquetteries de la dorure, les entrelacs, les

mosaïques, les tranches gaufrées ou ciselées ne conviennent pas, ce me

semble, à un Montaigne, à un Pascal, à un Bossuet. Les philosophes, les

moralistes, les docteurs en théologie ou en droit seraient surpris de

voir leurs œuvres habillées de tons voyants, enjolivées de dentelles,

ornées de fleurs à la Grolier... Quelle étrange anomalie que de

prodiguer les parures mondaines sur la couverture d'une _Imitation de

Jésus-Christ_, comme pour faire jurer la somptuosité extérieure du livre

avec l'humilité chrétienne du moine qui l'écrivit, et avec la simplicité

évangélique de ses pensées!»

Il est bon de se méfier, pour les reliures, des couleurs claires:

vert-pomme, mauve, bleu tendre, etc., que la lumière altère très

rapidement[293].

Ne pas oublier non plus qu'il en est des gros volumes comme des grosses

femmes: les couleurs claires ne les _avantagent_ pas: un dictionnaire de

Larousse ou de Littré habillé de jaune-paille ou de rose-chair aurait un

aspect étrange et grotesque; tandis que ces couleurs siéent à merveille

aux sylphides et aux plaquettes.

Parmi les reliures d'art, on remarque les reliures dites, par allusion

aux solitaires de Port-Royal, _jansénistes_ ou _à la janséniste_: elles

ont pour caractères distinctifs la sobriété et la sévérité, et sont

faites d'un maroquin mat, «rappelant les teintes sombres de la bure»,

encadré tout au plus par «un simple filet, mat» également[294];--les

reliures _à la fanfare_, composées de rinceaux de feuillages et de

compartiments dorés: ce nom de «fanfare» leur vient d'un livre imprimé à

Chambéry en 1613 et intitulé _les Fanfares et Courvées..._, que le

relieur Thouvenin, contemporain de la Restauration, habilla, «dans le

goût des Ève», d'un maroquin ainsi richement orné[295];--les reliures _à

l'oiseau_, «où Derome imprimait sur le dos, entre les nervures, son joli

fer de _l'oiseau_ aux ailes déployées[296]»;--_à l'S barré_[297];--etc.

Encore un sage conseil, et nous quitterons la reliure d'art, les

reliures _pleines_, pour passer aux _demi-reliures_ et aux

_cartonnages_:

«La reliure est un écrin; que l'écrin soit digne du joyau, mais qu'il

reste un écrin protecteur et dont le prix ne fasse point oublier l'objet

qu'il renferme; n'enchâssez pas une perle dans une monture de plomb,

mais n'allez pas, de grâce, confier un caillou à l'or et au burin du

ciseleur[298].»

*

* *

Un livre est en _demi-reliure_ lorsque le dos seul est revêtu de peau,

et que les plats sont garnis de papier ou de toile. Lorsque les coins

sont aussi garnis de peau, que la tête est dorée et les autres tranches

ébarbées, cette demi-reliure prend le nom de _demi-reliure amateur_.

Les cartonnages et les emboîtages sont des reliures légères, à dos de

toile, de carton ou de papier. Malgré leur ressemblance apparente, il y

a[299] entre ces deux procédés d'habillage des livres une différence

essentielle: dans les cartonnages, la couverture est fixée au volume

selon la méthode ordinaire, c'est-à-dire par les ficelles qui ont servi

à le coudre et qui, après avoir traversé le carton des plats de dehors

en dedans, viennent s'appliquer sur les plats intérieurs, et y sont

collées _épointées_, en d'autres termes, les pointes ou extrémités

effilochées et étalées pour offrir plus de surface, mieux s'imbiber de

colle, et mieux adhérer par suite au carton sous la feuille de

garde;--dans les emboîtages, les ficelles ne traversent pas les plats et

viennent simplement s'appliquer sur eux à l'intérieur, épointées comme

précédemment, puis collées et dissimulées, comme tout à l'heure aussi,

sous une feuille de garde blanche ou de couleur.

Le cartonnage dit _bradel_ ou _à la Bradel_ (nom d'un relieur français

vivant au commencement du XIXe siècle, qui mit à la mode ce procédé de

reliure) est une véritable demi-reliure à dos brisé, où la peau est

remplacée par la toile ou le papier[300]. Deux des tranches, gouttière

et queue, sont souvent intactes ou légèrement ébarbées, et la tête est

jaspée. Économique, commode et excellent pour une bibliothèque

particulière, ainsi que nous l'avons dit plus haut, mais trop peu

résistant pour une bibliothèque publique, «le cartonnage _à la Bradel_

est très élégant et présente, en outre, cet avantage, que l'on peut,

comme dans l'emboîtage, ouvrir complètement le volume, et à plat, ce qui

ne peut se faire avec les livres reliés[301]».

Déjà en 1820 l'auteur du poème _la Reliure_ proclamait les avantages des

«cartonnages bien faits[302]», des _bons bradels_; et, à peu près vers

le même temps, le déluré chansonnier Debraux, qui s'y entendait, disait

que, tout comme Malherbe,

... Bradel vint, et chaque livre en France

Eut des habits moins pesants et meilleurs:

Bradel unit la force à l'élégance[303]...

Le cartonnage bradel est fréquemment employé comme moyen de conservation

temporaire et vêtement provisoire des livres: aussi l'ingénieux

bibliophile Octave Uzanne l'a-t-il très justement baptisé de ce nom, qui

a fait fortune, «la robe de chambre du livre[304]».

On peut rattacher au cartonnage bradel la reliure dite _anglaise_. Elle

se compose d'un cartonnage plus souple encore que le bradel, et dont les

plats et le dos sont recouverts d'une peau fine ou de toile, et les

trois tranches d'ordinaire en couleur.

*

* *

La partie capitale, essentielle, de la reliure, est la couture; aussi

allons-nous étudier de plus près cette importante opération.

Dans un livre broché, le fil passe simplement, dans chaque cahier et

d'un cahier à un autre, par deux trous plus ou moins distants, et, une

fois tous les cahiers ainsi réunis, on adapte, au moyen d'une couche de

colle, une couverture de papier au dos de ces cahiers, c'est-à-dire au

dos du livre.

Dans la reliure, on commence par battre au marteau ou laminer entre deux

cylindres les cahiers, afin d'en rendre les pages parfaitement planes;

cette opération a aussi pour résultat de donner plus de souplesse au

papier et d'amincir le volume[305]. La couture s'effectue devant un

petit appareil spécial appelé _cousoir_, ressemblant quelque peu à un

métier à tapisserie, et les fils ne sont plus seulement passés dans les

cahiers, mais aussi--et c'est là ce qui différencie essentiellement la

couture de la reliure de celle de la brochure--autour de ficelles ou

_nerfs_, en nombre variable, ordinairement de trois à cinq, sur

lesquelles viennent s'appuyer ou s'embrocher dans des entailles, comme

nous l'avons expliqué en parlant du _grecquage_[306], les dos des

cahiers.

Il va de soi que ces entailles ou _grecques_, faites à la scie, doivent

être aussi peu profondes que possible: on ne doit grecquer que très peu,

dans l'intérêt même du livre, pour que ses marges de fond ne soient pas

endommagées, ne soient pas trop réduites, que ce qu'on pourrait appeler

la _charnière_[307] du volume conserve son maximum d'amplitude. C'est

l'instante recommandation de tous les bibliographes, et nombre d'entre

eux ajoutent qu'on devrait ne pas grecquer du tout[308] et en revenir à

l'ancien mode de couture, à la couture dite _sur nerfs_, la couture où

les ficelles ou nerfs font saillie sur le dos des cahiers, et, par

suite, saillie réelle et non simulée sur le dos du livre; où l'on ne

triche pas, où chaque cahier est cousu non partiellement mais tout du

long, et où le fil chaque fois entoure entièrement la ficelle: cette

dernière façon de coudre s'appelle _à point arrière_, par opposition à

la couture _à point devant_ où le fil ne fait que s'appuyer contre la

ficelle, l'entourer seulement sur la moitié de sa circonférence[309]. La

grosseur du fil,--qui est, comme nous l'avons dit[310], du fil de

lin,--augmente, bien entendu, avec le format et même souvent avec

l'épaisseur du livre.

Ce qui a fait jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'invention des

machines à coudre les livres, la vogue du grecquage, c'est l'économie de

temps et d'argent qui en résultait. «Effectivement, écrivent MM. S.

Lenormand et Maigne[311], les trous pour passer l'aiguille sont tout

faits, et si une ouvrière peut coudre [dans sa journée] 300 cahiers non

grecqués en les alignant et en les cousant tout du long, elle peut en

coudre 1500 en cousant deux ou trois cahiers, et en sautant un nerf à

chaque passe, comme le font la plupart des femmes, malgré les

recommandations qu'on leur adresse à cet égard[312]. La grecqure, ainsi

manœuvrée, diminue donc la main-d'œuvre des quatre cinquièmes; elle

dispense l'ouvrière d'une infinité de soins, et dissimule les défauts de

l'endossure.»

Aujourd'hui, fort heureusement, la machine à coudre les livres, dont il

existe déjà plusieurs systèmes, a mis fin à ces défectuosités de travail

et à ces fraudes. La description de ces divers systèmes, forcément tous

très compliqués, que ce soit le système de l'Allemand Brehmer ou de

l'Américain Smyth, ou celui qui porte la marque suisse Martini[313],

excéderait les dimensions de notre ouvrage. Bornons-nous aux résultats.

On calcule qu'une machine,--la machine Brehmer, par exemple, qui est, je

crois, la plus employée,--coud 1500 cahiers à l'heure et fait à elle

seule la besogne de huit ouvrières[314], et non seulement cette besogne

se fait huit fois plus vite, mais le travail est incomparablement

supérieur à celui d'autrefois. Chaque cahier est percé exactement dans

le pli, cousu ensuite d'un bout à l'autre, et cousu _de l'intérieur à

l'extérieur_, ce qui régularise la tension de la couture et facilite

l'encollage du dos. Autre avantage inappréciable: chaque aiguille (on en

emploie trois pour les volumes in-18, quatre pour les grands in-8, etc.)

est indépendante; en sorte que si, la reliure terminée, un fil vient à

se rompre, les autres n'en pâtissent pas et restent intacts, le livre ne

se découd pas. Aujourd'hui, en un mot, il est plus économique de faire

de la bonne couture que de la mauvaise, que du grecquage; seulement, il

faut s'adresser aux maisons bien outillées, pourvues desdites machines,

et non aux petits relieurs routiniers ou qui végètent.

Pour la couture des volumes de grands formats et de papier fort, comme

les albums de musique, qu'on veut pouvoir ouvrir aisément et laisser

ouverts à plat, on remplace les ficelles par des rubans de soie ou des

lacets, ou encore par des bandes de parchemin.

Quant à la _couture métallique_, système qui nous vient d'Allemagne, et

où les cahiers sont assemblés un à un au moyen de fils de métal (fils de

fer étamés, zingués ou nickelés), puis réunis tous ensemble par le dos,

qu'une couche de colle adapte ensuite à la couverture, c'est, on le

devine sans qu'il soit besoin d'insister, un procédé «désastreux pour le

livre[315]». Ce mode de couture ne devrait servir que pour le brochage

des plaquettes très minces et sans valeur, catalogues, prospectus, etc.

Depuis longtemps, sinon dès les débuts mêmes de la reliure, on a essayé

d'éluder la couture, cette opération essentielle et fondamentale de

l'habillement du livre, mais peu apparente, presque cachée, facile par

suite à adultérer et à truquer, toute l'importance, tous les soins étant

donnés à ce qui se voit le plus, à la couverture, à l'ornement du dos et

des plats.

Un relieur du XVIIIe siècle, Delorme, «à l'imitation de quelques mauvais

ouvriers anglais, rapporte Lesné[316], rognait les livres par le dos,

les passait en colle forte, et s'abstenait par là de les coudre. Son but

était, je crois, de rendre le livre égal d'épaisseur sur tous les

points...» Mais, si louable que fût cette intention, un tel procédé ne

pouvait être que déplorable pour les volumes ainsi traités: voulait-on

les relier à nouveau, il fallait commencer par rogner la marge du fond,

qu'on avait enduite de colle; à la longue, les plus larges marges

auraient fini par y passer, et c'était la destruction du livre.

D'autres relieurs, nos contemporains, ceux-là, ont trouvé mieux: ils ne

se donnent même pas la peine de rogner le dos, de toucher à la tête ni à

la tranche des cahiers; ils se contentent de les grecquer, de passer des

ficelles dans les entailles du grecquage,--des ficelles autour

desquelles ne s'appuie ni ne s'enroule aucun fil de couture, mais qui

servent à faire croire que le livre est cousu;--ils imprègnent de colle

forte ces ficelles et les dos qu'elles traversent, y appliquent une

couverture, une mirifique couverture, toute éblouissante d'or et de

gaufrures,--et le tour est joué. _Cela tient_, et, comme beaucoup de

gens n'ont des livres que pour la montre, les laissent dormir sur leurs

rayons sans les feuilleter jamais et encore moins les couper, il y a

chance pour que la fraude ne soit de sitôt découverte. Mais qu'il prenne

fantaisie à l'un de ces singuliers amateurs d'introduire le coupe-papier

dans un des volumes _reliés_ par cet expéditif procédé, on voit d'ici ce

qui se produit: _cela ne tient plus_; toutes les feuilles se détachent

et tombent; il ne reste d'adhérent au dos que les premières et dernières

pages de chaque cahier, celles qu'on a frottées de colle.

Il est cependant quelques cas où ce mode de reliure sans couture, dit

_reliure arraphique_ (du grec ἄῤῥαφος, non cousu), peut s'employer et

s'emploie sans inconvénient. C'est pour les journaux et les publications

de grand format, à bon marché, tirées sur une seule feuille en in-plano

ou en in-folio. On assemble ces feuilles, on grecque les dos et l'on y

glisse des ficelles; on enduit dos et ficelles de colle forte, ou mieux

d'une colle spéciale formée par une «dissolution de gomme élastique ou

caoutchouc[317]», et l'on applique la couverture. Mais, pour peu que ces

feuilles aient une valeur artistique, si ce sont, par exemple, des

cartes de géographie qu'on veuille réunir en atlas, il est indispensable

de les _monter sur onglets_, c'est-à-dire de coller leur dos contre une

bande de papier ou même de l'insérer dans une sorte de mince et longue

charnière de toile adaptée au dos de la couverture. C'est cette bande ou

charnière de papier ou de toile qui porte le nom d'_onglet_.

La colle forte a l'avantage de sécher très rapidement; mais elle a

l'inconvénient de laisser des traces qui ne s'en vont pas aisément et de

détériorer les volumes. C'est pour cela que les brocheurs ne devraient

jamais employer de colle forte pour faire adhérer au dos des livres le

papier de la couverture: ils devraient se contenter de colle d'amidon ou

de colle de pâte. Celle-ci peut être facilement rendue imputrescible et

antiseptique (avec de l'alun, du phénol, etc.), et ne mérite plus les

anathèmes dont le brave Lesné l'a jadis accablée[318]. Les bonnes

maisons de reliure n'emploient plus d'ailleurs aujourd'hui, pour

l'endossure des livres, que de la colle ainsi préparée, dite _colle

hygiénique_.

Quant à la _colle à bouche_, dont les gens de bureau notamment se

servent volontiers pour de minuscules collages, elle tache le papier qui

boit, elle y laisse des empreintes jaunâtres et huileuses: on la

remplace aujourd'hui avec avantage par de la colle d'amidon

imputrescible et aromatisée, renfermée dans de petits flacons munis d'un

pinceau.

*

* *

Il est indispensable d'attendre qu'un volume soit bien sec pour le

donner au relieur, autrement l'encre, lorsque le volume est livré au

battage ou passé au laminoir, se reporterait d'une page sur l'autre. On

remarque que, «pour les papiers de Chine, le sec s'opère instantanément;

pour les papiers ordinaires, en quelques mois; pour les vergés de

Hollande ou autres, il faut souvent quatre ans et parfois davantage,»

dit, mais non sans exagération sur ce dernier point, Jules Richard, dans

son _Art de former une bibliothèque_[319]. Actuellement, du reste,

certaines grandes maisons d'édition (Hachette, Marne, etc.) possèdent

des étuves où l'on fait rapidement sécher les feuilles.

Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir · 第 7 / 34 段